‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 45 sur 233 · LE CHANT DU · texte numérisé non relu

LE CHANT DU

Paroles de Michel Bordet, musique de M. Prochaska. chanté par M. Gauthier et les chœurs.

LA MARSEILLAISE chantée par M. Marconis et 40 choristes.

Pendant l’assaut, la musique du 128e bataillon, sous la direction de son habile chef M. Prochaska, exécutera des airs nationaux.

Le piano sera tenu par MM. Boscade et Cosson.

Enfin la guerre est déclarée, il faut s’y préparer, car malheureusement, il paraît que nous ne sommes pas prêts, nous allons du reste le savoir bientôt. Les troupes sont mises en mouvement dans toute la France et se préparent au départ pour Berlin. Avec un ami, nous nous rendons à la caserne Napoléon, faire nos

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adieux â notre ancien régiment, le 51e de ligne, qui part pour la frontière. Il y a un grand remue-ménage : soldats et officiers sont très affairés par les préparatifs du dernier moment ; nous serrons la main de nos anciens camarades ainsi que des officiers que nous avons le plus connus, parmi lesquels MM. Delebecque, colonel; Bréart, lieutenant-colonel; Niéger, capitaine adjudantmajor, chargé des salles d’armes; Simonot, capitaine; Paul Avril, lieutenant, etc., etc.

Ils paraissaient avoir l’air soucieux ; avaient-ils un pressentiment de ce qui les attendait ? Etait-ce l’émotion ? Nul ne le sait. C’était peut-être l’un et l’autre. Ce dont nous nous souvenons comme si c’était hier, c’est qu’en leur serrant la main, en leur souhaitant bonne chance, ils nous remerciaient d’un air plutôt résigné qu’enthousiaste.

Nous leur faisons la conduite jusqu’à la gare de l’Est, lieu de leur embarquement, en passant par la rue de Rivoli et le boulevard de Sébastopol (deux noms prédestinés pour la victoire, c’était de bon augure). La population, en foule compacte, leur faisait escorte et accompagnait en chantant la musique du régiment qui jouait la Marseillaise (la veille on eût arrêté l’imprudent qui se fût permis d’entonner ce morceau, mais ce jour-là, l’Empire permettait ce chant séditieux). Comme toutes les rues qui y aboutissaient, la gare de l’Est était tellement encombrée, qu’il était impossible d’en approcher. Nous disons un dernier adieu à notre ancien régiment, en souhaitant bon courage et bonne chance à tous, puis nous rentrons chez nous fort impressionnés, le cœur serré et rempli d’autant d’incertitude que d’espoir.

Pendant quelques jours, tout était en l’air pour le départ des troupes. Le travail et les affaires étaient suspendus. On était anxieux, on attendait des nouvelles de la frontière. Sur ces entrefaites, on apprend que l’Empereur vient de quitter Paris pour se mettre à la tète de ses armées, et quatre ou cinq jours après arriva la nouvelle de sa grande victoire de Sarrrebruck, 2 août 1870, où les mitrailleuses fauchaient les Prussiens comme les blés, où le petit prince ramassait des balles, « ce qui faisait pleurer les vieux soldats d’attendrissement ! » Deux jours après, arrive la nouvelle de la défaite de nos troupes à Wissembourg, puis ensuite,

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c’est celle de Reischoffen et enfin, la capitulation de Sedan, où l’Empereur rend son épée à Guillaume, mais il garde sa cigarette (quelle honte!). Malgré le courage et le dévouement de nos soldats, la débâcle continua, terrible et irrémédiable, il n’avait pas fallu un mois aux Prussiens pour anéantir notre armée et s’ouvrir la route de Paris. De temps en temps il arrivait des dépêches annonçant de grandes victoires remportées par nos troupes : 40.000 prisonniers prussiens, Frédéric-Charles était du nombre; puis la légende des Carrières de Jeumont. On avait pavoisé et illuminé Paris, mais le lendemain on savait la triste vérité, c’était le contraire qui était arrivé ; les dépêches étaient fausses. Les Prussiens marchaient sur Paris.

Le 4 septembre, aussitôt que la République fut proclamée à Paris, on organisa la Garde nationale de manière à mettre en campagne toutes les troupes régulières disponibles. Le nombre de bataillons fut de 240. Us étaient formés par quartier d’arrondissement, les officiers étaient nommés à l’élection.

C’est ainsi qu’un groupe de citoyens de la rue Gay-Lussac s’étaient réunis pour organiser une compagnie. Us vinrent trouver Charlemont en le priant, comme ancien soldat, de vouloir bien poser sa candidature au grade d’officier dans la compagnie en formation. Celui-ci s’excusa, disant qu’il n’avait jamais été officier, mais qu’il ferait son devoir comme simple garde, qu’ensuite, établi depuis peu, ses moyens ne lui permettaient pas de s’équiper à ses frais. On lui répondit qu'on avait songé à cet inconvénient, et qu’unecaisse était formée pour lever les obstacles de ce genre. Charlemont n’avait plus qu’à se mettre à leur disposition. 11 se présenta à l’élection et fut nommé lieutenant à la 6e compaqnic du 119e bataillon. Les bataillons étaient composés de huit compagnies. Quelque temps après, on forma un certain nombre de bataillons de marche, composés de volontaires pris dans les autres bataillons, et qui devaient être intercalés dans les divisions de l’armée active. Les bataillons sédentaires faisaient le service des remparts et veillaient à la sécurité intérieure de la ville.

Nous n’avons pas l’intention d’écrire ici l’histoire du siège de Paris, elle dépasse notre compétence; d’ailleurs tout le monde connaît ces tristes pages; des auteurs nombreux l’ont racontée

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mieux que nous ne pourrions le faire, et puis ce n’est pas le but de notre livre. Nous voulons seulement donner quelques-unes de nos impressions personnelles.

On doit à la vérité de dire que, dès le commencement du siège de Paris, la population était prête à tous les sacrifices, elle était admirable de dévouement. Comment se fait-il qu’on n’ait pas su l’ utiliser d’une manière plus sérieuse, plus générale? Pourquoi n’a-t-on pas tenté une grande épreuve? Ce que nous savons, c’est qu’à ce moment, les gardes nationaux étaient dans un tel état d’effervescence et de surexcitation dû à l’inactivité et à l’incertitude dans lesquelles on les laissait, qu’ils voulaient se révolter si l’on ne faisait pas une sortie générale. C’était à ce moment que le capitaine de Beaurepaire, d’accord avec le général Trochu, gouverneur de Paris, prenait sous sa direction la formation d’un corps franc, dont le titre était : Tirailleurs de la République. Ce corps de volontaires avait pour mission de traverser les lignes prussiennes, et d’aller en province organiser d’une manière générale la guerre de francs-tireurs. Pour en faire partie, il fallait être ancien soldat, produire son congé de libération, accompagné du certificat de bonne conduite, puis un certificat de bonne vie et mœurs délivré par la préfecture de police. La solde devait être celle des gardes nationaux ; les femmes et les en fants des tirailleurs de la République, qui succomberaient sur le champ de bataille, seraient pensionnés ainsi que les blessés qui se trouveraient dans l’impossibilité de travailler.

En quelques jours seulement, 14,000 volontaires remplissant les conditions exigées étaient inscrits. Charlemont, après avoir mis en ordre ses affaires de famille et vendu différents objets de valeur, entre autres ses belles médailles d’or et d’argent gagnées dans les concours, s’engagea dans ce nouveau corps. Il fallait être vraiment las de cette situation énervante et sans issue, pour laisser sa femme et son fils seuls, et aller affronter d’aussi grands dangers sans y être absolument obligé.

Lorsque le capitaine de Beaurepaire alla rendre compte au général Trochu du résultat obtenu pour la nouvelle formation, et lui demander la réalisation du projet en question, le général retira sa parole disant qu’il avait réfléchi depuis et ne voulait

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pas prendre sur lui une aussi grave responsabilité ; que, selon lui, les 14,000 volontaires seraient sacrifiés sans aucun profit pour la délivrance de Paris, qu'aucun de ces volontaires ne pourrait traverser les lignes prussiennes sans se faire massacrer ou être fait prisonnier. En conséquence, il n’y eut pas de tirailleurs de la République, mais un peu plus de découragement.

Non seulement la population parisienne était affamée par les Prussiens de l’extérieur, mais elle l’était aussi par ceux de l’intérieur. Les Parisiens savent que le jour même de la fermeture des portes de Paris, les magasins d'alimentation, en général les mieux approvisionnés, ne possédaient plus de marchandises dans leurs vitrines, tout avait disparu (dans les caves); impossible de se procurer quoi que ce soit; il n'y avait plus rien, disait-on. Mais lorsque la population commença à mourir de faim (c’était le bon moment) les honnêtes commerçants vendaient en cachette (à leurs amis, disaient-ils) des vivres 25 ou 50 fois plus cher que leur valeur ordinaire. Celui qui avait de l’argent payait, mais les malheureux! ! ! Le plus drôle, c’est que ces bons commerçants ne faisaient généralement pas de service; ils empochaient de l'argent pendant que les autres attrapaient des bronchites, des rhumatismes ou des balles. C’est ici le cas de dire : à quelque chose malheur est bon. Voici une petite anecdote de circonstance dont nous avons été témoin, et qui ne fut pas isolée malheureusement : c’était pendant le bombardement de Paris, il y avait une épicerie formant le coin des rues Saint-Jacques et Gay-Lussac; le brave commerçant qui la dirigeait était on ne peut plus humain, lorsque vous lui disiez que votre femme était dans une position intéressante et qu’elle avait une envie de fromage de gruyère, par pitié, et parce que c’était vous, il voulait bien vous en céder un quart, mais il ne pouvait pas vous le donner à moins de 7 francs (28 fr. la livre), car il n’en avait plus qu’une petite livre pour son usage. Seulement cette livre durait toujours. Il en était ainsi pour toutes sortes de subsistances. Mais voilà qu'un jour, un magnifique obus, provenant des batteries installées sur la terrasse deMeudon, entre sans se faire annoncer, par la vitrine de notre épicier philanthrope et patriote, traverse le parquet et éclate de rire en dénichant une si belle provision. C’est alors qu’il fallait voir sauter les roues de

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fromage de gruyère, les paquets de chocolat Menier et du vrai Planteur, les haricots, pois, lentilles, boîtes de conserves, jambons, saucissons, vessies de saindoux, etc., etc... Il faut qu’il y ait un Dieu pour les commerçants, car l’épicier désintéressé ne fut pas tué, il était blessé légèrement; l’obus avait éclaté dans la partie du magasin où il était entré, l’épicier se trouvait à ce moment à l’autre extrémité.

Si la nourriture était rare, le chauffage manquait également, on sacrifia de nombreux arbres centenaires garnissant les boulevards, d’autres pris dans les bois de Boulogne et de Vincennes, ce bois vert brûlait très mal dans les poêles.

C’était toujours pendant le bombardement, Mme Charlemont était malade au lit; nous n’avions plus le moindre petit morceau de bois pour lui faire de la tisane, lorsqu’un jour, sortant pour aller à la recherche de combustible, nous rencontrons un garde de notre compagnie, entrepreneur de maçonnerie, qui, après avoir eu connaissance de notre embarras au point de vue du chauffage et sachant que nous avions brûlé les quelques meubles dont, à la rigueur, nous pouvions nous passer, nous dit : — « Venez avec moi, Monsieur Charlemont »; il nous emmena dans son chantier et nous donna, sans vouloir accepter de rétribution, une de ses grandes perches avec lesquelles il échafaudait ses constructions, elle pouvait avoir la hauteur d'un quatrième étage. Après l’avoir remercié, nous emportâmes le bout de bois (un vrai trésor) avec la plus grande difficulté, car il pesait lourd, mais il y avait à peu près trois cents mètres de distance à parcourir. Ne pouvant le rentrer dans notre établissement, nous fûmes obligés de le débiter dans la rue, par morceaux d’un mètre et de les rentrer ensuite dans le gymnase afin de les couper plus petits. Nous étions en train d’en fendre un gros morceau, et le coin de fer dont nous nous servions ayant glissé presque jusqu’en bas entre les deux parties déjà à moitié séparées, nous pensions qu’il était facile d’achever la séparation, en passant les deux mains dans la fente, pour écarter avec effort lorsque, à ce moment, le coin de fer s’échappa, tomba à terre et les deux parties se refermèrent sur nos mains, prises comme dans un étau. La douleur que nous ressentîmes fut suffisante pour paralyser nos moindres efforts. La

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porte d'entrée était fermée, il était impossible d'appeler un passant à notre aide. Mme Charlemont se leva, descendit comme elle put de sa chambre, et, sur nos indications, ramassa le coin de fer, le plaça dans la fente et frappa légèrement avec un marteau; le bois s'écarta, et, nouveau Milon de Crotone, Charlemont fut délivré, heureux de n'avoir pas subi le même sort que lui.

Pendant ce temps-là, les obus tombaient toujours. Un de ces projectiles, après avoir traversé plusieurs murs, brisé plusieurs charpentes, est venu se loger dans le plafond de notre gymnase, sans éclater ; ce fait nous décida à aller habiter un quartier moins dangereux.

Enfin bien que le général Ducrot ne dût rentrer que mort ou victorieux, bien que le gouverneur de Paris fût décidé à ne pas capituler, et quoique l’on ne devait céder ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses, on apprit un triste matin qu’on allait traiter des conditions d’un armistice. C’était fini, Paris était livré.

C’est alors qu’il fallait voir la consternation des Parisiens ; l’opinion de tous était que, pour en arriver là, il eût mieux valu ne pas attendre.

Les élections qui eurent lieu le 8 février 1871, dans le but de traiter avec l’Allemagne, des conditions de paix ou de guerre, envoyèrent à l’assemblée de Bordeaux quatre cent cinquante monarchistes de naissance, sur sept cent cinquante députés. M. Thiers, l’incarnation de la monarchie parlementai re, fut nommé dans vingt-trois départements.

Dès la première séance, au fond delà salle, un vieillard, seul sur son banc, méconnu, fui de tous, se lève et demande la parole. Sous son grand manteau brille une chemise rouge. C’est Garibaldi (1).

(1) Joseph Garibaldi, célèbre patriote italien, né à Nice en 1807, fut le seul qui, sans être sollicité, soit venu mettre son épée au service de la France, alors que celle-ci, sans alliance et abandonnée de toutes les puissances, succombait sous le poids des fautes de l’empire. Il livra des combats aux Prussiens autour de Dijon (20 et 24 janvier 1871), obtint quelques succès, et prit à l’ennemi un drapeau, le seul qui fut enlevé aux Allemands pendant le courant de cette guerre. Si cet homme de cœur avait oublié que, le 3 novembre 1867, à Mentana (village d’Italie, près de Rome), il

A l’appel de son nom il a voulu répondre, dire d’un mot qu’il résigne le mandat dont Paris l’a honoré. Devrais hurlements couvrent sa voix. Il reste debout, élève la main; les injures volent. Le châtiment est prompt. — « Majorité rurale! honte de la France! » crie des tribunes une jeune voix vibrante, Gaston Crémieux de Marseille. Les députés se lèvent, menacent. Des centaines de bravoset de défis partent des tribunes et accablent ces ruraux. Au sortir de la séance, la foule, qui remplit la place de la Comédie, applaudit Garibaldi, hue ses insulteurs. La garde nationale lui présente les armes malgré la rage deM. Thiers qui, sous le péristyle, apostrophe l’officier commandant. Le lendemain, le peuple revint, et, formant une haie devant le théâtre, obligea les députés les plus réactionnaires à subir les acclamations républicaines.

Un rural désignant les représentants de Paris : « Ils sont couverts du sang delà guerre civile! » Un des élus de Paris criant : « Vive la République ! » la majorité le huait : a Vous n’êtes qu’une fraction du pays. » Le jour suivant, la chambre fut entourée de troupes qui repoussèrent au loin les républicains.

