‹ La bombarde: contes à chanterChapitre 59 sur 59 · LE BAISER DE LA CHIMERE · texte numérisé non relu

LE BAISER DE LA CHIMERE

Quand il fut devant la Chimère, Elle eut un féroce clin d'œil, Et, dans un rire aigre d'orgueil Qui retroussait sa lèvre amère, Elle s'écria : « Que ta mère, « Pauvre petit, prenne le deuil !

« Car tous ceux qui m'ont désirée « Sont morts dans d'horribles travaux, « Sans voir, souvent, si je les vaux, « Moi qui manque à la foi jurée, « Moi, la chienne ayant pour curée « Le cœur de mes meilleurs dévots.

« Je promets en effet ma couche « A qui m'adore aveuglément ; (c Mais quand l'acier, pris à l'aimant, « Va s'y joindre, avant qu'il le touche « Je détourne parfois ma bouche, « Et Ton meurt de rage en l'aimant.

« Et cependant je veux qu'on m'aime, « Malgré les pleurs et les effrois, « Et sous les coups, et sur la croix, « Sans un regret, sans un blasphème, « Sans un doute, toujours, quand même, « Croyant en ma bonté. — J'y crois, »

RépHqua le jeune homme pâle, « J'y crois et toujours j'y croirai. « Pour ton baiser, rien qu'espéré, « Je subirai tout d'un cœur mâle, « Et jusques à mon dernier râle « En l'espérant je t'aimerai.

— Bien ! (it-elle d'une voix brève.

« Alors, en marche ! » Et sur son Il sentit d'écrasants fardeaux

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Plomber soudain comme en un rêve, Tandis qu'autour de lui : « Qu'il crève ! Hurlait la meute des badauds.

Et les sots, les méchants, les drôles, Les infâmes, de tout côté Ricanaient de le voir voûté Comme s'il portait les deux pôles, Contractant ses maigres épaules Où la Chimère avait sauté.

On gueulait : « A bas la Chimère î

« A bas le fou, le cabotin

« Chevauché par cette putain !

(( Pourquoi pas par-devant le maire ?

« Poseur ! Farceur ! Salop ! Sa mère

« En meurt de honte ce matin. »

Ah ! ce mot le tord, le tenaille !

L'enfant pleure. Il fait un faux pas.

Alors, la Chimère, tout bas : « Oui, cède au vœu de la canaille.

« C'est juste. Il faut que je m'en aille, Mais il répond : « Je ne veux pas. »

KPILOGUES

On crie : « Horreur ! En quarantaine ! « Mauvais fils ! Qu'il soit rejeté, «« Monstre, hors de Thumanité ! »

On fuit. A sa marche incertaine S'ouvre un grand désert sans fontaine Où pas un vivant n'est resté.

C'est une soHtude immense Aux implacables horizons, Aux sables pleins de trahisons Que roule un simoun en démence Et qu'un lourd soleil ensemence D'une semaille de tisons.

Pas un arbre ! Pas une tente !

Pas un fil d'ombre dans un coin,

Fût-ce l'ombre d'un brin de foin !

Pays de la soif haletante !

Et la Chimère à voix chantante

Dit : tt Va plus loin, toujours plus loin

Il va. « Tu meurs de chaud, fait-elle,

« Si je cessais de le peser,

« Devant ta soif, pour l'apaiser,

« L'eau jaillirait en cascatelle. — Ah ! dit-il, ma soif immortelle « Ne veut que l'eau de ton baiser

L'affreuse marche continue Sous des tourbillons desséchants.

Puis, soudain, ces lugubres champs, Au lieu d'être une arène nue, Durcissent en lave cornue, En silex aigus et tranchants.

Et la marche devient plus lente

Sur ces poignardants polypiers

Où les pieds sont estropiés,

Où se déchiqueté leur plante

Dont la chair pend et choit, sanglante,

Tant que bientôt l'homme est sans pieds.

« Je suis la plus lâche des filles, »

Gémit la Chimère, « en restant

« Sur ton dos où je pèse tant.

