‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 3 sur 233 · LE PUGILAT CHEZ LES ANCIENS · texte numérisé non relu

LE PUGILAT CHEZ LES ANCIENS

Les sociétés des premiers âges estimaient que la force physique est un des meilleurs et des plus salutaires dons que la nature puisse offrir à l’homme.

Alors, en effet, l’homme devait se protéger lui-même et, les armes défensives et offensives n’existant point, il fallait qu’il se servît de l’arme la plus simple et la plus naturelle, de celle qui se trouvait à sa portée : — il passait donc son temps en des exercices utiles qui assouplissaient ses muscles et le préparaient à la lutte.

Le gymnase était ouvert à tous; les femmes avaient leurs heures pour venir s’y former ; on y envoyait les enfants comme on les envoie aujourd'hui à l’école; c’était le complément obligatoire de toute éducation.

Dans un livre remarquable où sont consignées les principales merveilles de la force et de l’adresse, M. Guillaume Depping l’a parfaitement dit : à l’origine des peuples, la religion n’était, au fond, que le culte de la nature extérieure ; — on adorait la beauté physique sous les noms de Vénus et d’Apollon, et la force physique sous les traits majestueux d’Hercule.

Les plus grands artistes de l’antiquité se réservèrent comme une

faveur le droit de tailler les statues des lutteurs, et Damoas, qui

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était compatriote de Milon de Croto ne, garda pendant tonie sa vie l’honneur d’avoir sculpté dans le marbre l’image de ce géant qu’aucune force humaine ne pouvait ébranler.

Plus tard, la bible créa le type de Samson, qui, d’un coup d’épaule, renversait des piliers de granit sur le front des Philistins épouvantés.

Il est vrai que, depuis, l’esprit a fait son chemin, qu’il a marché vers nous et qu’il a fini par l’emporter sur la matière : — et c’est évidemment un grand bien ; mais peut-on affirmer que la matière ait été complètement vaincue ? Non certes. Et comment l’aurait-elle été, d’ailleurs? A-t-on donc supprimé le corps?

t C’est parmi les Grecs que se forma tout d’abord une classe spéciale de gens dont l’unique but était de développer leur force physique ; les états qui souvent n’étaient pas assez puissants pour protéger tous leurs membres, encouragèrent cette tendance en établissant des jeux publics consacrés à tous les exercices du corps.

Ceux qui s’y adonnèrent, furent nommés « athlètes », d’un mot qui veut dire «travail» et qui peut, par extension, signifier « combat » .

En ces époques primitives, les batailles se livraient de près, corps à corps pour ainsi dire.

Si donc le peuple grec a été le vainqueur de la puissance la plus formidable de l’Asie, c’est dans sa force physique seulement qu’il faut chercher le secret de ses triomphes.

L’éducation gymnastique qu’il donnait aux enfants et aux jeunes gens, lui constituait pour l’avenir des guerriers robustes et rènommés, sur les bras desquels la patrie pouvait reposer sans crainte.

Les Grecs s’étaient pénétrés du fameux axiome : Mens sana in corpore sano.

Ils considéraient la gymnastique comme la troisième partie de l’instruction, les belles-lettres et la musique étant les deux autres. Amoureux de la beauté corporelle, sous sa forme masculine aussi bien que sous sa forme féminine, ils s’appliquaient à la rendre parfaite et ne la séparaient point de la beauté morale.

Lire beau, vertueux et courageux étaient trois choses qui, dans

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leurs idées, allaient de pair, comme être difforme, vicieux et lâche.

La gymnastique faisait partie non seulement de l’éducation mais de la médecine, qu’ils confondaient avec l’hygiène. Les palestres étaient dédiés à Apollon, dieu de la médecine, et les maîtres des palestres prenaient souvent le titre de médecins. Si, maintenant, nous considérons, d’un côté, l’importahce que les Grecs attachaient aux exercices du corps et leur vie entière passée dans les gymnases, et de l’autre dans les productions de leurs écrivains et de leurs artistes, ce culte de la forme, cet équilibre de toutes les facultés, cette expression complète de la beauté en tous genres qui les ont rendus nos maîtres, nous attribuerons justement à leur éducation spéciale, c’est-à-dire à la gymnastique, une bonne part de leur génie.

Platon avait été athlète, et même on conjecture qu’il dut son nom à la largeur de ses omoplates.

