‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 91 sur 233 · ENTRE MM. LOUIS GAILLARD ET CHARLEMONT · texte numérisé non relu

ENTRE MM. LOUIS GAILLARD ET CHARLEMONT

a l’école d’escrime

Le 25 novembre 1884, Charlemont et son fils étaient invités à venir faire assaut de boxe, à la salle de l’école d’escrime, 14, rue Saint-Marc.

« A leur arrivée dans la salle de boxe, Charles Lecour quitta aussitôt laleçon qu’il était en train de donner, vint à Charlemont et l’emmena de suite dans le vestiaire. C’était peut-être de peur qu’en restant dans la salle celui-ci ne surprît les secrets de sa méthode. Que diable aussi, pourquoi avoir des secrets! Enfin vint le moment de l’assaut. Pendant que Charlemont s’habillait, M. Rodolphe Julian, qui lui causait, lui fit remarquer dans un coin du vestiaire, auprès de Gaillard, Charles Lecour qui gesticulait et lui donnait ses derniers et infaillibles conseils sur la manière dont il devait combattre Charlemont. M. Julian, riant, dit à ce dernier: « Méfiez-vous, Lecour vide son sac de bottes secrètes, gare avons, méfiez-vous! »

L’assaut commence. Beaucoup de monde dans la salle. Louis Gaillard est, on peut dire, un beau gaillard, solidement construit ; il a environ lm. 70 de taille, très énergique, ne manquant ni de grandes dispositions physiques, ni de vitesse, mais la méthode occulte de Lecour, avec tous ses secrets, ne pouvait rien contre une science beaucoup plus complète, et pratiquée professionnellement et passionnément, depuis 24 ans, par Charlemont.

Gaillard apporta en cette circonstance toute la volonté, tout le courage dont il était capable, il eut beau déployer toute sa vi-

LA BOXE FRANÇAISE

gueur, tous ses moyens^ il se heurtait à une impossibilité qu’aucun tireur n’avait pu vaincre.

Tout en tirant, Charlemont fit voir à Lecour, qui assistait à la défaite de sa méthode, qu’on peut posséder une science supérieure et rester devant un adversaire dans les termes de la plus grande courtoisie. Ce fut l’opinion de tous les amateurs présents, et plusieurs, en félicitant Charlemont sur sa conduite dans l’assaut, disaient : « Ce n’est pas Gaillard qui est battu, c’est la méthode Lecour, dans un de ses meilleurs représentants. »

Il n’y eut pas d’autres tireurs voulant compléter l’expérience en tirant avec Charlemont fils.

A la suite de cet assaut, Louis Gaillard prit des leçons avec Charlemont.

Pour compléter le petit compte-rendu que nous venons de faire sur l’assaut Gaillard et Charlemont, à l’Ecole d’escrime, voici quelques impressions que nous retrouvons dans nos souvenirs, et qui concordent avec celles d’autres professeurs de cette époque; c’est avec la plus grande impartialité que nous les écrivons ici.

Nous connaissions très peu Charles Lecour, nous ne l’avons jamais vu tirer. Dans son jeune temps, il tirait fort bien, paraîtil. Certains, même, lui attribuaient une plus grande vitesse qu’à son frère, qui cependant en possédait une des plus remarquables.

On lui accordait d’être bon démonstrateur, doux, affable, considéré par ses élèves plutôt comme leur ami. Ceci nous paraît très naturel, liés qu’ils sont l’un et l’autre par des intérêts communs, il n’y a là rien de particulier ; tous les élèves, généralement, aiment leurs professeurs. Il en était autrement vis-à-vis des professeurs, ses concurrents ; ceux-ci se plaignaient du dédain qu’il paraissait affecter pour eux, il n’en voyait ni n’en fréquentait aucun, ni de près ni de loin. Etait-ce un effet de la concurrence, cela est bien possible, croyable même, aujourd’hui encore, il n’y a rien de changé à ce sujet. La concurrence engendre inévitablement une antipathie entre les représentants d'une même profession. Charles Lecour ainsi que son frère Hubert vivaient complètement à l’écart des autres professeurs, témoignant ainsi à leur

LA BOXE. FRANÇAISE

égard un certain dédain, aussi passaient-ils pour être peu serviables et fort égoïstes. Pour notre part, nous avons. eu à le constater plusieurs fois, voici comment. En 1876, sur le point de publier notre premier traité de la boxe française, nous nous sommes adressés à Charles Lecour, pour le prier de vouloir bien nous donner les noms des principaux tireurs de son époque, et d’y ajouter ses appréciations personnelles sur les mérites de chacun d’eux.

Voici sa réponse :

« Paris, 10 juillet 1876.

« Monsieur Charlemont,

« Je regrette de ne pouvoir vous satisfaire relativement aux renseignements que vous me demandez, il y a déjà longtemps que j’ai fait une méthode, dans laquelle j’ai fait un peu l’historique de la boxe française ; elle n’est pas encore imprimée et ne le sera que quand je ne donnerai plus de leçons, par conséquent la vôtre paraîtra bien avant la mienne ; vous comprenez que je ne peux pas vous donner ce que j’y ai mis, car plus tardje passerais pour vous avoir copié, ce que je ne fais jamais.

« Recevez mes meilleurs sentiments, tout à vous,

« Lecour. »

Voici notre réponse :

« Monsieur Lecour,

« Les quelques noms que je vous ai demandés, ainsi que votre appréciation sur les tireurs de votre époque ne constituent ni l’historique de la boxe française, ni le travail contenu dans votre méthode, ce dont je n’ai nullement besoin. Ce que je vous ai demandé, je vous l’eusse accordé sans la moindre hésitation , si vous m’en aviez témoigné le simple désir.

