‹ La boîte d'argent: comédie en un acteChapitre 5 sur 22 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

l,ES MÊMES, MONTIDY/ MADAME DE CHARME.

Vous voilà? c'est fort heureux! vous m'avez^ fait attendre... je vous le rendrai !

MONTIDY.

Ne m'accusez pas, cousine... contentez-vous de me regarder!...

MADAME DE CHARME

Eh! mon Dieu !... comme vous êtes pâle !

MONTIDY.

Cette pâleur est mon excuse.

MADAME DE CHARME

Que vous est-il donc arrivé?

MONTIDY.

La chose la plus imprévue, la plus dramatique, la plus terrihle...

CLAUDIN, àparl.

Nous y voici !

MONTIDY.

.l'en ai encore le frisson...

Voulez- VOUS des sels? (Elle le lève.)

MONTIDY.

Merci... (Aprî^s avoir respiré des sels.) Je me sens mieUx...

CARILLAC, à pari.

Il va nous raconter quelque mélodrame.

* Caiillac, madame de Charme, Moiilidy, Claudin.

fi LA BOITE D'ARGENT

MADAMG DE GHARMB.

Voyons, expliquez -vous... Avez-vous déraillé ?...

CARILLAC.

Avez- vous été battu par un cocher?...

GLAUDISr. •«

Avez-vous perdu à la Bourse ?

MADAMB DE CHARME.

Vous a-t-on volé vos deux cœurs?

MONTIDY.

C'était déjà fait !

MADAME DE CBAKME.

Parlez-donc, mon cousin I . . .

MONTIDY.

Ne riez pas !

Je ne ris pas... je ne ris pas encore...

MONTIDY.

Ma cousine, et vous, messieurs... vous, est-il arrivé de voir tomber quelqu'un... d'uii quatrième étage ?

MADAME DE CHARME

Jamais!

MONTIDY.

Eh bien ! moi, j'ai eu le malheur d'assister à cet affroux spectacle. . .

MADAME DE CHARME^ vivement.

Vous avez vu tomber quelqu'un d'un quatrième étage?

MONTIDY.

Oui!... il y a une heure... deux heures... je ne sais plus... une femme est tombée devant moi...

xMADi^ME DE CHARME.

Une femme !

CLAI'DP.

Elle s'est blessée?

SCÉNK H 7

MOVtlOY.

Heint... vous me detnandet si elle »*est W,m^ et! tôtnbatit d^UA quatHètne étage?... non.

CAKIIXAG.

Comment... non?

MONTIDY.

Elle s'est tuée !

MADAME DE CHABMF.

Tuée!..,

MONTIDY.

Je venais de rencontrer sur le boulevard un ancien ami^ le chevalier... un original qui se fait appeler chevalier^ oomme au bon temps... Je ne Ta vais point vu depuis deuK ans. Il edt de retour, depuis hier^ d'un voyage aux Etala- Unis^ et nous parlions de Tesclavage chea ce peuple libre^ lorsque^ au beau milieu de la rue LafiQtte.»» une masse... quelque chose de formidablo, tombd à nos pieds..» c'était unefemme!... Ahl je Tavoue, j*ai failli céder à Témotion, à la terreur... un nuage a passé devant mes yeux..^. je tremblais... mon cœur battait à m'étouffer... J'ai été forcé de m'appuyer au bras de mon ami pour ne point m'évanouir tout-à-fait... Eh ! mon Dieu ! vous auriez tremblé et chancelé tout comme moi, ma cousine...

MADAME ne CHARMF.

Oui, certes î

MOMTIDY.

Et vous aussi^ Carillac, vous auriec ft*issonilé...

CARtUiAC. *

Je le pense...

MONTIDY.

Et vous^méme^ Glaudin, vous... un banquier !..• vous auriez tressailli, peut-être...

CLAIDIN.

Un banquier! un banquier! mais, monsieur, un banquier

tressaille... quelquefois!

MONTIDY.

C'est possible... quand il perd. — Eh bient le croiriezvous?... Il s'est trouvé un homme qui n'a pas bi'onché devant une pareille scène... oui^ un homme calme ^ froid ^ impassible^ devant cette scène épouvantable t

MADAME DE CHARME

Votre ami ?

MONTIDY.

Précisément.

MADAME DE CHAEME. ^

Je n'en crois rien.

MONTIDY.

C'est pourtant comme je vous le dis! Il est ainsi fait... rien ne le trouble^ rien ne l'effraye. Il a regardé avec tout le monde... il s'est baissé pour mieux voir... Il n'a pas craint d'aider un ouvrier à relever la victime. Ensuite, il a remis ses gants, et il a continué à me parler des nègres aux États-Unis... Il n'avait pas même changé de couleur !

MADAME DE CHARME

Il y a des hommes comme cela?

MONTIDY.

Il n'y en a qu'un, peut-être... et j'ai mis la main dessus, à ce qu'il paraît.

CAEILLAC.

C'est une nature singulière...

CLAUDIN

C'est un triste personnage...

MADAME DE CHARME

C'est un monstre !

MONTIDY.

Eht non, ma cousine... c'est un charmant garçon ; mais il n'a plus de cœur... il l'a donné...

MADAME DE CHARME

A VOUS, je m'en souviens... ce qui fait que vous avez deux cœurs, n'est-ce pas ?

SCfiNL II \)

MONTIDY.

