‹ La blessure mal fermée, notes d'un voyageur en Alsace-LorraineChapitre 13 sur 30 · LA REGION DES ETANGS · texte numérisé non relu

LA REGION DES ETANGS

Beaux chênes, vétérans des forêts de Lorraine, Grands seigneurs orgueilleux....

Alex, de Metz-Noblat.

Des grands étangs, qui donnent à la Lorraine annexée tant de mélancolie, celui de Lindre est le plus célèbre. Il faut s'imaginer ces étendues d'eau comme de petits océans clairs et ridés par la brise, offrant au ciel léger leurs millions de sourires et délimités par des bordures de chênes d'un éclat sombre et sauvage. Souvent, vers le milieu du lac, un promontoire s'avance, une langue de terre sur laquelle une ferme et un château se sont établis. C'est la situation de Tarquimpol, le manoir de Stanislas de Guaita, si bien décrit par Maurice Barrés.

Le charme de ces grands espaces solitaires, hantés par des nuées d'oiseaux sauvages, cygnes, sarcelles, grèbes et poules d'eau, aigles pécheurs, courlis et macreuses, devait frappertous les poètes lorrains. Le silence est admirable entre les roseaux du rivage, devant le miroir des eaux, doucement éclairées ou voilées, selon le caprice des nuages. Je connais une maison solitaire, bâtie en pierres de taille, enguirlandée de capucines et de roses, dont les larges fenêtres ouvrent sur l'étang, sur la forêt, sur la solitude et la lumière, dans laquelle on passerait volontiers avec une bonne bibliothèque, quelques vieux amis et de

jeunes amours, le restant de son âge. La chasse est la grande occupation de celui qui l'habite. J'ai su par lui toutes les espèces d'oiseaux qui s'abattent, fatigués, sur les bords de Tétang, au moment des grands passages. Tantôt ils arrivent du Midi et leur chair garde encore l'odeur parfumée des graines aromatiques dont ils ont fait leur nourriture. Tantôt ils reviennent du Nord, chassés par les frimas, et leurs plumes ont les reflets profonds, mystérieux, des aurores et des couchants dans lesquels ils se sont baignés. Ce chasseur prudent, silencieux, embusqué sur la rive, qui les regarde passer, qui les connaît par leur nom, n'est-il pas l'image de cette vieille Lorraine, de nos Marches de l'Est, de nos pays rhénans, où les courants du Midi et du Nord s'entre-croisent, créant un type d'homme plus intelligent que les autres, plus prompt à tout saisir, à tout comprendre? La Lorraine est un poste d'observation et les gens de ce pays, quand ils ne luttent pas |»our la défense de leur territoire et de leurs foyers, sont de grands spectateurs.

Les étangs délimitent et séparent le pays de la Seille, l'ancienne contrée des salines, de la Lorraine allemande. Nous quittons les molles ondulations du paysage, la tranquillité, la douceur des fonds de vallée où semblent siéger, sous des chapeaux de fleurs, les déesses des Géorgiques, pour nous enfoncer dans un nouveau pays, plus accidenté, aux lignes plus heurtées, aux horizons moins souples et moins humains : c'est la Lorraine allemande. La barrière est assez nette entre les deux langues. A Bisping, dernier village français, on parle un rude patois d'origine romane. A Langatte, le premier village allemand, l'idiome est germanique.

Dans la construction, dans la couleur des villages, il y a

quelque chose de changé. Les maisons ne sont plus groupées et disciplinées à la française. Un certain désordre s'introduit dans leurs rangs, elles sont de biais ou en retrait, elles ont volontiers pignon sur rue, elles sont naïvement peintes de couleurs tendres, roses pâles comme il en fleurit dans les jardins du Nord, bleus manteaux de la Vierge, teintes mauves et saumonées, douces et léo^ères.

