‹ La Bohème galanteChapitre 53 sur 71 · PAUL NIQUET · texte numérisé non relu

PAUL NIQUET

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le poussecafé à l'établissement célèbre de Paul Niquet. — Il y a là

évidemment moins de millionnaires que chez Baratte

Les murs, très-élevés et surmontes d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées deTendroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, — le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très-utiles dans le cas d'une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela neles calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors F eau monte, et les plus furieux demandent grâce; — c'est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée auxchiffonnièrespourse faire un parti dans l'établissement en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. — Vous avez conquis la faveur des dames.

Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie : — Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier. — Eh bien alors, un petit verjus! mon amour dePolyte! Tu es si gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore... ce que j'ai été! Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains de verjus à l'eaude-vie, que l'on ramassa aussitôt; — les petits verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe : ils rebondissent, et la liqueur seule est perdue.

— Un autre verjus ! dit mon ami.

— Toi t'es bien zentil aussi, mon p'tit . fy, lui dit la chiffonnière; lu me happellesle p'tit Baas (Barras) qu'était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d'Angueleterre... Ah! c'était z'un homme aux oizeanx, mon p'tit fy, aux oizeaux!... vrai! z'un bel homme comme toi !

Après le second verjus elle nous dit : — Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des merveilleuses de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a des mirliflores et des généraux qui se sont battus pour moi !

— Tout ça, c'est la punition du bon Dieu ! dit un voisin. Où est-ce qu'il est à présent ton phaéton ?

— Le bon Dieu ! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le diable !

Un homme maigre, en habit noir râpé, qui dormait sur un banc, se leva en trébuchant : Si le bon Dieu c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple est ignorant ! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.

— Et un petit verre! dit mon compagnon.

— J'accepte ! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi humaine...

La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mon ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.

Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du malheur et de

l'abrutissement! Leshommes riches manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans desemblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire d'où il serait peut-être facile de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les doigts sur ces plaies, sans prétendre aies fermer.

Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils lieux de dangereuses et sublimes missions? — Pourquoi le Seigneur vivait-il avec les païens et les publicains?

Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers.

La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée.

Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de Strasbourg , emportant dans ma pensée le vain fantôme de celte nuit.

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