La droite ne laissa pas échapper un jour sans piquer letaureau . Rires, provocations, injures s’abattirent sur Paris et ses représentants. Quelques-uns d’entre eux, Rochefort, Tridon, Malon, Ranc se retirant devant le vote mutilateur de la patrie, on leur cria : Bon voyage! Victor Hugo défendant Garibaldi fut hué, Delescluze réclamant la mise en accusation des membres de la défense nationale, ne fut pas mieux entendu .

L’assemblée de Bordeaux (la majorité) ne se contentait pas de ses injures, elle menaçait les gardes nationaux de les faire désarmer, de supprimer la solde de 30 sous, seule ressource des travailleurs, de rendre immédiatement exigibles les loyers arriérés, les échéances.

avait été blessé et défait par les troupes françaises, il n’oubliait pas que c’était la France républicaine qui était aux prises avecl’empire d’Allemagne, qui ne faisait la guerre, disait-il, qu’à l’empire français et non au peuple, mais qui fusillait les patriotes qui défendaient leur patrie.

C’est en raison de cet admirable dévouement, et pour lui payer sa dette de reconnaissance, que les .Parisiens le nommèrent député ; c’est aussi pour cela que les monarchistes de l’assemblée de Bordeaux l’insultèrent.

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Une affiche placardée le matin du 27 février annonçait la prolongation de l’armistice et, pour le 1er mars, l’occupation des Champs-Elysées, par trente mille Allemands. La garde nationale voulait s’y opposer, les armes à la main, mais elle dut céder au bon sens et à la raison.

Les Prussiens purent entrer à Paris le 1er mars, La paix venait d’être acceptée, votée au pas de course, comme une affaire. L’Alsace, la majeure partie de la Lorraine, seize cent vingt mille Français arrachés de la mère patrie, cinq milliards, les forts de l’est de Paris occupés jusqu’au paiement des cinq cents premiers millions, et les départements de l’est jusqu’à l’entier paiement; voilà ce que coûtaient Trochu, Favre et la coalition ; le prix auquel Bismarck nous passait la Chambre introuvable. Et pour consoler Paris de tant de hontes, M. Thiers nommait général de la garde nationale l’évacuateur d’Orléans, le brutal commandant de l'armée de la Loire, d’Aurelles de Paladines. Deux sénateurs, Vinoy, d’Aurelles, deux bonapartistes à la tête de Paris républicain, c’était trop. Tout Paris dès lors sentit le coup d’Etat.

Il y eut le soir des groupes sur le boulevard. La garde nationale refusait de reconnaître d’Aurelles de Paladines.

Les causes qui ont amené la commune de Paris sont multiples : la guerre et toutes ses conséquences, le siège de Paris et sa mauvaise direction, la capitulation, les élections et l’assemblée de Bordeaux; sa majorité monarchiste, ses insultes à Paris et à ses représentants : Garibaldi et Victor Hugo ; la suppression de la solde des gardes nationaux, le paiement intégral des loyers arriérés, les échéances payées sans délais, l’entrée des Prussiens à Paris, la décapitation de Paris, l’assemblée siégeant à Versailles, nomination du général d’Aurelles de Paladines au commandement de la garde nationale, etc., etc., furent autant de raisons qui firent croire au renversement de la République.

Pendant le bombardement, on recommandait aux habitants de se jeter à plat ventre, dès qu’un obus tombait auprès d’eux, parce que, en taisant explosion, les éclats s’écartaient en montant et on évitait d’être atteint. On dut exécuter souvent ce mouvement gymnastique, car les obus tombaient dru dans le quartier du Panthéon.

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Plus de quinze jours après lé bombardement, on avait encore dans les oreilles le bruit que faisaient les projectiles dans leur parcours, et cela à tel point, qu’un jour, vers le 15 février, Mme Charlemont, roulait brusquement, et assez loin dans son appartement, un lourd fauteuil qui, en roulant, imita à s’y méprendre, le sifflement de l’obus, prêt à toucher le sol. Charlemont, qui se trouvait à l’extrémité de la pièce, se jeta à plat ventre ; le bruit à peine passé, il leva la tête et au lieu d’obus, il vit sa femme qui le regardait en riant aux éclats, tenant encore son fauteuil à la main.

Depuis quelques jours, des régiments arrivent à Paris, venant de l’armée de la Loire, et campent au Champ-de-Mars, aux Champs- Elysées, au bois de Boulogne. Les soldats que nous questionnons nous répondent qu’ils savent bien pourquoi on les a fait venir ; on veut corriger la garde nationale parce qu’elle voulait la levée en masse et la guerre à outrance, puis pour venger l’armée d’avoir été vaincue. C’est bien ce qu’écrivait le Journal des Débats pendant la répression : « Notre armée a vengé ses désastres par une victoire inestimable. » Ainsi l’armée prenait sur Paris la revanche de ses défaites. Paris était un ennemi comme la Prusse, et d’autant moins à ménager que l’armée avait son prestige à reconquérir.

Les soldats campés dans le Luxembourg sont sans vivres et sans abris ; nous en logeons plusieurs chez nous, ils couchent sur des matelas placés dans le gymnase et mangent à notre table. Le 18 mars, vers 6 heures du matin, des ouvriers allant à leur travail viennent nous réveiller, des cordons de troupes barrent les rues avec l’ordre de ne laisser passer personne ; cette consigne est mollement exécutée, car on passe tout de même. Nous faisons battre le rappel dans le quartier; les gardes nationaux arrivent et s’informent ; de quoi s’agit-il? on ne sait rien. Nous courons aux nouvelles, place du Panthéon, devant la mairie. M. Galle, lieutenant-colonel de la garde nationale honnête, était déjà là ; qu’y faisait-il? il venait sans doute prendre des notes et marquer ses futures victimes, car lors de Centrée des Versaillais à Paris, il fit partie de la cour martiale du 5e arrondissement. Il y avait aussi une compagnie d’infanterie de ligne, rangée en bataille devant la façade du Panthéon et prête à en venir aux mains avec une com-

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pagnie de la garde nationale fédérée, placée devant la mairie. Il s’en fallut de peu que le sang ne coulât, et grâce au sang-froid et à l’intervention pacifique des officiers de la compagnie des fédérés, il n’y eut pas de conflit. Nous retournons chez nous, et nous engageons les soldats, nos hôtes, à aller tout de suite rejoindre leur régiment, pressentant que de graves événements se préparaient. En effet, à trois heures du matin des colonnes de troupes se portent dans différentes directions : aux Buttes Chaumont, à Belleville, au faubourg du Temple, à la Bastille, à l’Hôtel de Ville, place Saint-Michel, au Luxembourg et aux Invalides. En même temps, le général Susbielle marche sur Montmartre avec deux brigades. Tout est silencieux et désert. La brigade Paturel occupe sans coup férir le moulin de la Galette. La brigade Lecomte gagne la tour Solférino et ne rencontre qu’un factionnaire : Turpin. Il croise la baïonnette ; les gendarmes l’abattent, courent au poste de la rue des Rosiers, l’enlèvent et jettent les gardes dans les caves de la tour Solférino A six heures, la surprise est complète. Partout ailleurs les canons sont également surpris. Si à ce moment, il ne manquait pas un bouton de guêtre, il manquait assurément de chevaux pour emmener les canons. Le général Vinoy les avait oubliés. A huit heures seulement on commença à atteler quelques pièces. Pendant ce temps, les faubourgs s’éveillent. Partout on bat le rappel, les gardes nationaux arrivent de tous côtés ; en route, ils rencontrent un peloton du 88e de ligne, crient : Vive la République ! et, la crosse en l’air, soldats et gardes confondus gravissent la rue Muller qui mène aux buttes, tenues de ce côté par des hommes du 88e. Ceux-ci, voyant leurs camarades mêlés aux gardes, font signe de venir, qu’ils vont livrer passage. Le général Lecomte, qui saisit leur mouvement, les fait remplacer par des sergents de ville et jette les transfuges dans la tour Solférino, ajoutant : « Votre compte est bon ! » Les sergents de ville lâchent quelques coups de feu. Les gardes ripostent. Tout à coup un grand nombre de gardes nationaux, la crosse en l’air, des femmes et des enfants, débouchent sur l’autre flanc par la rue des Roziers. Le général Lecomte, enveloppé, commande trois fois le feu. Les hommes restent l’arme au pied. La foule s’avance, fraternise. Lecomte et ses officiers sont arrêtés.

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Les soldats qu’il vient d’enfermer dans la tour veulent le fusiller. Des gardes nationaux parviennent à le dégager àgrand’peine, car la foule le prend pour Vinoy, le conduisent avec ses officiers au Château-Rouge où se trouve l’état-major des bataillons. Là, on lui demande un ordre d’évacuation des buttes. Il le signe sans hésiter. L’ordre est aussitôt communiqué aux officiers et soldats de la rue des Rosiers. Les gendarmes rendent leurs chassepots et même crient : « Vive la République ! » Trois coups de canon tirés à blanc annoncent la reprise des buttes.

Le général Paturel, qui veut emmener les canons surpris au moulin de la Galette, se heurte, rue Lepic, contre une barricade vivante. Le peuple arrête les chevaux, coupe les traits, débauche les artilleurs et ramène les canons à leur poste. Place Pigalle, le général Susbielle ordonne de charger la foule qui s’est amassée rue Houdon. Les chasseurs intimidés poussent leurs chevaux à reculons et font rire. Un capitaine s’élance, sabre en main, blesse un garde et tombe criblé de balles. Le général s’enfuit. Les gendarmes qui ouvrent le feu derrière les baraquements sont bientôt délogés ; le gros des soldats passe au peuple.

A Belleville, aux buttes Chaumont, au Luxembourg, les troupent fraternisent partout avec la foule qui est accourue à la première alerte.

Le soir vers trois heures et demie, une foule innombrable, composée surtout de soldats, brise les croisées de la chambre dans laquelle était retenu prisonnier le général Lecomte, se ruent sur lui, et malgré l’intervention de plusieurs officiers et d’un grand nombre de gardes nationaux, l’entraînent dans un jardin et le fusillent. Vers le même moment, un homme est arrêté à la chaussée des Martyrs dont il visitait la barricade, il est reconnu, c’est Clément Thomas, l’homme dejuin.il est également fusillé dans un jardin.

M. Thiers et les membres du gouvernement siégeaient en séance au ministère des affaires étrangères, lorsque, vers trois heures et demie, les bataillons populaires du Gros-Caillou défilèrent devant l’hôtel, tambours et clairons en tète. Le conseil se crut cerné. M. Thiers s’enfuit par un escalier de service et partit pour Versailles. Le gouverneur quitta Paris, désorganisant tous les services administratits de l’état et de la ville.

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Paris était en ébullition, chacun dans son quartier était inquiet, ne sachant pas ce qui se passait à l’intérieur, on était encore sous l’impression des souffrances physiques et morales qu’on venait de supporter pendant la guerre, et on se sentait déjà retombé dans un malheur plus terrible encore, la guerre entre Français.

Le même jour les bataillons du 5e arrondissement furent sous les armes. Les officiers ne savaient pas encore ce qu’ils voulaient faire, ils hésitaient sur le parti à prendre. Nous leur demandions leur opinion, ils n’osaient pas se prononcer. Le lendemain, un certain nombre d’entre eux disparaissaient, entre autres, notre commandant, M. Marie (1).

Quand on voulut prendre possession du poste du 'Panthéon occupé par un lieutenant, un clairon et une vingtaine d’hommes, l’officier qui le commandait refusa de se rendre, invoquant sa consigne et son honneur. On lui fit entendre qu’on lui laisserait son épée, que la résistance était inutile, qu’il se ferait tuer avec ses hommes. On pouvait sauver les apparences en simulant une surprise du poste, sans en prévenir les soldats. Ceci fut décidé, la surprise eut lieu sans tirer un coup de fusil. Les soldats furent désarmés, mais on rendit l’épée à l’officier. Un des soldats désarmés était très furieux, il proféra des menaces et jura de se venger. S’il a assisté à la répression, il a dû se satisfaire car les soldats n’y allaient pas de main morte.

Le 19 mars au matin, le propriétaire de Charlemont, maître de chapelle à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, vint le trouver et lui dit : — « J’espère que tous les honnêtes gens vont se réunir, il ne faut pas qu’il y ait de malentendu, vous êtes des nôtres? — Qu’appelezvous les honnêtes gens ? — Venez avec nous. Vous verrez, nous sommes réunis à l’Ecole Polytechnique. — Bien ! nous allons y aller voir avant de nous prononcer. » En route pour aller prendre

(1) M. Marie, répétiteur à l’Ecole Polytechnique, avait été nommé commandant du 119e bataillon delà garde nationale pendant la guerre. Il était âgé, sans énergie et sans capacité militaire. Il devait sa nomination à ses principes républicains. C’est M. Paul Pia, homme d’une grande énergie, qui commandait le bataillon ; il le quitta pour prendre la direction des chemins de fer au service de la commune. 11 fut remplacé par Charlemont.

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des renseignements à la mairie, nous rencontrons un membre du comité central nommé Ledroit, qui nous dit que la réunion de l'Ecole Polytechnique est un centre de résistance formé par la réaction, que si demain à 4 heures il n’est pas dispersé, plusieurs bataillons et des canons seront envoyés par le comité central de la garde nationale, pourle disperser par la force. Voulant nous éclairer sur la situation, nous allons à l'Ecole Polytechnique. On nous ouvrela porte. Dans la cour, nous voyons quelques soldats, des mobiles, des fonctionnaires, une grande partie des commerçants du quartier et des quartiers voisins, enfin un mélange de tout ce qui marche toujours à la suite de tous les gouvernements (en juin 1848, les commerçants dénonçaient les insurgés, même leurs clients). A notre entrée, des vivats éclatent : — « Vive M. Charlemont ! puis des serrements de mains, bravo ! vous êtes des nôtres, encore un ! — Pardon, pas encore! — Qui commande ce rassemblement ? — C'est un officier de marine, le capitaine Salicy, le commandant Marie, etc. — Présentez-nous à ces Messieurs. — C’est fait. — Messieurs, nous venons auprès de vous nous renseigner, quel programme dé fendez- vous? — Tel programme ! — Mais alors c’est le programme du comité central. — Oui. — En ce cas, pourquoi ne vous ralliez-vous pas au comité central ? — Nous voulons rester en dehors de lui. — Voudriez-vous nous donner votre programme par écrit et le signer ? — Non. — En ce cas votre attitude ne nous paraît pas claire, et nous ne sommes pas des vôtres ! » En traversant la cour pour nous retirer, nous trouvons toutes les figures changées, plus de vivats, plus de serrements de mains, notre réponse avait refroidi l’enthousiasme du premiér moment (C’était comme à notre rentrée à Milan après la guerre d’Italie). Le lendemain, legroupe se dispersait de lui-même.

Des élections eurent lieu pour reformer les cadres du bataillon; Charlemont fut nommé capitaine dans sa compagnie.

