L ENFANCE ET LA PRIÈRE
loppe d'une étreinte plus caressante, et près de ce cœur qui bat, près de ce sein qui palpite, dans cette atmosphère, dans ce foyer d'amour et de piété, un instinct religieux s'éveille en lui. Quant à l'heureuse mère, c'est l'instant le meilleur de sa vie que celui où elle présente au bon Dieu son enfant demi-nu, joignant les mains et gentiment agenouillé dans sa petite chemise. Quelle douceur! Elle prie avec lui, pour lui et par lui! Ce sentiment de crainte respectueuse que nous inspire parfois la grandeur de la Divinité, elle ne l'éprouve pas, à présent. Elle est pleine d'abandon et de confiance. Elle est certaine que Dieu exaucera les vœux que lui adresse une bouche si pure; elle ne doute pas que Celui qui est la Force infinie et la Science absolue, ne soit touché par tant d'innocence et de faiblesse. Et puis, il y a une Mère là-haut, la Sainte Vierge, qui est la source de toutes les grâces et qui saura bien obtenir ce que lui demande une autre mère par la voix balbutiante de son enfant!
Oui, vous êtes agréables à Dieu et vous prenez
un sublime essor vers sa gloire, prières de tous les chrétiens! Hymnes liturgiques chantées par les prêtres, cantiques en toutes langues lancés à pleine voix par l'assemblée des fidèles, harmonieux orages des grandes orgues qui faites tressaillir la nef des cathédrales, chœurs des pèlerins en marche vers quelque sanctuaire qui éveillez les échos des montagnes, pieux sanglots des affligés auprès des tombeaux, plaintes douloureuses des âmes repenties, paroles enflammées de la religieuse ou du moine en extase dans sa cellule, oui, vous montez jusqu'au trône du Tout-Puissant I Mais, avant tout, il est le Père; et, dans l'immense, dans l'éternelle rumeur des voix qui le louent et le confessent, il écoute aussi très tendrement, j'en suis sûr, les candides et presque inconscientes prières des petits enfants pareilles à un confus ramage d'oiseaux!
L'homme qui, dans son enfance, sut prier, ne l'oubliera jamais. Les passions et les luttes de la vie, les révoltes de l'esprit et des sens, peuvent le conduire au doute, à l'incrédulité, que dis-je? au
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pire excès de la négation et du blasphème. Une trace de la foi de son premier âge reste toujours au fond de son cœur, comme les caractères de l'ancien manuscrit sur le parchemin d'un palimpseste. Vienne la grande douleur, la profonde détresse — physique ou morale. Ohl comme il se rappellera tout de suite l'heure si lointaine où, agenouillé dans son berceau, il sentait, près de sa joue, la chaleur du visage de sa mère qui lui enseignait le Tater et Vodve, Et, presque toujours, alors, il s'écroulera sur lui-même, se voilera la face de ses mains et poussera ce cri, qui sort naturellement du fond de l'homme : a: Mon Dieu, ayez pitié de moi! >
Ce cri, pour une âme naufragée, — j'en sais quelque chose, — c'est le phare qui luit dans les ténèbres, c'est le port, c'est le salut I
Aussi j'éprouve une véritable colère contre les malfaiteurs qui, pris d'une démence inconcevable, prétendent — eux-mêmes ont forgé le mot — « déchristianiser 3> la France. Certes, ils n'y parviendront pas. C'est la destinée de l'Église d'être
toujours militante en ce monde; ses périodes de progrès et de décadence ne sont que des mouvements de flux et de reflux, et, en ce moment précis, nous sentons bien tous que le flot monte. Mais est-il, en vérité, une plus mauvaise action que de ravir au peuple la foi et la prière? Car elles sont faciles à ces humbles, à ces simples de cœur — c'est même un de leurs privilèges — et ils y trouvent, mieux que nous autres, en qui repousse toujours la mauvaise herbe de l'orgueil, un admirable viatique pour le dur voyage de la vie. Hélas ! à l'heure qu'il est, un mal énorme a été fait, il s'aggrave tous les jours, et l'on nous prépare des générations de malheureux qui s'agiteront entre la révolte et le désespoir.
Comment ne pas s'alarmer devant un pareil avenir? Comment ne pas s'indigner surtout, à la pensée que ceux qui concourent à cette œuvre funeste ne sont même pas tous de bonne foi et que tel politicien bourgeois, prêt à voter tout ce qu'on voudra pour chasser Dieu de l'école, s'ëtonnerait que sa « dame x> et sa « demoiselle »
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n'eussent pas de religion, comme il dit dans son plat langage ?
Puisse le fait que je lui signale aujourd'hui — ces innombrables enfants sans baptême, sans ombre de pensée religieuse — faire un peu rentrer cet homme en lui-même; et si, un soir, dans l'intimité de la famille, il se surprend à s'attendrir devant le tableau — toujours auguste et charmant — de sa femme faisant apprendre à son dernier-né quelque prière enfantine, puisset-il rougir de son hypocrisie et songer avec horreur que ce pain de l'âme qu'il accorde aux siens, il l'arrache aux pauvres gens!
