‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 61 sur 233 · UN COMBAT A LA BOXE · texte numérisé non relu

UN COMBAT A LA BOXE

« Il faut avoir habité les Etats-Unis ou l’Angleterre pour savoir ce que c’est qu’un combat de boxeurs. Celui qui n’a pas assisté à ces horribles querelles, organisées de sang-froid, montées avec toute la pompe d’une exhibition, telle que le serait un spectacle de cirque ou de café-concert, ne peut pas s’imaginer à quel point on est écœuré en sortant d’une arène où deux boxeurs sesont livré bataille.

« Ces hommes se sont serré la main en présence de trois à quatre cents individus. Ils ont l’un et l’autre le corps sain, le visage immaculé, les poignets intacts, la poitrine ferme; et, une demiheure après, l’un et l’autre tombent dans les bras de leurs partners les yeux pochés, les côtes enfoncées, les dents brisées, couverts de sang et de boue. C’est hideux ! c’est infernal !

« Lors de mon séjour aux États-Unis, j’étais attaché à la rédaction du New-York-Herald, la trompette la p lus célèbre de la presse yankee, quand un beau malin mon chef de file, M. Gordon Bennett, me manda dans son cabinet.

— « Vous avez entendu parler de Tom Hyer, me dit-il, le célèbre boxeur américain du Bowery? Tl a défié au combat un Anglais nommé Jackson, qui passe pour le premier champion de la Grande-Bretagne ; je désire que vous alliez assister à la bataille en champ clos que ces deux imbéciles vont se livrer à Iloboken, dans l’État du New-Jersey. La partie de plaisir est fixée à demain

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matin huit heures, dans l’enceinte de la taverne du Phénix, où Ton a élevé une estrade pour les spectateurs. Soyez matinal, et ne manquez pas le ferry boat de sept heures. Je veux avoir tous les détails pour les publier dans le Herald. Passez à la caisse et prenez-ycent dollars : on ne sait pas ce qui peut arriver.

«Ces recommandations étaient des ordres, et nous tous, reporters du journal, nous savions que M. Bennett tenait essentiellement à être bien renseigné et qu’il était généreux pour ses employés quand ils travaillaient avec zèle.

« Je pris les 500 francs à la caisse et les fourrai au fond de mon portefeuille, puis je rentrai chez moi pour songer aux préparatifs de mon excursion. Il faisait dix à douze degrés de froid et l'important était de bien se couvrir. Je fis graisser mes bottes fourrées, par le négrillon que j’avais à mon service; je choisis dans ma garde-robe mes vêtements les plus chauds et surtout une pelisse en fourrure, indispensable pour voyager pendant l’hiver dans les Etats du nord de l’Amérique.

« Dès cinq heures, le lendemain matin, j’étais debout. Bob — mon domestique fmoricaud — m’avait préparé du feu et mon déjeuner. Je sautai, en sortant de mon logis, dans un traîneau loué à l’avance pour me conduire dans New-York, à travers l’Hudson, sur le bac à vapeur qui traverse le fleuve, et de là à la pointe d’Hoboken où le pugilat devait avoir lieu.

« Il y avait foule sur le ferry boat , et mon sleigh se trouva en compagnie de cinq autres véhicules du même genre rangés côte à côte et chargés de voyageurs.

« Au moment où le bac allait aborder sur la rive opposée à celle de New-York, un homme de taille athlétique, qui m’était complètement inconnu, s’avança vers moi, le cigare aux lèvres, et me dit d’une voix nasillarde :

— « Je suppose (I guess) que vous n’aurez pas d’objection à me faire place — une toute petite place — à vos côtés, si vous allez voir le combat. Vous ne serez pas fâché, je le jure, de faire ma connaissance. Je suis Tom Hyer.

— « Vous avez pardieu raison, mon cher pugiliste ! Montez! nous causerons en route.

« Pendant que mon attelage nous emportait vers la taverne du

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Phénix , le célèbre boxeur m’entretint de sa personne, et j’appris qu’il était originaire d'Irlande ; mais il était venu fort jeune aux Etats-Unis et y avait vu se développer sa force avec l’âge. Il soulevait un bœuf sur ses épaules et arrêtait, de ses deux poignets, cinq chevaux lancés au galop. Une fois il avait assommé un taureau qui se jetait sur lui. Bref, le champion de l’Amérique se faisait fort de donner une ignoble tripotée — a damned licking — à ce mangeur de rosbif anglais qui avait osé lever les yeux jusqu’à lui.

— « Ou est donc votre adversaire? lui demandai-je.

— « N’avez- vous pas remarqué ce gros « patapouf » qui avalait un verre de gin à la buvette du ferry boat ?

— « Si fait, ma foi !

— « Eh bien ! cet éléphant mal bâti, c’est Jackson ! Un idiot, à qui je me propose de donner une leçon comme il n’en a jamais reçu une dans sa vie.

