‹ La brebis perdue, pièce en trois actesChapitre 29 sur 37 · SCÈNE V VÉRONIQUE, DE GRANVILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE V VÉRONIQUE, DE GRANVILLE

VERONIQUE

C'est VOUS, monsieur, qui insistez de cette surprenante manière?...

DE GRANVILLE

Comme vous le voyez, oui, Madame.

VÉRONIQUE

Je vous ferai remarquer que personne n'a osé, jusqu'ici, se permettre...

DE GRANVILLE

Oui, Madame, je le sais, je le sais. Vous êtes, d'ordinaire, obéie. Mais il y a des circonstances... Vous pensez bien que j'ai une raison pour être indiscret de la sorte...

VÉRONIQUE

Une raison? laquelle? J'écoute.

DE GR AN VILLE

Ne pouvez- VOUS la deviner? Malgré moi, au moment de la dire... je suis extrêmement ému...

VÉRONIQUE

Vous en avez l'air, en effet. Mais chacun a ses propres soucis. Je ne sais pas deviner les charades. Parlez, je vous en prie, parlez...

DE GRANVILLE

Madame, vous savez que Tascheron vient de tenir une de ses promesses. L'argent du vol est retrouvé. C'est ce que Denise Tascheron, qui sort d'ici, est venue vous dire. Vous savez aussi que les gendarmes sont arrivés trop tard pour saisir des preuves, trouver la piste de la complice... Oui... vous n'ignorez qu'une chose... Cette piste, je l'ai découverte... Je sais le nom de la locataire du pavillon du bord de l'eau, juste à côté de l'endroit du crime... Et j'admire à présent ma folie de n'y avoir pas songé plus tôt !

VÉRONIQUE

Ahl vous savez?... Hé bien tant mieux... Maintenant que mon mari n'est plus... Vous devancez de peu, du reste... [Un temps.) Alors, je vais être arrêtée ?

DE GRANVILLE

Arrêtée, vous?... Viendrais-je ici? Ce que je vous dis, moi seul le sais, et nul autre ne doit le savoir... Ce n'est pas le magistrat qui vous parle, mais l'homme le plus désespéré... Vous... vous... notre orgueil, notre idole...

Faites-moi grâce de cela... Vos douleurs, auprès de la mienne... Si ce n'est pas au nom de la justice, pourquoi venez-vous ici? Pourquoi?

DE GRANVILLE

Mais... mais je viens pour vous aider... pour me concerter avec vous... examiner s'il est quelque issue... Dans cet affreux bouleversement, toutes mes notions de convenance, de devoir, d'honneur professionnel viennent de sombrer, je l'avoue... Je viens, vous savez bien pourquoi !

VÉRONIQUE

Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais deTascheron, de lui seul... Peut-on encore le sauver?

DE GRANVILLE

Légalement, non.

VÉRONIQUE

Son pourvoi?

DE GRANVILLE

Il est rejeté... rejeté d'hier... J'en viens d'être avisé à l'instant. La... l'exécution est fixée...

VÉRONIQUE

Ah!... alors?

DE GRANVILLE

Alors, je ne vois... Il n'y aurait qu'une seule démarche... mais bien hasardée, bien chanceuse!...

VÉRONIQUE

Quoi? parlez !

Aller voir le ministre, à Paris. . tout lui dire... C'est un esprit vaste... Il m'a protégé, dans le

temps... et il a aimé, lui aussi... Peut-être ce bizarre concours de circonstances extraordinaires ?... Je pourrais tenter la gageure... J'y risque ma charge, à vrai dire, tout mon avenir... Mais n'importe !... Si vous l'ordonnez, je suis prêt...

VÉRONIQUE

A quelle condition?

DE GR AN VILLE

A celle... Pour avoir une chance quelconque, il faudrait déclarer au ministre qu'il s'agit... qu'il s'agit de ma femme... {Un silence.) Admettez-vous que je sache aimer?

VÉRONIQUE

Je vous remercie... Oui, c'est noble... Mais je ne peux pas accepter... Si ce malheureux doit survivre, je me dois à lui... Je ne le quitterai pas...

DE GRANVILLE

Mais, en tout cas, il irait au bagne...

VÉRONIQUE

Je le suivrais...

DE GRANVILLE

Vous ne savez pas...

VÉRONIQUE

Si, je sais... je suis renseignée... C'est l'enfer... Raison de plus... je le suivrais...

DE GRANVILLE

Mais enfin, il y a quelques jours, la veille de mon réquisitoire, vous m'offriez, rappelez- vous! ce même pacte... Si j'avais compris...

VÉRONIQUE

Il fallait comprendre !...

DE GRAN VILLE

Qu'y a-t-il de changé ?

VÉRONIQUE

11 y a moi!... Oui, j'étais encore enchaînée par toute la sagesse mondaine... Mon mari vivait... J'étais lâche... A présent, j'ai pris mon parti... Inutile d'insister, croyez-moi...

DE GRANVILLE

Hé bien, cherchez donc qui vous serve! .. Tascheron mourra I

VÉRONIQUE, égarée.

Non !... pitié !... Grâce, grâce, monsieur de Granville!...

DE GRANVILLE

Madame, vous m'en demandez trop...

VÉRONIQUE

Pitié!... Est-ce mon corps qu'il vous faut?... Prenez-le... prenez-le, que m'importe!... Mais qu'il vive... et que je puisse le joindre !...

Madame... quelle femme êtes-vous?... Vous m'épouvantez...

VÉRONIQUE

Quoi!... c'est vous... vous qui m'affolez, me forcez... j'ose parler franc, voilà tout... Ne soyez donc pas hypocrite !

DE GRANVILLE

Soitl Je serai brutal, moi aussi... Je veux votre

existence entière... et non un plaisir de goujat... Accordez-la-moi, j'ose tout...

VÉRONIQUE

Cela, jamais ! jamais ! jamais !

DE GRANVILLE

Alors... {Son bras retombe en couperet.)

VÉRONIQUE

Je vois ce qui me reste à faire...

DE GRANVILLE

Quoi donc ?

VÉRONIQUE

Je me dénoncerai I

DE GRANVILLE

Vous n'y songez pas I

Si j'y songe!... Je ne songe qu'à cela au contraire...

DE GRANVILLE

Vous ne le sauverez pas !...

VÉRONIQUE

Nous verrons ! Je me perdrai, du moins, avec lui...

DE GRANVILLE

Vous l'aimez jusque-là !...

VÉRONIQUE

Pourquoi non?... Il va bien mourir parce qu'il m'aime...

DE GRANVILLE

Ce sont des propos exaltés... On dit cela...

VÉRONIQUE

Regardez-moi !... Mais regardez-moi donc en facel...

DE GRANVILLE

Oui, oui, je vois, c'est la folie... (Un silence.) Celdi^ je vous en empêcherai...

VÉRONIQUE

Qui ? vous?... Vous n'avez pas la force...

Vos amis vous en empêcheront!... Dussè-je les prévenir tout de suite. .

VÉRONIQUE

Vous le pouvez. Amenez-les... J'accepte qu'entre nous ils soient juges... Peut-être il se trouvera quelqu'un d'eux pour me donner un avis véritable... je veux dire désintéressé...

DE GRANVILLE

Vous le voulez?... J'y vais de ce pas ! (Au moment où il va vers la porte, elle s'ouvre. Entre le curé Bonnet.)

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