EN7 FRISON
Certes, je n'avais rien dit d'inconvenant *ni de monstrueux. Aussi, la nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures. Il fallait encore attendre une demi-heure. — J'ai demandé à souper pour passer le temps.
Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander autre chose, lorsque j'aperçus un gendarme qui me dit : « Vos papiers? » J'interroge ma poche avec dignité... Le passe-port était resté à Meaux, où on me l'avait demandé à l'hôtel pour m'inscrire; — et j'avais oublié de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle j'avais payé mon compte n'y avait pas pensé plus que moi. u Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire. »
Le maire ! Encore si c'était le maire de Meaux ! Mais c'est le maire de Crespy ! — L'autre eût certainement été plus indulgent :
« D'où venez-vous? — De Meaux. — Où allez-vous? — A Creil. — Dans quel but? — Dans le but de faire une chasse à la loutre. — Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme? — Je les ai oubliés à Meaux. »
Je sentais moi-même que ces réponses n'avaient rien de satisfaisant; aussi le maire me dit-il paternellement : « Eh bien, vous êtes en état d'arrestation! — Et où coucherai-
je? — A la prison. — Diable! mais je crains de ne pas êire bien couché. — C'est votre affaire. — Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l'hôtel?... — Ce n'est pas l'usage. — Cela se faisait au dix-huitième siècle. — Plus aujourd'hui. »
Je suivis le gendarme assez mélancoliquement.
La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans lequel on m'a introduit date du temps des croisades; il a été soigneusement recrépi avec du béton romain. .
J'ai été fâché de ce luxe ; j'aurais aimé à élever des rats ou à apprivoiser des araignées. « Est-ce que c'est humide? dis-je au geôlier. — Très-sec, au contraire. Aucun de ces messieurs ne s'en est plaint depuis les restaurations. Ma femme va vous faire un lit. — Pardon, je suis Parisien: je le voudrais très-doux. — On vous mettra deux lits de plume. — Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper? Le gendarme m'a interrompu après le potage. — Nous n'avons rien. Mais demain j'irai vous chercher ce que vous voudrez; maintenant tout le monde est couché à Crespy. — A huit heures et demie ! — 11 en est neuf. »
La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau, comprenant sans doute que je payerais bien la pistole. Outre les lits de plume, il y avait un édredon. J'étais dans les plumes de tous côtés.
A DTRE REVE
J'eus à peine deux heures d'un sommeil tourmenté ; — je ne revis pas les petits gnomes bienfaisants ; — ces êtres panthéistes, éclos sur le sol germain , m'avaient totalement abandonné. En revanche , je comparaissais devant un tribunal, qui se dessinait au fond d'une ombre épaisse, imprégnée au bas d'une poussière scolastique.
Le président avait un faux air de M. Nisard; lesdeux assesseurs ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, — mes anciens maîtres. Je ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne. J'allais subir une condamnation capitale.
Sur une table étaient étendus plusieurs nomérosde Magazines anglais et américains, et une foule de livraisons illustrées à jour et à six pence, où apparaissaient vaguement lesnoms d'Edgar Poë, de Dickens, d'Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin, où je crus distinguer ces noms : Sapientia, Ethica, Grammatica. — Les trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants :
« Fantaisiste! réaliste ! ! essayiste ! 1 !
Je saisis quelques phrases de l'accusation, formulée à l'aide d'un organe qui semblait être celui de M. Patin: « Du
réalisme au crime il n'y a qu'un pas ; car le crime est essentiellement réaliste. Le fantaisisme conduit tout droit à l'adoration des monstres. L'essayisme amène ce faux esprit à pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter Paul Niquet, — on envient à adorer une femme à cornes et à chevelure demérinos, — on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de vagabondage et de troubadourisme exagéré!...))
J'essayai de répondre : j'invoquai Lucien, Rabelais, Érasme et autres fantaisistes classiques. — Je sentis alors que je devenais prétentieux.
Alors je m'écriai en pleurant : Confiteor! plangior? jurol... — Je jure de renoncer à ces œuvres maudites par la Sorbonne et par l'Institut : je n'écrirai plus que de l'histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique... On semble en douter... eh bien, je ferai des romans vertueux et champêtres, je viserai aux prix de poésie, de morale, je ferai des livres contre l'esclavage et pour les enfants, des poëmes didactiques... Des tragédies! — des tragédies!... Je vais même en réciter une que j'ai écrite enseconde, et dont le souvenir me revient...
Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs.