‹ La brebis perdue, pièce en trois actesChapitre 26 sur 37 · SCÈNE II DENISE, VÉRONIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE II DENISE, VÉRONIQUE

VÉRONIQUE

Mademoiselle Tascheron, n'est-ce pas?

DENISE

Oui, Madame...

VÉRONIQUE

A quel propos?...

DENISE

Je viens vous rapporter ceci... {Elle sort de son réticule un mouchoir maculé et tordu^ le tend à Véronique qui le prend avec un tremblement visible.)

VÉRONIQUE, lui ouvrant les bras.

Ahl mon enfant... Permettez-vous?...

DENISE

Oui, Madame. {Elles s'embrassent et pleurent.)

VÉRONIQUE, après un silence.

Vous avez donc rendu Targent?

DENISE

Oui, Madame. Ce matin, j'en arrive, avec mon frère Louis-Marie. Jean-François nous l'avait commandé, en nous indiquant la cachette. Nous y sommes allés cette nuit.

VÉRONIQUE

Mais alors. . . Ce feu sur la Vienne, vers deux heures du matin, c'était vous?

DENISE

Oui, Madame. Nous avons eu de la peine. Louis- Marie a plongé quatre fois... Vous nous avez vus?

VÉRONIQUE

On peut voir d'ici... Je ne dormais pas. Pourquoi ce feu? C'était imprudent...

DENISE

Pour brûler le foulard et le châle. Il nous l'avait dit. Et ce fut bien fait. Les gendarmes sont venus nous surprendre, juste au moment où c'était fini...

VÉRONIQUE

Dieu me défend donc malgré moi... Ils vous ont laissé ce mouchoir ?

DENISE

Oui. C'est le sien. Il ne servait pas.

VÉRONIQUE

Son mouchoir!... C'est vrai, c'est le sien... C'est le sien... Ah! mon enfant, merci I merci! [Elle prend la main de Denise et la baise.)

DENISE, gênée^ retirant sa main.

Je ne fais quQ lui obéir, Madame.

VÉRONIQUE

Ah ! vous m'en voulez, je le vois...

DENISE

Non, je n'pn veux plus à personne. Je tous en ai voulu,..

VÉRONIQUE

Et puis?...

DENISE

Il m'a appris à vous connaître... [Un temps.)

VÉRONIQUE

Vous le voyez, vous!... Comment est-il?

DENISE

Je ne le trouve pas changé... surtout depuis que...

VÉRONIQUE

Oui, je sais... depuis qu'il ne pense plus à la terre... Le curé Bonnet me l'a dit... Pourtant, il m'a envoyé ceci... {Elle presse le mouchoir sur ses lèvres, Denise se lève.) Je vous demande pardon...

DENISE

Au revoir, Madame.

Vous partez déjà? où allez-vous?

DENISE

Louis-Marie m'attend en bas.

VÉRONIQUE

Attendez encore... une seconde... Avez-vous payé Tavocat?

DENISE

Non, madame. Il a refusé. Il m'a demandé ma jeannette. Je la lui ai donnée, de grand cœur. Il a fait ce qu'il a pu, n'est-ce pas?

VÉRONIQUE

Oui, ce qu'il a pu. Cest bien peu!... Vous n'avez aucun besoin d'argent?

DENISE

Non, Madame.

VÉRONIQUE

Vous vivez en ce moment à Limoges?

DENISE

Nous restons ici quelques jours, le temps de savoir si son pourvoi sera rejeté, ou bien si... Ensuite, ma famille ira au Havre.

VÉRONIQUE

Vous quittez la France?

DENISE

Oui, Madame, mon père ne peut pas supporter...

VÉRONIQUE

Je le comprends. Rien ne l'y oblige... Votre famille, dites-vous... Vous ne la suivriez donc pas?

DENISE

Non. Je resterai jusqu'au bout. Il faut bien quelqu'un... pour le suivre.

VÉRONIQUE

Vous pouvez regarder... cette chose?

DENISE

11 n'en a pas peur. Moi non plus. {Un temps.) Du reste...

VÉRONIQUE

Quoi?

DENISE

Je ne peux pas le dire. Vous le saurez bien assez tôt.

VÉRONIQUE

Cet accent... Courageuse fille!... Oh! comme vous

lui ressemblez!... Mais il nest pas perdu, Denise! Entendez-vous? il n'est pas perdu!

DENISE

Madame, gardez-vous un espoir?... Tavocat dit...

Il n'en sait rien.,. Je le sauverai, je vous dis... Mon mari est mort, je suis libre... Je le sauverai, ou me perdrai avec lui... Je ne peux pas parler davantage... j'attends du monde tout à l'heure... Revenez me voir, voulez-vous ?

DENISE

Oui, Madame. Quand cela?

VÉRONIQUE

Demain soir.

DENISE

Bien, Madame, je viendrai.

VÉRONIQUE

A demain. (Elles s'étreignent. Sort Denise. Véronique sonne. Entre Aline.)

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