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LA REINE DES POISSONS

son s'il trouvait dans- mes fagots du bois vivant... et puis, quand j'ai voulu le faire, comme vous me l'aviez dit, j'entendis l'arbre qui se plaignait!

« — C'est comme moi, dit la petite fille, quand j'emporte des poissons dans mon panier, je les entends qui chantent si tristement, que je les rejette dans l'eau... Alors on me bat chez nous.

« — Tais-toi, petit masque! dit Tord-Chêne, qui paraissait animé par la boisson, tu déranges mon neveu de son travail. Je te connais bien avec tes dents pointues, couleur de perle.. . Tu es la reine des poissons! Mais je saurai bien te prendre à un certain jour de la semaine, et tu périras dans l'osier... dans l'osier!

« Les menaces que Tord-Chêne avait faites dans son ivresse ne tardèrent pas à s'accomplir. La petite fill$ se trouva pêchée sous la forme de poisson rouge, que le destin l'obligeait à prendre à de certains jours. Heureusement, lorsque Tord-Chêne voulut, en se faisant aider de son neveu, tirer de l'eau la nasse d'osier, ce dernier reconnut le beau poisson rouge à écailles d'or, qu'il avait vu en rêve, comme étant la transformation accidentelle de la petite pêcheuse.

« 11 osa la défendre contre Tord-Chêne et le frappa même de sa galoche. Ce dernier, furieux, le prit par les cheveux, cherchant à le renverser; mais il s'étonna de trouver une grande résistance : c'est que l'enfant tenait des pieds à la terre avec tant de force, que son oncle ne pouvait venir à bout de le renverser ou de l'emporter, et le faisait en vain virer dans tous les sens.

« Au moment où la résistance de l'enfant allait se trouver vaincue, les arbres de la forêt frémirent d'un bruit sourd ; les branches agitées laissèrent siffler les vents, et

la tempête fit reculer Tord-Chêne, qui se retira dans sa cabane de bûcheron.

« Il en sortit bientôt menaçant, terrible et transfiguré comme un fils d'Odin • dans sa main brillait cette hache Scandinave qui menace les arbres, pareille au marteau de Thor brisant les rochers.

« Le jeune prince des forêts, victime de Tord-Chêne, — son oncle, usurpateur, — savait déjà quel était son rang, qu'on voulait lui cacher. Les arbres le protégeaient, mais seulement par leur masse et leur résistance passive...

« En vain les broussailles et les bourgeons s'entrelaçaient de tous côtés pour arrêter les pas de Tord-Chêne; celui-ci avait appelé ses bûcherons et se traçait un chemin à travers ces obstacles. Déjà plusieurs arbres, autrefois sacrés, du temps des vieux druides, étaient tombés sous les haches et les cognées.

« Heureusement la reine des poissons n'avait pas perdu de temps. Elle était allée se jeter aux pieds de la Marne, de l'Aisne et de l'Oise, les trois grandes rivières voisines, leur représentant que, si Ton n'arrêtait pas les projets de Tord-Chêne et de ses compagnons, les forêts, trop éclaircies, n'arrêteraient plus les vapeurs qui produisent les pluies, et qui fournissent l'eau aux ruisseaux, aux rivières et aux étangs ; que les sources elles-mêmes seraient taries et ne feraient plus jaillir l'eau nécessaire à alimenter les rivières ; sans compter que tous les poissons se verraient . détruits en très-peu de temps, ainsi que les bêtes sauvages et les oiseaux.

« Les trois grandes rivières prirent là-dessus de tels arrangements, que le sol où Tord-Chêne, avec ses terribles bûcherons, travaillait à la destruction des arbres, — sans toutefois avoir pu atteindre encore le jeune prince des fo-

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