SCÈNE II
BRASSAC, PIGOCHE.
BRASSAC, tapant sur l'épaule de Pigoche.
Voilà une journée qui s'annonce bien, mon vieux Pigoche !
pigoche. „ Vous êtes toujours satisfait, vous...
BRASSAC
Toujours ! Parce que j'ai la santé et la confiance et que je vais de l'avant. La finance au grand jour !Telle est ma devise. Toi, tu es un timide : si je t'avais écouté, je serais encore calicot et toi clerc d'huissier et nous irions faire la manille tous les soirs au café des Trois Hémisphères. Tandis qu'aujourd'hui, je suis directeur de la Banque Franco- Etrangère et tu es mon fidèle secrétaire !
PIGOCHE.
Vous êtes Bébé.
BRASSAC
Oui, jeune plaisantin, mes clients m'appellent Bébé, et j'en suis fier.*
PIGOCHE.
Vos clientes surtout.
BRASSAC
Mes clientes surtout, et j'en suis encore plus fier. Les cocottes les plus chic de Paris m'honorent de leur confiance, parce que je suis le financier sympathique, bon enfant et très parisien. Je tutoie trois mille personnes, j'ai fait le calcul, et sur le boulevard je suis obligé de me promener comme ça (il marche le bras tendu), parce que je serre toutes les mains. Je ne dis pas que c'est la gloire, mais c'est la notoriété, la grande notoriété.
Si vous croyez que vous n'avez pas d'ennemis !...
BRASSAC
Mes ennemis, je les tutoie aussi !... Parbleu ! H y a des gens qui me débinent... Mais qu'est-ce que ça peut me faire qu'on raconte que j'ai volé tout le monde? D'abord, ce n'est pas vrai !... Et puis, il vaut mieux voler tout le monde que de ne voler que quelques personnes...
PIGOCHE.
Que voulez-vous que je vous dise ? C'est plus fort que moi, l'avenir m'inquiète...
BRASSAC
Enfant ! D'ailleurs, je le prépare, l'avenir, je le prépare tous les jours... Je me rends bien compte de ce qui me manque, parbleu !
Sais-tu ce qui me manque encore ? J'ai le boulevard pour moi, j'ai les cocottes, il me manque les gens du monde. Si j'avais les gens du monde, je serais le maître de Paris. Voilà pourquoi j'ai été enchanté de faire la connaissance d'Herbaut.
PIGOCHE.
Je me demande à quoi il peut vous servir. Herbaut ?
BRAS SAC
(Test un homme du inonde... Jl a le genre dè relations dont j'ai besoin... Un nom honorable... Un nom honorable dans les affaires, c'est le rêve !
PIGOCHE.
Eh bien ?
BRAS SAC
Tu ne comprends pas ?
PIGOCHE.
Non.
BRASSAC, allant chercher un papier sur la table.
Lis ça...
PIGOCHE, jetantun coup d'oeil..
Un projet d'association... Vous voulez vous associer avec lui ?
E^RASSAC
Parfaitement. Et aujourd'hui même. Jamais de retard avec moi ; jamais d'indécision. La vie est courte.
PIGOCHE.
Mais il est décavé, Herbaut !
BRASSAC
Tant mieux, il ne m'embêtera pas... je serai le maître...
PIGOCHE.
Je ne vois pas les avantages...
BRASSAC
Tu les verras plus tard. Pour commencer, il me fera entrer au cercle... et puis je ne te dis que ça.
PIGOCHE.
Hum ! acceptera-t-il, dans ces conditionslà?
BRASSAC
Pourquoi pas ? Ce que je lui propose est très honnête... hein? Enfin, ce n'est pas malhonnête.
PIGOCHE.
Ce n^est ni honnête, ni malhonnête.
BRASSAC
C'est tout ce qu'on peut demander à une
affaire... N'aie donc pas peur, mon vieux Pigoche, l'avenir est à nous... (Regardant sa montre.) Voyons, que j'organise mon aprèsmidi... Trente-six machines en train, à Paris, à Londres. Diable de métier, il faut avoir l'œil et la main partout !
PIGOCHE.
Il y a tant de poches !
BRASSAC
Sans compter les affaires de cœur... Tu t'en moques, toi, des affaires de cœur...
PIGOCHE.
Vous êtes encore amoureux ?
BRASSAC
Oui, brigand...
PIGOCHE.
De cette comtesse, je parie...
BRASSAC
Une comtesse... du Chili... La comtesse Barodo... Je vais lui envoyer ma loge pour
la première du cirque. (Il appuie sur un bouton électrique. Paraissent deux valets de pied... A un des valets de pied, lui remettant une enveloppe:) Cette lettre à SOll
adresse tout de suite.
LE VALET DE PIED
Bien, Monsieur.
BRASSAC
Maintenant, ouvrez les galeries, et dressez le bar comme tous les jours. (Les deux valets
ouvrent la porte du fond qui découvre une vaste galerie. .. Puisr iis tirent des rideaux qui cachent le bar. Pendant qu'ils le dressent, avec autour des petites tables). Cest encore
une idée à moi, ça... Le goûter de trois à quatre... Sandwichs, thé, petits fours... Champagne dry et extra dry... Ça attire les femmes et les messieurs et ça entretient une
légère surexcitation indispensable dans les affaires... on flirte et on lunche en surveillant le cours de la Bourse.
PIGOCHE.
C'est le succès du jour, le lunch chez Bébé.
Sortent les deux domestiques.
BRÀSSAC.
Ah ! Ah ! je ne peux pas m'empêcher de rire... Te rappelles-tu ce bonhomme de province qui ne voulait pas lâcher ses fonds ?
PIGOCHE.
Nous étions justement ici...
BRASSAC
Devant le bar... il hésitait...
Nous lui avons offert des sandwichs.
BRASSAC
Et du Champagne.
PIGOCHE.
Sec.
BRASSAC
Très sec, et il a fini par se décider.
PIGOCHE.
Je crois même qu'il n'a pas été très heureux avec nous.
BRASSAC
On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs... Chut! Herbaut!
Entrent Hélène et Herbaut.
PIGOCHE, à part.
Un œuf.
m LA BOURSE OU LA VIE