SCÈNE V VÉRONIQUE, DE GRANVILLE
VERONIQUE
C'est VOUS, monsieur, qui insistez de cette surprenante manière?...
DE GRANVILLE
Comme vous le voyez, oui, Madame.
VÉRONIQUE
Je vous ferai remarquer que personne n'a osé, jusqu'ici, se permettre...
DE GRANVILLE
Oui, Madame, je le sais, je le sais. Vous êtes, d'ordinaire, obéie. Mais il y a des circonstances... Vous pensez bien que j'ai une raison pour être indiscret de la sorte...
VÉRONIQUE
Une raison? laquelle? J'écoute.
DE GR AN VILLE
Ne pouvez- VOUS la deviner? Malgré moi, au moment de la dire... je suis extrêmement ému...
VÉRONIQUE
Vous en avez l'air, en effet. Mais chacun a ses propres soucis. Je ne sais pas deviner les charades. Parlez, je vous en prie, parlez...
DE GRANVILLE
Madame, vous savez que Tascheron vient de tenir une de ses promesses. L'argent du vol est retrouvé. C'est ce que Denise Tascheron, qui sort d'ici, est venue vous dire. Vous savez aussi que les gendarmes sont arrivés trop tard pour saisir des preuves, trouver la piste de la complice... Oui... vous n'ignorez qu'une chose... Cette piste, je l'ai découverte... Je sais le nom de la locataire du pavillon du bord de l'eau, juste à côté de l'endroit du crime... Et j'admire à présent ma folie de n'y avoir pas songé plus tôt !
VÉRONIQUE
Ahl vous savez?... Hé bien tant mieux... Maintenant que mon mari n'est plus... Vous devancez de peu, du reste... [Un temps.) Alors, je vais être arrêtée ?
DE GRANVILLE
Arrêtée, vous?... Viendrais-je ici? Ce que je vous dis, moi seul le sais, et nul autre ne doit le savoir... Ce n'est pas le magistrat qui vous parle, mais l'homme le plus désespéré... Vous... vous... notre orgueil, notre idole...
Faites-moi grâce de cela... Vos douleurs, auprès de la mienne... Si ce n'est pas au nom de la justice, pourquoi venez-vous ici? Pourquoi?
DE GRANVILLE
Mais... mais je viens pour vous aider... pour me concerter avec vous... examiner s'il est quelque issue... Dans cet affreux bouleversement, toutes mes notions de convenance, de devoir, d'honneur professionnel viennent de sombrer, je l'avoue... Je viens, vous savez bien pourquoi !
VÉRONIQUE
Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais deTascheron, de lui seul... Peut-on encore le sauver?
DE GRANVILLE
Légalement, non.
VÉRONIQUE
Son pourvoi?
DE GRANVILLE
Il est rejeté... rejeté d'hier... J'en viens d'être avisé à l'instant. La... l'exécution est fixée...
VÉRONIQUE
Ah!... alors?
DE GRANVILLE
Alors, je ne vois... Il n'y aurait qu'une seule démarche... mais bien hasardée, bien chanceuse!...
VÉRONIQUE
Quoi? parlez !
Aller voir le ministre, à Paris. . tout lui dire... C'est un esprit vaste... Il m'a protégé, dans le
temps... et il a aimé, lui aussi... Peut-être ce bizarre concours de circonstances extraordinaires ?... Je pourrais tenter la gageure... J'y risque ma charge, à vrai dire, tout mon avenir... Mais n'importe !... Si vous l'ordonnez, je suis prêt...
VÉRONIQUE
A quelle condition?
DE GR AN VILLE
A celle... Pour avoir une chance quelconque, il faudrait déclarer au ministre qu'il s'agit... qu'il s'agit de ma femme... {Un silence.) Admettez-vous que je sache aimer?
VÉRONIQUE
Je vous remercie... Oui, c'est noble... Mais je ne peux pas accepter... Si ce malheureux doit survivre, je me dois à lui... Je ne le quitterai pas...
DE GRANVILLE
Mais, en tout cas, il irait au bagne...
VÉRONIQUE
Je le suivrais...
DE GRANVILLE
Vous ne savez pas...
VÉRONIQUE
Si, je sais... je suis renseignée... C'est l'enfer... Raison de plus... je le suivrais...
DE GRANVILLE
Mais enfin, il y a quelques jours, la veille de mon réquisitoire, vous m'offriez, rappelez- vous! ce même pacte... Si j'avais compris...
VÉRONIQUE
Il fallait comprendre !...
DE GRAN VILLE
Qu'y a-t-il de changé ?
VÉRONIQUE
11 y a moi!... Oui, j'étais encore enchaînée par toute la sagesse mondaine... Mon mari vivait... J'étais lâche... A présent, j'ai pris mon parti... Inutile d'insister, croyez-moi...
DE GRANVILLE
Hé bien, cherchez donc qui vous serve! .. Tascheron mourra I
VÉRONIQUE, égarée.
Non !... pitié !... Grâce, grâce, monsieur de Granville!...
DE GRANVILLE
Madame, vous m'en demandez trop...
VÉRONIQUE
Pitié!... Est-ce mon corps qu'il vous faut?... Prenez-le... prenez-le, que m'importe!... Mais qu'il vive... et que je puisse le joindre !...
Madame... quelle femme êtes-vous?... Vous m'épouvantez...
VÉRONIQUE
Quoi!... c'est vous... vous qui m'affolez, me forcez... j'ose parler franc, voilà tout... Ne soyez donc pas hypocrite !
DE GRANVILLE
Soitl Je serai brutal, moi aussi... Je veux votre
existence entière... et non un plaisir de goujat... Accordez-la-moi, j'ose tout...
VÉRONIQUE
Cela, jamais ! jamais ! jamais !
DE GRANVILLE
Alors... {Son bras retombe en couperet.)
VÉRONIQUE
Je vois ce qui me reste à faire...
DE GRANVILLE
Quoi donc ?
VÉRONIQUE
Je me dénoncerai I
DE GRANVILLE
Vous n'y songez pas I
Si j'y songe!... Je ne songe qu'à cela au contraire...
DE GRANVILLE
Vous ne le sauverez pas !...
VÉRONIQUE
Nous verrons ! Je me perdrai, du moins, avec lui...
DE GRANVILLE
Vous l'aimez jusque-là !...
VÉRONIQUE
Pourquoi non?... Il va bien mourir parce qu'il m'aime...
DE GRANVILLE
Ce sont des propos exaltés... On dit cela...
VÉRONIQUE
Regardez-moi !... Mais regardez-moi donc en facel...
DE GRANVILLE
Oui, oui, je vois, c'est la folie... (Un silence.) Celdi^ je vous en empêcherai...
VÉRONIQUE
Qui ? vous?... Vous n'avez pas la force...
Vos amis vous en empêcheront!... Dussè-je les prévenir tout de suite. .
VÉRONIQUE
Vous le pouvez. Amenez-les... J'accepte qu'entre nous ils soient juges... Peut-être il se trouvera quelqu'un d'eux pour me donner un avis véritable... je veux dire désintéressé...
DE GRANVILLE
Vous le voulez?... J'y vais de ce pas ! (Au moment où il va vers la porte, elle s'ouvre. Entre le curé Bonnet.)