SCÈNE II DENISE, VÉRONIQUE
VÉRONIQUE
Mademoiselle Tascheron, n'est-ce pas?
DENISE
Oui, Madame...
VÉRONIQUE
A quel propos?...
DENISE
Je viens vous rapporter ceci... {Elle sort de son réticule un mouchoir maculé et tordu^ le tend à Véronique qui le prend avec un tremblement visible.)
VÉRONIQUE, lui ouvrant les bras.
Ahl mon enfant... Permettez-vous?...
DENISE
Oui, Madame. {Elles s'embrassent et pleurent.)
VÉRONIQUE, après un silence.
Vous avez donc rendu Targent?
DENISE
Oui, Madame. Ce matin, j'en arrive, avec mon frère Louis-Marie. Jean-François nous l'avait commandé, en nous indiquant la cachette. Nous y sommes allés cette nuit.
VÉRONIQUE
Mais alors. . . Ce feu sur la Vienne, vers deux heures du matin, c'était vous?
DENISE
Oui, Madame. Nous avons eu de la peine. Louis- Marie a plongé quatre fois... Vous nous avez vus?
VÉRONIQUE
On peut voir d'ici... Je ne dormais pas. Pourquoi ce feu? C'était imprudent...
DENISE
Pour brûler le foulard et le châle. Il nous l'avait dit. Et ce fut bien fait. Les gendarmes sont venus nous surprendre, juste au moment où c'était fini...
VÉRONIQUE
Dieu me défend donc malgré moi... Ils vous ont laissé ce mouchoir ?
DENISE
Oui. C'est le sien. Il ne servait pas.
VÉRONIQUE
Son mouchoir!... C'est vrai, c'est le sien... C'est le sien... Ah! mon enfant, merci I merci! [Elle prend la main de Denise et la baise.)
DENISE, gênée^ retirant sa main.
Je ne fais quQ lui obéir, Madame.
VÉRONIQUE
Ah ! vous m'en voulez, je le vois...
DENISE
Non, je n'pn veux plus à personne. Je tous en ai voulu,..
VÉRONIQUE
Et puis?...
DENISE
Il m'a appris à vous connaître... [Un temps.)
VÉRONIQUE
Vous le voyez, vous!... Comment est-il?
DENISE
Je ne le trouve pas changé... surtout depuis que...
VÉRONIQUE
Oui, je sais... depuis qu'il ne pense plus à la terre... Le curé Bonnet me l'a dit... Pourtant, il m'a envoyé ceci... {Elle presse le mouchoir sur ses lèvres, Denise se lève.) Je vous demande pardon...
DENISE
Au revoir, Madame.
Vous partez déjà? où allez-vous?
DENISE
Louis-Marie m'attend en bas.
VÉRONIQUE
Attendez encore... une seconde... Avez-vous payé Tavocat?
DENISE
Non, madame. Il a refusé. Il m'a demandé ma jeannette. Je la lui ai donnée, de grand cœur. Il a fait ce qu'il a pu, n'est-ce pas?
VÉRONIQUE
Oui, ce qu'il a pu. Cest bien peu!... Vous n'avez aucun besoin d'argent?
DENISE
Non, Madame.
VÉRONIQUE
Vous vivez en ce moment à Limoges?
DENISE
Nous restons ici quelques jours, le temps de savoir si son pourvoi sera rejeté, ou bien si... Ensuite, ma famille ira au Havre.
VÉRONIQUE
Vous quittez la France?
DENISE
Oui, Madame, mon père ne peut pas supporter...
VÉRONIQUE
Je le comprends. Rien ne l'y oblige... Votre famille, dites-vous... Vous ne la suivriez donc pas?
DENISE
Non. Je resterai jusqu'au bout. Il faut bien quelqu'un... pour le suivre.
VÉRONIQUE
Vous pouvez regarder... cette chose?
DENISE
11 n'en a pas peur. Moi non plus. {Un temps.) Du reste...
VÉRONIQUE
Quoi?
DENISE
Je ne peux pas le dire. Vous le saurez bien assez tôt.
VÉRONIQUE
Cet accent... Courageuse fille!... Oh! comme vous
lui ressemblez!... Mais il nest pas perdu, Denise! Entendez-vous? il n'est pas perdu!
DENISE
Madame, gardez-vous un espoir?... Tavocat dit...
Il n'en sait rien.,. Je le sauverai, je vous dis... Mon mari est mort, je suis libre... Je le sauverai, ou me perdrai avec lui... Je ne peux pas parler davantage... j'attends du monde tout à l'heure... Revenez me voir, voulez-vous ?
DENISE
Oui, Madame. Quand cela?
VÉRONIQUE
Demain soir.
DENISE
Bien, Madame, je viendrai.
VÉRONIQUE
A demain. (Elles s'étreignent. Sort Denise. Véronique sonne. Entre Aline.)