Quant aux artistes, c’est dans les gymnases et dans les arènes de lutteurs qu’ils choisissaient leurs modèles (1).

Puissante et vaillante nation que cette nation grecque ! Mais elle cessa de l’être quand ses enfants, énervés par les plaisirs et la mollesse, n’eurent plus la volonté ni le courage de retourner à leurs jeux sains et fortifiants: la mort du corps précipita la mort de l’âme. ' v

On pouvait croire que cette nation vivrait éternellement dans la plénitude de sa virilité et qu’elle donnerait des lois au monde : elle tomba tout à coup, parce qu'après les nuits orgiaques, les débauches, les festins, les libations, ses enfants trouvèrent leurs boucliers trop lourds et ne surent plus manier la lance. Alors, la Grèce tout entière fila aux pieds d’Omphale.

Le repos fut pour elle le commencement de l’inertie ; n’ayant plus de mouvement, elle n’eq.t plus de vie.

Tous les exercices du gymnase, des plus simples aux plus compliqués, ont le même but : faciliter le jeu des organes nécessaires à l’entretien de l’existence, favoriser le développement du corps* consolider l’ossature, fortifier la constitution.

(1) Encyclopédie du XIX e siècle.

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Non seulement les membres, fréquemment exercés, acquièrent plus de vigueur et plus d’agilité, les tendons plus de souplesse, mais l’économie du sang humain étant une, l’activité communiquée à l’une des fonctions profite à toutes les autres; la circulation du sang, devenue plus active, répartit plus également les matériaux nutritifs et empêche que certaines parties absorbent la nourriture des autres ; la respiration, la digestion deviennent plus rapides et la déperdition des forces exigeant une réparation, l’appétit prend une vitalité nouvelle.

Le point important est de faciliter aux poumons leur rôle : car tout poumon gêné est un poumon malade.

Comment? En augmentant la capacité de la poitrine par le travail des muscles de celle-ci, du dos, du ventre et des bras.

Tels sont, en quelques mots, les résultats hygiéniques de la gymnastique ; ils s’étendent plus loin encore.

L’inaction a pour conséquence fatale l’atrophie de certains muscles et l’inaptitude desmembresaux fonctions correspondantes; au ralentissement de la circulation correspond l’affaiblissement du cerveau, cause de décadence pour tout l’organisme, aussi bien pour les facultés intellectuelles que pour les forces musculaires.

De là des irritations, des névroses, l’exagération, la sensibilité, la mélancolie, l’hypocondrie et tous les maux imaginaires ou rqels que ces infirmités entraînent.

La gymnastique modifie heureusement les excitations de l’appareil nerveux et rétablit l’équilibre avec l’appareil musculaire. « Il n’y a pas de maître d’armes triste », a écrit Alfred de Musset, et il avait raison.

La gymnastique est ainsi éminemment salutaire aux littérateurs et à tous ceux qui surexcitent leurs facultés cérébrales, en répartissant dans tous les membres le sang que le travail intellectuel fait affluer au cerveau.

Déplus, si on la pratique avec soin, elle donne à l’homme la connaissance de ses forces, lui inspire la confiance en lui-même, double son énergie et lui permet, à l’occasion, soit d’échapper à un danger personnel, soit de porter un secours efficace.

Son utilité, sa nécessité même n’est donc plus mise en doute ; mais elle n’occupe pas encore, surtout dans l’éducation, la place

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que tous les hommes compétents voudraient lui voir attribuer.

L’Angleterre et, après elle, la Belgique sont cependanten progrès sur les autres nations.

M. Taine, dans ses Etudes sur la vie anglaise, dit que les étudiants d’Oxford et d’Eton partagent très inégalement leur temps entre les études littéraires etscientifiques et les exercices corporels, et que l’inégalité se trouve être en faveur de ces derniers.

A la gymnastique proprement dite ils joignent tous les autres jeux du sport : la natation, la course à l’aviron, le cricket, la boxe et se trempent ainsi ces tempéraments vigoureux qui sont l’apanage des races fortes.

Montaigne l’a bien pensé : « Je veux que la bienséance extérieure et l’entregent et la disposition de la personne se façonnent quant et quant à l’âme.

« Ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse ; c’est un homme : il ne faut pas faire à deux, et, comme dit Platon, les dresser l’un sans l’autre, mais les conduire également comme une couple de chevaux attelés au même timon. »

Jean-Jacques Rousseau partageait Lavis du vieux sage français quand il écrivait dans son Emile : — « C’est une pitoyable erreur de croire qu’on entrave la formation de l’esprit en exerçant le corps. Que l’élève unisse un jour la raison d’un sage à la force d’un athlète ! Ce que conçoit l’esprit humain lui vient par le conseil des sens; le matériel est la base fondamentale de l’intellectuel ; c’est pourquoi il faut exercer les sens et les membres comme étant des instruments de notre intelligence, et précisément à cause de cela il faut que le corps soit sain et vigoureux. »

Nous ne nous arrêterons pas, dans le cours de cette petite introduction, sur les divers exercices dont se compose la gymnastique.

Notre livre a pour but l’historique de la boxe, et c’est de la boxe seule que nous voulons parler.

Les Grecs l’appelaient « Pugilat ». C’était l,e combat à coups de poings. Il n’est pas besoin d’ajouter que cet exercice, ainsi que celui de la lutte, remonte à la plus lointaine époque.

Les premiers hommes, pour vider leurs différends et leurs querelles, ont évidemment recouru tout d’abord aux armes les plus simples, c’est-à-dire à celles que la nature leur fournissait.

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Les Grecs perfectionnèrent le pugilat au point d'en faire un art tout particulier, ayant ses règles et ses finesses, et dont on s'instruisait sous des maîtres.

Aussi, dans les siècles les plus reculés, voyons-nous des héros et des princes qui mettaient leur principal mérite dans la force de leurs poings.

Tel était, entre autres, Amycus, roi des Bébryces, qui ne permettait aux voyageurs étrangers de quitter ses états qu’après avoir lutté avec lui au pugilat; — il avait toujours triomphé, quand l'argonaute Pollux, attaqué par lui, le vainquit et le tua. — Un petit-fils de cet Amycus, nommé Eryx, s’acquit aussi une grande réputation comme pugiliste.

Au dire de Platon, c’est lui et Epéus, constructeur du fameux cheval de bois qui causa la ruine des Troyens, qui introduisirent le pugilat parmi les exercices des athlètes.

On l’enseigna, dès lors, dans tous les gymnases de la Grèce.

Il fut admis au nombre des jeux qui se célébraient soit à titre de divertissement public, soit pour honorer les funérailles des morts, soit pour rendre hommage aux dieux.

Nous le voyons dans Y Iliade figurer parmi les jeux funèbres de Patrocle. IY Odyssée nous le montre en usage chez les Phéaciens, à la cour d'Alcinoiis, avec les autres jeux destinés à fêter l’arrivée d’Ulysse.

Cependant, malgré cette vogue, le pugilat ne fut reçu qu’assez tard aux jeux Olympiques : ce fut seulement vers la xxiu® Olympiade que l’athlète Onomaste, de Smyrne, remporta le premier prix proposé pour cet exercice.

Les Grecs pratiquaient deux sortes de pugilat.

Dans l’un, ils avaient la tête et les poings absolument nus, et, dans l’autre, leurs poings étaient recouverts d’espèces de gantelets garnis de plomb, appelés cestes, et leur tête coiffée d’une calotte, nommée ampholide, et destinée àgarantir les tempes et les oreilles. Les cestes se composaient de plusieurs courroies ou bandes de cuir, entrelacées de façon à couvrir le dessusde la main et les premières phalanges des doigts, et qui, passant sous la paume de la main, venaient s’attacher par plusieurs circonvolutions autour du poignet et de l’avant-bras.

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La première chose que faisaient les pugilistes, sitôt qu’ils se trouvaient en présence, était de s’affermir sur leurs pieds, d’élever leurs bras, les poings fermés, à la hauteur de la tête; de les étendre en avant, en arrondissant le dos et les épaules, et de mettre, par cette attitude, leur tête à couvert des coups de poing.

Les meilleurs pugilistes, chez les Grecs, sortaient de Rhodes, d’Egine, de l’Arcadie et de l’Elide.

Les plus célèbres d’entre eux furent Glaucus et Mélancomas. Glaucus n’était pas d’abord un lutteur de profession : c’était un simple laboureur.