Les Vierges rustiques, les Calvaires au bord de la route ont aussi changé d'allure. Les Maries sont lourdes, empaquetées dans des jupes à gros plis, et sourient avec peine, leurs petits Jésus n'ont aucune grâce. Ce n'est plus cette élégante et jolie Vierge de Marsal, qui veut plaire, attirer les suffrages, être aimée. Celles d'ici sont moins coquettes. Le Christ sur la croix, saint Jean et la Mater dolorosa forment des groupes plus larges, de proportions plus théâtrales, mais l'émotion a disparu. Où sont ces croix de Lorraine, montées sur un pilier de grès et qui forment, à leur sommet, un petit tableau bref et touchant, que l'on pourrait presque encadrer dans l'ovale d'un médaillon? La Lorraine allemande est moins habile à composer son émotion.

Mais surtout le paysan n'est plus le même. Les derniers que nous avons vus en Lorraine française étaient alertes et déliés. Une voiture allait aux champs ramasser le foin. Deux chevaux courts, tirant bien, montaient la côte et le jeune fermier qui les conduisait, par gageure ou pour amuser la belle fille assise à côté de lui sur son char, avait mis son attelage au grand trot. De temps en temps, il sautait du siè<^e, courait comme un postillon à côté de ses bêtes, leur fouaillait lestement la croupe et^+e ventre et remontait à la marche, sans perdre ses guides, son fouet ni son équilibre. Ce grand garçon, excité par le jeu, les regards de la fille et le bruit d'enfer de sa carriole, était superbe à voir, bien découplé,

agile, avec la tête 6ne et dure des anciens Gaulois, amoureux de mouvement et de tumulte.

En Lorraine allemande, au contraire, nous croisons des paysans silencieux. La lumière des yeux s'est fanée. On n'y sent plus la malice lorraine qui pétille du côté français. C'est une race plus lourde et plus mélancolique.

Toute cette partie de la Lorraine, éloignée des grands centres, conserve un fonds de rudesse. Dans les noires forêts du pays de Bitche habitent, population errante, une quantité de romanichels qui n'ont trouvé, sur la frontière instable, que ce refuge pour y planter leur tente.

Nous avons rencontré dans une auberge de Sarrebourg une de ces tribus singulières. C'étaient, nous dit-on, des colporteurs. Endimanchés, sous le feutre lorrain, ils ne pouvaient dissimuler leur origine. Leurs grands yeux fulgurants les trahissaient, leur teint mat, leurs gestes prompts. Parmi eux une femme mûre, empâtée comme les beautés d'Orient, avait gardé dans toute leur fraîcheur des yeux de gazelle et des dents admirables. La plus jeune de la bande portait aux oreilles des anneaux d'or. Son front capricieux était ombragé par des cheveux tordus, désordonnés, d'une gracieuse folie. Là-dessous deux yeux lutinaient l'assistance, deux yeux d'un vert étrange. Celle-ci tenait à la fois de la danseuse d'Orient et de la fée Scandinave. Elle jouait à merveille de son charme troublant, de la vivacité de ses mouvements d'épaules, de sa taille dégagée. Et ce sourire enchanteur se promenait sur toutes les grandes routes de la Lorraine pour vendre des casseroles et des corbeilles d'osier.

Bien différente de ces Tziganes, la jeune, sage et discrète demoiselle de Metz qui dînait avec sa mère, au restaurant de Sarrebourg, à côté de nous ! Sa haute taille élevée, droite et imposante, son corsage de châtelaine nous inspiraient d'ai-

mables pensées plus respectueuses. J'aimais son regard droit et sa façon de défiler devant les officiers allemands, en relevant sur un cou très flexible une tête charmante. Elle était toute habillée de noir. Que le tendre éclat de sa chevelure blonde doit bien s*harmoniser avec les vieilles rues de Metz! On ne voit plus guère que dans les vieilles provinces de France de ces vierges prudentes et malicieuses. Celle-ci eût fait les délices d'un tailleur de pierre du moyen âge. Il l'eût placée dans l'église de son village, au pilier de l'autel, ramenant adroitement sur son corps fuselé les plis de son manteau flottant. Je suis sûr que, de ces lèvres bien ourlées et rouges comme une fraise de Woippy, il ne devait sortir que des paroles sensées, bienveillantes et enjouées.

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