Jusqu'au 2 avril, on vivait dans une atmosphère de confiance et de calme relatives, on montait et on descendait la garde de droite et de gauche, on avait l'air de vrais gardes nationaux en temps de paix. Les services administratifs étaient réformés, et tout paraissait tranquille, lorsque le 31 mars, nous recevons l'ordre de partir à Courbevoie. Après plusieurs heures de station,

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place Vendôme et place de la Concorde, nous arrivons le soir à destination. Nous bivouaquons entre le pont de Neuilly et le rondpoint de Courbevoie. Les Fusils formés en faisceaux, chacun se prépare à passer la nuit, les uns sur les trottoirs le long des murs, les autres dans les maisons abandonnées. Il pouvait y avoir 500 à 600 fédérés en tout, provenant de plusieurs bataillons dont la plupart n’avaient pas de cartouches, on ne pensait pas en avoir besoin. Le lendemain samedi, 1er avril, Charlemont et une vingtaine d’hommes occupentla mairie de Puteaux (poste avancé) et rentrent le soir à Courbevoie près de la compagnie. Pendant la nuit du samedi au dimanche, des reconnaissances furent faites autour du Mont-Valérien et les environs ; rien ne faisait prévoir ce qui allait se passer. Le dimanche matin, vers neuf heures, Charlemont, qui avait ce jour-là quelques leçons à donner chez lui (ce qui était fort rare) et qui devait être relevé à 1 1 heures, demanda au capitaine commandant le bataillon par intérim la permission de rentrer à Paris ; elle lui fut accordée. Il remit donc à son lieutenant le commandement de sa compagnie, et partit. Il se trouvait sur le Pont-Neuf à causer avec un de ses anciens camarades de régiment, lorsque tout à coup, on entendit une forte canonnade qui se prolongea assez longtemps ; on ne croyait pas à une attaque des Versaillais, il fallut bien se rendre à l’évidence ; des hommes de notre compagnie arrivent et racontent l’attaque. Il y avait eu une paniquesur le pont de Neuilly, mais à la caserne de Courbevoie il y avait eu un commencement de résistance et même de succès ;de ce côté, l’armée avait été refoulée. Pendant ce temps, le 113e de ligne tournait Courbevoie par la droite, et l’infanterie de marine prenait à gauche par Puteaux. Trop inférieurs en nombre, redoutant d’être coupés de Paris, les fédérés évacuent Courbevoie et, poursuivis par lesobus, se replient sur l’avenue de Neuilly, laissant douze morts et quelques prisonniers. Les gendarmes en prirent cinq, dont un enfant de quinze ans, les rouèrent de coups et les fusillèrentau pied du Mont Valérien. Celte expédition terminée, l'armée regagna ses cantonnements.

Au bruit du canon, Paris est affolé. Le rappel bat partout. Les barricades se relèvent. On traîne des canons sur les remparts de la porte Maillot et des Ternes. A trois heures, quatre-vingt mille

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hommes debout, crient : « A Versailles ! » Les femmes excitent les bataillons, parlent de marcher en avant. Il est décidé de former trois corps d’armée sous le commandement des généraux Bergeret, Eudes et Duval. On expédie aux chefs de légion l’ordre de réunir des colonnes. Les bataillons de la rive droite devaient se concentrer place Vendôme et place Wagram ; ceux de la rive gauche, place d’Italie et au Champ-de-Mars. Ces mouvements, sans officiers d’état-major pour les guider, s’exécutent fort mal. Beaucoup d’hommes, promenés de place en placeu se fatiguent. Cependant, à minuit, il restait encore une vingtaine de mille hommes sur la rive droite, et dix-sept mille environ sur la rive gauche. Le plan d’attaque était de faire une forte démonstration sur Rueil, pendant que deux colonnes fileraient sur Versailles, par Meudon et le plateau de Châtillon. Bergeret, assisté de Flourens, devait opérer à droite, Eudes et Duval commander les colonnes du centre et de gauche. Idée simple et d’exécution facile, avec des officiers expérimentés et quelques têtes de colonnes solides. Mais la plupart des bataillons étaient sans chefs depuis le 18 mars; les gardes nationaux sans cadres ; les généraux qui assumaient la responsabilitédeconduire quarante mille hommes n’avaient jamais mené un bataillon au feu. Ils négligèrent même les dispositions les plus élémentaires, ne surent réunir ni artillerie, ni prolonges, ni ambulances, laissèrent les hommes sans vivres, sous une brume pénétrante. Beaucoup n’avaient pas de cartouches, croyant à une simple démonstration. A trois heures du matin, la colonne de Bergeret, forte d’environ dix mille hommes et huit canons seulement, arrive au pont de Neuilly. Il fallut laisser aux hommes, qui n’avaient rien pris depuis la veille, le temps de se refaire. Au petit jour, on s’engage sur la route de Rueil, on gravissait gaiement le plateau des Bergères, quand, tout à coup, un obus tombe dans les rangs, puis un second. Le Mont-Valérien tirait. Une panique affreuse rompt les bataillons et mille cris de trahison éclatent. Toute la garde nationale croyait que nous occupions le Mont-Valérien. La plus grande partie des fédérés secroient trahis, s’éparpillent dans les champs et regagnent Paris. La 91e seulement et quelques débris, douze cents hommes, restent avec Bergeret et, divisés par petits groupes, gagnent Rueil. Flourens

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arrive par la route d’Asnières, amenant à peine un millier d’hommes. Le reste s’est égrené dans Paris ou sur la route. Flourens poursuit quand même, arrive à la Malmaison, met en fuite les chasseurs de Galifet; l’avant-garde parisienne pousse jusqu’à Bougival.

Les Versaillais, surpris par cette sortie, n’entrent en ligne que fort tard, vers dix heures. Dix mille hommes furent lancés contre Bougival. Des batteries placées sur le coteau de Jonchère canonnèrent Rueil. Deux brigades de cavalerie à droite et celle de Galifet sur la gauche, gardaient les ailes. L’avant-garde parisienne, une poignée d’hommes, fit une résistance acharnée pour laisser àBergeret le temps d’opérer sa retraite. Elle commença vers une heure, sur Neuilly, dont on fortifia la tête de pont. Quelques braves, qui s’étaient obstinés dans Rueil, eurent grand’peine à gagner le pont d’Asnières, poursuivis par la cavalerie qui leur fît des prisonniers.

Flourens fut surpris dans Rueil. Les gendarmes entourèrent sa maison. Il voulut se défendre. L’officier du détachement, le capitaine Desmarets, lui fendit la tête d’un coup de sabre. Le général Eudes, au centre, n’est pas plus heureux. Dix mille hommes avaient quitté le Champ-de-Mars à trois heures du matin, avec Rouvier et Avrial. A six heures, le 61e attaque les Moulineaux que les gendarmes défendent. Ils sont bientôt forcés de se retirer jusqu’à Meudon, fortement occupé par une brigade versaillaise retranchée dans les villas et pourvue de mitrailleuses. Les fédérés n’ont que huit pièces, et chaque pièce n’a que huit coups. A neuf heures, découragés de tirailler contre des murs, ils se replient sur les Moulineaux. Rouvier courut chercher des canons, les installa dans le fort d’fssy. Ils empêchèrent les Versaillais de prendre l’offensive.

A l’extrême gauche, Duval avait passé la nuit avec six ou sept mille hommes sur le plateau de Châtillon. Vers sept heures, il forme une colonne d’élite, s’avance j usqu’au Pefit-Bicètre, dissipe les avant-postes du général Du Barrail et envoie un officier reconnaître Villacoublay qui commande la route. L’officier annonceque les chemins sont libres et les fédérés s’avancent sans crainte, quand, près du hameau, la fusillade éclate. Les hommes

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se déploient en tirailleurs. Duval au milieu de la route, à découvert, donne l’exemple. On tient plusieurs heures. Quelques obus suffiraient pour déloger l’ennemi ; mais Duval n’a pas d’artillerie. Déjà même, les cartouches manquent ; il en envoie chercher à Châtillon.

Le gros des fédérés qui occupe la redoute, confondu dans un désordre inextricable, se croit déjà cerné. Les envoyés de Duval prient, menacent, ne peuvent rien obtenir, ni renforts, ni munitions. Un officier ordonne même la retraite. Le malheureux Duval, abandonné, est assailli par la brigade Derrosa et toute la division Pellé, 8.000 hommes. Tl se retire avec ses braves sur le plateau de Châtillon. On était battu sur tous les points.

Le lendemain 4 avril, à cinq heures, le plateau et les villages voisins sontenveloppés par la brigade Derroja et la division Pellé : «Rendez-vous! vous aurez la vie sauve,» fait dire le général Pellé. Les Parisiens se rendent. Aussitôt les Versaillais saisissent les soldats qui combattaient dans les rangs fédérés et les fusillent. Les prisonniers, enfermés entre deux haies de chasseurs, sont acheminés sur Versailles. Leurs officiers, têtenue, les galons arrachés, marchent en tête du convoi.

Au Petit-Bicêtre, on rencontre Vinoy. Il ordonne de fusiller les officiers. Le chef de l’escorte lui rappelle la promesse du général Pellé. Alors, Vinoy : — «Y a-t-il un chef? — Moi», dit Duval, qui s’élance hors des rangs. Un autre s’avance : « — Je suis le chef d’état-major de Duval. » Enfin, le commandant des volontaires de Montrouge vient se mettre à côté. — « Vous êtes d’affreuses canailles », dit Vinoy, et se tournant vers ses officiers : — «Qu’on les fusille. » Duval et ses camarades dédaignent de répondre, franchissent un fossé, et viennent s’adosser contre un mur sur lequel on lit : Duval, horticulteur. Ils se déshabillent, crient : « Vive la commune'! » et meurent pour elle. Vinoy osa écrire ceci : — «Le nommé Duval a été tué dans l'affaire. »

Le 3 avril au soir, le 119e bataillon fédéré, dont Charlemont faisait partie, reçut l’ordre de se rendre place Vendôme, ainsi que le 163e. Ces deux bataillons sont d’abord dirigés place de la Concorde et ensuite sur Châtillon. A mi Ile mètres environ de la porte de Châtillon, on fit halte. Le capitaine Clavel, commandant le

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119e par intérim, fit réunir les officiers, leur exposa son intention de résilier ses fonctions et de céder le commandement à un officier ayant une plus grande autorité que lui. Les officiers délibérèrent entre eux, et décidèrent que le capitaine Gharlemont était celui qui convenait le mieux. On l’envoya chercher car il était d’avant-garde avec sa compagnie. On lui expliqua la situation, les officiers avaient pressenti leurs hommes, on le priait de prendre le commandement, on avait confiance en lui. 11 accepta à condition toutefois que chacun ferait en sorte de lui faciliter cette lourde tâche. Officiers et gardes lui assurèrent le plus grand dévouement. Le nouveau commandant rédigea séance tenante un ordre du jour, dans lequel il remerciait officiers et gardes de la confiance qu’ils venaient de lui accorder; il les assurait qu’il ferait tous ses efforts pour la mériter ; il comptait sur la sage discipline de tous comme on pouvait compter sur lui; il saurait faire son devoir et ne faillirait pas à l’honneur qu’on venait de lui faire. Aussitôt des vivats enthousiastes partent de toutes les bouches, consacrent la confiance qu’on avait en lui. Son prédécesseur lui remit une lettre de service, qu’il ne devait ouvrir qu’au moment de passer la porte de Châtillon, ce qui fut fait. Elle contenait différentes mesures à prendre, et ordonnait au commandant du 119e de se faire précéder par le 163e. On arriva vers cinq heures du matin à Châtillon. Là, on voyait un grand nombre de gardes nationaux de divers bataillons dispersés dans le village ; les uns allaient chercher des vivres chez les commerçants, les autres mangeaient ou se rafraîchissaient dans des cabarets. On leur demanda des nouvelles, ils avaient repoussé les Versaillais la veille, et avaient été tranquilles toute la nuit. En effet, tout paraissait très calme. Enfin, nous arrivons au plateau; le 163e marche droit devant lui et fait halte, la queue du bataillon à l’entrée du plateau. Charlemont fait faire par le flanc droit à son bataillon qui se trouve ainsi placé parallèlement aux anciennes tranchées prussiennes. Il était encore occupé à faire placer ses compagnies, ordonnant de laisser entre chacune d’elles un espace libre pour pouvoir circuler et, la dernière arrivait à peine sur le plateau qu’une pluie d’obus commence à tomber, des balles sifflent de tous côtés; pas d’officiers pour recevoir les bataillons et leur assigner un poste utile,

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on n’a pas le temps de se reconnaître. Charlemont fait mettre ses hommes à l’abri dans les tranchées, et reste seul à découvert au milieu de cette avalanche de fer et de plomb, voulant par cet exemple dangereux remonter le moral de tous. Puis il commande aux 5e et 6e compagnies de se porter vivement et directement sur la demi-lune, les 7e et 8e à gauche et les 3e et 4e à droite, prend avec lui les deux premières compagnies et se porte à l’extrême droite. Pendant ce temps, les obus continuaient à pleuvoir, heureusement la plupart tombaient en arrière du plateau. Mais voilà que les mitrailleuses « celles qui avaient servi à Sarrebrück, probablement » prennent part à ce concert infernal. Alors il n’est plus possible d’avancer à découvert. Charlemont et ses hommes durent ramper derrière les pans de murs démolis. A ce moment, il n’y avait pas un mètre de terrain qui ne fût labouré par les projectiles, on ne pouvait faire un seul pas sans être atteint. Nous avions bien assisté à des combats, même à des batailles, mais nous n’avions jamais vu tomber tant de plomb. Nous étions embusqués au coin d’un pan de maison démolie, dont les obus enlevaient à tout instant des parties qui tombaient à nos côtés. Les balles pleuvaient en si grand nombre, qu’en ricochant le long du mur, elles venaient tomber sur notre sac de toile qui contenait nos cartouches et que nous avions posé à terre, au pied du mur ; en un instant, il y en eut plus de cinquante dessus. Tout à coup, il y eut un ralentissement; Charlemont, toujours derrière son pan de mur, en avant de ses hommes, se préparait à se porter sur sa droite où les fédérés paraissaient faiblir, lorsqu’on entendit des sonneries sur la gauche. Ses hommes lui crièrent: — «Commandant! nous sommes cernés, on sonne la retraite! — Ne bougez pas! faites attention ! attendez un instant ! je vais aller voir ce qui se passe à notre droite. » Déjà de ce côté, les gardes nationaux battaient en retraite, en désordre. Charlemont, voulant rallier les siens pour aller à leur secours, n’en trouva plus que quelquesuns avec lesquels il se porta vers les fuyards. Par son sang-froid et son énergie, aidé de plusieurs courageuses cantinières qui donnèrent dans cette circonstance l’exemple du plus grand dévouement, il put réunir une centaine de fédérés, et se reporter avec eux en avant, lorsqu’un flot d’autres fédérés, pris d’une panique

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épouvantable, battirent en retraite d’une manière désordonnée, entrainantles premiers avec eux. Il ne fut plus possible alors de rester, puis du côté gauche du plateau, les chasseurs à pied et à cheval cernaient et sabraient les fédérés qui fuyaient en tous sens. A ce moment, à environ 60 mètres de ce côté, un officier dont nous n’avons pu reconnaître l’uniforme, car il portait une tenue incorrecte de chasseurs à pied, faisait signe àCharlemont de venir à lui. Celui-ci ne comprenait pas et allait aller de ce côté lorsqu’une dizaine de soldats de la ligne le mettent en joue et tirent ; les balles sifflèrent très près de lui, mais il ne fut pas atteint ; il mit alors un genou en terre, ajusta l’officier, tira et battit en retraite. Il put rallier une vingtaine de fédérés et continua avec eux de battre en retraite dans la direction du fort de Vanves, de manière à se mettre sous sa protection. Poursuivis par les Versaillais, ils s’arrêtaient de temps en temps, s’abritant derrière des haies ou des restants de murs. Armé de la carabine Snyders, Charlemont faisait le coup de feu, encourageant les hommes par son exemple, il put ainsi arrêter les Versaillais et arriver en sûreté sous les canons du fort de Vanves. De tous côtés, on voyait des files de fédérés descendant du plateau par tous les petits sentiers qui y donnent accès, battant en retraite sur Vanves. C’était la débâcle. La plupart de ceux qui voulurent regagner la route de Châtillon furent faits prisonniers. Tout en battant en retraite, la petite troupe de Charlemont avait tellement appuyé à droite (il est bien entendu que nous voulons dire : à droite en sortant de Paris) qu’elle se trouva au milieu d’autres bataillons qui étaient aux prises avec les Versaillais occupant les Moulins de pierre. Il fallut faire le coup de feu toute la journée, puis rentrer à Paris, mettre un peu d’ordre dans le bataillon, dans nos jambes et nos estomacs. 11 y avait environ quarante heures que nous n’avions rien pris (pas même un Versaillais) ; nous étions restés tout le temps sur nos jambes et nous étions harrassés.

Le 119e avait perdu quelques hommes tués et blessés, 120 prisonniers parmi lesquels Elysée Reclus, le savant géographe.

