ALAIN V. - CONAN II. — HOEL V
Avant de passer à l'administration d'Alain V, ou plutôt de la duchesse Havoise, n'oublions pas deux événements qui avaient marqué le règne de Geoffroy, et d'abord l'étrange malentendu qui ruina la ville de Dol. Le duc Richard avait appelé des tribus sweves et noriques à son secours contre Odon.
comte de Chartres. Ces barbares partent pour le carnage comme pour une fête :
mais au lieu d'aborder en Normandie, ils prennent terre vis-à-vis Dol... A la vue de ces nouveaux Normands, grand émoi des Hrctons. qui montent sur leurs petits chevaux et saisissent
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leurs grandes flèches... Les Normands — chose eurieuse — les at I iront dans le même piège qu'eux-mêmes avaient tendu aux Angevins à Conquereuil : ils les massacrent presque tous, s'emparent de Dol. qu'ils mettent à feu et à sang, et se rembarquent tranquillement pour la Normandie. Geoffroy SC plaignit à llichard, mais Richard répondit que ce n'était pas sa faute, et tous deux restèrent bous amis.
L'autre événement eut lieu à Nantes, en 100."). Judicaël. comte de Nantes, était mort assassiné. Ce bâtard, lils d'un bâtard, laissait aussi un bâtard, le jeune Budik; ces morts violentes et ces naissancesillégilimes font juger des mœurs de l'époque. Les Nantais, qui ne regardaient pas à la légitimité, pourvu qu'ils fussent gouvernés par un rejeton d'Alain le Grand, reconnaissent Budik pour comte, en dépit de Gautier, leur évèque. qui voulait le livrer à Geoffroy. Delà, guerre entre le comte et l'évèque. au sein môme de Nantes. Ges luttes armées entre les pouvoirs spirituel et temporel, entre la noblesse et le clergé, sont encore un trait caractéristique du temps. Gautier élève une forteresse au beau milieu de la ville, et marche avec le peuple contre Budik, retranché au Bouffay. Des deux parts, on escarmouche, on pille, on égorge, on rançonne à merci, et les soldats du duc Geoffroy viennent brocher sur le tout. Dudik se tourne alors vers le comte d'Anjou, et. comme son père, il lui fait hommage. Une paix s'ensuivit, qui ne devait pas durer.
Alain V, lils mineur de Geoffroy et de la duchesse Havoise, régna sous les litres de comte de Vannes et de Hennés et de duc de Bretagne.
Si. depuis Barbc-Torte. ce titre de duc de Bretagne vient remplacer celui de roi.il ne faut pas exagérer l'importance d'un tel changement. Sans doute, la Bretagne, prise entre la France et la Normandie, va se resserrer de pluen plus, et ses souverains, malgré leur résistance héroïque, perdront de siècle en siècle quelque lambeau de leur indépendance. Mais pour la plupart d'entre eux la qualification de ducs équivaudra d'autant mieux à celle de rois, que ces deux qualifications n'étaient point alors aussi différentes qu'on pourrait le croire. En général, les chefs bretons, de même que les chefs franks des premières races, prenaient alternativement le titre de rois et celui de ducs: le titre de rois \reyes, régents, administrateurs), comme gouverneurs et justiciers, et le titre de ducs duces, conducteurs!, comme chefs militaires. Ce dernier titre a dû rester aux rois bretons depuis le commencement du dixième siècle, parce qu'il était plus conforme à l'état de guerre permanente où ils se trouvèrent vis-à-vis de la France ou de la Normandie. Nous ne les verrons pas inoins porter, même en rendant hommage aux rois de France, tous les insignes de la dignité souveraine, notamment le manteau royal et la couronne à hauts fleurons, tout comme les rois de France eux-mêmes.
De 10OH à 1014, les paysans opprimés se soulevèrent en masse, et une
horrible guerre civile ravagea le pays. « Les rustiques s'assemblèrent, iuumerable multitude... prirent les armes et coururent sus aux seigneurs et gentilshommes, bruslaus leurs villes, chastcaux et manoirs, les mettons à mort, eux, leurs femmes, enfans et domestiques. » Celte troupe mutinée s'accrut tellement, que, pour y mettre ordre, la duchesse Ilavoise lit monter à cheval son (ils Alain, quoiqu'il ne fût pas ^encore d'âge à porter les armes, et l'envoya avec le reste de sa noblesse contre cette « révoltée, laquelle fut bien si ozeequed'atlendrerarmeeducalecl luy rendit bataille en rase campagne; mais ce fut à leur confusion, carc'estoient gens ramasse/ qui ne tenoient ny rang, ny orJreetnese noient qu'en leur effroyable multitude, laquelle néanmoins le duc, aidé de sa noblesse, dès le premier choc, mist en fuite et en fit grand carnage ; ceux qui furent pris vifs furent punis exemplairement.»
