‹ La BourgogneChapitre 33 sur 81 · LES GONCOURT · texte numérisé non relu

LES GONCOURT

La Bourgogne du XVIII siècle.

Il y avait alors, dans cette Bourgogne heureuse, une cordiale bonne humeur, une forte et pleine santé de l'esprit, une gaieté du cru, chaude et généreuse, une gaillardise patoise, la fraternité, la jeunesse et le génie du bon vin. L'homme y mûrissait sans vieillir, gardant presque un siècle le rire de ses Noëls. Les Condé encourageaient ce bonheur el ces chansons. Par toute la patrie bourguignonne, quelle bonne joie salée sortait de ces fêtes des vendanges ! A

la ville que d'académies du gai-boire, saris brigue, sans étiquette, sans amour-propre, où chacun n'apportait que La bonne volonté de rire! <>h. Les heureuses aventures des muses fouettées de piquette

à la table amicale ! Que de liberté, que de franchise, que d'égalité dans Imites ces sociétés d'amusement et de passe-temps mutuels! Quel essor! Que de flammes et d'étincelles, dt- ces paroles et deces rimes, et de ces saillies et de ces contes heurtés en l'air au-dessus des pots! Là se débridait la verve. Là, entre Horace et Rabelais, la Bourgogne accouchait les esprits. De ces portiques, qui n'enseignaient qu'à vivre, sortaient, prêts pour la gloire, tous ces fils de la glorieuse province, les Saumaise, les La Monnove, les Crébillon, les Rameau, les Billion. Que de gens d'esprit s'y trahissaient et que de i^ens de métier y devenaient poètes tout à coup ! Qu'un homme, oublié aujourd'hui, y avait d'applaudissements ! Que cet apothicaire v remportait, avec son idiome provincial, de belles victoires contre le parler de la France, et comme cet Aimé Piron, le rival de La Monnove, était le houte-en-train de tant de plaisantes écoles avec ses Ebaudissenian, ses Discor joyous et ses Hairangue dé vaigneron de Dijon !

Portraits intimes du .VI /// siècle Piron . Eugène Fasquelle.. édit-

ai MON NO YE

IMoëls bourguignons Avertissement1.

Comme je suis de la race des bons Barôzai. je n'ai jamais voulu parler autre langage que celui de feu monpèreet de feu mon grandpère, à qui Dieu donne bonne vie. C'étaient des gens, sans vanité soit-il dit, qui avaient de l'éloquence autant que rustre vigneron de Dijon. Ils étaient l'honneur de la rue du Tillot, où se trouvait de leur temps la fine Heur du patois. Mais on dit bien vrai : Cent ans bannière, cent ans civière. Depuis que de gros messieurs et de grandes dames se sont venus loger dans le quartier, je me suis

1 Traduction F. Fertiault

ANTHOLOGIE. NOELS BOURGUIGNONS i:,l

aperçu que le bourguignon y a commencé à faire la dégringolade. .Ma femme et mes enfants s'y gâtaient de jour en jour, et j'ai remarqué qu'on v donnait, jusque dans le tandis àesveillées d'hiver, de terribles soufllets à Saint-Genès. Une des choses encore qui m'a le pins dégoûté, c'est qu'il y a un an. pendant TA vent, un dimanche au soii-, bonjour bonne œuvre, lorsqu'en chauffant mes grèves je chantais : Sort l arc litre, devant mon feu, un coquin de laquais d'un de ces messieurs vint, me contrefaire à ma porte ; et comme il savait qu'après l'eau je ne haïssais rien tant que le français pur, il eut l'insolence, pour me braver, de me chanter de toute sa force un Noël en bon français, qu'il répéta tant et tant qu'un de mes petits drôles le redisait le lendemain tout couramment. Oui fut bien ébahi? Ce fut moi. Je ne fus pourtant ni fou, ni étourdi: je retournai le Noël de français en bourguignon : c'est celui où il est parlé des quatre saisons. Tous deux sont dans ce petit livre ; qu'on les épilogue, je garantis, à dire d'experts, le mien aussi délicat que l'autre. Avec tout cela, comme il n'y a pas plaisir d'être toujours dans les transes, moi qui voyais <jue le bourguignon n'était plus en sûreté dans la rue du Tillot, que peu à peu ma famille s'y débarôzait, et que moi-même j'y étais, pour ainsi dire, en éminent péril, je me suis à la fin avisé de me venir recogner dans le fin fond de la Roulotte, le plus loin que j'ai pu du mauvais air de la maison de M. Petit.

C'est là qu'aux fêtes, en ma ratière, Dans mon humeur enjouée.

J'ai rimé ces derniers Noëls, •Jue je place ici les premiers.

Lisez-les. Jacques, Pierre, Antoine.

La substance en est belle et bonne, Bien des prônes, bien des sermons.

Ne les valent pas dans le fond.

Pendant qu'en chaire un curé braille, Les uns dorment, les autres baillent.

Mais pour les Noëls que voici, Ils n'ennuient pas, Dieu merci !

Vous pouvez toute la journée ('.hanter gaiement leur ritournelle Sûrs, tant que vous les chanterez, Que jamais vous ne dormirez.

A Dieu je vous recommande.

Page 1