PHALSBOURG
Ignorez-vous que, depuis vingt-cinq ans, j'ai l'habitude de regarder en face la balle et le boulet ?
{Dernières paroles du maréchal Ney, le jour de son exécution, au soldat qui voulait lui bander les yeux.)
Une gelée précoce argenté les hautes toitures alsaciennes de Lutzelbourg; le matin pique et dans la grande rue du village les enfants inaugurent leurs vêtements d'hiver : la capote de grosse laine, le bonnet de castor et les moufles. Engoncés, ils forment auprès de la fontaine un groupe sympathique. Ils se regardent en souriant, songeant que bientôt les carreaux seront fleuris de givre; la saison des traîneaux, des culbutes dans la neige approche, toutes ces joies de l'hiver, si admirablement décrites par Erckmann-Chatrian. Déjà les teintes rouges et l'or fané des hêtres se confondent avec les couleurs sanglantes du grès vosgien.
Les vallées profondes, humides et voilées se dépouillent lentement et les déchirures du terrain apparaissent sous la pourpre trouée. Ce pays de montagnes est âpre et difficile, plein de dangereux défilés où toute armée d'invasion ne s'aventurait qu'avec crainte, dominée là-haut par le canon de Phalsbourg et menacée par des forêts hostiles, refuges de partisans.
Combien de Russes, d'Autrichiens, d'Allemands, campés sur
ces chemins boueux, arrêtés dans leur marche par la ville indomptable, ont senti le découragement les envahir ? Soudain, nous gagnons la crête du plateau, bien éclairée par le soleil levant, et Phalsbourg paraît à l'horizon. Elle a perdu ses vieux remparts, ses bastions, ses demi-lunes, ses courtines, ses avancées, sa cuirasse de belles pierres de taille que l'ennemi n'avait jamais prises d'assaut aux trois blocus, en 1814, en 1815, en 1870. Cependant, malgré ses murs décharnés, elle fait encore bonne figure. Par une vieille habitude, ses maisons restent à l'alignement, groupées comme un bataillon, et deux portes, seuls vestiges de l'enceinte de Vauban, dressent dans la lumière leurs frontons écussonnés. C'est la porte de France, sculptée d'emblèmes guerriers, que nous voyons là-bas, isolée depuis que le corps du rempart a disparu, mais franchement majestueuse et belle comme un portrait du grand siècle.
Songeons aux premières pages si poignantes du Conscrit de 1813 : « Au milieu de la nuit, je vis s'avancer au grand trot, sous la porte de France, une centaine de dragons dont plusieurs portaient des torches; ils passaient avec un roulement et des piétinements terribles; leurs lumières serpentaient sur la façade des maisons comme de la flamme et de toutes les croisées on entendait partir des cris sans fin : Vive l'empereur! Vive l'empereur! »
Les armées qui descendaient vers l'Alsace et le Rhin, au temps oii la France était forte, entraient par la porte de France, jetaient l'éclat de leurs fanfares dans la petite ville en rumeur et sortaient par la porte d'Allemagne, vers la route de Saverne. Toutes les gloires du premier Empire se lèvent dans nos mémoires à l'aspect de ces survivantes qui ont vu passer sur leurs ponts-levis les soldats d'Iéna, d'Evlau, de la Moskova et de Leipzig. Les derniers furent les cuirassiers de Bonnemain^ avant Frœschwiller. Depuis, les clairons n'ébranlent
plus leurs voûtes sombres et les victoires ailées au front du monument ont suspendu leur vol. Il est même question de culbuter dans le fossé ces portiques que, sans doute, on juge trop grandioses et d'un voisinage accablant.
Phalsbourg était entouré de vergers, de pâquis et de petits jardins posés sous le canon de la place : la ville apparaît, comme dans les vieilles estampes, au sommet d'un talus, cernée d'arbres fruitiers, Pomone enlaçant Mars de ses bras chargés de fleurs. Le bourgeois, en cas de siège, s'inquiétait de ses pousses et de ses greffes ; et parfois, risquant un mauvais coup, il s'échappait pour écussonner ses roses, cueillir ses poires ou ramasser, l'hiver, son bois mort, car les cosaques étaient si maraudeurs!
Quelle empreinte sut mettre le génie de Vauban aux trois cents places de guerre auxquelles il travailla, aux trente-trois citadelles neuves jaillies de son cerveau ! Phalsbourg était l'une des plus menues. Elle réglait son tir par-dessus ses propres maisons et c'eût été vite fait de l'investir si son emplacement sur un rocher n'en eût rendu l'abord extrêmement difl[îcile.
Son plan géométrique est admirable. Les rues se coupent à angle droit, tirées au cordeau et volent vers le rempart comme les branches d'une étoile. Une spacieuse place d'Armes, au milieu de la ville, permet de passer la garnison en revue. Peu de monuments : deux casernes aux lignes sobres, l'hôpital, l'arsenal, les poudrières, tout est soumis à la défense; l'habitant craint l'inutile ornement qui nous détourne du devoir. Quatre victoires grecques supportent le piédestal du maréchal Lobau. L'église est toute simple, rude et massive, mais une allée de beaux tilleuls, ornée de bancs, décore la grand'place.
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promenade des officiers, agréables ombrages pour de vieux soldats retraités.