Voici ce qui s’était passé au plateau : Les Versaillais avaient attaqué de front et par la gauche de la route.de Châtillon. — Après avoir canonné et mitraillé la position, les fédérés surpris

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ripostèrent mollement sur certains points. Les troupes s’avancèrent la crosse en l’air; lorsque les soldats furent près des tranchées, les gardes nationaux, sans défiance, les aidèrent à les franchir en leur tenant le bout de leurs fusils ; une fois les soldats en nombre, ils sommèrent les gardes nationaux de se rendre, la panique commença; les uns tirèrent, les autres se sauvèrent, pendant que le plus grand nombre discutait. La position était prise.

Le fait de lever la crosse en l’air a été constaté par nous plusieurs fois. Nos soldats français tenaient cette ruse des Prussiens qui le leur avait fait plusieurs fois.

Le 119e fédéré, rentré depuis peu à Paris, n’avait pas encore eu le temps de reformer ses cadres décomplétés, quand, le 16 avril, il recevait l’ordre de se porter sur Asnières, à la disposition du général Dombrowski. Gelui-ci remit à Charlemont un ordre de service, dans lequel il lui ordonnait de surveiller, avec son bataillon, la rive droite de la Seine, depuis le pont d’Asnières jusqu’au pont Bineau, d’empêcher les Versaillais de tourner par la rive gauche les fédérés engagés dans Asnières; puis, avec une compagnie, de protéger les wagons blindés. Voici ce qui s’était passé : Le général Vinoy avait reçu l’ordre d’enlever Neuilly. Le 6 au malin, le Mont Valérien, muni récemment de pièces de 24, ouvrit son feu sur Courbevoie. Après six heures de bombardement, les fédérés évacuèrent le rond-point et prirent position derrière la grande barricade du pont de Neuilly. Les Versaillais la canonnèrent ; elle fut protégée par la porte Maillot. Le lendemain matin , ils la canonnèrent de nouveau ainsi que l’avenue de Neuilly. Les habitants durent se réfugier dans les caves. Vers quatre heures et demie, le feu des Versaillais cessa et les fédérés prenaient quelque repos, quand les soldats débouchèrent en masse sur le pont. Les fédérés, surpris, essayèrent de les arrêter et tuèrent deux généraux, mais les soldats, beaucoup plus nombreux, réussirent à pousser jusqu’à l’ancien parc de Neuilly.

Le 9, pendant la nuit, avec deux bataillons de Montmartre, Dombrowski, accompagné de Vermorel, surprit les Versaillais dans Asnières, les en chassa, s’empara de leurs pièces; puis, du chemin de fer, avec les wagons blindés, il canonna de flanc Courbevoie et le pont de Neuilly. En même temps, son frère enlevait

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le château de Bécon qui commande la route d’Asnières à Courbevoie. Vinoy voulut le reprendre dans la nuit du 12 au 13; les hommes furent honteusement repoussés et s’enfuirent à toutes jambes jusqu’à Courbevoie.

Dombrowski avait à peine 2,500 hommes pour tenir Neuilly, Asnières toute la presqu’île de Genevilliers, tandis que les Versaillais accumulaient contre lui leurs meilleures troupes. Du 14 au 17, ils canonnèrent le château de Bécon et le 17 au matin, ils l’attaquèrent avec une brigade. Les 250 fédérés qui l’occupaient tinrent six heures, et leurs débris se replièrent sur Asnières où la panique entra avec eux. Dombrowski, Okolowitz et quelques hommes solides accoururent, parvinrent à rétablir un peu d’ordre et fortifièrent la tête du pont. Dombrowski demandant des renforts, la guerre lui envoya seulement quelques compagnies. Le lendemain, nos postes avancés furent surpris par de forts détachements et le canon de Courbevoie battit Asnières. Après une lutte bien soutenue, vers une heure, plusieurs bataillons, très éprouvés, abandonnèrent la partie sud du village. Dans la partie nord, le combat fut acharné. Dombrowski, malgré dépêches sur dépêches, ne reçut que 300 hommes. A cinq heures du soir, les Versaillais firent un grand effort; mais les fédérés épuisés, craignant pour leur retraite, se jetèrent sur le pont de bateaux qu’ils passèrent en désordre.

Les fédérés ne manquaient pas de courage; malheureusement mal dirigés et en trop petit nombre, ils ne pouvaient espérer vaincre; ils avaient conscience de leur juste cause, mais ils perdirent peu à peu confiance. Aussi les défaites allaient-elles se succéder sans espoir jusqu’à la fin.

Charlemont ramena son bataillon à Paris, quelques-uns de ses hommes avaient disparu. Il manquait alors plus de 250 hommes dans le bataillon, soit tués, blessés ou prisonniers.

Quelques jours après, un comité électoral, formé en vue de réorganiser entièrement le bataillon, prit la direction des élections qui eurent lieu dans une des salles de l’école de droit, place du Panthéon. Il y eut deux réunions, la première dans laquelle on nomma l’état-major : le chef de bataillon, le capitaine-adjudantmajor, le capitaine d’habillement, le porte-drapeau, l’officier

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payeur, l’adjudant et le chef armurier. Charlemont avait été porté au grade de chef de batailjon, par la plus grande partie des gardes présents à la réunion. Il y eut trois concurrents. On procéda à une sorte d’examen, afin de bien connaître les candidats, au point de vue de leur valeur et de leurs capacités militaires, et de savoir comment ils comprenaient l’organisation du bataillon ainsi que les moyens dedéfenseà employer pendant la révolution. Les trois concurrents de Charlemont considérèrent la guerre en rase campagne et s’emballèrent sur ce terrain, puis jurèrent de mourir pour la commune. Charlemont, au contraire, exposant ses idées sur la défense, fit ressortir qu’avec nos gardes nationaux dont la plupart n’avaient pas été soldats, on ne pouvait tenir en rase campagne contre des troupes bien commandées et bien disciplinées, et que d’ailleurs la guerre allait entrer dans une nouvelle phase : « la guerre des rues. » Se plaçant sur ce terrain, il exposa un système de défense qui consistait en barricades doubles, sans pavés, des tranchées et des sacs de terre pour abris, disposés pour faire des feux directs, des feux croisés qui empêcheraient les assaillants de se glisser à l’abri le long des murs ; les maisons environnant les barricades, crénelées, et disposées de manière à circuler facilement, éviter les surprises et pouvoir opérer la retraite sans danger d’être tournés, etc., etc.. Puis il expliqua qu’il ferait tous ses efforts pour ne pas compromettre inutilement le dévouement de ses hommes, qu’il ménagerait l’existence de tous, afin de les laisser vivre pour la République et la Commune. On tint compte de sa conduite depuis le 18 mars. Il fut nommé chef de bataillon à l’unanimité moins trois voix « celles de ses trois concurrents ». Investi de ses pouvoirs, il donna des ordres pour procéder aux élections des cadres de douze compagnies. Les quatre premières formeraient le bataillon de marche qui serait destiné à opérer hors Paris et devait être composé de volontaires. Les huit autres compagnies formeraient le bataillon sédentaire, opérant à l’intérieur de Paris.

Les élections terminées, le commandant commença de suite son œuvre de réorganisation. Le capitaine adjudant-major le secondait dans sa tâche, celui de l’habillement fut chargé du soin de renouveler ou compléter les vêtements, chaussures, équipement

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et campement; l’armurier, celui de mettre les armes en bon état, de surveiller les munitions. Chaque compagnie de marche possédait deux clairons armés de carabines, quatre sapeurs pris parmi les ouvriers de métier étaient munis de pelles, pioches et haches et armés de carabines, un caporal-sapeur les dirigeait. Puis une escouade de brancardiers, munis du matériel nécessaire, fut organisée; elle se composait d’hommes énergiques appartenante l’institution des sourds-muets de la rue Saint-Jacques. Deux médecins faisaient partie du bataillon, ils étaient accompagnés de femmes ambulancières suivant le bataillon auquel appartenaient leurs maris, l’Harmonie des Enfants de Paris, « une excellente musique », faisait le service dans Paris, complétant ce magnifique bataillon.

Tous les jours, il y avait exercice dans les jardins du Luxembourg, où Pécole de tirailleurs s’exécutait au sifflet .

Un sergent-major dezouaves, venant (prétendait-il) de faire partie de l’armée de la Loire, avait été nommé adjudant aux élections. Au rapport du commandant qui se faisait tous lesjours, auquel tous les officiers et sergents-majors assistaient, il arrivait lui, lorsqu’il était terminé. Le commandant lui en fit la remarque et le chargea de la théorie pratique des sous-officiers et caporaux, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que ce prétendu sergent-major de zouaves ne savait seulement pas mettre un soldat au port d’armes. Il le fit donc surveiller (car il avait des doutes sur son identité et sur l’authenticité de son grade), et il apprit, il vit même de ses yeux, qu’en compagnie du porte-drapeau (un ancien garibaldien) prétendant venir, lui aussi de l’armée de la Loire, il était constamment dans les cabarets avec d’autres gardes et presque toujours dans un état d’ivresse manifeste. C’est dans un de ces moments, qu’en l’absence du commandant, lesoffîciers, prêts à partir pour l’exercice, empêchèrent un jour ce soi-disant garibaldien de prendre le drapeau. Sur ces entrefaites, Charlemont arriva, et convaincu qu’il avait affaire à deux espions de Versailles, il leur fit retirer leurs vêtements, leurs armes, et chassa du bataillon l’adjudant et le porte-drapeau.

La réorganisation du bataillon avait demandé du temps, et déjà des rumeurs partant d’une compagnie dont le chef n’avait

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pu être nommé commandant aux élections, se faisaient entendre. Elles avaient pour but de battre en brèche le nouveau commandant : « On devrait partir aux avant-postes, tenir un poste d’honneur, le commandant devait être la cause qu’on n’y allait pas ». « Comme si le commandant ne dépendait pas de l’étatmajor, et était libre de faire à sa fantaisie. » Ceux qui ne le connaissaient pas, le trouvaient un peu pâle de figure, sa petite moustache blonde ne lui donnait pas l’air ébouriffé, il ne paraissait pas assez crâne, et puis on ne l’entendait jamais brailler, ça ne devait pas être un frère (un chef sérieux). Malheureusement pour ceux-là, le commandant était connu, il avait fait ses preuves, s’il ne faisait pas de bruit au moins il agissait. Un complot avait même été ourdi pour commettre un meurtre sur sa personne, et cela en plein Luxembourg, pendant l’exercice, le jour avait été fixé. Charlemont, prévenu la veille par le capitaine d’habillement, donna l’ordre à l’état-major du bataillon d’assister aux manœuvres de tirailleurs qui devaient avoir lieu ce jour-là, le revolver à la ceinture. Les sapeurs, tous dévoués au commandant, étaient prévenus qu’ils ne devaient pas former les faisceaux et, sans en avoir l’air, devraient faire bonne garde. Il avait été décidé que tout attentat serait déféré sur-le-champ à un conseil de guerre et que les coupables seraient exécutés devant tout le bataillon. Ces mesures, l’attitude énergique, décidée de Charlemont, commandant en personne les manœuvres, firent réfléchir les auteurs du complot, car ils ne donnèrent pas suite à leur projet. 11 y avait néanmoins des rumeurs sourdes, mais aussitôt que le bataillon fut prêt et bien organisé, que pas un bouton de guêtre ne manqua, le commandant alla se mettre à la disposition du chef de légion, qui lui remit un ordre de se rendre le lendemain matin avec son bataillon à Issy. Le bataillon fut convoqué place du Panthéon pour passer la revue en tenue de campagne. Le commandant réunit les officiers et les informe qu’il venait de recevoir l’ordre de partir pour Issy. Alors commencèrent des récriminations : on n’avait pas déjeuné, on ne pouvait pas partir ainsi. Charlemont donna une demi-heure pour le repas, pendant laquelle il fit compléter le nombre de cartouches, puis on partit. C’était le 30, le fort venait d’être évacué. Arrivé aux fortifications,

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il fallut, pour arriver à Issy, marcher en file indienne avec un intervalle d’un mètre entre chaque homme pour éviter les obus qui tombaient dru. Une fois dans le village, le bataillon venait d’être placé dans la grande rue, le long du mur de droite touchant à la rue de Javel, les faisceaux formés, les uns s'étaient assis à terre, les autres couchés, se reposaient; cinq fourgons remplis d’obus chargés bordaient le trottoir. Le commandant venait de se mettre aux ordres du général Brunei, et se trouvait assis sur une petite borne au coin de la rue de Javel, attendant un ordre qu’on devait lui envoyer, quand tout à coup un des nombreux obus lancés du Mont-Valérien sur Issy, tomba sur un des fourgons, éclata, et fit éclater à leur tour les obus contenus dans les cinq fourgons! Il se produisit alors une détonation formidable, un fracas inouï, épouvantable que la parole et la plume sont impuissantes à décrire.

Gela dura peut-être quinze secondes ! Mais quinze secondes d’angoisses horribles pendant lesquelles chacun pensait être pulvérisé, haché en menus morceaux ! Lorsque ces terribles détonations cessèrent et que le calme revint, tous se relevèrent comme des hommes ivres, chancelant ettremblant de tous leurs membres, les yeux égarés, assourdis, hébétés ! Rien ne peut être comparé à un spectacle pareil! Des cinq caissons, il ne restait plus qu’un semblant de carcasse en fer, ils étaient réduits en miettes. Chose incroyable! pas un homme ne fut atteint. Dix minutes après, alors que tous étaient encore sous l’impression d’un terrible effroi, un obus tombe sur le faite du mur, éclate, et tue ou blesse dix hommes qui y étaient adossés. Le bataillon reçoit l’ordre d’occuper le lycée, où il reste deux jours. Les bâtiments, criblés d’obus et percés à jour, ressemblent à des lanternes. Un garde reçoit un éclat dans le ventre et meurt aussitôt. Quelques instants après, dans une reconnaissance, un caporal, un tout jeune homme, dont le nom nous échappe (Glatigny, croyons-nous), mais qui tenait, en compagnie de son frère et de sa mère, le guignol du Luxembourg, est tué d’une balle en plein front. Deux compagnies sont envoyées dans les tranchées des Moulineaux, combattre les gendarmes, maisau boutde deux jours, elles sont obligées dese replier sur Issy.

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Le général Brunei ordonne à Charlemont d’aller occuper, avec son bataillon, le couvent des Oiseaux et le séminaire, et met sous ses ordres deux autres bataillons. A environ quatre-vingts mètres de la grande rue, il y avait, rue des Prés (actuellement rue Diderot), une grande porte donnant accès dans le parc du couvent, auprès de laquelle une barricade armée d’une pièce de canon avait été bombardée et détruite par les Versaillais. La pièce de canon démontée gisait à terre, ainsi que le cheval qui l’avait amenée. Charlemont voulut la rétablir pour pouvoir communiquer du couvent avec les maisons qui se trouvaient de l’autre côté de la rue, mais la fusillade était si intense qu’aucun de ses hommes n’osa s’aventurera découvert. Il dut faire préparer un grand nombre de sacs de terre, et, placé dans l’encognure intérieure du couvent, se faire passer les sacs et les jeter dans la rue. Quand il y en eut un certain nombre, il se glissa derrière eux en rampant à plat ventre, et put ainsi construire, sous le feu même des gendarmes, un commencement de barricade. Des hommes de bonne volonté, trouvant alors l’abri suffisant, continuèrent d’y travailler et l’achevèrent ; les fédérés purent ainsi passer derrière et aller occuper le faîte des maisons situées de l’autre côté de la rue des Prés. Alors, pour donner confiance à ses hommes, Charlemont monta debout sur la barricade, demanda qu’on lui passât le drapeau du bataillon et il l’agita violemment en criant : (c Vive la République ! vive la Commune !» A ce moment précis, les gendarmes firent une fusillade des plus nourries à la suite de laquelle le drapeau fut criblé déballés, la hampe et la flèche furent brisées, le sergent-fourrier qui l’avait passé à Charlemont eut deux doigts de la main enlevés ; le père Boutet, qui se trouvait là avec ses deux fils, voulant regarder au-dessus de la barricade, fut tué net par une balle qui lui traversa la tête de part en part, mais Charlemont, hasard étrange ! ne fut pas atteint !