94 mars 189g,
Confidence et Confession
Confidence et Confession
N ëcrîvant la première phrase de ses Confessions : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur », Jean- Jacques Rousseau s'est montré — on peut le dire — historien oublieux et mauvais prophète. Car chacun sait que, dans la primitive Église, le pénitent s'accusait à voix haute devant l'assemblée
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des fidèles, et Ton n'ignore pas non plus que, depuis le fameux livre du philosophe de Genève, une foule d'écrivains n'hésitent pas à livrer au public les plus indiscrets aveux sur leur vie privée et sur leurs sentiments intimes.
Hâtons-nous d'ajouter que, de toutes les révolutions déchaînées par le génie de Rousseau dans la politique et dans les mœurs, celle-ci du moins a donné quelques beaux fruits. La littérature en fut renouvelée, et cet appel à la sincérité nous a valu des chefs-d'œuvre. Aucun écrit n'est plus intéressant, plus passionnant, en effet, et n'a plus de chances de durée que celui où un homme de bonne foi s'efforce de mettre son âme à nu et de se montrer tel qu'il est. D'ailleurs, il n'y réussit pas aisément. Entre la tête qui se souvient et la main qui tient la plume et doit fixer le souvenir, il y a un espace presque infranchissable où veillent l'amour-propre et la honte. Méfiez-vous des confessions imprimées. On peut, en général, leur appliquer ce qu'on a dit spirituellement de certaines traductions : Ce sont de « belles infidèles »,
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Le portrait du peintre par lui-même est toujours flatté.
Quel courage il fallait, au contraire, au chrétien des temps héroïques, alors qu'agenouillé devant ses frères il déclarait humblement ses fautes et en demandait pardon! Disons-le tout bas. C'était trop beau. Nous ne sommes plus dans les catacombes de Rome, et l'église a très sagement fait d'instituer l'aveu secret, d'exiger de celui qui le reçoit la discrétion absolue, et de placer le prêtre dans l'ombre du confessionnal.
Chez quiconque a le souci d'un perfectionnement moral, Texamen de conscience est un besoin. Dans je ne sais plus quelle comédie, quelqu'un ayant dit cette banalité : « Je ne vais que chez les gens que j'estime, :» un homme d'esprit lui répond : « Si l'on n'allait que chez les gens qu'on estime, on n'irait presque chez personne, et même il y aurait des jours où l'on ne pourrait pas rentrer chez soi. t> Sous cette ironie, il y a une incontestable vérité. Quand nous établissons — et nous le faisons tous, de
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temps à autre — le bilan de notre vie, nous découvrons sans peine — et je parle des moins mauvais d*entre nous — beaucoup de pensées, pas mal de paroles et un certain nombre d'actions, dont nous sommes loin d'être fiers. Non seulement, en songeant au peu de bien que nous avons fait, nous pouvons très souvent nous dire, comme Titus, Viem perdidi, mais nous nous rappelons aussi bien des mots et bien des actes qui nous font piteusement baisser le nez. Même en dehors de tout sentiment religieux, cette comptabilité morale donne d'excellents résultats. L'homme qui, chaque jour, s'interroge sans faiblesse sur lui-même et se juge avec sévérité, devient rapidement meilleur.
Néanmoins cet examen ne nous suffit pas, et, après l'avoir fait, c'est une véritable nécessité, du moins pour la plupart d'entre nous, de montrer à quelqu'un l'état de notre âme. On a eu grand tort de se moquer des confidents tragiques. A certaines heures graves et douloureuses de la vie, il faut absolument que nous
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nous épanchions dans le sein d'un Arbate ou d'un Théramène. Nous lui parlons en vile prose, en style pédestre et familier, et non en pompeux alexandrins, voilà toute la différence. Les plus sages — et encore ne le sont-ils pas toujours en agissant ainsi — ne s'ouvrent qu'à un ami dont ils ont mis la discrétion à l'épreuve; mais certains n'hésitent pas à livrer leurs secrets moraux au premier venu, tant ce besoin est dans la nature humaine.
Comment se fait-il cependant que, presque toujours, ces confidences ne nous soulagent point? Ahl c'est que l'homme est plein de contradictions et qu'au moment même où un impérieux instinct le pousse à tout dire avec une entière franchise, il se sent retenu et tiré en sens contraire par un sentiment de crainte et de vergogne. C'est que, même au compagnon le plus sensible et le plus sûr, nous ne montrons la vérité qu'arrangée et incomplète, en ayant soin de n'oublier aucune circonstance qui nous soit avantageuse ou qui puisse nous excuser. Un jour, le
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poids d'une faute nous est trop lourd. Nous demandons à un affectueux confident de partager un instant le fardeau. Il nous écoute avec indulgence, nous adresse des paroles de consolation. A quoi bon, si, en le quittant, nous avons la conscience de lui avoir dissimulé quelque chose de notre malice? Nous n'en sommes que plus tristes et plus honteux, et nous avons un remords de plus, celui d'avoir trompé notre ami.
