‹ La Bohème galanteChapitre 49 sur 71 · SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TROUBADOURS · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TROUBADOURS

Bury, président. Beauvais, maître de chant, etc.

Art. 1er. Toutes chansons politiques ou atteignant la religion ou les mœurs sont formellement interdites.

2° Les échos ne seront accordés que lorsque le président le jugera convenable.

5° Toute personne se présentant en état de troubler Tordre de la soirée, l'entrée lui en sera refusée.

4° Toute personne qui aurait troublé l'ordre, qui, après deux avertissements dans la soirée, n'en tiendrait pas compte, sera priée de sortir immédiatement.

Approuvé, etc.

Nous trouvons ces dispositions fort sages; maisla Société lyrique des Troubadours, si bien placée en face de l'ancien Athénée, ne se réunit pas ce soir-là. Une autre goguette

existait dans une autre cour du quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée d'uneéquerre dorée.

Un contrôleur vous prie de déposer le montant d'une chopine (six sous), et l'on arrive au premier, où derrière la porte se rencontre le chef d'ordre. • — « Êtes-vous du bâtiment? nous dit-il. — Oui, noussommesdu bâtiment, » répondit mon ami.

Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer clans la salle.

Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant Tétonnement d'un louveteau 1 nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se croit obligé de la célébrer : « Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte?

« Des menuisiers î des ébénisses!

Des entrepreneurs de bâtisses!...

Qu'on dirait un bouquet de fleurs, Paré de ses mille couleurs! j>

Enfin nous étions du bâtiment, — et le mot se dit aussi au moral, attendu que le bâtiment n'exclut pas les poètes; — Àmphyon, qui élevait des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. — Il en est de même des artistes peintres et statuaires, qui en sont les enfants gâtés.

Comme le louveteau, je fus ébloui de la splendeur du coup d'œil. Le chef d'ordre nous lit asseoir à une table, d'où nous pûmes admirer les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y rencontrer les ancien-

* Fils de maître, selon les termes du compagnonnage.

nés légendes obligées : « Respect aux dames ! Honneur aux Polonais. » Comme les traditions se perdent !.

Eji revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois commissaires fort majestueux. Chacun avait devant soi sa sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré. La mère des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la voyait que de profil, maisle profil était plein de grâce et de dignité.

— Mes petits amis, dit le président, notre ami "** va chanter une nouvelle composition, intitulée la Feuille de saule. )>

La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. Elle imitait faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu'il avait dû s'entourer la tête d'un cordon, afin de les maintenir; il avait une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent doubles, — pour Y auteur et pour le chanteur.

Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier essai allait se produire devant les amis. Ayant frappé les trois coups, il se recueillit, et au milieu du plus complet silenceon entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier âge, maisqui, se dépouillant peu à peu (selon l'expression d'un de nos voisins), arrivait aux traits et aux fioritures les plus hardis. L'éducation classique n'avait pasgâté cette fraîcheur d'intonation, cette pureté d'organe, cette parole émue et vibrante, qui n'appartiennent qu'aux talents vierges encore des leçons du Conservatoire.

LE ROTISSE Un

0 jeune fille à la voix perlée! — tu ne sais pas phrase r comme au Conservatoire; — tu ne sais pas chanter, ainsi que dirait un critique musical... Et pourtant ce timbre jeune,, ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain charme ! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n'est pas carrée; — et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer chez un maître de chant, — et dès lors te voilà perdue... perdue pour nous! — Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda. Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, — ou seulement ^ans un café chantant!

Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux — dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier jugement.

Et maintenant passez autour de nous, couples souriants

ou plaintifs... « spectres où saigne encore la place de l'amour! » Les tourbillons que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La Pia, la Francesca, passent peutêtre à nos côtés... L'adultère, le crime et la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres trompeuses.

Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la boutique d'un rôtisseur ouvert jusqu'à deux heures du matin. Avant d'entrer dans rétablissement, mon ami murmura, cette chanson colorée :

« A la GrandTinte, quand le vent — fait grincer l'enseigne en fer-blanc, — alors qu'il gèle, — dans la cuisine, on voit briller, — toujours un tronc d'arbre au foyer; — flamme éternelle, —

« Où rôtissent en chapelets, — oisons, canards, dindons, poulets, — au tournebrochel — Et puis le soleil jaune d'or — sur les casseroles encor, — darde et s'accroche ! »

Mais ne parlons pas du soleiK, il est minuit passé.

Les tables du rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées.

Allons ailleurs, — dis-je. — Mais auparavant, répondit mon ami. consommons un petit bouillon de poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et chez Yéry cela coûterait 1 fr.; ici, c'est 10 c. Tu conçois qu'un rôtisseur qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abattis, les cœurs et les foies, qu'il lui suffît d'entasser dans une marmite pour faire d'excellents consommés.

Les deux bols nous furent servis sur le comptoir, et le bouillon était parfait. — Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles découpées jusque

dans les prix les plus modestes, composent le souper ordinaire des habitués.

Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaëns, donnait, près de nous, des conseils à un jeune homme.

Ge dernier, élégamment vêtu, mince de tailie, et dont la pâleur était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes passées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux lumières.

— Vois-tu, muffeton, disait la dame, tu n'es pas fait pour ce métier-là de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas ! Le bouillon de poulet te soutient, c'est vrai; mais la liqueur t'abîme. Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air fort, parce. que tu es nerveux... Tu feras mieux de dormir à cette heure-ci.

— De quoi? — observa le jeune homme avec cet accent des voyoux parisiens qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de la pipe : est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? C'est les chagrins qui me font boire : pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi !

— Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout.

— Je te parle comme à ma mère: si elle revient, c'est (loi, je me range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.

— Encore une bêtise !

— Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pasd'établissement!

— Ah î jeune homme ! cette femme-là, ça sera ta mort.

— Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir!

— Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui es capable de corriger une femme!

Je n'en voulus pas entendre davantage. — Jean-Jacques avait bien raison de s'en prendre aux mœurs des villes d'un principe de corruption qui s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. — A travers tout cela cependant, n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la phraséologie de la crapule?

Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à Dante : — Or sie forte edardito; — ornai si scende per i fatte scale*.. *.

A quoi je répondis sur un air de Mozart :

And am ! and arri ! andiamo bene !. . .

— Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer : c'est tout au plus le purgatoire. Allons plus loin.

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