Le 8 mai, le fort dMssy n’était plus tenable. Toutes les pièces, sauf deux ou trois, étaient démontées ; ces trop rares canons ne pouvaient plus répondre à l’averse de soixante bouches à feu versaillaises qui tiraient avec une fureur qu’on n’avait pas mise, même contre les Prussiens. Les obus, les bombes crevaient les casemates, pulvérisaient les revêtements; les remparts étaient totalement dé-

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couverts, les artilleurs étaient tués en pointant leurs pièces ; les boites à mitraille pavaient de fer les tranchées qu'on dut abandonner, les morts jonchaient le sol, les travaux d’approche des Versaillais touchaient presque le fort; enfin on l’évacua.

Les Versaillais avaient un plan de bataille d’ensemble, dirigé par des chefs militaires expérimentés, suivant une tactique sûre ; leurs troupes nombreuses, solidement organisées, bien armées, bien disciplinées, prenant toujours l’offensive et procédant par surprises nocturnes, devaient gagner chaque jour du terrain. Au contraire, les fédérés, moins nombreux, fatigués, mal commandés, sans direction d’ensemble, restant sur la défensive, se gardant mal, étaient livrés à toutes les surprises, et devaient naturellement se laisser approcher chaque jour davantage. Toute lajournée du 8, il y eut des combats isolés dans Issy. Le fort fut évacué. Le château du vicomte de l’Epine, bombardé et brûlé par les Versaillais, dut être abandonné ainsi que le parc. Les Versaillais, opérant stratégiquement, enveloppaient Issy presque entièrement. Formant une ligne demi-circulaire des Moulineaux à l’église, occupant l'église, ils prenaient à revers le couvent des Oiseaux, ainsi que le séminaire qu’ils attaquaient en même temps de front et de flanc. Tout à coup, les Versaillais font irruption dans le couvent de tous côtés : par les caves, par le parc, et par les maisons de la grande rue, parallèles au couvent; celles-ci étaient percées dans le sens de la longueur de la rue. Charlemont, ayant réuni autour de lui une centaine de fédérés, faisait sonner le ralliement au drapeau, mais l’officier qui portait le drapeau tombe, la cuisse brisée par une balle. En faisant barricader l’ouverture d’où les Versaillais faisaient un feu terrible, Charlemont est blessé. Mais, malgré sa blessure, il fait opérer la retraite en dehors du parc, rue de la Reine(actuellement rue Victor-Hugo), fait créneler les murs, et de là tient en échec les Versaillais dans le parc. En même temps il fait placer une pièce de 7 chargée à mitraille, dans l’atelier du serrurier du couvent, de façon à balayer le parc dans sa largeur, de la rue de la Reine à la rue des Prés, une autre pièce à la barricade qui reliait le couvent au séminaire, puis de là il se porte au séminaire où la panique commençait à naître. Les hommes aux créneaux se trouvaient fusillés par derrière, par les Versaillais

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qui avaient tourné le séminaire. On n’eut que le temps de ramasser les morts et les blessés et de se replier sur la rue de la Reine, où la barricade était attaquée furieusement. Les boîtes à balles pleuvaient à verse, les artilleurs fédérés qui servaient la pièce derrière la barricade, tombaient les uns auprès des autres, tués oublessés. Les brancardiers sourds-muets allaient bravement les ramasser sous la pluie des projectiles et payaient aussi leur tribut de dévouement à la commune. La position n’étant plus tenable, Charlemont fit enclouer les canons et ordonna la retraite qui dut s’effectuer en passant par dessus les murs des maisons et des jardins. Le plus difficile était d’emporter les morts et les blessés, ces derniers supplièrent qu’on les achevât.

Pendant l’attaque du couvent, des fédérés qui se reposaient dans les sous-sols, sous le perron, à l’intérieur du parc, n’entendirent pas les sonneries ; ils furent surpris par les Versaillais et fusillés sur-le-champ. Le commandant de ce bataillon, qui était accouru pour les prévenir, n’en eut pas le temps ; il fut pris, mis au mur à côté d’une cantinière et fusillé pendant qu’il criait: « Vive la Commune ! » Cbarlemonl s’était replié au carrefour de la Fontaine. Là, une forte barricade fermait la grande rue, pendant qu’une autre en travers de la rue de la Glaisière (rue Minard aujourd’hui) concourait à la défense du carrefour. La rue de Vanves, qui se trouvait sur la gauche, était libre. Il laissa une partie de ses hommes pour défendre cette place et dirigea l’autre partie sur la place Voltaire, à l’ancienne Mairie. Il se disposait à faire transporter à l’ambulance les morts et les blessés, et à faire distribuer des cartouches, lorsque, tout à coup, un des officiers qu’il venait de laisser aux barricades du carrefour, vient le prévenir qu’un régiment de ligne se rend. — « Vous plaisantez ! — Mon commandant, il lève la crosse en l’air. — Vous êtes sûr de ce que vous dites? — Oui! commandant ! — Cela m’étonne, nous sommes en pleine retraite et autant dire vaincus! » Charlemont, flairant un piège comme à Ghâtillon, fait prendre les armes à ses hommes et se dirige avec eux au carrefour de la Fontaine. En effet, à une centaine de pas, de l’autre côté de la barricade, une compagnie du 110e de ligne était arrêtée la crosse en l’air ; lorsqu’il fut près de la barricade de la grande rue, il y avait déjà des fédérés passés de

l’autre côté, qui discutaient avec des officiers et des soldats. Les Versaillais disaient : — « Rendez-vous ! » ce à quoi répondaient les fédérés : — « Mais c'est vous qui vous rendez, puisque vous levez la crosse en l’air ! — C’était pour vous aborder et vous dire de vous rendre. — Oui, elnous fusiller aussitôt, dit un fédéré !» Charlemont, voyant qu’il ne s’était pas trompé, monta sur la barricade et dit à ses hommes de se mettre immédiatement à leurs postes de combat; au même moment, un officier versaillais le mit en joue avec son revolver et le déchargea sur lui. Charlemont riposta et sauta vivement derrière la barricade. Il était temps! Les soldats firent un feu de peloton et tuèrent deux fédérés qui n'avaient pas eu le temps de se mettre à l’abri. Charlemont commanda alors le feu à volonté. Les soldats du 110e qui étaient à découvert durent battre en retraite laissant à terre une dizaine de tués. Pendant que ceci se passait à la grande barricade, d’autres soldats du même régiment cherchaient à surprendre la barricade de la rue de la Glaisière, mais ils furent repoussés, puis à huit ayant passé au travers des maisons de gauche se trouvèrent à découvert dans la rue de Vanves. Quelques coups de feu les obligèrent à y rentrer et ils furent ainsi coupés d’avec les leurs. Charlemont avec quelques hommes alla à leur poursuite et les trouva dans un jardin, embusqués derrière une voiture; ils le mirent en joue, et lui les somma de se rendre, et de ne pas tirer sous peine d’être tous fusillés. Ils se regardèrent et jetèrent bientôt leur fusil devant eux. Ces malheureux avaient une peur effroyable, ils croyaient véritablement, ainsi qu’on le leur avait dit, que les fédérés étaient des voleurs ou des Prussiens et qu'ils torturaient leurs prisonniers. Charlemont les rassura et leur dit que, prisonniers, ils étaient sauvés car ils ne risquaient plus d’être tués dans la bataille. 11 les fit conduire au général Brunei, dont le quartier général se trouvait au n° 17 de la grande rue, dans la propriété de M. Mary.

Les soldats prisonniers étaient casernés dans Paris et étaient soumis au même régime qu’à leur régiment. Beaucoup se sont mis de leur plein gré dans les compagnies de fédérés.

Enfin dans la nuit du 8 au 9, les Versaillais avaient tellement resserré leur ligne d’enveloppement, qu’il ne fut plus possible de résister sans courir le risque d’être cerné. Au petit jour on évacua

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donc I'ssÿ, on rentra à Paris, les tués et les blessés étaient portés sur des brancards à la suite du bataillon. Le père Boutet, tué dans le couvent, fut oublié. Le bataillon avait perdu trente-neuf hommes tués ou blessés. Les morts furent enterrés à Paris et conduits au cimetière dans des corbillards ornés aux quatre coins de drapeaux rouges. La musique jouait des airs funèbres, le bataillon suivait, ayant à sa tête son drapeau transpercé et déchiqueté.

Les blessés mis à l’ambulance, furent fusillés à Pentrée des Versaillais à Paris.

11 est avéré que du commencement à la fin, les Versaillais fusillaient leurs prisonniers, et dans le nombre, il yen avait beaucoup qui n’avaient pas servi la commune ; c’étaient de bons républicains, titre suffisant pour avoir les honneurs du feu de peloton. Les femmes et les enfants inoffensifs n’étaient pas ménagés non plus, il y eut parmi eux de nombreuses victimes. Dans ces tristes journées, la civilisation moderne ne l’a cédé en rien à celle du moyen âge ; elle a bien donné la mesure de la bonté des hommes et des atrocités qu’ils peuvent commettre entre eux, excités et lancés les uns contre les autres par des intrigants qui, seuls, en ont le profit.

Après le fort d’Issy , ceux de Vanves, Montrouge, etc..., à moitié détruits sont abandonnés par les fédérés. On avait fait circuler parmi eux le bruit qu’il était impossible de se défendre hors Paris. La même idée fut semée dans leurs rangs à l’entrée des Versaillais dans Paris où chacun, disait-on, devait défendre son quartier. Disséminer ainsi les forces de Paris était une grande faute, car, alors, on se faisait battre en détail et plus sûrement. L’armée Versaillaise avançait sans cesse et serrait de près les remparts. A Neuilly, on se battait toujours avec le plus grand acharnement ; les fédérés défendaient maison par maison et combattaient presque corps à corps, toujours sous l’intelligent commandement du brave général Dambrowski. (La face des choses eût pu changer si les fédérés avaient eu des généraux comme lui et Wroblewski !) Enfin les Versaillais font leur entrée à Paris, le dimanche 21 mai, à trois heures de l’après-midi. Ils durent ce résultat à certaines trahisons et conspirations, a-t-on dit. En tout cas, Paris mal commandé, plutôt désorganisé, devait succomber avant peu sous le

feu des centaines de pièces de gros calibre qui faisaient pleuvoir sur lui des masses de fer en quantité telle, qu’on aurait pu en paver ses rues.

Que n'eut-on pas fait contre les Prussiens, si on avait utilisé tous ces courages, tous ces dévouements déployés de part et d’autre, cet acharnement, ce désintéressement de la vie ! Combien d’existences supprimées inutilement !

Charlemont est chargé de défendre la ligne du boulevard Saint- Michel depuis la rue Monsieur-Ie-Prince jusqu’à l’Observatoire, de manière à couvrir le Luxembourg, le boulevard du Montparnasse et mettre en défense tout le quartier qui se trouve en arrière sur la ligne du Panthéon, du Yal-de-Grâce et se relier ainsi au XIIIe arrondissement. Sa défense devait se combiner avec celle du colonel Lisbonne qui commandait le quartier de la gare Montparnasse, les rues Notre-Dame-des-Champs, de Rennes et Saint- Sulpice. Lisbonne dirigeait en personne la défense de la barricade qui se trouvait parallèle à la rue Notre-Dame-des-Champs, tout en fermant et défendant les rues Bréa et Yavin ; cette dernière était armée d’une pièce de canon. Charlemont, appelé par Lisbonne pour renforcer cette position, amena avec lui une vingtaine de volontaires, mais ne put faire avancer une pièce de 7 qui lui était demandée pour armer la barricade de la rue Bréa et déloger les Versaillais des maisons du boulevard Montparnasse. La rue Notre- Dame-des-Champs et toutes celles qui y aboutissaient étaient couvertes de barricades qui fermaient complètement tout passage. On avait commis la grande faute de ne pas les construire en deux parties, car on ne pouvait plus faire avancer ni reculer les canons ou les voitures, et en cas de retraite, on devait abandonner canons, caissons, etc... Les troupes versaillaises, retranchées dans les maisons du boulevard Montparnasse, faisaient une fusillade des plus vives, plongeant par dessus la barricade et tuant les fédérés assez imprudents pour se découvrir en s’en éloignant. Là, nous avons pu constater le courage et le sang-froid imperturbables de Lisbonne, donnant des ordres avec le plus grand calme, quoiqu’à découvert, sous le feu de l’ennemi, communiquant aux siens l’exemple de la plus grande bravoure et du plus grand dévouement. Nous avons aussi remarqué que lesmaisons des trois rues indiquées précédem-

ment, formant carrefour, avaient reçu un tel nombre de balles, que, le long des murs, il y en avait l’épaisseur de 15 centimètres. Tout ce plomb paraissait déformé par la chaleur, nous avons cru un moment que c’étaient des balles explosibles, comme le bruit en avait couru. Les Versaillais, suivant leur tactique d’enveloppement, avançaient toujours. Le mercredi 24 mai, à 4 heuresdu matin, Charlemont revenant de la poudrière du Panthéon, où il était allé chercher des munitions, passait rue Saint-Jacques, et fit donner du café et un petit verre aux hommes de corvée; puis, très fatigué (il ne s’était pas couché depuis 2t jours), chargea le capitaine adjudant-major de faire distribuer des cartouches à tous les postes, de prendre le commandement du bataillon pendant qu’il allait prendre chez lui quelque repos. 11 le pria en outre de le faire prévenir en cas d’urgence. Les Versaillais s’emparaient d’une partie du VIe arrondissement et le Ve allait subir le même sort. 11 pouvait être 10 ou 11 heures, Gharlemont se préparait à aller reprendre son poste, et se trouvait sur l’escalier montant de sa salle à son logement. Il prévenait son jeune fils qui se trouvait dans la salle, assis par terre, adossé à une table-bureau dont un des pieds avait été brisé la veille par une balle venue du dehors, qu’il y avait du danger de rester là. L’enfant répondit en riant : — «Papa, si une balle vient comme celle d’hier, elle me passera.derrièrele dos. » Au même moment, une formidable détonation ébranle la maison, les volets tombent, les vitres volent en éclats, un brouillard blanc, épais, empêche de voir à un pas. Charlemont, croyant à l’éclat d’un obus, se jette à terre, mais se relevant aussitôt pour chercher son fils, il le trouve près de sa mère évanouie. C’était la poudrière du Luxembourg que Lisbonne, en opérant sa retraite, venait de faire sauter (toutes les vitres du quartier avaient été brisées). Quelques instants après, Charlemont allait se diriger vers les barricades occupées par son bataillon, lorsque tout à coup il aperçut, au coin des rues Saint-Jacques et Gay-Lussac, les chasseurs à pied de l’armée versaillaise fusillant Raoul Rigault, membre de la commune et délégué à la justice, qui venait de rentrer chez lui au n° 35 de cette dernière rue. Il n’eut que le temps de rebrousser chemin, la rue des Ursulines et celle des Feuillantines étaient occupées, le Panthéon venait d’être pris, le quartier était cerné de tous côtés,

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il dutrentrer chez lui. Se voyant pris comme dans une souricière, il altacha à une colonne de son gymnase le drapeau du bataillon, puis décidé à vendre chèrement sa vie, sabre et revolver à la main, il attendit les événements. Pendant ce* moment, un jeune officier de la garde mobile qui demeurait presqu’en face chez Cfiarlemont, rentrait chez lui; il précédait les chasseurs à pied, ceux-ci l’aperçurent ; l’officier qui les commandait et qui croyait tenir le commandant du 119e fédéré, envoie de suite une trentaine d’hommes pour s’en saisir, mort ou vif. Oe jeune officier avait à peine déposé son sabre et sa capote sur un meuble, que des coups de crosses de fusils résonnent sur sa porte, il ouvre : — «Que voulezvous? — Vous êtes le commandant du 119e, vous vous nommez Charlemont, venez avec nous, votre compte est bon. — Vous vous trompez, vous le voyez bien, voici mes vêtements, je suis lieutenant dans la garde mobile, je viens comme vous de faire l’entrée à Paris dans l’armée de Versailles. — Oui, oui, c’est bien, nous la connaissons celle-là, tous ceux qu’on prend disent toujours que ce n’est pas eux ! »Le malheureux eut beau se débattre, il fut emmené au milieu du groupe des chasseurs qui, malgré ses protestations désespérées et les preuves qu’il s’offrait à fournir, le fusillèrent sur la place du Panthéon, à gauche, au coin de l’école de droit. Ce pauvre jeune homme, étudiant en droit, avait fait la guerre comme lieutenant de mobiles. Vers la fin d’avril, il était venu nous demander à entrer dans notre bataillon, mais il désirait un emploi d’officier dans une compagnie. Les cadres étant complets, nous lui offrîmes, en attendant une vacance, le grade de sous-officier secrétaire du commandant. 11 refusa et alla à Versailles prendre du service dans l’armée. A l’entrée de celle-ci dans Paris, il ne voulut pas continuer à rester dans les rangs, disait-il aux chasseurs, parce qu’il lui répugnait de s’associer aux massacres des prisonniers ; c’est au moment où il venait de rentrer chez lui, qu’on vint le prendre.