Ces confessions-là ressemblent à celles des faiseurs de livres, qui, comme je le disais plus haut, demandent à être contrôlées.
Vous vous souvenez de la belle page où Rousseau, avec les accents du plus poignant repentir, s'accuse d'avoir, dans son enfance, étant laquais chez M"® de Vercellis, attribué à une jeune servante un larcin qu'il avait commis. Or, les ennemis du philosophe ont prétendu, depuis la publication de son livre, qu'il ne s'agissait pas d'un ruban sans valeur, mais bien d'une cuiller d'argent. Je n'en veux rien croire, car le passage des Confessions est vibrant de douleur et de sin-
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cérité; et, d'ailleurs, absolument parlant, la faute resterait la même. Mais, si Jean-Jacques, dans son récit, a vraiment remplacé la cuiller par le ruban, il ne faudrait voir là qu'une preuve du travers commun à tous les hommes de n'avouer un méfait qu'avec toutes sortes d'atténuations et de palliatifs.
Je le répète, il en va de même dans presque toutes les confidences. On n'y dit pas la vérité toute crue, on n'y appelle pas les choses par leur nom. Très rarement un homme dira en propres termes à un autre homme : « J'ai manqué à la probité I... J'ai trahi mon ami!... J'ai été ingrat!... J'ai été méchant!... J'ai été lâche!... y>
C'est ici qu'apparaissent la force et la grandeur de la confession chrétienne.
Malheureux qui chancelle sous le poids accablant de tes mauvais souvenirs, approche et dépose tout respect humain. Tu n'as pas à craindre d'inspirer l'horreur ou le dégoût à l'inconnu, à l'anonyme que tu vas prendre pour confident. D'ailleurs, pour garder ton secret, ses lèvres sont
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fermées par le sceau sacramentel. Celui qui t'écoute, dans cette logette, ne distingue même pas ton visage; il ne te verra pas rougir. Parle! Avoue-lui toutes tes hontes! Il ne te répondra qu'avec une indulgence paternelle, ne te parlera que de miséricorde et de pardon. Il exigera, naturellement, que tu répares le mal que tu as fait; mais, s'il est trop tard, si ce n'est plus possible, il se contentera, de ta part, d'une effusion du cœur, d'un sincère repentir. Alors, il t'imposera pour unique et doux châtiment de te parfumer l'âme avec de belles prières, il lèvera la main vers ton front, il prononcera quelques paroles latines, et tu t'éloigneras, consolé, absous, et te sentant une âme légère comme s'il lui poussait des ailes d'ange!
Mais, pour tout cela, me réponds-tu dans un cri de douleur, il ne faut pas douter de la vertu du sacrement, il faut croire!
Vieil enfant du monde civilisé, est-ce donc si difficile? Ne sens-tu donc plus brûler en toi une seule goutte du sang chrétien qui, depuis tant de
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siècles, court dans les veines de ta race? N'entends-tu pas toujours retentir la parole miraculeuse qui a guéri le inonde antique de sa corruption et dompté la férocité des barbares? N'as-tu donc pas lu et médité l'Évangile, le seul livre où il y ait une réponse pour toutes les angoisses de l'âme?
Pauvre homme! N'écoute pas ceux qui te disent que la foi est morte et que l'humanité s'est affranchie de tout son passé, il y a un siècle, c'est-à-dire hier. Pour promulguer la loi nouvelle
— j'admets qu'elle soit un effort vers le mieux
— il fallut couvrir la France d'échafauds, ensanglanter l'Europe par de longues guerres, sans que se soit apaisée, depuis lors, la plainte de ceux qui souffrent. Jésus-Christ, au contraire, pour faire triompher sa pensée divine, n'a donné que son sang, a voulu subir le supplice des criminels; et son œuvre est intacte, après dix-neuf cents ans, et partout où tu rencontres des hommes moins méchants et moins malheureux, partout où palpite un peu de justice et de bonté,
— regarde! — tu vois planer le souvenir que l'Homme-Dieu nous a laissé de son passage parmi nous, et surgir son gibet sacré I
J'ai été longtemps pareil à toi, pauvre pécheur à l'âme troublée, ô mon frère I Pas plus que toi, sans doute, je n'étais un grand coupable. Mais, seul, l'hypocrite Pharisien a l'audace de dire: « Je suis pur! y> Et Joseph de Maistre a raison : c'est encore quelque chose d'abominable que la conscience d'un honnête homme. Comme toi, j'étais donc très misérable et je cherchais, d'instinct, un confident plein de clémence et de tendresse. Je l'ai trouvé.
Fais comme moi. Rouvre ton Évangile et reviens vers la Croix. Dépouillé de tout orgueil, présente-toi devant le tribunal fondé par Jésus, où siège une miséricorde qui dépasse nos rêves les plus sublimes de justice. Hier encore, nous nous ébahissions devant l'acte de pitié de ces magistrats excusant une pauvre mère d'avoir dérobé un morceau de pain pour son enfant. Le ministre de Dieu, qui t'attend au confessionnal,