EST-IL CHARLES VI
Une étude attentive m'avait conduit à la conviction qu'il
^ y a dans la Servitude volontaire des interpolations, que ces
'^ interpolations sont justement les passages qui ont fait la
fortune politique de cet ouvrage et qu'elles sont de la façon
de Montaigne. Je constate par ma correspondance qu'un
nombre croissant de Montaignistes se rangent à cette opinion.
Un des plus autorisés m'écrit : a De plus en plus votre thèse me paraît : i** plausible en soi; 2'' intéressante par le caractère nouveau et singulièrement honorable — quoiqu'en aient dit certains de vos contradicteurs — qu'elle donne à la physionomie de Montaigne. »
M. Reinhold Dezeimeris est loin de partager cette opinion. Il pense, au contraire, que la « proposition très inattendue » que j'ai formulée, non seulement « bouleverserait de fond en comble les opinions reçues jusqu'ici », — ce que je lui accorde sans difficulté, — mais « ferait planer des doutes les plus graves sur la sincérité de Montaigne, quant à la nature des sentiments exprimés par lui, des actes accomplis par lui au point de vue . politique, et' mettrait en doute sa bonne fol et sa droiture ».
Pour défendre l'auteur des Essais contre le tort que j'aurais fait à sa mémoire, mon savant contradicteur a communiqué, il y a quelques mois, a l'Académie des Sciences et Belles*Lettres de Bordeaux, un Mémoire où toutes les ressources d'une savante stratégie ont été déployées par un esprit des plus déliés. Il a pour titre : Sur r objectif réel du Discours d'Etienne de La Boëtie : De la Servitude volontaire. **
Ce travail n'a pas paru dans la Revue philomathique. Mais ma thèse étant combattue par un savant dont Tautorité est considérable dans notre région, et l'auteur l'ayant adressé sous forme de tirage à part à un nombre plus ou moins grand de personnes, il m'a semblé que je ne pouvais pas attendre, pour répondre, la publication du volume de l'Académie de Bordeaux.
Ma thèse est connue des lecteurs de cette Revue par la réfutation qu'en a essayée M. Strowski, et par la réponse que je lui ai faite'. Je crois avoir établi : i° que le Discours de la Servitude volontaire^ contient des allusions à Henri III qui devint roi de France vingt -six ans après la mort dé Là Boétie, que le texte en a donc été remanié par une main étrangère pour en faire une satire contre les auteurs de la Saint-Barthélémy et contre Henri III ; 2"* que cette main est vraisemblablement celle de Montaigne, ami intime de La Boétie et héritier du manuscrit.
En attribuant à Montaigne une entente secrète avec les protestants pour la publication du Contr'unei une part notable dans sa composition, je pense avoir servi sa mémoire. M. Dezeimeris, qui s'indigne contre cette proposition, n'a pas essayé de la réfuter, comme l'ont tenté mes précédents contradicteurs. Il ne met en discussion que la première partie de ma thèse, et encore n'argumente- 1- il pas directement contre elle. Il veut simplement prouver que le Discours « ne vise nullement Henri III ». Se dispensant 3 d'examiner les raisons que j'ai données pour établir les allusions qui désignent ce roi, il espère faire cette preuve par le procédé que nous appelons en médecine ia méthode substitutive : le tyran du Contr'un ne peut pas être Henri III parce que c'est Charles VI,
M. Dezeimeris est d'avis — ici son opinion ne diffère pas de la mienne — que le Contr'un n'est pas une déclamation, un