Son père l’ayant aperçu, un jour, entrain d’enfoncer d’un coup de poing le soc de sa charrue, devina par ce seul trait quelle serait la vigueur de son Fils et le conduisit aux jeux Olympiques. Là, Glaucus concourut pour le combat du cesté ; mais pressé par un adversaire plus adroit et plus exercé, il allait succomber quand son père lui cria :

— Frappe, mon fils, comme sur la charrue !

Ranimé par cette parole, le pugiliste redoubla d’ardeur et la victoire lui resta.

Quant à Mélancomas, il fut l’ami de l’empereur Titus, et l’orateur Dion Chrysostomen’a pas dédaigné d’écrire, son panégyrique.

Mélancomas restait des heures entières les bras étendus en face de son adversaire, qui cherchait en vain à pénétrer jusqu’à lui et se brisait en efforts impuissants contre ces deux barres d’acier.

On dit qu’il pouvait demeurer deux jours consécutifs dans cette position fatigante.

Par cette manœuvre, il fermait pour ainsi dire toutes les issues à son antagoniste, qui, de guerre lasse, finissait par lui céder le prix. Mélancomas sortait de la lutte sans avoir donné ni reçu un coup de poing.

On voit, dans plusieurs auteurs anciens, la description des combats du ceste (que nous reproduisons plus loin). Valerius Flaccus a décrit, dans ses Argonautiques, celui de Pollux^et d’Amycus, roi des Bébryces. Théocrite dans une de ses Idylles, a traité le même sujet. Virgile dans V Enéide, a aussi chanté le combat d’Entelle et de Darès. C’était en Sicile, aux jeux donnés par Aceste pour célébrer l’anniversaire de la mort d’Anchise. Le

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prix de la course venait d’être remporté par Euryale. Il est proposé un double prix pour le combat du ceste : au vainqueur, un taureau couvert de bandelettes d’or; au vaincu, pour le consoler, une épée et un casque brillant. Sur- le-champ, fier de sa force, Darès paraît, et sa présence excite un long murmure... On lui cherche un rival; mais personne, dans une si grande foule, n’ose affronter un tel adversaire et prendre en main le ceste. Aceste alors gourmande le vieil Entelle, jadis vaillant et bouillant héros, mais qui, glacé par l’âge, était resté immobile, assis sur un banc de gazon, pendant que Darès tenait son insolent discours. Ranimé tout à cou p par la voix d’Aceste, Entelle se lève, et jette au milieu de l’arène deux cestes, d’un poids énorme, dont le vaillant Eryx avait coutume d’armer ses mains pour le combat, et qu’il attachait à ses bras par de fortes courroies. La vue de ces deux effroyables cestes, armés de sept lanières de cuir garnies de lames de fer et de plomb, surprend les spectateurs. Le plus interdit de tous, c’est Darès, qui refuse ces armes. Le combat a lieu, cependant, mais avec d’autres cestes. Enée fait apporter des cestes égaux, dit le poète, et des armes pareilles sont attachées aux mains des deux combattants.

Virgile décrit ensuite les péripéties de cette lutte, dans laquelle le veil Entelle finit par demeurer vainqueur de Darès, et il la décrit évidemment d’après les luttes de ce genre, telles qu’elles avaient lieu de son temps. On y voit à merveille ce qu'étaient les combats du ceste chez les Romains, et combien ces jeux cruels étaient de leurgôut Dans ce combat, sans l’intervention d’Enée, Entelle fendait la tête de Darès d’un coup de son ceste. Entelle venait de montrer la puissance de son arme, il venait d’en frapper un taureau entre les cornes; il avait brisé le crâne, et l’animal était tombé mort à ses pieds.

Libravit dextra media inter cornua cestus (1)

Arduus, effractaque illisit in ossa cerebro.

Sternitur, exanimisque tremens procumbit humi bos.

(1) De sa main droite, se dressant de toute sa hauteur, il abat son ceste au centre des cornes, et lui brisa la cervelle. Le bœuf s’abat, et, sans vie, tout pantelant, il s’affaisse à terre.

INTRODUCTION

Sans la pitié d’Enée, même sort attendait Darès. C’est ainsi que les empereurs assistaient aux jeux du cirque, intervenaient parfois en faveur du vaincu et lui sauvaient la vie. Par les effrayants détails qui accompagnent, dans Virgile, le récit du combat d’Entelle et de Darès, on peut juger que les anciens appelaient jeux de véritables combats, et souvent des combats meurtriers.

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