«Nous étions arrivés.

« Je vis le champ clos envahi par une foule idolâtre de ces plaisirs farouches, et tous avaient payé un dollar par personne pour assister à ce spectacle.

« Qu’on se figure un cirque lilliputien, formé avec des chaises et des tables sur lesquelles les uns étaient assis, les autres se tenaient debout. L’on avait jeté du sable et de la sciure de bois sur le sol, à une épaisseur de 25 centimètres, et sur le sommet de la maison, V Union-Jack flottait au gré d’un vent glacial. Tous les spectateurs fumaient, chiquaientet avalaient des grogs au brandy et des gin cock tail.

« Devant une table, près du comptoir, je revis le gros Anglais qui se réconfortait avec un verre de punch au rhum.

« Tom Hyer, lui, se contentait d'ingurgiter un verre de pure eau-de-vie qu’il sirotait avec volupté. 11 m’avait invité à partager son drink, et je n’avais pas pu refuser.

« Enfin l’heure du combat sonna à l'horloge de la taverne.

— « Time, gentlemen, dit un des deux partners des pugilistes.

— « Fact (c’est un fait), répliqua l’autre.

« Et l’on vit aussitôt Tom Hyer et Jackson jeter bas leur paletot et leur gilet etse placer debout, face à face, au milieu de l’arène.

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« A ce moment-là, trois policemen relevant le collet de leur habit qui portait le numéro de la brigade dont ils faisaient partie se précipitèrent entre les deux combattants.

— « Au nom de la loi et en vertu d’un mandat dont nous sommes porteurs , nous nous opposons au combat, dit le brigadier des policemen.

« Mais... objectèrent les spectateurs.

— (< Il fallut obéir : on tint conseil, et il fut décidé qu'on allait se rendre au chemin de fer qui conduisait à Philadelphie et que l’on chercherait là un endroit favorable pour se livrer bataille.

— « Ce qui fut dit fut fait. Trois heures après, nous pénétrions en Pensylvanie. On s’arrêta à Bordentown, et l’on ne tarda pas à trouver au milieu d’un bois situé près de la pension Muratun lieu propice pour le but qu’on se proposait.

« A l’aide de balais de bouleaux façonnés à la hâte, ceux-ci déblayèrent le terrain de laneigequi le recouvrait; d’autres, à coups de talon de botte, aplanissaient le sol et jetaient au loin les pierres qui eussent pu blesser les deux combattants, dans le cas où ils seraient tombés.

« Tout ce travail-là avait duré une heure et demie et l’on allait commencer le specfacle, lorsqu’une escouade de policemen de Philadelphie se précipita au pas de course au milieu de nous.

— « Gentlemen... au nom de la loi... etc., etc.

« Même scène, même résultat que devant la taverne du Phénix d’Hoboken.

— « C’est trop fort ! s’écrièrent les partners des deux boxeurs, les boxeurs et les dilettanti de la boxe. En route pour Baltimore !

« Et l’on remonta dans les wagons du chemin de fer pour se rendre dans l’état de Maryland.

« Ici j’ouvre une parenthèse. Je pense que plusieurs de mes lecteurs n’ignorent pas que chaque Etat de l’Union américaine est régi par des lois spéciales. Bien souvent ce qui est permis dans la Virginie est défendu dans le Wisconsin, et vice versa. Mais la boxe n’a pas d’exception : elle est bannie — comme spectacle public — du nord au sud, de l’est à l’ouest.

« Bref, nous éprouvâmes à Baltimore le même échec qu’à Ho-

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boken et à Bordentown, et l’on décida que l’on se rendrait dans l’État de la Caroline, à Charlestown.

« La vapeur nous emporta de nouveau vers ce pays éloigné de New-York, — comrnequi dirait àla distance de Paris à Marseille, — et nous arrivâmes là un samedi soir.

« Il n’y avait pas à songer à agir le lendemain, jour consacré, où tout travail, tout plaisir, toute distraction sont défendus de par la religion et la loi. On remit donc la rencontre au lundi suivant.

« Mais la police du chef-lieu de la Caroline du Nord avait eu vent de la bataille projetée, et le lundi, quand on arriva sur le champ où devait se passer la scène du pugilat, on y trouva vingt-cinq hommes de la police qui barraien l le passage avec la même défense.

— « Par Dieu ! s’écria Tom Hyer, il ne sera pas dit que nous ne nous battrons pas, Jackson et moi. Il y a dans la baie de Chesapeake, au milieu de la mer, à cinq milles du rivage une île que je connais. Cet endroit n’est pas sous la coupe des régulations américaines. Allons-y! Qui m’aime me suive!

cc Je n’éprouvais pas pour le boxeur une passion vive, mais j’avais un devoir à remplir et j’opinai du bonnet, — un vrai bonnet d’astrakan qui me couvrait le chef de peur des rhumes de cerveau par le froid (( sterling » qu’il faisait.