Le régime féodal, abusant de sa puissance, commençait à se compromettre par ses excès. Il va se compromettre bien plus encore par ses divisions : voici venir les grands vassaux se battant entre eux et se» battant contre leurs suzerains; ils lèveront si haut la tète de siècle en siècle, qu'il faudra que Louis XI et son compère viennent la leur couper.
(l'est d'abord Judicaël ou Judhaél. fils naturel du Kam (du Boiteux), c'est-à-dire de Conan le Tors, qui dispute la couronne ducale à son neveu Alain V. Celui-ci met Dieu de son côté en dotant l'abbaye de Saint-Mecn, puis il surprend et fait périr son oncle dans le château de Maleslroil ;I024>. Alain se souvient alors que le comte d'Anjou est l'ennemi de sa race, et il assiège Foulque Néra jusque dans son château de Lude. A son retour, il fait enlever la fille d'Odon. comte de Chartres, âgée de treize ans. et l'épouse solennellement à Hennés (10271. On voit que le jeune duc était, en amour comme en guerre, un héros digne de son époque. Il ne lui manquait plus que de secouer le joug de la Normandie: c'est ce qu'il fit en refusant l'hommage au duc Robert, son cousin, qui n'était autre que Hubert le Diable. Comment le plus brave des hommes aurait-il résisté au démon? Les Normands ravagèrent le pays de Dol, les Bretons ravagèrent le pays d'Avranches ; mais Alain dut céder et fit à Hubert « hommaye par pavane. » Ces expressions ne confirment-elles pas l'opinion de Lobiucau ? n'indiquent* elles pas assez clairement un hommage partiel?
Itobert le Diable avait bâti sur le Coucsnon, pendant celle guerre, un château qui est devenu la ville de Pontorson (1030).
Les années suivautes furent remplies par de nouvelles guerres civiles: guerre d'Alain V contre Alain Cagnarl, puissant comte de Cornouaille. fondateur de l'abbaye de Sainle-Croix de Ouimperlc (1029), lequel réclamait du chef de sa femme, sœur de Budik. une partie du comté de Nantes. Il ne l'obtint pas pour lui-même: mais, plus lard, le fils de Budik étant mort sans postérité, lloël, fils d'Alain Cagnarl, devint comte de Cornouaille cl «le Nantes. C'est la seconde fois qu'une souveraineté bretonne se lians-
met parles femmes. En 1034, la prudente Havoise, duchesse douairière, ferme les yeux, et ses deux fils Alain V, et Eudon devenu majeur, se battent sur son tombeau. Eudon reçoit en apanage Dol, Saint-Malo, Trcguier et peut-être Saint-Bricuc.
Eudon forme la tige de cette grande maison des Pcnthièvre, cadette de Bretagne, dont les démêlés avec la branche aînée vont durer cinq cents ans.
La réconciliation des ducs de Bretagne et de Normandie avait été tellement sincère, qu'en partant pour la terre sainte (1034), Robert le Diable voulut charger Alain V de l'administration de ses tftats et de la tutelle de son (ils naturel Guillaume, qui devait être Guillaume le Conquérant. A noble dépositaire, noble gardien. Robert étant mort dans son voyage, Alain V vint, à la tète d'une armée, installer sur le trône Guillaume le Bâtard, et le défendit si bien contre sos compétiteurs, que lui-même fut empoisonné par eux le 1" octobre 1040. Alain V, dit son épitaphe, «était beau et bien fait, libéral, plein de valeur et de piété, a
Conan II, âgé de trois mois, succède à son père ; mais son oncle Eudon s'empare de lui, et allume une guerre civile de cinq ans. Cet homme ambitieux prétendait aussi au duché de Normandie, du chef de sa mère; ce fut alors que les moines Normands du mont Saint-Michel firent fondre cette grosse cloche, qu'ils sonnaient à grand branle à l'approche des Bretons. Devenu majeur, Conan II triomphe, en digne fils d'Alain, et défie corps à corps Guillaume le Bâtard, suscité contre lui par les mécontents (1066). « Tu as préparé un voyage en Angleterre; je l'eu félicite, et je serai bien aise s'il fait ton prolict. Mais, auparavant, tu me dois la raison du duché de Normandie, que lu détiens injustement, et que Robert, dernier duc, mon cousin, et que loy Guillaume advouc pour ton pere, voulant faire son voyage d'oulrc-mer, avoit prié Alain, feu mon pere, de le venir visiter ; ce qu'ayant lait, il luy avoit mis son duché et toutesa terre en main, mais que toy Guillaume cl tes complices avez malheureusement empoisonné, et fait mourir à Westmousticr, et que moy, Conan, n'ay pu recouvrer, estant lors en âge d'enfance ; et par ce, je te somme maintenant de me rendre ma terre et pays de Normandie, autrement je suis résolu de te faire la guerre par feu et sang. » Guillaume répondit à ce cartel par une lâcheté dont la conquête de l'Angleterre tic saurait effacer la honte. Gagné par lui, le « Chamberlain du duc de Bretagne empoisonna le cor, les rênes et les gants de son maître, «qui fut saisi au cœur et mourut subitement. » Conan II était un «jeune prince d'espoir, hardy, libéral, accort, adroit à toutes armes et exercices de verlu; il aimait la justice et se laissait conduire par raison. » Depuis deux cents ans, c'était le neuvième prince régnant en Bretagne qui périssait de mort violente, « par celte belle science des Normands. »
