A LUTZELBOURG
Il est incompréhensible qu’on ne profite pas de l’élan des paysans de la Lorraine et du Barrois. Il ne faut point laisser refroidir la chaleur de ce peuple qui ne respire que vengeance.
Maréchal Oudinot.
De Sarrebourg, ville de garnison, rien à dire. Le prestige de l’armée dans line petite ville est énorme. Les officiers font vivre le commerce, les demoiselles rêvent de leurs moustaches. Comment pourrait-il en être autrement? Cependant l’on parle français dans tous les magasins, un français un peu traînant, avec l’accent tonicjue et l’on remarcjue, aux devantures, des chapelets de cartes postales où brillent des uniformes français. Un confiseur expose même, sur une boîte de dragées, l’arrivée d’un aéroplane à la frontière, salué par les acclamations des annexés. Comme dans toute la Lorraine les pâtisseries abondent et les petits gâteaux sont excellents.
Les Vosges ont mis ce matin leur écharpe de brume; le sommet lointain, gris bleu, des ballons se découvre entre les
nuées; nous approchons de la haute montagne; la couleur des routes n’est plus la même. Elles sont maintenant du plus joli rose et l’on dirait que les casseurs de pierres y ont broyé et pilé des briques. C’est la couleur du fameux grès des Vosges, celui qui donne aux monuments de ce pays leurs teintes vermeilles, aux carrières ouvertes au flanc des monts l’aspect d’une plaie béante.
Les tons vifs se multiplient, le vert des prairies est d’un éclat extraordinaire, il tranche sur le noir des sapins qui commencent à dévaler; les ruisseaux, d’une pureté adorable, coulent de roche en roche; les vallées se resserrent et les routes s’enfoncent dans des gouffres de verdure, des abîmes bleus où l’on entend chanter les sources.
Nous longeons le pays de Dabo et d Abreschwiller, haute et sombre région couverte de forêts. Les villages y sont perchés à des hauteurs impossibles et les charrois de foin, quand les routes sont mouillées, ont à vaincre d’incroyables obstacles. Aussi la race est-elle vigoureuse, bien charpentée, ne craignant pas l’efl’ort.
C’est dans ces grandes forêts de Dabo, sur les flancs de Donon, que s’étaient formés en 1814, lors de la première invasion, les corps francs qui entreprirent la défense des Vosges, à coups de fusil et de quartiers de roches. Erckmann et Chatrian, qui étaient tous les deux originaires de ce pays, nous ont conté l’Iliade obscure de ces montagnards. Napoléon suivait des yeux cette guerre de partisans. Il balança un moment, au milieu de la campagne de France, prêt à se jeter en Lorraine, où l’attendaient Victor, Durutte et des milliers de cœurs fidèles. L’âme de la résistance était ici.
Il est incontestable que les Lorrains et les Alsaciens furent les meilleurs soutiens de l’Empire, le champ de recrutement par excellence. L’empereur, qui appelait la Moselle et l’Alsace
« le pays des braves », leur demanda tous les sacrifices. Il en tira particulièrement sa cavalerie légère, ses hussards dont les régiments, à la bataille d’Iéna, étaient commandés presque uniquement par des Alsaciens-Lorrains. Dans les circonstances les plus dilficiles il eut toujours recours à eux. Kléber lui succéda en Égypte; Ney, prince de la Moskowa, en mille occasions, décida de la victoire, il empêcha la retraite de Russie de tourner en débâcle; E blé construisit les ponts de la Bérési na ; Mouton, duc de Lobau, fut 1 organisateur de Wagram; Lasalle, en Espagne, fit des prouesses; Drouot, le sage de la Grande Armée, accompagna Napoléon à l’île d’Elbe et au retour; les frères Lallemand, de Metz, amis de la dernière heure et compagnons désespérés, voulaient encore soulever les Charcutes quand l’empereur se rendait sur le Belléro/)hon. Les vingt-cinq années de la Révolution et de l’Empire avaient provoqué dans ces régions une poussée d héroïsme. Elles ne marchandèrent pas leur dévouement à celui qui accomplissait l’éternel désir des Austrasiens, la marche vers le Rhin.
Le vieux château de Lutzelbourg dresse, au-dessus du tunnel de Saverne, ses ruines récemment rajeunies. Il est heureux que Gustave Doré soit né avant la guerre et qu’il ait pu, dans son enfance alsacienne, admirer intacts, tels que les siècles nous les avaient légués, les burgs, les tours féodales, les pans de murs qui couronnent toutes les crêtes d’Alsace. C’est là qu’il a vu ces châteaux fantastiques et ces forêts profondes où il fait galoper scs chevaliers, ses fées, son Roland furieux, sa princesse Esclarmonde. Que demande-t-on à des ruines? Un plaisir d’imagination. Laissons donc la vigne vierge et le lierre pousser dans leurs décombres.