« J’ajouterai en passant que, tout le long de la route, le télégraphe avait fonctionné afin que M. Gordon Bennett pût donner à ses lecteurs les nouvelles les plus fraîches du Tom Hyer and Jackson fight.

« Nous frétâmes un bateau à vapeur et on n’admit à bord que les amis des combattants et lesreporters de la presse. Tous étaient soigneusement triés, de façon à ce qu’aucun policeman ne se glissât dans notre compagnie.

« Le sifflet se fit entendre, la vapeur souffla et nous quittâmes le port de Charlestown. 11 gelait à pierre fendre, et les boissons chaudes, les punchs, les cock-tails, les bouteilles de champagne disparaissaientcomme par enchantement dansle gosier desboxeurs et de leurs amis.

k 11 fallut quelque peu se mouiller les pieds pour aborder cet îlot de la baie de Chesapeake que l’on nommait Calipso’s Island. Bref, nous arrivâmes tous sains et saufs.

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« Sur une plage de sable assez vaste, qui longeait une falaise, on prépara le turf, et quand tout fut terminé les combattants quittèrent leurs vêtements et ne conservèrent que leur culotte et leurs chaussures. Je frissonne encore... de froid, à cette heure, en songeant à la température dont nous jouissions ce jour-là.

« Les deux partners des boxeurs se placèrent côte àcôte de Tom Hyer et de Jackson, montre en main, et la bataille commença.

« Après s'être serré la main droite à l'américaine, c’est-à-dire au risque de se désarticuler les bras, Tom Hyer et Jackson se mirent en garde. Les premiers coups de poings portèrent peu et infligèrent seulement quelques meurtrissures à l’un et à l’autre.

« Au bout de cinq minutes, Tom avait reçu un coup violent, qui le fit chanceler sur lui-même ; mais à ce moment-là on le vit blêmir de colère et je compris que nous allions assister à quelque chose de terrible.

Se tenant sur ses gardes, le boxeur américain attendit l’instant propice et asséna un épouvantable fist-shoke sur la mâchoire de Jackson. Celui-ci tomba entre les bras de son partner qui le fit asseoir sur ses genoux, lui frictionna le visage avec du brandy et lui fit avaler quelques gorgées de la liqueur réconfortante.

« Pendant ce temps-là, le partner de Tom Hyer tenait les yeux fixés sur la montre et attendait que les cinq minutes fussent écoulées. Or on sait que si, après ce laps de temps, le boxeur frappé ne se met pas debout, il est déclaré vaincu.

a Mais Jackson s’était redressé. 11 porta un coup à son adversaire qui fit sonner la poitrine de celui-ci; au même instant, le poing fermé de Tom Hyer crevait un œil à son vis-à-vis.

« Jackson s’appuya sur l’épaule de son partner en poussant un rugissement. Mais, les cinq minutes écoulées, il se releva et recommença le combat.

u Raconterai-je les scènes navrantes de ce spectacle écœurant? Non. Je dirai simplement que Tom Hyer soutint « glorieusement » la réputation de son pays, qu'il cassa huit dents à Jackson, lui démit le bras et lui infligea sur la tête deux coupures horribles d’où le sang coulait comme si un couteau avait passé par là.

« On fut forcé de renoncer au combat faute de combattants, et,

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quoique vainqueur, Tom Hyer fut, je crois, bien aise délaisser la place et de se retirer à bord du bateau à vapeur.

« Jackson fut porté mourant dans la yole qui le ramena à bord, et il lui fut impossible de se mouvoir pour remonter l’échelle du navire.

« Nous rentrâmes à Gharlestown. Tom Hyer crut prudent de se dérober aux ovations de ses admirateurs; il prit le train le plus direct pour rentrer chez lui àNew-York dans sa maison duBovery.

« Quant à Jackson, il demeura à l’hôpital de Charlestown où il guérit après deux mois de souffrances. Le vaincu anglais n’eut jamais envie de recommencer le pugilat: il avait eu un œil crevé, un bras cassé et deux côtes enfoncées, et, de plus, avait perdu deux cents livres sterling, déposées par lui au Tammany-Hall, à New- York.

« Tom Hyer, qui s’offrit encore quelquefois en spectacle à ses amis dans des parties de boxe sérieuses, renonça enfin à ces dangereuses rencontres et se contenta de vendre des liqueurs dans une taverne ouverte par ses soins dans le bâtiment du théâtre du Bowery.

« Mistress Tom, la plus jolie femme de New-York, trônait au comptoir et percevait la valeur des consommations.

« La boxe mène à tout.

« Bénédict-Henry Révoil. »

7 juillet 1878.

cercle d’escrime «Liège; le 10 décembre 1878.

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