L'attentat de Guillaume n'empêcha pas les seigneurs bretons de le suivre en foule à la conquête de l'Angleterre. C'est ici qu'il faut écouter M. Au-
gustin Thierry : « Bientôt arrivèrent de Rome la bannière consacrée cl la huile qui autorisait l'agression contre l'Angleterre. Âcette vue l'empressement redoubla; chacun apportait ce qu'il pouvait; les mères envoyaient leurs fils s'enrôler pour le salut de leurs âmes. Guillaume fit publier son ban de guerre dans les contrées voisines; il offrit une forte suide et le pillage de l'Angleterre à tout homme robuste et de haute taille qui voudrait le servir de la lance, de Pépéc ou de l'arbalète. Il en vint une multitude, par toutes les routes, de loin et de près, du Nord et du Midi. Il en vint du Maine et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de la France et de la Flandre, de l'Aquitaine et de la Bourgogne, du Piémont et des bords du Rhin. Tous les aventuriers de profession, tous les enfants perdus de l'Europe occidentale accoururent à grandes journées. Lcsuns étaient chevaliers et chefs de guerre, les autres simples piétons et sergents d'armes, comme on s'exprimait alors : les uns demandaient une solde en argent, les autres seulement le passagect tout le butin qu'ils pourraient faire. Plusieurs voulaient de la terre chez les Anglais, un domaine, un château, une ville; d'autres enfin souhaitaient quelque riche Saxonne en mariage. » Les principaux Bretons qui partirent furcntdeux (ilsdu comte Eudon, Alainct Brian, comtes de Penthièvre, les comtes de Léon et de Porhoët. les seigneurs de Dinan, de Vitré, de Fougères, de Gaël, de Château-Giron, deLohéac, de Bruc '. «Au point du jour, le 27 septembre 1006, le soleil parut dans tout son éclat. Aussitôt le camp fut levé, tous les apprêts de l'embarquement s'exécutèrent avec beaucoup d'ardeur et non moins de promptitude, et quelques heures avant le coucher du soleil la flotte entière appareilla. Quatre cents navires à grande voilure et plus d'un millier de bateaux de transport se mirent en mouvement pourgagner le large, au bruit des trompettes et d'un immense cri de joie poussé par soixante mille bouches. » On sait quels furent le succès et le résultat de cette grande expédition, qui mit pour jamais la vieille île d'Albion au pouvoir des Normands. Les Bretons prirent une part active à la conquête de l'Angleterre, notamment à la fameuse bataille de llasting. Le roman de Rou cite avec honneur les seigneurs de Fougères,
' C'est le plu* ancien seigneur de ceUe maison donl l'histoire ail gardé le souvenir. Dorion, dans son Asgiethibe cosqvbe, dbriel Du Moulin, dans son Histoire ne Nohmimhk, el M. Maxas, dans ses Vies des giuxds capitaines (tome 7, p. GO), rit cal ce même Bruc ou Hrus, comme un des principaux i<>nipagnoii« de Guillaume en Angleterre. Cette conformité de noms n'est pas le seul motif qui a lait donner par beaucoup d'historiens la même origine aux Bruc de Bretagne et aux Bruce qui régnèrent en Ecosse M. Matas n'hésite pas à s'exprimer ainsi dans l'ouvrage cité lotit à l'heure, en racontant la bataille de Rouvray : « Jean Sluart, son fils, et son cousin James Bruce, expirèrent le lendemain. Ce dernier mourut ainsi sur la terre de ses. lieux, car Jean Bruce ou plutôt Bruc était d'orinine bretonne .» On pourrait objecter que les représentants actuels de ces deux illustres maisons ne portent pas des armes semblables, mais chacun sait que l'usage des armoiries ne devint général qu'à I époque des croisades, environ Irente ans après la conquête de l'Angleterre: et il sérail tout naturel de supposer quVn montant au troup d'Km*sp, les Bm<e ont adrni» !«• lion éco*siis sur leur Mis oh
171 l \ MET AUNE ANCIENNE.
de Gaël, et. surtout, le (JUd'Eudon. Alain Kergan ou Forgent (Alain le Koiiv). qu'il ne faut pas confondre avec Alain Forgent, duc de Bretagne.
Alain Fermant, quciis de Uivlaigm- , De Brrlnii* uinu* grand cuni|>ai|;iii- ;
C'eut une ^«'iit Dcre et ni n-m ,
Ki volontiers prcul è gaaiiifrnr.
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