REFLEXIONS
Recomposons nos souvenirs.
Je suis majeur et vacciné ; — mes qualités physiques importent peu pour le moment. Ma position sociale est supérieure à celle du saltimbanque d'hier au soir; — etdécidément sa Vénitienne n'aura pas ma main.
Un sentiment de soif me travaille.
Retournerai! café de Mars à cette heure, — ce serait vouloir marcher sur les fusées d'un feu d'artifice éteint.
D'ailleurs, personne n'y peut être levé encore. — Allons errer sur les bords delà Marne et le long decesterribles moulins à eau dont le souvenir a troublé mon sommeil.
Ces moulins, écaillés d'ardoises, si sombres et si bruyants au clair de lune, doivent être pleins de charmes aux ravons du soleil levant.
LES NUITS D'OCTOBiîE. 217
Je viens de réveiller les garçons du Café du Commerce. Une légion de chats s'échappe de la grande salle de billard, et va se jouer sur la terrasse parmi les thuyas, les orangers et les balsamines roses et blanches. — Les voilà qui grimpent comme des singes le long des berceaux de treillage revêtus de lierre.
0 nature, je te salue !
Et, quoique ami des chats, je caresse aussi ce chien à longs poils gris qui s'étire péniblement. Il n'est pas muselé. — N'importe; la chasse est ouverte.
Qu'il est doux pour un cœur sensible de voir lever ï aurore sur la Marne, à quarante kilomètres de Paris!
Là bas, sur le même bord, au delà des moulins, est un autre café non moins pittoresque, qui s'intitule Café de lEôtel-de-Ville (sous-préfecture). Le maire de Meaux, qui habite tout près, doit, en se levant, y reposer ses yeux sur les allées d'ormeaux et sur les berceaux d'un vert glauque qui garnissent la terrasse. On admire là une statue en terre cuite de la Camargo, grandeur naturelle, dont il faut regretter les bras cassés. Ses jambes sont effilées comme celles de l'Espagnole d'hier — et des Espagnoles de l'Opéra.
Elle préside à un jeu déboules.
J'ai demandé de l'encre au garçon. Quant au café, il n'est pas encore fait. Les tables sont couvertes de tabourets; j'en dérange deux; et je me recueille en prenant possession d'un petit chat blanc qui a les yeux verts.
On commence à passer sur le pont; j'y compte huit arches. La Marne est marneuse naturellement; mais elle revêt maintenant des teintes plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins, ou plus loin les jeux folâtres des hirondelles.
Est-ce qu'il pleuvra ce soir?
Quelquefois un poisson fait un soubresaut qui ressemble, ma foi, à la eachucha éperdue de cette demoiselle bronzée que je n'oserais qualifier de dame sans plus d'informations.
Il y a en face de moi, sur l'autre bord, des sorbiers à grains de corail du plus bel effet : « sorbier des oiseaux, — aviaria. t — J'ai appris cela quand je me destinais à la position de bachelier dans l'Université de Paris.
-A FEMME MERINOS
... Je m'arrête. — Le métier de réaliste est trop dur à faire. La lecture d'un article de Charles Dickens est pourtant la source de ces divagations!... Une voix grave me rappelle à moi-même.
Je viens de tirer de dessous plusieurs journaux parisiens elmarmois un certain feuilleton d'où l'anathème s'exhale avec raison sur les imaginations bizarres qui constituent aujourd'hui Y école du vrai.
Le même mouvement a existé après 1830, après 1794, après 1716 et après bien d'autres dates antérieures. Les esprits, fatigués des conventions politiques ou romanesques, voulaient du vrai à tout prix.
Or le vrai, c'est le faux, — du moins en art et en poésie. Quoi de plus faux que Ylliade, que Y Enéide, que la Je-
rusalem délivrée, que la Henriade? — que les tragédies, qne les romans?...
Eh bien, moi, dit le critique, j'aime ce faux : Est-ce que cela m'amuse que vous me racontiez votre vie pas à pas, que vous analysiez vos rêves, vos impressions, vos sensations?... Que m'importe que vous ayez couché à la Syrène, chez le Vallois? Je présume que cela n'est pas vrai, — ou bien que cela est arrangé : — Vousme direz d'aller y voir... Je n'ai pas besoin de, me rendre à^Meaux ! — Du reste, les mêmes choses ^'arriveraient, que je n'auraispas l'aplomb d'en entretenir le public.
Et d'abord est-ce que Ton croit à cette femme aux cheveux de mérinos?
— Je suis forcé d'y croire; et plus sûrement encore que par les promesses de l'affiche. L'affiche existe, mais lafemme pourraitne pas exister... Eh bien, le saltimbanque n'avait rien écrit que de véritable :
La représentation a commencé à l'heure dite. Un homme assez replet, mais encore vert, est entré en costume de Figaro. Les tables étaient garnies en partie par le peuple de Meaux, en partie par les cuirassiers du 6e.
M. Montaldo, — car c'était lui, — a dit avec modestie : «Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di Figaro. »
Il commence : Tra de râla, de ra la, de va la, ah!
Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d'un basson.
Quand il arriva au vers : Largo al fattotam délia cita! — je crus devoir me permettre une observation.il prononçait cita. Je dis tout haut : tchità! ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux. Le chanteur me tit un signe d'assentiment, et quand il arriva à cet autre
vers : « Figaro ci, Figaro là... » il eut soin de prononcer irhî. — J'étais flatté de cette attention.
Mais en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici la phrase patoisée) : « On est heureux de rencontrer des amateurs instruits..., ma ze souis de Tourino, et à Tourino nous prononçons ci. Vous aurez entendu le tchî à Rome ou à Naples?
— Effectivement!... El votre Vénitienne?
— Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une cachucha avec cette jeune personne que j'ai l'honneur de vous présenter.
La cachucha n'était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu classique... Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute sa splendeur. C'étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux touffes, placées sur le front, se dressaient en cornes. — Elle aurait pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de maris seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette matière première qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple main-d'œuvre!
La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme : Sete voi Veneziana ? Elle me répondit : Signor si.
Si elle avait dit : Si signor, je l'aurais soupçonnée Piémontaise ou Savoyarde; mais évidemment c'est une Vénitienne des montagnes qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits, les attaches fines; elle a les yeux presque rouges et la douceur d'un mouton, — sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux, si Ton peut. appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les efforts du peigne. C'est un amas de cordelettes comme celles que se font les Nubiennes en les imprégnant
cte beurre. Toutefois, sa peau étant d'un blanc mat irrécusable et sa chevelure d'un marron assez clair (voir l'affiche), je pense qu'il y a eu croisement; — un nègre, — Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs générations, ce produit local se sera révélé.
Quant à l'Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou d'Auvergne, ainsi que M. Montaldo.
Mon récit est terminé. «Le vrai est ce qu'il peut,» comme • disait M. Dufongeray. — J'aurais pu raconter l'histoire de la Vénitienne, de M. Montaldo, de l'Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que je me suis épris de l'une ou de l'autre de ces deux femmes, et que la rivalité du saltimbanque ou du basson m'a conduit aux aventures les plus extraordinaires. — Mais la vérité, c'est qu'il n'en est rien. L'Espagnole avait, comme je l'ai dit, les jambes maigres, — la femme mérinos ne m'intéressait qu'à travers une atmosphère de fumée de tabac et une consommation de bière qui me rappelait l'Allemagne. — Laissons ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables.
Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de ne pas lui être indifférent.