MAI
5 mai 1916.
II faut rendre justice à tout le monde, justice ne pouvant être refusée à personne. « Un soldat » démocrate et socialiste vient de mériter la couronne civique : il a fait reconnaître dans V Humanité que le Français est meilleur soldat que l'Allemand.
En prenant acte, il importe de bien compter tout ce qui devait normalement s'opposer à l'aveu de cette vérité. D'abord, la tradition du journal. Ensuite, une certaine aversion naturelle à- la presse d'extrême gauche pour tout ce qui ressemble à l'amour-propre de la France.... Puis, le dogme de la supériorité germanique en tout et pour tout. Enfin (ce qui n'est pas contradictoire, dans une tête socialiste, au dogme ci-dessus, mais plutôt ce qui en est le corollaire) la doctrine de l'égalité des hommes.
Le soldat de VHumanilé raconte qu'en disant' cette chose nouvelle, mais si vraie, il a estomaqué un camarade de l'arrière qui n'a pas manqué de lui réciter aussitôt la vieille leçon apprise :
— Il est criminel, s'écria le camarade de dire des choses comme cela. Un homme vaut un homme, et tous les soldats sont pareils.
Alors, lentement, à pas comptés, notre soldat a asséné la réfutation. Et, pour se mieux tenir, avant
de donner ses raisons, il a commencé par invoquer une autorité d'importance, Jaurès :
Non ! Le camarade se trompe. Ce qui vaut mieux en toutes ctioses— Jaurès nous Ta cent fois enseigné — c'est la vérité.
La vérité alors est que « les soldats ne sont pas pareils et qu'un homme n'en vaut pas un autre : il y a des degrés. Il y a des valeurs distinctes ». La vérité est donc que le bon et le mauvais soldat, le bon et le mauvais citoyen, le bon et le mauvais ouvrier, sans compter tant d'autres catégories, le père et l'enfant, le souverain et le sujet, le gendarme et le voleur, la victime et l'assassin, etc. etc., ne représentent pas la même valeur sociale ni humaine. Ne croit-on pas se souvenir que Jaurès eût autorisé un tel enseignement?... Allons, nous qui ne croyions pas aux miracles de la guerre, il faudra les admettre aussi! Le sentencieux soldat de ÏHumanité persiste à déclarer :
Il n'y a ni à déprécier ni a surestimer l'ennemi : la vérité est que nos hommes se sentent, se savent de meilleurs soldats que les soldats allemands, et que ce sentiment très netde supériorité est un des plus essentiels ressorts de leur vaillance non pas seulement dans le conihat — où le -courage est pour ainsi dire imposé au plus IrendDlant par la nature des choses, — mais encore et sur» oui dans la monotonie, l'ennui, la fatigue de ces longues suites de jours où, sous les obus qui sifflent, on ne fait à peu près qu'une guerre de terrassiers.
A ce point de concessions au nationalisme, point extrême, point délicat, le point où l'on atteinchoit
les vérités de l'histoire par les vérités du sol et du sang, le « soldat » tourne court.