‹ La brebis perdue, pièce en trois actesChapitre 11 sur 37 · SCÈNE IX TASGHERON, VÉRONIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX TASGHERON, VÉRONIQUE

VÉRONIQUE

Hé bien, qu'attends-lu? qu'allends-tu? Qu'est-ce que c'est que cette figure? Est-ce ainsi que tu me revois, que tu me remercies d'être folle ? Car c'est fou de te faire monter... Allons, viens! A genoux I A genoux! (Tascheron se précipite à genoux, lui embrasse les pieds el les mains avec une sorte de rage. File se laisse faire, sourit^ lui caresse la lête^ amou' reuse.) Là, c'est bon. Lève-toi . Je le veux... Lèvetoi, grand enfant, entends-tu?... Aline n'aurait qu'à rentrer...

TASCHERON, se levant^ soupçonneux.

Celte Aline... elle nous espionne !

VÉRONIQUE

Elle t'aime, imbécile, elle t'aime ! Ta ne Tas pas vu?... Oh î menteur !... Je te défends, d'abord, de le voir, de regarder une autre femme, une autre fille, fût-ce une servante... Je suis jalouse de toutes, de toutes! Je sais bien qu'elles te courent après... Attends un peu... Approche-toi. Qui t'a fait ce nœud de cravate? C'est toi? c'est bien, c'est beaucoup mieux. Tu es bien rasé, ta peau est douce, et ton linge blanc, c'est parfait... Et tu as les fameux escarpins qui ne font pas de bruit quand tu marches... Qu'est-ce qu'elle dit de toi, ton hôtesse ? que c'est honteux pour un ouvrier, hein? d'avoir tant de soin de son corps?... que tu as une femme du monde?... Tu ne t'en vantes pas, dis?...

TASCHERON, irrité.

Véronique I

VÉRONIQUE

C'est ça, fais ta mine farouche ! J'adore quand tu prends cet air-là, quand tu fronces le nez, comme un loup... Il y a Jà tant de fougue et de force!... (Elle lui touche le front de Vindex. Il lui prend le poignet y et le tord.) Oh ! tu me fais maU... Qu'est-ce que c'est?

TASCHERON

Tu t'amuses à me faire souffrir !

VÉRONIQUE

Moi, par exemple!... Quelle idée 1... Pourquoi dis-

tu ca? Réponds-moi... Tu sais bien que je suis ton esclave... De quoi souffres-tu? Que veux-tu?

TASCHEROiN

Je les ai vus sortir, tout à l'heure, tous ces beaux messieurs, de chez toi î J'étais sur le trottoir, en face. Ils avaient l'air gai, ils riaient. Ils venaient de te voir, de te dire... Est-ce que je sais ce qu'ils peuvent te dire?... J'avais envie de leur sauter dessus, et de les étrangler, l'un surtout...

VÉRONIQUE

Lequel donc?

TASCHERON

Monsieur de Granville !

VÉRONIQUE

Que tu es bête, mon amour !... Tu ne connais pas ta puissance... Si tu savais mieux, tu rirais... Si tu les voyais à ta place... comme ils pèsent peu devant moi, tous ces beaux messieurs, des pantins !... Comme ils sont guindés, appliqués, comme ils ignorent tout de la femme !... Aucun d'eux n'a ta vie, ta jeunesse, ton corps souple, tes mains violentes, tes yeux étonnés et hardis... Aucun d'eux n'est libre et sauvage, comme toi, qui ne sais que ton cœur... C'est pourquoi aucun d'eux ne m'a eue, ni ne m'aura... Non, je t'appartiens... tu es mon bourreau et mon maître... Écoute, je vais te faire un aveu. Je voulais te le faire chez nous, dans notre cabane au bord de l'eau, mais tant pisl... Écoutemoi bien... Celui que nous attendions est venu. Tu ne comprends pas?... Je vais être mère... Et, comme je suis à toi seul, comme cet être répugnant,

ce Graslin ne me touche plus, Dieu nfierci, entendstu bien? c'est la catastrophe... Nous sommes acculés au scandale,, à la fuite, à je ne sais quoi... Ah! quand j'ai connu mon bonheur, tu ne peux pas savoir le cantique qui s'est élevé de mon être.. Je me suis dit : c'est Dieu qui le veut, puisqu'il me permet d'être mère... J'ai osé entrer à l'église, et brûler un cierge, etprier... J'étais seule, l'autre soir, vers six heures... Quelqu'un, là-haut,^ jouait de l'orgue... le jour se mourait aux vitraux... Ces minutes, mon Jean-François, c'est le paradis, c'est le ciel. . elles valaient, peu s'en faut, nos étreintes... Tu ne m'écoutes pas... Que penses-tu?

