‹ La bourse ou la vieChapitre 34 sur 60 · SCÈNE V BRASSAC, PIGOCHE · texte numérisé non relu

SCÈNE V BRASSAC, PIGOCHE

PIGOCHE.

On vous appelle de Londres.

BRASSAC

Bien. (Il prend la place de Pigoche à l'appareil.)

Allô !... c'est moi... j'écoute. Hein ? Quoi?... Quoi ?... Allons donc ! Vous dites ?... Répétez, non ! non ! pas possible... (il chancelle.)

Oh ! . . . Oh ! . . . (H continue à écouter, puis repose l'appareil et s'essuie le front.)

PIGOCHE.

Quya-t-il ?

BRASSAC, avec un grand geste

Pff ! Liché !

PIGOÇHE.

Comment ?

BRASSAG.

Liché ! roulé par les Anglais !

PIGOCHE.

Nom d'un chien.

BRASSAC

Oh!... Oh !... Oh !...

La baisse ?

BRASSAC

Une baisse énorme ! imprévue, fantas-

tique ! La tuile ! Le désastre ! La débâcle ! Tout ce qu'on veut !

PIGOCHE.

C'est raide ! Mais il y a peut-être encore deTespoir.

BRASSAC

Aucun. Ratiboisé de la tête aux pieds.

PIGOCHE.

Ne nous affolons pas.

BRASSAC

M'affole pas. Je suis très calme, je constate un fait. En cinq minutes, moi, Antonin Brassac, dit Bébé, l'homme de toutes les fêtes, un des dix Parisiens les plus chics du boulevard, je suis devenu une loque, une épave, un "vagabond, le financier qui est parti pour la Belgique ! Car tu penses

bien que je n'attendrai pas qu'on vienne me cueillir ! Ah ! mon pauvre vieux, je tombe de haut ! Donne-moi un verre de fine.

PIGOCHE, le servant.

Voilà. Dites donc ? et Herbaùt ?

BRASSAC

Eh bien?

PIGOCHE.

Il est votre associé : si vous filez, il va être très compromis. On se retournera contre lui.

BRASSAC

Ça m'ennuie, ça. Ça m'ennuie beaucoup.

Ce pauvre Herbaut ! moi qui voulais faire sa fortune... Enfin !... c'est la vie. Il s'en tirera toujours.

PIGOCIIE.

Oh ! oh !

BRASSAC

Il est innocent, après tout; ce garçon-là ! Il n'était au courant de rien. Eh bien! s'il est innocent, que veux-tu qu'il lui arrive ! Il y a une justice en France, que diable ! Il y a une justice.

PIGOCHE.

Il en faudrait peut-être deux.

Et toi, mon vieux Pigoche, que vas-tu devenir ?

PIGOCHE.

Ne vous inquiétez pas, j'ai des rentes.

BRASSAC

Tu as des rentes ?

PIGOCHE

Des petites...

BRASSAC

Tu avais de l'argent de côté et tu ne le plaçais pas dans ma maison !

PIGOCHE.

Je vous demande pardon.

BRASSAC, tombant dans un fauteuil.

Qu'est-ce qu'on va dire sur le boulevard ?

PIGOCHE.

Les gens à qui vous serriez la main comme

ça. (U refait le geste de Brassac au premier tableau.)

BRAS SAC

Car il n'y a pas d'erreur, c'est un pouf ! Clapotin avait raison. Quelle brute, ce Clapotin ! Il va crier partout : « Ça ne m'étonne pas, je l'aurais parié. » C'est ce qui me vexe le plus... N'importe, je vais regretter Paris.

PIGOCHE.

Peuh !

BRASSAC

J'étais devenu une personnalité, tu n'as pas l'air de t'en douter. Il manquera quelque chose à Paris quand je n'y serai plus.

PIGOCHE.

Vous reviendrez.

BRASSAC

Certainement, je reviendrai... Oh ! Je finirai par revenir...

PIGOCHE.

Et vous serrerez encore des mains, les mêmes mains...

BRASSAC

Espérons-le.

Et vous irez encore à des premières, et on vous appellera encore Bébé ! Et personne ne pensera plus à votre petite histoire dans six mois.

BRASSAC

Non. Il faut un an.

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