De chez lui, Charlemont vit les soldats du 17e bataillon de chasseurs à pied, qui, déployés en tirailleurs, se glissaient à la file le long des maisons, tenant à la main des petits drapeaux tricolores (des signaux de ralliement, sans doute). Un instant après, le terrain étant éclairé et déblayé, un régiment arrive, le

110e de ligne (celui qui, à Issy, avait levé la crosse en l’air). Le colonel commanda halte et fît placer ses hommes en bataille sur le trottoir, devant le gymnase de Charlemont. Pour se garer des balles qui sifflaient encore, les soldats s’appuyaient le long des maisons. Plusieurs d’entre eux s’étaient assis sur la marche d’entrée du gymnase, le dos près de la porte, qui par oubli était restée ouverte, entre-bâillée d’environ dix centimètres, il eût suffi d’une légère poussée ou d’un mouvement de curiosité de leur part, pour apercevoir le commandant, qui lui les voyait et se disposait à se défendre. Ces quelques minutes d’horreur et d’effroi parurent un siècle à Charlemont, mais sa dernière heure n’était pas encore arrivée. Le clairon du régiment sonna en avant ! et les soldats se levèrent aussitôt pour partir. Charlemont alla de suite refermer la porte. Bien qu’on l’eût cru fusillé, on ne cessait cependant de le rechercher. Pendant qu’il était encore dans son gymnase, huit hommes et un caporal de la ligne, dirigés par un sergent tenant à la main une liste de fédérés qu’ils avaient l’ordre de fusiller (et Mac-Mahon affirmait devant la commission d’enquête sur l’insurrection du 18 mars, qu’il avait donné l’ordre de ne fusiller que les fédérés pris les armes à la main), se présentaient chez M. Rouge, professeur de rhétorique au collège Sainte- Barbe, actuellement à Rollin, qui avait été officier avec Charlemont pendant la guerre et qui demeurait à quelques pas de la maison de ce dernier. — « Vous connaissez le commandant du 119e? lui demanda le sergent. — Oui, eh bien ? — Vous savez où il est? — Non !... — Mais vous avez été officier avec lui pendant la guerre ! — C’est vrai !... — Vous savez où il demeure?... — Je sais que c’est dans cette rue, mais je ne sais pas où il est. — Nous le cherchons, nous avons l’ordre de le fusiller ainsi que tous ceux qui sont portés sur cette liste. — C’est dommage ! — Pourquoi ? — C’est un ancien soldat, professeur d’armes et de gymnastique, brave homme et père de famille, bon camarade, puis dans la mesure de ses pouvoirs, il s’est opposé à ce que les hommes placés sous ses ordres commissent le moindre excès, il est très estimé dans le quartier. » Le sergent, le caporal et les hommes se regardèrent, puis le sergent s’écria: — « S’il en est ainsi, que d’autres fassent la corvée, quant à nous, nous ne le chercherons

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pas. »Charlemont échappa encore cette fois aux merveilleux effets des chassepots. Nous avons dit que le Panthéon venait d’être pris. Le poste de la Mairie était occupé paf une compagnie de sédentaires du 119°, commandée par le capitaine Planchon. compositeur d’imprimerie, et le lieutenant Allain, relieur. Un petit garçon d’une douzaine d’années était en train de dire au capitaine que son grand-père, nommé Willems (1), venait d’être tué d’une balle à la barricade de la rue d’Ulm, et le priait de le faire transporter chez lui, quand tout à coup, les Versaillais, qui venaient d’envahir la place du Panthéon de tous côtés à la fois, firent irruption dans le poste. Les gardes nationaux, qui n’avaient fait aucune résistance, furent emmenés et placés le long du mur, à droite du Panthéon, pour être fusillés. C’est alors que le capitaine Planchon, s’adressant aux officiers versaillais, leur dit : — o Si vous avez la lâcheté de fusiller des hommes qui ne se défendent pas, n’ayez pas celle de tuer cet enfant. » On fit sortir du tas le petit Willems et on fusilla en bloc plus de deux cents gardes nationaux pris sur la place (c’était la revanche de l’armée qui se continuait). Le lieutenant Allain, tombé sous plusieurs cadavres et ne se sen-

(1) Le père Willems était un brave et honnête ouvrier, âgé de plus de 70 ans, assez fort, de taille moyenne, barbe et cheveux blancs, presque entièrement chauve II avait en 1848 combattu pour la république, et au 2 décembre, pour défendre la constitution violée par Bonaparte. En 1870, il s’engagea comme volontaire et fit son devoir de patriote comme il fit son devoir de citoyen en défendant les droits de Paris et de la république pendant la commune. Veuf, il n’avait plus pour famille que son petit-fils, orphelin de père et de mère, qui l’accompagnait partout depuis le commencement de la guerre. Un jour, pendant la commune, il nous disait : — « Monsieur Charlemont, vous êtes un bon citoyen vous, vous ne faites pas de tapage, mais vous faites bien votre service, tandis que tant d’autres, qui braillent beaucoup, ne font rien. Eh bien! vous me connaissez aussi, puisque nous avons toujours été dans la même compagnie, malgré mon âge et mes forces qui commencent à m’abandonner, vous pourrez toujours compter sur moi, je vous suivrai partout où l’honneur de la commune vous appellera, vous verrez que je ferai mon devoir. » Il le fit si bien qu’il paya de sa vie sa dette à la république. Son petit-fils faillit le suivre de près, puisqu’il fut pris au moment où il voulait faire enlever son cadavre.

Que de dévouements ignorés il y eut, parmi ces modestes travailleurs !

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tant que blessé (il avait reçu une balle dans le bras), quoique inondé de sang, ne bougea pas, car il entendait achever à coups de baïonnettes, ceux qui donnaient encore signe de vie. A la faveur de la nuit, il put s'échapper. C’est à l’hôpital Saint-Pierre, à Bruxelles, où nous allions le voir, qu’il nous confirma les faits ci-dessus. Ce malheureux, qui avait échappé à la mort d’une manière si miraculeuse, ne survécut que pour mourir quelques mois après, d’une fluxion de poitrine.

Vers 1886, Mme Planchon, veuve du capitaine fusillé place du Panthéon, eut besoin de faire lever un jugement, afin d’obtenir l’acte de décès de son mari, pour faire profiter son fils de la loi militaire, comme aîné de femme veuve. A cet effet, elle fit appeler Charlemont devant le juge, pour faire le récit qu’il tenait du lieutenant Allain, décédé, concernant la mort de son mari.

Elle profita de cette entrevue pour lui demander de la rassurer sur certains bruits qui avaient couru et qui lui étaient particulièrement pénibles. — « Dites-moi ceque vous avezà me dire, Madame Planchon, je désire que ce soit pour vous une consolation.

— Voici, Monsieur Charlemont, on a dit que, pendant qu’on fusillait mon pauvre mari et ses hommes, vous étiez aux fenêtres de la mairie en compagnie des officiers versaillais, regardant les soldats accomplir leur affreuse besogne ! — Cela ne m’étonne pas, on en a dit bien d’autres (Victor Hugo a dit quelque part, que si on l’avait accusé d’avoir volé la colonne Vendôme, il n’en serait nullement surpris). Il avait bien raison ! Il est plus que probable, qu’à ce moment, si j’eusse été en compagnie d’officiers de l’armée versaillaise, c’eût été pour subir le même sort que mes hommes.

— Enfin je suis satisfaite d’entendre de vous-même ce désaveu, et si ces bruits m’ont frappée au cœur, c’est que je vous ai toujours considéré comme un homme loyal et courageux, indigne d’une pareille lâcheté, je n’y croyais pas, mais c’était plus fort que moi, cette pensée m’accablait, jesuis tranquille maintenant. » N’est-ce pas que le monde est bon ? Il est vrai qu’on en a dit de toutes sortes, sur les uns et sur les autres; on tenait à salir des hommes sans tache, qui avaient eu le courage de défendre leur cause, et les déprécier dans l’opinion publique.

Ainsi on fusillait partout, même après la bataille ; l’ordre en était

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donné. Charlemont resta chez lui pendaût quelques heures dans un état fébriledont il est facile de se faire l’idée, alors qu'on était en train de le chercher ailleurs. On fusillait tout près de chez lui. Des omnibus remplis de cadavres qu’on allait déposer dans des terrains vagues, passaient devant sa porte, lorsqu’il vit entrer chez lui un domestique de M. Barbet, président des instituteurs du département delà Seine, ancien chef d’institution, qui demeurait presque en face, au n° 17 de la ruedes Ursulines. Il était chargé par son maître de venir voir si M. Charlemont était encorechez lui. — « Quittez de suite votre uniforme, lui dit-il, mettez des vêtements civils, et dirigez-vous en face le long des planches qui clôturent le terrain dépendant de la maison Barbet, une domestique vous attendra et vous ouvrira une porte dissimulée dans la clôture. Cinq minutes après, Charlemont, en vêtements noir et nu-tête, traversait la rue en obliquant à gauche, longeait la clôture indiquée, dont la petite porte s’ouvrit ; la porte n’était pas encore refermée, qu’une balle lui sifflait près des oreilles et enlevait le ruban d’attache du bonnet de la domestique. Etait-ce une balle qui avait ricoché, car on fusillait de l’autre côté de la rue dans une maison en construction ?On ne sut jamais qui l’avaittirée. M. Barbet était venu dans son jardin recevoir son protégé : — « Rassurez-vous, luidit-ilen l’embrassant, ici vous êtes sauvé, on veillera sur votre femme et votre fils. » Charlemont avait une telle fièvre, que deux litres d’eau et une bouteille de vin n’avaient pu étancher sa soif.

Détail s rétrospectifs. —C’était quelquesjours avant ceque nous venons de raconter; on prétendait qu’une organisation de pétroleuses existait, que ces femmes portaient ce précieux liquide dans leurs chevelures ou dans leurs boîtes à lait, et le jetaient dans les caves pour allumer l’incendie partout. Pour qu'on ne pût répandre ce pétrole dans les caves, on recommandait de boucher les soupiraux. Dans sa naïveté, Mme Charlemont crutà cette fable, et, en l’absence de son mari, elle était occupée à chercher le soupirail de sa cave pour le faire boucher, quand tout à coup, des voisines effarées viennent rapidement auprès d’elle et l'interpellent violemment.— « Que faites vous-là? Vous voulez jeter du pétrole dans les caves? — Que dites-vous, où voyez-vous que je jette du pétrole? vous êtes folles, au contraire, je cherche le soupirail de ma cave

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pour le faire boucher par le maçon qui est chez moi, tenez, le voici, justement ! »En effet le maçon apparaissait. Les pauvres affolées se retirèrent toutes confuses mais rassurées : Mme Charlemont n’en passait pas moins pour une pétroleuse.

Autre fait. C’était le 23 mai. Il y avait, de l’autre côté de la rue, en face chez nous, une blanchisseuse tenant boutique sur la rue. Sa mère était concierge de la même maison. La première avait pour amant un officier de santé de l’hôpital militaire du Val-de- Grâce. Dans les premiers jours de mai, elle était venue implorer la protection en faveur de cet officier qui ne courait du reste aucun danger. Charlemont larassura en lui promettantson intervention au cas où il serait inquiété. Le23 mai après midi, la mère de la blanchisseuse vint trouver M'ne Charlemont, l’emmena dant sa maison sous prétexte de lui faire voir les monuments qui brûlaient, disant qu’on les voyait très bien du balcon ; elle la fit monter au 5* étage ; là elle ouvrit la porte d’un appartement et fit entrer Mme Charlemont ; aussitôt une femme âgée se lève de son fauteuil et toute effrayée demande ce qu’il y a. — « Ce n’est rien, rassurezvous, dit la concierge en se mettant au. balcon, c’est Mme Charlemont qui vient voir les incendies.» Un instant après, sans rien dire, la concierge était redescendue, laissantMme Charlemont seule. Aussitôt que celle-ci s’en aperçut, elle fut très étonnée et rentra chez elle fort intriguée de ce qui venait de se passer. Ce n’était ni plus ni.moins qu’une manœuvre, comme on a pu en constater un grand nombre pendant ces jours de désordre, dans le but de faire tomber les soupçons sur les défenseurs de la commune. En effet, voici ce qui s’était passé : lorsque Mœe Charlemont fut arrêtée comme étant la femme du commandant du 119e fédéré, le juge de la cour martiale lui demanda ce qu’elle avait été faire dans la maison d’en face. Fort troublée par tous les événements, épouvantée par sa situation, elle l’avait oublié et ne savait quoi répondre, mais le juge, paraissant comprendre qu’il y avait là une erreur, insista sur sa question, Mme Charlemont se rappela alors et raconta au juge sa visite. Une enquête fit découvrir que la concierge, aidée des membres de sa famille, avait dévalisé tous les appartements de la maison dont les locataires étaient en province depuis le commencement de la guerre. On retrouva aux Batignolles, dans un magasin,

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loué pour la circonstance, tous les objets de valeur, meubles, bronzes, lableaux, pendules, etc... Les coupables furent arrêtés. Ce n’étaient pas des communards, hein !

On daubait dur sur les défenseurs delà commune, on les accusait de tous les méfaits, passés, présents et futurs. Pendant que Charlemont était en sûreté chez M. Barbet, sa femme et son fils étaient en butte à toutes les fureurs d’une soldatesque avinée autant que désappointée de n’avoir pu prendre Charlemont.

Il y avait à peine une demi-heure qu’il était parti, lorsqu’une bande d’agents de police et de soldats ivres de boisson et de sang, venaitpour l’arrêter. Après avoirperquisitionné partout, et n’ayant pas trouvé ce qu’ils cherchaient, furieux, ils emmenèrent la mère et l’enfant, au Luxembourg, pour les fusiller. Mme Charlemontput ainsi constater l’ignoble conduite des soldats de l’ordre, qui, par leur attitude et la grossièreté de leur langage, ne le cédaient en rien auxpires brigands renfermés dans les bagnes. Quatre fois, elle fut arrêtée et mise au bout des fusils avec menace de la fusiller si elle ne livrait pas son mari. Grâce à la haute intervention des personnes qui avaient recueilli Charlemont, elle fut définitivement mise en liberté. A cet effet, le prévôt de la cour martiale lui remit un petit carré de papier, que nous possédons encore, et dont nous donnons ici le fac-similé :

Prévôté du 2e Corps.

Je met ent liberté le Née Fillette Elisa Paris, le 31 mai 1871.

Le Prévôt Roche.

