LES TROIS POILS
Quand le pauvre Pierre vint au monde, A sa pauvre cahoche il n'avait Que trois fils blonds de filasse blonde, Poils de carotte sur un navet.
Quand le petit Pierre fut un môme, Ses cheveux drus à son front étroit Avaient f air d'un hérisson de chaume Sur une motte planté tout droit.
Quand Pierre fut un i,Tand gas en blouse, Sous sa tignasse jaune et pendant, Sa face bise était une bouse Sèche sous un tas sec de chiendent.
►gS LA BOMBARDE
Quand Pierre fut un pioupiou de France, Son caillou, tondu comme un peloux, Semblait un pain rond de beurre rance Coiffé d'une brosse aux crins en clous.
Quand Pierre fut un va-trop de ferme.
Ses poils devinrent, cuits et salés Dans la casquette qui les enferme, Du vermicelle en paquets collés.
Quand Pierre fut un qui se marie,
Chaque nouveau petit pâtiras
Fit sa tête lourde plus fleurie
De bouquets gris dans du fumier gras.
Quand Pierre fut un vieux qui bredouille, Ses cheveux tombant de jour en jour, Sa boule fut comme une citrouille Avec des toiles d'aragne autour.
Quand Pierre fut à l'heure où l'on râle, Tous ses poils l'avaient abandonné, Sauf trois misérables, d'un roux pâle.
Ceux qu'il avait quand il était né.
Et le pauvre Pierre, en l'autre monde, N'a pas plus qu'en celui-ci n'avait, A trois fils blonds de filasse blonde, Poils de carotte sur un navet.
LA BUGNE
Au bord de la mer couleur de fiel, Près de l'amant fou s'assied l'amante.
Devant le couchant féerique au ciel, La belle en sanglotant se lamente.
« Hélas ! dit-elle, si tu m'aimais,
« Tous ces trésors seraient dans mon coffre
Il répondit : a Je te les promets.
« Puisque je t'aime, je te les offre. »
Et vers les lointains joyaux du ciel, Pour que la belle eût ces belles choses. Tout seul sur la mer couleur de fiel, Il est parti, le cœur plein de roses.
Comme il voguait, il voit peu à peu, Sur riiorizon bas qui s'enténèbre, L'écrin au multicolore feu S'éteindre en une cendre funèbre.
Il va toujours, et bientôt voici
Qu'il est dans l'ombre aux froides bruines ;
Et son cœur solitaire et transi,
Au lieu de roses, est plein d'épines.
Il va quand même ; et d'un poing hardi Fouillant dans le gouffre d'amertume Où le couchant avait resplendi.
Il en aprache un lambeau de brume.
« Hélas ! dit-il, de ce beau là-bas,
« C'est du J)rouillard que je lui rapporte,
« Et j'aurai l'air de ne l'aimer pas.
« Mieux vaut me tuer devant sa porte. »
Et devant la porte, pauvre amant, Il se tua d'un grand coup d'épée.
Sans voir qu'un morceau du firmament Était captif dans sa main crispée.
Elle non plus ne l'a pas compris, En le trouvant mort devant sa porte.
Elle n'a su voir qu'un torchon gris Dans ce bout de ciel qu'il lui rapporte.
Et son corps, son cœur, tout son amour, Un autre amant en eut le cuissage Contre un peu d'or qu'il offrit en pour. Mais cet autre-là, c'était un sage.
LE PROFITEUR
Quand il partit, n'étant pas sûr De sa mignonne aux yeux d'azur, 11 l'emmura dans un grand mur.
Ce grand mur de pierre encerclait Tous les bords de l'île au complet D'un inouvrable corselet.
Autour du grand mur, par milliers, Bien équipés, bien éveillés, Il mit de garde des geôliers.
Ces geôliers aux cris vigilants, Toujours de guet, toujours allants.
C'étaient, sur l'eau, des cygnes blancs.
2Ô4 l-V iJOAlUARDE
En voyant les yeux amoureux
De la belle qui songe au preux,
Les geôliers croient que c'est pour eux.
De la mignonne aux yeux fleuris
Voilà tous les geôliers épris.
De blancs ils en deviennent gris.
Ils l'aimaient tant, d'un tel amour, Ils l'aimaient tant, et sans retour, Qu'il en mourait un chaque jour.
Toujours l'aimant, toujours chantant, Ils l'aimaient tant, et tant, et tant, Qu'il en mourait à chaque instant.
Au bout de cent jours révolus, Tous roulaient du flux au reflux.
Des morts, des morts, et rien de plus!
Rien que des morts pour horizon !
Des morts pour mur à sa prison ! La Belle en perdit la raison.
Toujouus 265
De rose elle devint souci Et désespéra tant et si Qu'elle en perdit la vie aussi.
Et quand revint le triste preux, Tout prêt au régal amoureux, Il dut brosser son ventre creux.
Mais il avait, en voyageant, Appris la valeur de l'argent.
C'était un bougre intelligent.
Il se dit : « Remplissons ma nef « Des cygnes morts. Bono besef!
« Édredon premier choix î Bénef !
Puis du beau paradis perdu Où sa pauvre reine avait dû Mourir de l'avoir attendu,
De l'île aux féeriques créneaux.
Mise en actions pour fourneaux, Il fit un dépôt de guanos.