Oui... riez, riez î... Je subis, de la part de cet ami, une influence étrange, stupide... depuis le jour où il ni'a dit, bêtement, qu'il me donnait son cœur dans une boîte d'argent...

CARILLAC.

Dans une boîte d'argent?

MONTIDY.

Ma cousine le sait bien... je lui ai déjà raconté cette histoire.

MADAME DE CHARME, sonriant.

C'est vrai... Oh! c'est vrai... Il s'agissait d'un personnage mystérieux qui était venu vous visiter un soir, une nuit, par un temps abominable ; il entra chez vous comme la tempête, et...

MONTIDY. M"**^ de Charme va se rasseoir.

Et il me dit, en me montrant une petite boîte * artistement travaillée : < Montidy, je suis forcé de voyager pendant deux ans ; voici un précieux dépôt que je confie à votre amitié : cette boîte renferme mon cœur !» Il me quitta pour monter dans une voiture qui l'attendait au coin de la rue (cariiiac remonte en riant.) et, depuis ce momcnt-là, il me semble que mon existence est double : ** je m'agite, je m'émeus, je me réjouis ou je souffre, pour lui et pour moi en même temps; parfois l'un de mes deux cœurs se prend à battre dans ma poitrine, pour des choses qui ne me regardent pas. . . et je me dis : C'est le sien!

MADAME DE QHARME.

Kst-ce que vous êtes fou ?

MONTIDY. Il passe devant madame de Gtiarme.

Tenez.. .je n'en sais rien. Pour en finir avec mon récit,*** j "joute que mon ami est venu avec moi jusqu'à Ville -

Madame de Charme, Garillae, Montidy, Claodin. ** Madame de Charme, Montidy, CariUac, ClaodiD. ^^* Moniigny, madame de Charme, Carilbf, Claudia.

, 10 LA BOITE D'ARGKiNT

d'Avray^ que mon ami s'est attablé devant un bon déjeuner, et qu'en ce moment^ mon ami mange.

(Il tombe accablé sur une chaise.) MADAME DE CHAltME.

Comme un ogre?

^ Oui... il mange peut-être comme un ogre... tandis que je n'aurais pas seulement la force de soulever une fourchette.

Madame de craeme.

Votre ami s'amuse I il joue une coiùëdie...

MONTIDY.

Alors^ c'est bien joué t

CLAUDIN^ derrière le sofa.*

Dites donc... est-il riche, ce vilain monsieur?...

MONTIDY.

Non.

CARILLAC.

S'est-il battu, ce personnage que rien n'eiïraye ?

MONTIDY.

Je ne crois pas. -

madame de charme.

A-t-il aimé, ce comédien que rien n'émeut ?

MONTIDY.

Oh t jamais !

CLAUDIN

Eh bien!... je demande une demi-heure pour le mettre hors de lui.

Madame de charmf.

En cinq minutes, le général le fera trembler.

Avec trois mots et quelques œillades, madame se charge de le désoler. — Si vous le voulez bien, il pleurera.

* * Moutiily, Claadin, mailamê de Charmt, Carillsr.

SCËNti: Il 11

MADAMB D8 CHARME.

Vous entendez ? il pleurera...

MONTiDV^ se levant.

Oui^ oui, si c'était votre cousin, ma cousine t. . Vous me faites rire.

CLAUDIA

Eh bien ! gageons !...

CARILLAC.

Gageons !

MADAME DR CHARMr.

Oageons !

MONTIDY, passant à droite.

J'accepte la gageure. — Chacun de vous fera subir une épreuve à mon ami, et, s'il se trouble, s'il s'émeut un instant, je perds mon pari.

(M<"*.de Charme s^est levée, on descend en scène.*) CARILLAC.

Vous ne le préviendrez de rien ?

MONTfDY*

De rien.

(XAuniif*

Quand viendra-t-il ?

MOtlTIDY.

.le l'attends. (n passe devant Gariliac/*)

MADAME DE CHARME, troublée.

H va venir?... Vous m'épouvantez î

MOPTTIDY.

J'ai pensé qu'il vous serait agréable de faire une pareille connaissance..* c'est assez curieux pour une femme roma* nesquet... Il s'est fait beaucoup prier... il a hésité longtefiipâ, mais Je suis certain qu'il tiendra sa promesse, et il viendra.

* Claodin, madame de Charme, CariUar, Nontidy. *♦ Oacdin, madame de Chsproe, MontiHy. ra'-lh''.

12 LA BOITE D'ARGKM

CABILLAC.

Ainsi^ voilà qui est convenu : chacun de nous aura le droit de réprouver comme il l'entendra?

CLAUDIX.

Tous les moyens seront permis ?

MONTIDY.

Tous!

MAPAME DE CHARME.

Mon cousin... est-il beau?... est-il grand? est-il petit?. . est-il brun?... est-il blond?...

MONïIDY.

Vous le verrez.

MADAME DE CHARME

Il doit être grande mince^ pâie^ avec des yeux éteints^ des lèvres fines, des cheveux longs.... vêtu de noir... démarche bizarre... parlant peu... Est-ce bien cela?

MONTIDY.

Je ne veux rien dire,

CARILLAC.

Vous nous direz au moins comment se nomme votre ami ?

UN DOMESTIQUE, au fond, annonça^it.

Monsieur le chevalier d'Ilo !

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