Ne cherchons, à Phalsbourg, aucune fantaisie. Tout est net, ponctuel, en règle. C'est une ville bâtie par un ingénieur pour des soldats. Cependant, les grands toits alsaciens, aux tuiles de velours sombre, vastes et profonds greniers, nous rappellent que la vallée du Rhin est toute proche, et les cigognes, chaque année, faisaient leur nid en haut du clocher, dans les bras de cette statue dorée de la Vierge qui servit de point de mire aux boulets prussiens en 1870. Quand la nef s'écroula dans les flammes avec fracas, on vit longtemps, longtemps planer les cigognes sur les ruines fumantes.
A Phalsbourg, on naissait militaire. La diane éveillait les enfants et on les couchait à la retraite. Leur plaisir était de jouer au soldat, de se battre, d'entonner une chanson martiale et d'aller voir sur les remparts, dans les cours des casernes, aux glacis, évoluer les jeunes recrues. Une revue de la garnison mettait la ville en fête. Le passage des troupes soulevait sans cesse de grandes émotions.
Phalsbourg n'avait pas d'industrie et la seule carrière ouverte aux jeunes gens était celle des armes. Onze Phalsbourgeois étaient devenus généraux sous l'Empire, et Mouton, fils d'un boulanger, maréchal de France. Cela stimulait les vocations. Chaque famille pouvait s'enorgueillir d'un officier tué à l'ennemi, d'une croix ou d'un galon ramassé sur le champ de bataille.
Usé, le vieux soldat revenait dans sa ville natale, salué de tous. On le voyait traverser la place d'Armes, à la même heure, par tous les temps, ingambe sous la courte pèlerine lorraine, passant en revue les maisons, dévisageant les sentinelles et les demoiselles, ou bien à l'hôtel du Bœuf-Rouge ou du Mouton-d'Or, entre deux pipes, racontant ses campagnes.
Dans cette ville, prête à tous les sacrifices, le civil était
vraiment à la hauteur du militaire : on s'en aperçut en 1870 quand, au milieu du bombardement, l'incendie menaçant de tout dévorer, sans espoir de secours, les conduites d'eau étant coupées par les Allemands, le maire de Phalsbourg, Bender, vint demander au commandant Taillant de continuer la défense. « Il n'y avait pas, dit Ségur, de meilleurs, de plus généreux, de plus braves Français dans toute la France. » En 1815, avec la garde nationale des Vosges et de la Meurthe; en 1870, avec les mobiles de la Meurthe, Phalsbourg oppose aux assiégeants un front d'airain. La ville ne capitule qu'au bout de quatre mois, à la dernière extrémité, torturée par la famine, ayant noyé ses poudres et détruit ses canons. Quel exemple et quels hommes que Barthélémy et Taillant !
Autrefois pimpante garnison, si souvent traversée par les régiments victorieux, Phalsbourg est aujourd'hui une bourgade inanimée, une victime de l'annexion. Plus de soixante bonnes familles l'ont quitté après la guerre. Les fifres leur déchiraient les oreilles. Lobau, sur la place.d' Armes, présidant aux parades de ses anciens adversaires, leur fendait le cœur.
Déchue, éloignée de la frontière, Phalsbourg a perdu son animation, son patriotisme toujours en éveil. C'est une place de seconde ligne, sans cavalerie, sans artillerie, où un malheureux bataillon d'infanterie traîne des jours de disgrâce.
D'une caserne on a fait un pénitencier. Dans les rues d'architecture classique et régulière, à la française, habituées à de jolis uniformes, circulent maintenant des galériens de mauvaise mine, des compagnies de discipline de la couleur des murailles.
Les gens des hameaux voisins, des Trois-Maisons, de Bûchelberg et de Mittelbronn, continuent de fréquenter la ville pour
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leurs emplettes. Catherine des Quatre- Vents achète toujours chez le mercier du coin de la place d'Armes, un petit juif bien poli, ses capelines noires et ses tabliers de soie, et sous les vieilles portes s'avancent, flegmatiques, solennels, les couples de bœufs tirant les grands chars de bûcherons, conduits par des montagnards, figures ouvertes et décidées, au regard belliqueux. Ce sont ceux-là qu'il faut plaindre.
Dans la cour de l'école, quelle tristesse ! Les enfants font l'exercice à la prussienne, chantent, pour rythmer leurs mouvements d'ensemble, un hymne allemand et le maître est ravi de leur discipline et de leur entrain. Parbleu! ils ont de qui tenir. Ce brave petit gaillard, si crâne sous son béret, déjà si maître de lui et qui entraîné tous les autres par sa voix chaude et décidée, de quel grenadier du premier Empire a-t-il gardé la brillante ardeur?
Un soldat de Guillaume II nous a fait les honneurs du vieux château auquel reste attaché le souvenir troublant de Marguerite de Vaudémont, l'amoureuse guerrière. 11 est situé à l'angle de la ville, sur un éperon qui domine les vallées et les cimes environnantes. Ce matin, sur ces gouffres de vapeur et de clartés mouvantes, les yeux ^e reposent avec allégresse. Les teintes vives de l'aurore jettent un faisceau de lumières dans l'échancrure du col de Saverne, au bout duquel on devine l'Alsace, la. plaine du Rhin sous des voiles. Passage historique et chemin d'invasion. Phalsbourg en avait la garde.
Deux cents ans fidèle au poste, trente-trois généraux nés dans ses murs, cette petite cité de deux mille habitants nous avait prouvé à chaque invasion son attachement, son stoïcisme.
Sacrifiée par le traité de Francfort, ayant du moins sauvé l'honneur, elle achève de mourir de mélancolie et d'ennui, ruminant tout bas des bribes de son passé glorieux, comme un vieux militaire inconsolable.