TASCHERON

Je pense que cela me décide...

VÉRONIQUE

A quoi ?

TASCHERON

A partir avec toi.

VÉRONIQUE

Tu sais bien...

TASCHERON

Quoi?

VÉRONIQUE

11 faut du temps... que j'y songe... Je n'ai pas d'argent...

TASCHERON

, J'en aurai.

VÉRONIQUE

Toi?... Où? Comment?

La BREiiis perdue 30

TASCEERON

J'en ai trouvé.

VÉRONIQUE

Chez qui ?

TASCHERON

Chez le père Pingret.

VÉRONIQUE

Ce vieux ladre!... Et il te le prête?

TASCHERON

Oui. Avec un gros intérêt. Mais nous le lui rendrons quelque jour... Je lui ai expliqué mes projets : la fabrique à construire là-bas... l'avantage d'une commandite... dame! il a fallu saliver!... Mais enfin, il a eu confiance... Il est maintenant décidé.

VÉRONIQUE

Il ne sait pas que?...

TASCHERON

Tu es folle!

VÉRONIQUE

Combien te prête-t-il?

TASCHERON

Trente mille francs.

Jean-François! une somme pareille!...

TASCHERON

Quoi! il a un gros bas de laine... Ton père en avait un plus gros...

VÉROiMQUE

11 ne te l'eût pas confié...

TASCHERON

Le père Pingret est moins dur... Et puis enfin, quoi? ça te fâche?

VÉRONIQUE

Non... non. Cela m'étonne un peu... [Un temps.) Tu me dis bien tout, n'est-ce pas?

TASCHERON

Oui. Que veux-tu que je te cache?

VÉRONIQUE

Tu as l'air anxieux. Qu'est-ce que tu as?

TASCHERON

Mais rien, mais rien !

VÉRONIQUE

Quand le vois-tu?

TASCHERON

Ce soir.

Ahl ce soir... J'espérais...

TASCHERON

Non, c'est impossible... Ou bien... si, mais un peu plus tard... Attends-moi chez nous, si tu veux... Pingret habite juste à côté... J'arriverai avec la sacoche.

VÉRONIQUE

Et le passe-pOrt?

TASCHERON

Je l'ai reçu. Le voici.

VÉRONIQUE, regardant le papier.

Mais il n'y a dessus que ton nom...

TASCHERON

On ne pouvait y mettre le tien. Nous ajouterons : et son épouse...

VÉRONIQUE

Oui... Tuas tout prévu, tout prévu. On peut se confier à toi... Alors, c'est pour quand?

TASCHERON

Pour demain. Je partirai à pied, le premier. Tu me rejoindras en voiture. Il y a un bateau le vingtsix.

VÉRONIQUE

Demain... déjà!

TASCHERON

Pourquoi déjà? As-tu quelque regret?... Véronique!... si je ne suis pas tout dans ta vie...

VÉRONIQUE

Si, mon pauvre amour, tu es tout. Tu es tout, je t'en donne la preuve... Ce départ, souviens-toi, du reste, ce n'est pas toi qui y avais pensé... Je ne regrette rien ici, excepté maman... Tout de même... je dis adieu à tout mon passé, à mes pauvres, au beau rêve de vie lumineuse et chaste que j'avais formé... Je ne regrette rien, mais je souffre...

TASCHERON, humblement, ardemment.

J'essaierai...

VÉRONIQUE

Non, non, ne dis rien... Tu vois, c'est fini. Je suis prête I

TASCHERON

Tu viendras, ce soir?

42 tA BREBIS PERDUE

VÉRONIQUE

Je viendrai. A quelle heure?

TASCHERON

Minuit?

Si tu veux.

Alors, à ce soir.

TASCUERON

A ce soir. Donne-moi ta bouche... Je t'aime. ..Va..^ Allons, va-t'en... Je vais aller à la fenêtre... Tu te retourneras dans la rue... {Sort Tascheron. Elle s^approche de la fenêtre, lève le rideau, agite son mouchoir^ envoie des baisers passionnés.)

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