Des bandes de soldats qui opéraient sans ordres, sous prétexte de perquisitions ou d’arrestations, s’introduisaient dans les maisons de communeux et faisaient main basse sur des objets qui n’avaient rien de commun avec une arrestation. Le prévôt recommanda à Mme Charlemont de ne plus obtempérer aux injonctions des soldats qui ne seraient pas munis d’un mandat en règle, puis

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de leur montrer son certificat de mise en liberté. Elle tint compte de cet avis et depuis, on la laissa tranquille. Dans la journée du 26, elle assista à un duel militaire. Voici comment : un officier de l’armée entre dans la salle et demande le professeur. Il est fusillé, répondit Mme Charlemont. Celui-ci témoigne ses plus grands regrets sur les tristes événements auxquels il était mêlé, puis : — « J’aurais voulu lui emprunter deux épées pour faire battre deux soldats. — Choisissez dans les panoplies. — Voici mon affaire.» Décrochant deux fleurets pointus et regardant la salle: — « Madame, voudriez-vous me permettre de me servir de votre salle pour le duel, elle ferait bien mon affaire. — Monsieur, je suis déjà si triste que je ne voudrais pas voir des hommes se tuer ici. — Ne craignez rien, restez dans votre appartement. — Faites comme vous voudrez. » L’officier sort et revient quelques instants après, accompagné du sergent-major, des témoins et des deux adversaires. Déshabillez-vous, dit-il à ces derniers et mettez-vous en garde. Les deux malheureux, qui ne savaient absolument rien en fait d’escrime et qui ne paraissaient pas s’en vouloir, se placent et chacun à leur tour allongent le bras et le retirent aussitôt comme s’ils venaient de se brûler, puis reculent hors de portée ; l’officier les excitait, les menaçant de la prison et jurant. — « Vous n’aviez pas si peur ce matin à vous f.... des coups de poing. » Enfin l’un des deux lâche son fleuret, et alternativement, il secoue son doigt ou le porte à sa bouche, tout en sautant d’un pied sur l’autre comme quelqu’un quia froid et qui veut se réchauffer, puis, criant: — « Mon lieutenant, mon lieutenant, je suis blessé. » M,ue Charlemont qui, de sa fenêtre donnant dans la salle, avait tout vu, descend rapidement tenant à la main une cuvette, de l’eau et des bandes de linge. L’officier la remercie, en lui disant: — « Ce n’est rien. » En effet, elle aperçut, au bout de l’index du blessé, une petite goutte de sang (la seule qui coula), une simple piqûre d’épingle. Malgré les ennuis qui l’attristaient, elle ne put retenir un éclat de rire, songeant que si c’était là un duel, c’était du dernier ridicule et ne valait pas la peine de se déranger. Le dimanche 28 mai, à 11 heures, tout était fini. La commune de Paris exhalait son suprême soupir. Les derniers combattants, pris dans le Père- Lachaise, furent fusillés le long du mur qu’on nomme aujourd’hui

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(le mur des fédérés). Alors commence la grande boucherie, l'armée se transforme en un vaste pelolpn d’exécution. C’est par milliers qu’on tue dans tout Paris. Les fusils n’étant pas assez expéditifs, on tue à la mitrailleuse (c’est le progrès de la civilisation moderne qui veut cela). L’ordre régnait à Paris (comme à Varsovie). Les méprises furent innombrables dans la personne de gens qui n’y avaient pas pris part, on fusilla même plusieurs fois les mêmes chefs ou membres de la commune, qu’on retrouva peu après bien portants, soit à Bruxelles, à Londres ou en Suisse. Les femmes de ce beau monde qui allaient, les narines dilatées, contempler les cadavres des fédérés, furent englobées dans des razzias et emmenées à Satory où, les vêtements en lambeaux, et rongées de vermine, elles figurèrent très convenablement les pétroleuses imaginées par leurs journaux. Tous les lâches instincts remontèrent à la surface, et Paris découvrit des cloaques d’ignominie qu’il n’avait pas soupçonnés, même sous l’Empire. « En 1814, alors que la France était vaincue, envahie, on vit à l’entrée des souverains alliés à Paris, boulevard des Italiens, des monarchistes arborant des brassards et des cocardes blanches, aller au-devant des vainqueurs pour les féliciter. Des dames se précipitèrent, au péril de leur vie, au milieu des chevaux, pour approcher l’Empereur Alexandre ; elles lui demandèrent à grands cris le rétablissement de la famille royale. Plusieurs d’entre elles étaient dames du palais de Marie-Louise, et ne se distinguèrent pas moins par la vivacité de leurs instances ; mais Alexandre, écœuré de cette scène de platitude, ne daigna pas répondre, et continua sa route jusqu’aux Champs-Elysées. » En 1871, à l’entrée de l’armée versai llaise à Paris, on voit les mêmes lâchetés; les monarchistes, amis de l’ordre, arborèrent des brassards tricolores, et allèrent audevant des vainqueurs de Paris. Ils dénoncèrent, pourvurent les cours martialès et ne dédaignèrent pas les fonctions de bourreaux. Les honnêtes gens, maîtres du pavé, faisaient arrêter comme communeux leurs rivaux, leurs créanciers, formaient des comités d’épuration dans leur arrondissement. La commune avait repoussé les dénonciateurs, la police de l’ordre les reçut à bras ouverts. Les dénonciations s’élevèrent au chiffre fabuleux de 399.823, dont un vingtième au plus étaient signées. 11 y eut,

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pour l’honneur français, quelques traits de cœur et meme d’héroïsme au milieu de cette épidémie de lâcheté. Certains risquèrent leur liberté et même leur vie, pour sauver celles de ceux dont ils ne partageaient pas les idées.

Le mardi 30 mai, Charlemont quittait son refugedu n° 17 de la rue des Ursulines. Après avoir remercié tous les membres de la famille de son bienfaiteur M. Barbet, ainsi que les domestiques qui faisaient le service de sa table et de son appartement, il monta dans une voiture, que M. Barbet avait fait préparer et se fit conduire rue d’Aboukir, chezun de ses amis et élèves. Là, il se mit en mesure de passer à l’étranger, ce n’était pas encore facile à ce moment. Il se fit raser toute la barbe, teindre les cheveux en noir, ainsi que les sourcils, mit des lunettes bleues et ainsi transformé (comme Calandrin dans.les contes de Bocace), il se crut invisible. Muni du passeport de son ami, la bourse légère, il partit. Chauderlot, qui était sous-officier dans un régiment de Paris, prit une permission de quatre jours pour emmener Charlemont chez ses parents, à Sains-du-Nord, et à l’aide de ceux-ci, lui faire passer la frontière. A la gare de Saint-Quentin, des commissaires spéciaux passèrent la visite des passeports et interrogèrent les voyageurs. Il n’y eut pas d'incidents, mais arrivés à la gare de Sains, le brigadier de gendarmerie, de service à la station, interpella ainsi Chauderlot: - «Où allez-vous, sergent ? — Chez mes parents. — Votre permission? — La voici. — Très bien, et vous, Monsieur»?— Chauderlot: — « C’est un ami qui m’accompagne. — Monsieur, avez-vous des papiers ? » Charlemont lui présente son passeport. Le gendarme lit... — «Comment vous nommez-vous?» Oh!... fatalité!... prisa l’improviste, Charlemont se trouble, ne se rappelle pas le nom de son ami, ne répond pas. — « Répondez-moi, dit le gendarme, votre nom? » Même embarras. — « Mais, Monsieur, vous hésitez, reprit le gendarme? — Vous avez raison, brigadier, répondit Charlemont en fixant son interrogateur, je n’hésite pas, seulement je croyais que vous vouliez plaisanter, puisque vous lisez mon passeport, vous voyez bien que je me nomme L. R...» Charlemont avait retrouvé son assurance en retrouvant le nom oublié. Le gendarme en souriant lui remit son passeport. A la suite de ce petit incident, gros d’orage, après

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avoir réfléchi, Charlemont pria Ckauderlot de ne pas dire à ses parents qui il était, de crainte que ceux-ci, effrayés d’avoir un pareil brigand chez eux, ne se troublassent au point de commettre soit une imprudence, soit une maladresse qui amènerait, involontairement de leur part, son arrestation. Craignant aussi un retour dans les idées du gendarme, il décida qu’il prendrait, le lendemain matin, le premier train pour Bruxelles. Arrivé à la frontière, on lui demanda son passeport et après en avoir pris lecture, on le fît passer dans une pièce fermée, où il attendit qu’on prononçât sur son sort ; dans sa pensée il se croyait arrêté. Une heure après, un employé, qui paraissait faire partie du service de la douane, vint lui dire que son passeport n’étant que pour l’intérieur de la France, il ne pouvait passer la frontière. — « En ce cas, que faut-il que je fasse? — Retourner à Saint-Quentin, le faire viser par le consul. — Mais comment? — C’est bien simple, vous reprendrez le premier train qui passera dans une heure, il vous y conduira. — A mes frais? — Parbleu, puisque nous n’êtes pas en règle, c’est de votre faute. « Jusque-là, ça n’allait pas trop mal. A Saint-Quentin, le consul dit à Charlement d’allerà la souspréfeclure échanger son passeport contre un autre pour l’étranger. Là, le secrétaire, un petit bossu, l’engagea à prendre le concierge qui, moyennant un franc, lui ferait les -nombreuses courses que nécessitaient les formalités d’usage, qu’il n’aurait qu’à revenir à trois heures, son passeport serait prêt, il n’aurait qu’à le signer. Tout paraissait marcher pour le mieux. Il revint à l’heure indiquée, le petit bossu lui fît signer le nouveau passeport, se retira et disparut en haut d’un escalier, où il alla le faire viser au souspréfet. Un instant après, celui-ci en descend, tenant à la main les deux passeports (comme par instinct, Charlemont croit sentir venir l’orage), vient droit à Charlemont, et le fixant dans les yeux, d’un regard pe'rçant. — «C’est à vous, Monsieur, ce passeport ? — Oui, Monsieur. — C’est bien vous qui l’avez signé? — C’est bien moi. — Ce ne sont pas les mêmes signatures? — Oh, absolument les mêmes. — Pourtant ici, vous faites précéder votre signature d’une initiale, et là vous écrivez votre prénom en entier. — Cela m’arrive souvent, je n’y attache pas d’importance. » Puis de son regard de plus en plus inquisiteur, plongeant dans les yeux calmes de Char-

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lemont, le préfet continue : — « D’où venez-vous? — De Liverpool, comté de Lancastre, puis du Havre et de Paris. — Où êtesvous né? — A Saint-Pierre-Martinique. — Que faites- vous? — Je suis négociant. — Où demeurez-vous à Paris? — 46, rue Richer. — Où allez-vous? — A Bruxelles. — Qu’allez-vous faire en Belgique?— Etendre nos relations commerciales fort éprouvées à la suite de la guerre. — Quels sont les articles dont vous vous occupez ? — Tels et tels. — Mais... votre passeport porte : yeux noirs, et vous avez les yeux bleus? » (Tout en faisant bonne contenance, Charlemont commençait à être fort mal à son aise; ce qui n’y contribuaitpas peu, c’est qu’en entrant dans l’antichambre, il s’était regardé dans une glace et avait vu ses cheveux teints qui reflétaient des nuances vertes, bleues, rappelant les plumets des chasseurs à pied, puis sa figure bistrée imitant le teint des créoles. Il craignit que ces détails ne le trahissent). Néanmoins, il répondit aveccalmeet assurance : — «Monsieur le préfet, le maire du Havre est un grand ami de mon père, et mon passeport, établi en mon absence, était prêt lorsque je suis allé le prendre et le signer. Comme vous pouvez le voir, on m’a porté comme taille 1 mètre 80 et je n’ai qu’un mètre 70. (Si le préfet avait demandé à Charlemont le nom du maire du Havre, il l’eût fort embarrassé car il ne le savait pas.) — Enfin ceci est étrange, vous venez de Liverpool, puis du Havre à Paris ! — Cela est bien naturel ; après la guerre terminée, je suis allé en Angleterre faire des affaires; rentré au Havre, j’ai attendu que la circulation soit rétablie à Paris pour y revenir, et je vais, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, essayer de faire des affaires en Belgique et en Hollande. Dans le commerce, c’est comme cela, il ne faut pas s'endormir. — Je ne peux pas vous laisser partir, je dois vous mettre en état d’arrestation provisoire, en attendant des renseignements de la préfecture de police de Paris. Il y a en ce moment un grand nombre de communards qui se sauvent et nous avons des ordres en conséquence pour les arrêter/»?A cette déclaration aussi imprévue que désespérante, Charlemont sentit fléchir ses jambes et son courage. Mais comme il lui arrivait dans les circonstances difficiles et dangereuses, et comme sa liberté était en jeu, son énergie reprit le dessus. 11 eut un instant la pensée défaire connaître au préfet sa véritable situa-

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tion et d’invoquer sa générosité, ou encore, armé de son revolver chargé, de se défaire du préfet et de son secrétaire (le pauvre petit bossu qui avait été si gentil), mais réfléchissant, il y avait encore le concierge, et où aller ensuite? Il ne connaissait pas la ville ; où se réfugier ! Il serait pris, avec un crime à son actif. Il porta ailleurs ses réflexions pour attendre les circonstances. il répondit simplement au préfet : — « C’est bien regrettable, Monsieur le préfet, que la suspension des affaires pendant la guerre et la commune doive se continuer encore, à présent que le calme renaît ; le commerce a cependant assez souffert ; on devrait bien faire en sorte de lui redonner une prompte et vigoureuse impulsion. » Charlemont avait-il touché la corde sensible? C’est bien possible, car aussitôt, changeant d’attitude et de langage, le préfet prit une feuille de papier qu’il mit devant Charlemont en lui disant de signer. Celui-ci, afin de nepas donner F éveil, se garda bien de signerautrement qu’il venait de le faire sur le nouveau passeport. — « C’est toujours la même signature, dit le préfet. — Certainement, Monsieur le préfet, vous me feriez signer cent fois de suite qu’elles seraient toutes semblables. Dans quelques jours peut-être, sans y faire attention, mes initiales seules précéderont ma signature. Je vous l’ai dit, je n’y attache pas la moindre importance. Cette fois, la détente était complète. Le préfet en prenant la plume dit : — « Enfin ! » puis signa le passeport, le poussa sur la tablette vers Charlemont en disant : — « Allez ! » — Celui-ci n’oubliant pas que la prudence est la mère de la sûreté, et pour ne pas avoir l’air de se presser, fit semblant de nepas avoir entendu ; le préfet en s’en allant lui répéta : — « C’est fini, Monsieur, vous pouvez vous retirer. » Charlemont remercia et s’en alla tranquillement, tout en ressentant un grand soulagement. Pensant bien ne pas encore être sauvé, il alla de suite chez le consul qui, sans aucune observation, lui visa son passeport en échange de la somme de trois francs, puis il se rendit à la gare, demanda s’il y avait un train pour la Belgique ; il lui fut répondu que l’express pour Liège allait passer dans quelques minutes. — «Donnez-moi une première pour Liège.» Charlemont pensait qu’en prenant cette ligne, il gagnerait du temps, et au cas où il prendrait fantaisie au préfet de télégraphier à Paris et sur la ligne de Bruxelles, il serait

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déjà sur le territoire belge. Il en fut pour ses émotions, car il fut sauvé une fois de plus.

Nous sommes au 2 juin 1871. Charlemont est à Bruxelles aux prises avec l’adversité, sans ressources, sans relations d’aucune sorte, n’ayant d’autres recommandations que son travail, son courage et sa volonté. 11 pense à Petit de Liège, il va le voir pour s’entendre avec lui et organiser des assauts réciproques, à Liège et à Bruxelles. Petit le reçoit assez cordialement et lui promet son appui.

Charlemont très physionomiste, observateur, douta de cette promesse, l’avenir lui donna raison, il avait à faireà un jaloux, prétentieux sans capacité. Il organisa trois assauts successifs à Bruxelles, au casino des galeries Saint-Hubert. Petit, prévenu, devait venir, accompagné de plusieurs de ses élèves. Son nom figurait en vedette sur l’affiche à côté de celui de Charlemont, il ne vint pas ni ses élèves. Charlemont eut pour adversaire commetireur : Vandersteen, maître d’armes au régiment des grenadiers, qui ne savait pas grand chose, mais était très complaisant, il le ménagea et fit du jeu. Les trois assauts qu’il donna dans la même semaine réussirent au plus mal, à tel point que Charlemont ne pouvait payer la salle, ni sa publicité ; il eut à faire à un brave homme dedirecteur, comme on en rencontre rarement, non seulement il n’exigea pas le paiement de la salle, mais il paya les affiches et les circulaires de Charlemont. Ce directeur se nommait Graindorge, il ne devint pas riche. Chaque fois qu’il rencontrait Charlemont, il lui serrait la main de bon cœur.