« J. Charlemont. »

Ainsi Charles Lecour avait, disait-il, une méthode toute prête depuis longtemps, qu’il ne publierait que lorsqu’il ne donnerait plus de leçons. Pourquoi?,., ayant fait une fortune dans

LÀ BOXE FRANÇAISE

l’industrie, ses moyens lui permettaient de faire les frais de publication ; un éditeur l’aurait publiée à son compte. Non, il la réservait avec un soin jaloux (pour la fin, comme les terribles coups de poing de Rodolphe).

Propagateur dévoué de son art, il nous semble qu’il eût dû avoir à cœur de faire profiter ses contemporains et les générations futures de cette merveilleuse méthode; c’était même son devoir. Mais rien. Il ne professait plus depuis 1884 ; sa méthode est restée dans l’oubli ; il est décédé dix ans plus tard, emportant avec lui les terribles secrets de la boxe française. Heureusement qu’il n'y en a jamais existé, pas plus en boxe qu’en toute autre escrime ; il n’en existe pas encore et il n’en existera jamais ; nous l’avons déjà dit ailleurs ; les secrets ne sont que dans les aptitudes des personnes et dans un travail assidu et persistant. Ne pas publier une méthode aussi précieuse constiluepour nous une preuve du caractère personnel, égoïste que tous les professeurs ont constaté chez les frères Lecour.

Nous avons eu l’occasion de nous présenter trois ou quatre fois à la salle d’Hubert Lecour, lorsque nous y étions appelés pour atîaire d’assaut. Une fois entré dans la salle, le professeur quittait immédiatement la leçon en train, venait à nous, nous donnait le bonjour d’une manière affable et nous emmenait dans le pelit vestiaire presque noir, qui se trouvait à gauche à Rentrée de la salle; là, quelques paroles courtoises, mielleuses et la visite était terminée, on nous prenait amicalement sous le bras, on nous conduisait pour passer par l’autre porte du vestiaire qui se trouvait près de la porte de sortie (qui était en même temps la porte d’entrée). C’était si l’on veut une manière polie de se débarrasser des importuns. On ne nous priait jamais de nous asseoir, nous n’avions ni le temps de visiter la salle, ni celui de surprendre les secrets qu’on y enseignait. Il en était ainsi chaque fois; aussi après plusieurs réceptions semblables, les professeurs n’y retournaient plus. C’étaitsans doute ce que désirait le maître delà maison.

Les jours d’assauts, lorsque la séance était terminée, on faisait accompagner les invités, professeurs et tireurs, par Etienne, le prévôt, qui les conduisait se rafraîchir dans une brasserie voisine.

LA BOXE FRANÇAISE

Le professeur et les élèves de la salle allaient se rafraîchir dans un autre établissement.

En somme par leur façon d’agir, les deux frères Lecour paraissaient vouloir monopoliser la boxe à leur profit. Il semblait aussi qu’ils avaient choisi avec soin leurs prévôts pour que ceux-ci ne pussent les éclipser dans les assauts. Nous l’avons dit : Etienne, le prévôt d’Hubert, était incapable de faire un assaut de boxe française et encore moins de briller dans une séance. Le prévôt que Charles Lecour avait à l’école d’escrime était aussi un inconnu, on l’appelait : le père Jules!... il était vieux et sans moyens physiques pour faire un boxeur. Les deux frères Lecour pouvaient être tranquilles, si leurs prévôts pouvaient les aider dans les leçons données à la salle, ils n’avaient rien à craindre des comparaisons qu’on aurait pu faire étant donné qu’ils ne pouvaient paraître comme tireurs dans les assauts (c’était profond).

Nous sommes convaincus que les frères Lecour n’avaient pas ce qu’on pourrait appeler l’amour ou la passion de leur art; ils paraissaient plu tôt professer pour l’intérêt qu’ils en retiraient (nous ne les en blâmons pas, nous constatons). Ainsi Charles Lecour avait abandonné l’enseignement de la boxe pour se mettre dans une industrie qui devait lui être plus lucrative ; en effet, il y fit fortune. Hubert Lecour ne paraissait pas très flatté d’être professeur de boxe. Aussitôt après son mariage, il ne paraissait plus en public, ça ne plaisait pas à sa femme ; il allait souvent avec elle dans des soirées où ils chantaient ensemble des duos. Il jouait un peu à l’homme du monde. Aussi il ne fallait pas lui parler de sa profession, il n’aimait pas qu’on l’entretînt de boxe une fois hors de sa salle, il semblait avoir honte de son métier, il ne tenait pas à le faire connaître. Il est de fait qu’à cette époque la boxe n’était pas très bien considérée, les préjugés battaient leur plein. Il nous souvient du reste d’une époque moins éloignée où nous n’étions pas très fiers d’avouer notre profession.

Il n’en est plus de même aujourd’hui, au contraire nous nous honorons d’enseigner un exercice pour lequel nous avons contribué à lui obtenir la place qu’il mérite dans l’éducation physique de la jeunesse. D’ailleurs, tout en luttant, nous nous inspirions du dicton (ce n’est pas le travail qui déshonore l’homme) et mainte-

LA BOXE FRANÇAISE

nant la boxe française est appréciée par toutes les classes de la société.

Nous étions jeunes, ces diverses impressions nous laissaient indifférents ; seul le plaisir de travailler et d’apprendre nous faisait passer sur ces petits détails qui ont bien aujourd’hui leur valeur pour peindre correctement les hommes du passé. Nous les jugeons impartialement avec la conviction que ceux qui les ont connus comme nous, en nous lisant les reconnaîtront tels qu’ils étaient.

Page 1