— Bah ! mes espoirs sont mes béquilles, »

Dit-il. « J'irai sur les chevilles

« Là-bas où ton baiser m'attend ! »

Il va toujours, les yeux sublimes, Et maintenant dans des rochers Saignent ses genoux écorchés Qui s'usent ainsi qu'à des limes, En laissant aux vertes élymes De rouges lambeaux accrochés.

« Non, non, c'est trop, dit la Chimère,

« Et je veux descendre à la fin.

« De tant de morts je n'ai point faim.

« Tuer le lils après la mère !

« Et pour un baiser éphémère !

« Qui sait, même? Promis en vain î

— Ah ! tu me Tas promis, n'importe ! »

Répond Tenfant aux yeux hardis.

« Moi, j'ai foi dans ce que tu dis,

« Et je t'adore et je te porte,

« Dussé-je mourir à la porte

« Sans entrer dans mon paradis ! »

Et maintenant, par une rampe Que hérissent des coutelas Dont l'acier tinte comme un glas,

3ai LA BOMBARDE

Sur son ventre que le sang trempe, Epouvantablement il rampe, Mais toujours fervent, jamais las.

De son ventre en bouillie immonde,

De ses bras à l'os fracturé,

Voici que rien n'est demeuré.

Il a Fair d'un tronc qu'on émonde.

Mais il dit : « Jusqu'au^out du monde,

« 0 Chimère, avec toi j'irai.

« Tant qu'il subsiste une parcelle

{( Vivante et palpitante en moi,

« Elle est tienne, et toujours ma foi

« S'élance aussi pure vers celle

« Dont la chevelure ruisselle

« Sur mon visage en pleurs, vers toi,

(( Vers toi, ma Chimère farouche, « Dont j'entends le souffle adoré « Me promettre que je t'aurai, « Vers toi dont la gorge me touche, « Vers toi, vers ta mystique bouche « Oii fleurit mon rêve espéré.

EPILOGUES 395

<i Kl quand môme à ce doux baptême

« Je devrais n'arriver jamais,

<< Pour ce crime que lu commets

'< Je ne te dis pas anatlième,

'i l]t toujours et toujours je t'aime

" Comme au premier jour je t'aimais! »

Kl tandis qu'il monte et s'exalte,

L'abeille noire au dard de fiel,

La Mort, vient butiner le miel

De ses yeux qui s'éteignent... « Halte ! »

11 les rouvre. Un pic de basalte,

Nu, chauve l Une cime en plein ciel !

Là-bas, en bas, bien loin, la terre

Semble un brouillard qui s'est enfui.

Mais ici, quel soleil a lui !

Ali ! son espoir s'en désillère !

Ici, sui- le pic solitaiie,

("est la Chimère, devant lui.

« Il faut que je te satisfasse, « Dit-elle, « tu l'as méritj. »

Mais, ironi(iue charité I

Tout à coup son corps fond, s'efface.

Disparu ! Plus rien qu'une face Au sourire désenchanté !

Et lui-même alors il prend garde Que son corps entier s'est perdu Et que tout son individu N'est plus qu'une face hagarde De décapité qui regarde Avec un regard éperdu.

Et de ces deux faces livides

Déjà les fuyantes couleurs

Se fanent ainsi que des fleurs

Au vent des ténèhres avides,

Tandis qu'à leurs artères vides

Le sang s'égoutte en derniers pleurs.

« Las ! dit-il, encore une goutte, « Et sans être de tes élus « Je meurs ; mais tel que tu voulus, « Sans blasphème, regret, ni doute, « Au bout de cette horrible route « T'aimant toujours de plus en plus.

— Las ! dit-elle, oh ! la folle envie « Que j'ai de tenir mon serment !

« Car je t'aime aussi, cher amant.

« Mai quoi ! Pauvres spectres sans vie, a A notre amour inassouvie « Il ne reste plus d'aliment.

— Si, dit-il. Unissons nos râles !

« Ensemble ils vont agoniser.

« Une larme vient d'iriser « Tes beaux yeux aux troubles opales.

« Il nous reste nos lèvres pâles.

« Cela suffit pour un baiser. »

Et, la prunelle à sa prunelle, Sur sa bouche qu'elle lui tend Exhalant son souftle, y mettant Toute sa vie allée çn elle, Il but à la source éternelle Pendant ce baiser d'un instant.

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