CONCLUSION
Un officier en manœuvres demandait à une Alsacienne : «Avouez que vous nous détestez, nous, les Allemands? — Mais non, dit-elle. — Cependant, vous aimez mieux les Français? — Ah ! pour ça, oui ! » Ce bout de dialogue résume, en une note juste, les sentiments de l'Alsace.
L'Alsacien a toujours connu l'Allemand et il apprécie quelques-unes de ses qualités. Goethe put séjourner à Strasbourg, y entreprendre des études de droit, de jurisprudence et de médecine, examiner dans ses recoins la cathédrale, manger des cerises et des groseilles avec les filles des pasteurs alsaciens, faire avec Frédérique des promenades à travers la campagne ou sur l'eau, vers les îles du Rhin, dans ces belles matinées et ces soirées tièdes dont il goûtait le charme ; il put danser sous les tonnelles de Haguenau des valses et des pirouettes. Tout cela était possible au dix-huitième siècle quand la vieille Allemagne sympathisait avec la patriarcale Alsace.
Mais la Révolution est survenue, transformant l'Alsace et lui créant une noblesse militaire. Admis dans la grande famille, ayant conquis au prix de leur sang de 1792 à 1815 sur tous les champs de bataille d'Europe leurs grandes lettres de naturalisation, les Alsaciens n'ont plus voulu être allemands. Ils avaient trop souvent franchi le Rhin. La France leur avait fourni trop de gloire. « Il n'y avait pas, dit Ségur, de meilleurs, déplus généreux, de plus braves Français. » Et le maréchal
Lefebvre, présentant au premier Consul, en 1804, la députation du Haut-Rhin, disait : « Les habitants de cette frontière intéressante de la France ont donné, à toutes les époques, des preuves éclatantes de courage et d'attachement à la patrie; seuls ils ont arrêté les succès des Autrichiens qui, en 1744, avaient envahi l'Alsace, et dans la grande Révolution aucun département n'a fourni de meilleurs bataillons, aucun n'a supporté avec plus de constance et de dévouement les calamités de la guerre. »
L'amitié définitive fut scellée depuis Valmy, où Kellermann commandait; depuis l'Egypte, où Kléber éblouissait par sa force les mamelucks qui se souvenaient encore des guerriers francs; depuis Austerlitz, où Rapp se distinguait; depuis Dantzig, où le maréchal Lefebvre enlevait son duché à la pointe de l'épée; depuis la retraite de Russie, où Ney, Victor, Odinot. Grenier, tous les fidèles de l'Empereur, groupés autour de leur idole, veillaient sur lui, ralliaient les débris de la Grande Armée et faisaient le coup de feu à l'arrière-garde ou au passage de la Bérésina. Ceux qui revinrent de cette merveilleuse aventure, en racontant dans leur village les fatigues et les dangers de la guerre, inspiraient à leurs cadets le regret de n'avoir pas connu une époque aussi glorieuse. La nostalgie des honneurs conquis par des prouesses a tourmenté l'Alsace depuis lors. Ils conservent pieusement sous verre les uniformes, les galons, les épées, les drapeaux, les médailles, les reliques de ces vingt années où les Gaulois ont fait trembler le monde. Depuis 1815 ils ruminent une revanche. Les défaites de 1870, le bombardement de Strasbourg ont mis le comble à leur humiliation. Engagés volontaires dans des compagnies de francs-tireurs, continuant la guerre quand l'armistice était signé, comme cette admirable petite citadelle de Bitche que les négociateurs avaient oubliée, ils se sont vus
livrés à l'Allemagne, à leur corps défendant, rançon de la défaite. Ils n'ont pas accepté la honte, ils l'ont subie, espérant que la France triompherait du malheur et les délivrerait.
Ils attendent, ils attendent toujours. Je ne sais quelle fierté leur murmure au fond du cœur que l'histoire de France n'est pas terminée et que les traités de 1871 et de 1815 seront un jour revisés. Ils attendent des jours meilleurs.
Sur les grand'routes d'Alsace, bordées de peupliers" ou d'arbres fruitiers que la brise de la vallée du Rhin balance et remue sans relâche, une petite fille, cachée dans un pommier, reconnaît le voyageur qui passe et lui crie, d'en haut, d'une voix claire et joyeuse : Bonjour, Français ! Les deux seuls mots qu'elle sache peut-être de notre langue, bannie d'Alsace et traquée par les maîtres d'école ! Bonjour, Français ! comme ce salut d'enfant retentit jusqu'au fond de nous-mêmes ! Bonjour, toi qui nous apportes la gaieté et le rayon de soleil, toi qui viens de la patrie dont nos parents ne parlent qu'avec enthousiasme, avec amour, toi qui viens du pays des jolies robes et de la Légion d'honneur !
^Près de Wissembourg, sous une fenêtre à tabatière dont les vitres sont limpides et bien nettoyées, une vieille femme respire la fraîcheur du soir devant un pot d'héliotrope. Elle a ces beaux yeux que l'on voit en Alsace, calmes et qui se posent avec insistance. Très longuement elle regarde le voyageur. Une minute elle hésite. Puis, prenant son courage et fouillant dans sa vieille mémoire, elle crie à celui qui s'éloigne sur la route : Au revoir !
Menus incidents, chapelet de souvenirs cueillis comme les pâquerettes du fossé que j'ai voulu serrer entre les feuillets d'un livre. Si je pouvais persuader à quelques jeunes Français qu'ils se sentiront chez eux en Alsace et les engager à y aller voir, je n'aurais pas perdu ma peine.
Rien de plus réconfortant qu'un voyage en Alsace. Dans le concert d'éloges et d'adulations qui s'élève en Europe devant l'apothéose du colosse germanique l'Alsace ne fait pas sa partie. Elle déchante, elle sourit, elle rappelle au Français que sa place n'est pas dans le chœur des brûleurs d'encens.
Les Alsaciens, trempés par la lutte, ont conservé toutes les anciennes vertus françaises : esprit, bonne humeur, modération, plaisir d'agir, amour du combat et du succès. Les querelles désespérantes dans lesquelles nous nous alanguissons ne les touchent pas. Ils ont gardé, intact, leur culte pour leur vieille patrie; ils ont toujours foi en elle; ils ne souffrent pas un mot de blâme sur celle qui demeure l'objet de leur tendresse.
Que cette confiance, que cet optimisme triomphent donc de nos misérables disputes ! Si la culture française remporte tous les jours en Alsace des victoires certaines, c'est que la France y est aimée, c'est qu'on y croit à son génie.
Au Français dénigreur qui trouve tout mal dans son pays je préfère le gardien du monument de Wissembourg, vieux soldat illettré qui répète, imperturbable, à tous les visiteurs cette phrase étonnante : « C'est par ici que passait Napoléon toutes les fois qu'il allait en Russie. » Celui-là ne doute de rien et il a raison.