CHAPITRE VI
nable, constitue une bonne nourriture pour le bétail, surtout lorsqu'en l'engrangeant, on a soin de l'arroser de saumure. Les terres de .l'ouest, on Ta vu, sont très-bonnes, leurs lignes de profondeur passent sur le sommet de la colline qui arrive de St-Zénon, et la rive nord est bornée par la plaine, la grande plaine de Mantawa. Nous touchons ici à la rivière de ce nom, mais, avant d'aller la traverser, n'omettons pas de jeter un coup d'œil sur cet établissement qui se trouve devant nous, qui attire l'attention particulière du passant, et dont l'aspect révèle un propriétaire en moyens.
Voyez-vous en effet cette grande maison aux proportions nettes et régulières, luisante de propreté autant que de peinture, voyez-vous ces spacieux bâtiments de ferme disposés avec art et bien construits, ces clôtures en ordre, ces champs nettoyés ? Tout révèle, n'est-ce pas, l'homme économe et actif qui surveille de près toutes ses affaires. Le nom de cet homme est François-Xavier Gougé, et voici son histoire en quelques mots. Il est originaire de St-Paul. Divers accidents malheureux, des revers considérables l'avaient réduit à la plus extrême indigence. L~n soir, il y a quinze ans, il va frapper à la porte du presbytère ; on le fait entrer.
— M. le Curé, dit-il bien résolument, mais avec des larmes dans la voix, je m'en vais à Mantawa.
M. Brassard un peu surpris de cette détermination, qui lui paraît hasardée, se permet de lui faire quelques observations.
— Mais enfin, lui dit-il, as-tu quelques ressources, qui est-ce qui te fait prendre cette direction, avec qui, avec quoi montes-tu là, comment espères-tu réussir ?
— Je pars avec ma femme et mon enfant, je n'ai d'autres ressources que mes bras et mon travail ; Dieu aidant, je compte sur les deux, ma volonté ne faillira pas.
— Où vas-tu te loger ?
' — Voulez-vous me permettre de me retirer dans votre chantier avec vos engagés pour un mois ou deux ?
— Soit, mais où sont tes provisions ? As-tu quelques sous pour t'en procurer ? Il te faut toujours quelque chose pour vivre avec ta femme et ton enfant.
— Te n'ai rien du tout, tout mon avoir est dans ma voiture, vous voyez où j'en suis. Je compte sur votre bienveillance, vous ne refuserez pas de (n'engager pour quelque temps ; quand j'aurai un mois devant moi, je serai sûr de mon affaire. Inutile de vous en dire davantage aujourd'hui, mon ouvrage parlera pour moi dans quelque temps. Permettez seulement que j'aille me faire votre serviteur et votre obligé, comme je viens de vous le demander.
— Va donc, mon cher ami, va pour toi-même, pour ta famille et pour la colonie. Des hommes tels que toi ne se refusent point. Courage, énergie, persévérance. Tu réussiras.
Ces paroles sont tout un avenir dans son esprit.
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Il part, ou plutôt il continue son voyage, animé du plus ferme espoir. Sa femme est heureuse de ses dispositions, l'un et l'autre s'encouragent mutuellement et tous deux considèrent moins les sacrifices à faire que le résultat qu'ils prévoient. A leurs yeux, la route n'est pas longue, elle n'est pas difficile, en peu de temps elle est franchie. Les conventions susdites consenties au presbytère de St-Paul sont exécutées de part et d'autre avec ponctualité.
Quelques mois se sont à peine écoulés que notre colon est au comble de ses désirs, il a obtenu ce qu'il convoitait pour le temps, c'est-à-dire un peu d'avance. Il choisit un lot, nettoie une place pour s'y loger, y construit son chantier de bois brut, et commence à travailler. Le lot qu'il avait choisi paraissait, comme tant d'autres à Mantawa, n'avoir qu'une valeur médiocre. Le beau bois était brûlé, d'affreux abattis, des amoncellements monstrueux de troncs calcinés jonchaient le sol en plusieurs endroits, des roches fendillées et blanchies par le feu émergeaient de ces embarras sur une surface uniformément noire, tout enfin donnait un aspect sinistre à ce terrain. Vulgairement parlant, on n'en aurait pas donné vingt-cinq centins à première vue.
Cependant notre homme continue son œuvre avec une indomptable énergie ; il coupe le bois par grandes longueurs, le corde en énormes monceaux par-ci par-là, il tasse les pierres dans les endroits où elles nuiront le moins, il arrache une quantité de souches, enfin il se prépare du premier coup un ensemence-
ment magnifique. Cette terre préparée dans le temps favorable lui donne un bon rendement, sa récolte lui procure de nouveaux moyens d'activer ses travaux. De serviteur il devient maître. Il engage un homme et plus tard deux et trois, la main d'œuvre ainsi multipliée change sa terre de face. D'autres lots sont acquis, ils sont à leur tour dépouillés de leurs vêtements sinistres. On les revêt d'une nouvelle parure qui sourit à tous les yeux, mais à aucuns plus éloquemment qu'à ceux de leur heureux propriétaire. Tout ceci se fait en quelques années. Maintenant l'état de notre pauvre colon est bien changé. De robustes bras sont à son service depuis longtemps. Ses revenus augmentent en progression surprenante ; peu d'accidents, point de revers ; il vient toujours un bon temps dans la vie, les grandes épreuves ne sont que passagères. Aujourd'hui, en l'an de grâce 1882, François- Xavier Gougé possède un actif de six mille piastres. Il ne doit rien à personne, et vit heureux sur son lot. Il s'est engagé tout dernièrement dans quelques affaires commerciales, on trouve chez lui, en quantité, des provisions de toutes sortes. Après avoir au début manqué de tout, il peut en rendre à beaucoup de monde à l'heure qu'il est. La vérité de ce que j'en dis est facile à constater, l'homme dont je parle est plein de vie et peut donner verbalement les renseignements que je donne ici par écrit. Lui également n'a-t-il pas trouvé la Bourse et la Vie dans Mantawa ? Disons les choses tout au long : trente-six mille francs, au moins, réalisés dans l'espace de quinze ans,