‹ La Bohème galanteChapitre 46 sur 71 · CAUSERIE · texte numérisé non relu

CAUSERIE

<( Puisque nous sommes annuités, dit mon ami, si tu n'as pas sommeil, nous irons souper quelque part. — La Maison d'Or, c'est bien mal composé : des lorettes, des quarts d'agent de change, et les débris delà jeunesse dorée. Aujourd'hui tout le monde a quarante ans, — ils en ont soixante. Cherchons encore la jeunesse non dorée. Rien ne me blesse comme les mœurs d'un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu'il ne soit Brancas — ou Saint- Cricq. Tu n'as jamais connu Saint-Cricq?

— Au contraire.

— C'est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais, entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il mêlait le chocolat avec la salade, cela n'offensait personne. Eh bien, les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des places, les diplomates en herbe, les sous-préfets en expectative, les directeurs de théâtre ou de n'importe quoi — futurs — avaient mis ce pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, — comme nous disions jadis, — Saint-Cricq s'en vengea d'une manière bien spirituelle. On lui avait refusé la porte du café Anglais; visage de bois partout. Il délibéra en luimême pour savoir s'il n'attaquerait pas la porte avec des rossignols — ou à grands coups de pavé. Une réflexion

l'arrêta: « Pas d'effraction, pas de dégradation; il vaut mieux aller trouver mon ami le préfet de police. »

Il prend un. fiacre, deux fiacres; il aurait pris quarante fiacres s'il les eût trouvés sur la place.

A une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem.

— Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice — d'un tas de.... polissons; hommes charmants — mais qui ne comprennent pas...., enfin, qui ne comprennent pas! Où est Gisquet?

— Monsieur le préfet est couché.

— Qu'on le réveille. J'ai des révélations importantes à lui faire.

On réveille le préfet, croyant qu'il s'agissait d'un complot politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte des scènes du grand monde, et s'étonne un peu de ne pouvoir, lui Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses habitudes.

Le préfet, fatigué, lui donne quelqu'un pour l'accompagner. Il retourne au café Anglais, dont l'agent fait ouvrir la porte; Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires, et adresse à ses ennemis cette objurgation :

« Je suis ici par la volonté de mon père et de monsieur le préfet, etc., et je n'en sortirai, » etc.

Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, — et je ne l'ai écoutée que pour l'entendre raconter par toi. Nous savons toutes les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadence, — ses quarante fiacres, — son amitié pour Harel et ses procès avec la

Comédie-Française, — en raison de ce ru'il admirait trop hautement Molière. — Il traitait les ministres d'alors de polichinelles. Il osa s'adresser plus haut.... Le monde ne pouvait supporter de telles excentricités. — Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du sage.

Eh bien, si nous ne soupons pas dans la haute, dit mon ami, — je ne sais guère où nous irions à cette heure-ci. Pour la Halle, il est trop tôt encore. J'aime que cela soit peuplé autour de moi. — Nous avions récemment au boulevard du Temple, dans un café près de l'Épi-Scié. une combinaison de soupers à un franc, où se réunissaient principalement des modèles, hommes et femmes, — employés quelquefois dans les tableaux vivants ou dans les drames et vaudevilles à poses. — Des festins de Trimalcion comme ceux du vieux Tibère à Caprée. On a encore fermé cela.

— Pourquoi?

— Je le demande. Es-tu allé à Londres?

— Trois fois.

— Eh bien, tu sais la splendeur deses nuits, auxquelles manque trop souvent le soleil d'Italie? Quand on sort de Majesty-Theater, ou de Drury-Lane ou de Covent-Garden, ou seulement de la charmante bonbonnière du

m LA BOHÈME GALANTE.

Strand, dirigée par madame Céleste, l'âme excitée par une musique bruyante ou délicieusement énervante (oh! les Italiens!), — par les facéties de je ne sais quel clown, par

des scènes de boxe que l'on voit dans des box *

l'âme, dis-je, sent le besoin, dans cette heureuse ville où le portier manque, — où Ton a négligé de l'inventer, — de se remettre d'une telle tension. La foule alors se précipite dans les bœuf-maisons, dans les huître-maisons, dans les cercles, dans les clubs et dans les saloons!

— Que m'apprends-tu là ! Les nuits de Londres sont délicieuses; c'est une série de paradis ou une série d'enfers, selon les moyens qu'on possède. Les gin-palace (palais de genièvre) resplendissants de gaz, de glaces et de dorures, où Ton s'enivre entre un pair d'Angleterre et un chiffonnier... Les petites filles maigrelettes qui vous offrent des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres, qui, rentrant à pied, vous coudoient à l'anglaise, et vous laissent éblouis d'une désinvolture de pairesse! Des velours, des hermines, des diamants, comme au théâtre de la Reine!... De sorte que l'on ne sait si ce sont les grandes dames qui sont des

— Tais- toi!

1 Loges.

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