Comme on le voit, les débuts n’étaient pas très encourageants. Les résultats de la guerre n’avaient pas non plus relevé le prestige delaFrance aux yeux de l’étranger. LesFrançais qui devaienty vivre s’en aperçurent, Charlemont fut un de ceux-là. Le besoin de vivre stimule les individus dans le sens de leurs aptitudes ; lui, en avait pour le travail qu’il cherchait, mais qu’il ne trouvait pas, la boxe n’étant pas de première nécessité dans la vie matérielle.

Il lui vint une idée: c’était la kermesse de Bruxelles qui se tient

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près la gare du Midi, elle dure un mois ; il doit y avoir besoin de lutteurs, de boxeurs, de tireurs de canne et d’escrime. C’était peutêtre un moyen de se faire connaître, en tout cas, c’était un moyen de vivre. Tout Bruxelles venait à la kermesse, les nombreuses communes suburbaines aussi; comme on paie bon marché dans les baraques, il y aurait beaucoup de monde, et puis nécessité fait loi, pasde sots métiers, le travail honore l’homme, en avant ! Charlemont était décidé. Il alla voir le patron d’une baraque de lutteurs qui se montait. — « Voulez-vous me faire travailler avec vous? — Parfaitement, Monsieur Charlemont, avez-vous vos costumes?

— Oui. — Nous commençons aujourd’hui à 2 heures, venez. »

— Les conditions étaient acceptables, Charlemont était engagé.

C’était drôle de le voir sur l’estrade en parade, les bras croisés

sur sa poitrine de manière à faire ressortir avantageusement ses biceps absents, puisse cachant derrière une paire de lunettes bleues, comme si personne ne pouvait le voir, et puis il avait peutêtre la vue faible, mal aux yeux. Un maillot bien propre, une écharpe, de belles bottines et le cordon de sa montre en sautoir. On le prenait pour un gentleman de la banque. Il faisait des armes, de la boxe française et anglaise, de la canne et même de la lutte. Lorsque lebarnum présentait sa troupeau public, il annonçait : M. Charlemont, directeur des assauts du casino, le terrible boxeur. Charlemont n’était pas très à son aise, mais ses lunettes dissimulaient son émotion, on plutôt il le croyait.

Ce n’est pas tout rose dans ce métier-là; il faut se tenir à la disposition de tous les amateurs qui demandent un gant ; on en voit de toutes sortes, et quel public! lorsque l’amateur peut vous décocher un bon coup de trique sur les côtes ! des bravos écrasants. Vive l’amateur ! on se moque du champion de l’établissement ; si au contraire celui-ci touche, on nie le coup ou bien c’est un brutal, il tape trop fort, on est prêt à l’écharper. Charlemont était parvenu à avoir sa petite clientèle de tireurs, des jeunes gens de Bruxelles, très gentils avec lui, qui lé connaissaient, alors le travail devenait moins pénible, ils le soutenaient à l’occasion, et lui, les régalait d’un faro ou d’un bon lambic. A minuit la journée était terminée, on allaita l’Enfer, sur la Grand’Place, manger des moules et des frites.

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Hubert Lecour, professeur de boxe à Paris, meurtd’une fluxion de poitrine, le 2 juillet 1871.

Une fois la kermesse terminée, malgré toute sa bonne volonté, Charlemont ne put trouver du travail ; ses faibles économies s’épuisèrent vite et il fut réduit à la plus affreuse des misères, passant de nombreux jours sans manger. C’était fête pour lui les jours où il se trouvait à table devant deux œufs durs, un pistolet (pain) beurré et une pinte de faro. Ces jours-là étaient si rares que, poussé à la dernière extrémité, sentant les aiguillons de la faim, avant-coureurs des désespoirs où l’honneur sombre, il résolut de rentrer à Paris, préférant être arrêté pour ce qu’il était, que de l’être à l’étranger, pour des actes contraires à sa conscience. C’était le 23 août 1871, il venait d’apprendre que Louis Vigneron, son ancien professeur et ami, venait de se tuer par accident, à Boulogne-sur-Mer, que ses obsèques devaient avoir lieu à Paris, le 25. Il alla à la légation faire viser son passeport et revint à Paris où, au grand étonnement de ses amis et connaissances, il assista aux obsèques. Quelques jours après, son ancien élève et ami, M. Lionel Ralu, qui lui avait donné "son passeport et quelques fonds pour se réfugier à Bruxelles, partait pour la Havane, exploiter une fabrique d’huile et de savon. Tant pour le soustraire aux recherches dont il était l’objet, que pour s’en faire un auxiliaire dévoué aux intérêts de sa fabrication, il emmena Charlemont avec lui.

Ils se trouvaient à Santander, attendant le paquebot qui devait les conduire à Cuba, lorsque le père de M. Lionel prévint son fils que la révolution était à Cuba, que ce n’était pas le moment d’aller risquer une installation aussi importante, l’engageant à remettre son projet à une époque ultérieure. Ils restèrent un mois à Bordeaux et revinrent à Paris. Réfugié à Ménilmontant dans une modeste chambre, il aidait sa femme à faire des fouets nattés, ils gagnaient, à eux deux, une vingtaine de francs par semaine. Charlemont avait aussi trouvé à faire quelques suppléments au journal le Temps, pour tirer la feuille. Un jour, Charlemont allait rue Saint-Martin chercher du travail, lorsqu’après avoir traversé la place du Château-d’Eau (place de la République;, il se disposait à entrer rue Notre-Dame-de-Nazareth, au

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coin de laquelle il s’arrêta, regardant avec surprise, à l’étalage d’un magasin, des bottines à 4 fr. 50 et des chapeaux de feutre à 0 fr. 95 centimes, le tout de belle apparence. 11 en était là de ses réflexions, lorsqu'il aperçut, à quelques pas de lui, deux individus à allures louches, qui paraissaient (sans en avoir l’air) s’occuper de lui. Il fit quelques pas dans cette rue, tout en regardant aux vitrines et tournant la tète; il vit les deux individus qui s’étaierçt rapprochés de lui, remplacés par deux autres de même allure. Ceci lui donna à réfléchir. Il continua à marcher doucement et se retourna de nouveau, cette fois, c’étaient quatre personnages de même acabit qui avaient pris la place des deux derniers. Il n'y avait plus à douter, il avait à faire à une brigade delà police de sûreté. Il pensait que si ce n’était pas à son intention qu’ils se trouvaient là, il aurait de la chance. Voulant en avoir le cœur net, il précipita le pas, et, retournant tout à coup la tête, il vit toute la brigade en marche. Bien convaincu que cette belle escorte lui était destinée, il calcula de suite ses chances d’évasion, en cas d’arrestation. Il pensait que les postes de troupes ou de police étaient encore assez éloignés de l’endroit où il se trouvait, qu’il fallait, sans plus attendre, provoquer le dénouement. A cet effet, il avait ralenti sa marche, lorsqu’il vit deux des lapins précédemment cités qui le dépassèrent d’une dizaine de pas. Il croyait déjà s’être trompé sur les intention^ de ces promeneurs mystérieux, quand il se sentit toucher l’épaule et se vit encadré de deux lapins dont l’un, le chef de la bande, lui dit : — « Monsieur Charlemont, nous vous arrêtons ; ne faites pas de bruit, et surtout pas de résistance car nous sommes huit, regardez. » Celui-ci n’avait nul besoin de cette énumération, il l’avait déjà faite, mais autant pour gagner du temps que pour réfléchir, il s’arrêta en tournant machinalement la tête en arrière et répondit : — « C’est bien ! » Mais aussitôt, un travail phénoménal se produisit dans son cerveau. Toutes les combinaisons, tous les moyens d’évasion étaient raisonnés avec une rapidité vertigineuse. Se sauver en courant, n’était pas pratique, les policiers pouvaient savoir fort bien courir, puis en criant : « Arrêtez-le », les passants l’auraient arrêté. Il avait bien son revolver chargé, dans la poche intérieure droite de son veston, il ne pouvait s’en saisir que de la main

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gauche, ses aimables voisins auraient prévenu son mouvement.

En supposant même qu’il y eût lutte et qu’il en tuât quatre ou cinq, les trois autres auraient eu raison de lui, ils étaient tous armés, les passants leur auraient prêté main-forte, il eût été pris et sa situation fort aggravée. Pendant que dans sa tête se livrait ce combat, une lueur d’espérance vint s’y glisser. Il marchait sur le trottoir de droite, les deux mains dans les poches de son veston, la droite tenait nerveusement un coup de poing américain en maillechiort, la gauche était prête à se porter dans ha poche intérieure droite, contenant le revolver, quand tout à coup un souvenir lui revint, il se rappela qu’un jour, il y avait une dizaine d’années de cela, en compagnie de son patron, M. André, fabricant de jouets, 32, rue Aumaire, il était passé dans une maison qui se trouvait presque en face la rue Volta, et qui donnait accès rue Meslay, où était-elle? mystère. Il n’y était passé que cette seule fois. Absorbé qu’il était à chercher à se rappeler l’endroit de ce passage, sa tête était prête à éclater par suite des efforts faits pour se souvenir. Cruel embarras ! Mais son étoile ne l’abandonnait pas, au moment où il faisait son suprême effort pour se remémorer, elle l’illumina comme d’un rayon de clarté magique, il lui sembla reconnaître la porte (c’était elle). Il est impossible de traduire ici ce qui se passa. Dans ce moment où la vie était le prix de la victoire, Charlemont, ne perdant pas la tête, rassembla toute son énergie, toute sa vigueur, et, avec une force dont il ne se croyait pas capable, aussi vite qu’un éclair, il porta presque simultanément un terrible coup de poing de la main droite armée, dans le creux de l’estomac de son voisin de gauche, et un coup de talon du pied droit, à celui de droite, et sans se retourner, il enfila la porte libératrice , puis il voulut la pousser pour la fermer et se séparer de ses trop fidèles compagnons. Malheur ! elle était tenue par un crochet. Il ne lui fallut qu’une seconde pour décrocher la porte et la repousser avec violence, mais une main le tenait déjà par le collet de son veston. Celui qui le tenait ainsi ne put résister au choc de la lourde porte, et fut rejeté en arrière sur le trottoir. Lorsque Charlemont avait aperçu la porte de liberté , il avait en même temps retrouvé ses jambes des grands jours. Sans perdre de temps, sans se retourner, il traversa

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l’allée en courant, enjamba l’entre-sol, sans s’occuper de la rétribution de cinq centimes qu’il fallait payer au concierge pour se faire livrer passage (par bonheur cette porte était ouverte), traversa la rue Meslay, puis le passage du même nom, qui se trouve en face du théâtre de l’Ambigu, héla un cocher, se fit conduire aux Ternes chez un ami, qu’il chargea d’aller à Ménilmontant, prévenir sa femme qu’il venait une fois de plus d’échapper à la furie versaillaise.

Le policier de gauche était allé rouler sur le milieu de la rue, la respiration coupée, dans l’impossibilité de se relever; celui de droite, lancé dans la vitrine du magasin contigu à 1a, porte de sauvetage, était suspendu par le ventre, la moitié du corps à l’intérieur du magasin.

Après, la commune, la plupart des vaincus, qui étaient recherchés, avaient changé de logement ou de quartier. La préfecture de police ne possédait pas leur adresse, mais elle avait des renseignements probables sur les quartiers qu’ils habitaient, elle savait qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard (c’était une question de temps), ils passeraient inévitablement au point central correspondant à leur quartier. Elle fit établir des espèces de souricières dans tout Paris, en plaçant des brigades de policiers, munies de listes contenant les signalements de ceux qu’elles devaient arrê ter, sur les différents points centraux de la ville, tels que: Place de la Bastille, de la Madeleine, du Château-d’Eau, du Châtelet, etc... C’est la brigade qui opérait place du Château-d’Eau qui procéda à l’arrestation de Charlemont.

A l’occasion de la commune, il y eut nombre d’évasions dont la police ne s’est jamais vantée. Parmi celles-ci nous en connaissons une qui, par sa simplicité et son dénouement humoristique, mérite d’être contée. Elle concerne une grande personnalité politique et républicaine, M. ArthurRanc.

Député du IXe arrondissement de Paris, il fut de ceux qui, à l’assemblée de Bordeaux, se retirèrent devant le vote mutilateur de la patrie. Elu membre de la commune du IXe arrondissement, le 26 mars, par 8.950 voix sur 10.340 votants, il fit partie d’une commission « la Justice », et donna sa démission de membre de la commune le 5 avril.

LA BOXE FRANÇAISE

Les ruraux de l’assemblée...,, de malheur ne lui pardonnèrent pas sa foi patriotique et républicaine et jurèrent sa perte. Ils déposèrent sur le bureau de la chambre une demande de mise en accusation, contre le député de Paris. Cela traînait en longueur, il leur fallait réunir une majorité et ils l’obtinrent. Ranc n’en continuait pas moins la vie ordinaire et allait siéger. Partout où il allait, il était toujours escorté (comme un monarque,) de nombreux chevaliers de la tour pointue. Ils ne le quittaient pas d’un seul instant. Son concierge, ainsi que celui de son père, étaient assaillis de visiteurs louches qui, sous différents prétextes, s’informaient de ses allées et venues. Un jour, Léon Gambetta, dont il était l’ami, le prévint que sa mise en accusation serait votée à la Chambre à une grande majorité, il le pressa de quitter Paris, lui indiquant en même temps un moyen facile de passer en Belgique. Un matin, sans tambour ni trompette, sans bagages, les mains dans les poches, Ranc prit le train à la gare du Nord, pour une destination quelconque. Entré dans son compartiment, le train allait partir, il vit monter avec lui plusieurs compagnons de voyage, dont il n’eut pas de peine à deviner la profession. C’étaient messieurs de la police, qui, mandat en poche, avaient ordre de l’arrêter s’il voulait passer la frontière. Le train file. Après quelques stations, Ranc descend à une gare, va à l’urinoir, allume une cigarette et remonte tranquillement en wagon, toujours sans paraître soupçonner ses aimables compagnons de route. Le train part de nouveau. Quelques stations plus loin, le train ralentit sa marche pendant quelques instants, puiss’arrête. Ranc descend et se dirige vers un petit pont rustique, posé sur un tout petit ruisseau, le traverse, fait semblant d’uriner, prend une cigarette et Rallume. Pendant ce temps, le chef de train, se démenant, lui criait de remonter, qu’on ne s’arrêtait pas là, que ce n’était qu’une halte pour les correspondances et les paquets delà poste. Ranc, calme et souriant, lui dit : — « Je le sais bien, mais je reste. » — Le train partait déjà, emportantses trop fidèles compagnons, qui, aux portières du wagon, voyaient leur proie leur échapper et leur prime avec. Il paraît qu’ils faisaientune tête, mais une tête, dont Ranc seul peut se faire une idée, ils étaient complètement ahuris. — Je crois bien !

LA boxe française

Une explication est ici nécessaire. Comme le chef du train le disait, ce n’était pas une station, mais la halte de Velosne-Loigny. Le train ralentissait et s’arrêtait quelques secondes seulement, le temps d’échanger les paquets de correspondances du service des postes. Le petit ruisseau, qui se trouvait à une dizaine de mètres de la voie, était la limite de la frontière. Le pont traversé, Ranc était en Belgiqueà l’abri des fureurs de ses ennemis, sous la protection des lois internationales. Il fut jugé par contumace et condamné à la peine de mort.

, Aujourd’hui, il est sénateur et se porte bien.

Pour la seconde fois, Charlemont reprit le chemin de Bruxelles, sans encombre toutefois. Grâce à la libéralité d’un de ses élèves, M. Plichon, neveu de l’ancien ministre de Napoléon III, cette fois, ses poches étaient un peu plus lourdes qu’à son premier voyage. Il loua une salle, Grand-Place, à l’estaminet: Aux Tanneurs, et fit de la publicité. A cette occasion la Petite Chronique de Bruxelles publia le petit article suivant :

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