ALAIN FERGENT
Alain Fergent. couronné duc après son père (1084). debula par une nouvelle défense de Dol contre le Conquérant : dc'fensc si vaillante et si glorieuse, que Guillaume vaincu voulut se faire un allié de son vainqueur, et lui donna sa fille Constance en mariage (1086). Le jeune duc avait alors moins de richesse que de courage, car il vendit une de ses terres aux moines de Quimperlé, pour mille sous et un cheval. Alain, comme ses prédécesseurs, eut «des ennemis domestiques. » et les plus terribles furent les Penthièvre: il vainquit notamment Geoffroy Bolerel, fils du comte Eudon (1091-93). Dans la querelle cuire les (ils du Conquérant après sa mort, Alain prit généreusement le parti du plus faible, c'est-à-dire de Henri contre Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, et Robert, duc de Normandie. Henri vaincu s'éloigna, mais il devait bientôt revenir.
Cependant un mouvement immense s'opérait dans la chrétienté. Depuis le commencement du siècle, on s'attendait à voir Unir le monde. Minuit termino ajtprojnnquante.... disent presque tous les actes du temps. On avait vu l'empire de Charlemagne crouler après l'empire romain, les ruines s'entasser sur les ruines, les malheurs succéder aux malheurs. Le christianisme lui-même semblait impuissant à guérir les maux d'ici-bas ; de sorte que cette lin du monde était à la fois l'espoir et la terreur des chrétiens... «Voyez ces vieillesstalues dans lescathédralesdesdixième et onzième siècles, inaigres, muettes et grimaçantes dans leur roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez comme elles implorent à mains jointes celle seconde mort de la résurrection, qui doit les faire sortir de leurs ineffables tristesses. » C'est l'image de ce pauvre inonde, où chacun attendait... Le prisonnier attendait dans le noir donjon: le serf attendait sur la glèbe; le moine attendait au fond du cloître, au milieu des tentations cl des chutes entre le bon ange, qui lui montrait
17» LA BRETAIINE ANCIENNE.
le ciel derrière les sombres vitraux, et le démon, qui « tirait la nuit sa couverture, » en lui disant avec un éclat de rire : — Tu es damne! Toutefois les puissants du siècle, n'entendant point la trompette du jugement dernier, se rassuraient de temps à autre, et se plongeaient dans les délices de cette vie... Ce fut donc, comme on l'a vu, le temps des prêtres mariés, des concubines et des bâtards, des tyrannies et des simonies de toute espèce. Mais les plus dissolus et les plus mécliants étaient réveillés soudain par une peste ou par une famine, par tous ces fléaux de Dieu qui se succédèrent dans le onzième siècle. Alors l'un prenait le cilice, l'autre le froc. Celui-ci donnait ses biens aux couvents, celui-là demandait pardon au ciel et à la terre; tous juraient la Trêve de Dieu (c'est-à-dire l'abstinence de guerre et autre violence, du mercredi soir au lundi matin) ; la plupart enfin s'armaient de la gourde et du bâton, et s'en allaient prier vers la terre sainte. Ces pèlerinages, de plus en plus multipliés, amenèrent l'événement capital de l'ère chrétienne : les Croisades, celte religieuse impulsion qui jeta l'Occident sur l'Orient, comme l'invasion barbare avait jeté l'Orienl surl'Occident. Les populations chrétiennes n'avaient pointoublié cette invasion générale qui avait ravagé l'Europe. « Elles s'ébranlèrent à leur tour, dit M. de Chateaubriand, traversèrent le Bosphore, et allèrent attaquer les enfants du prophète aux lieux mêmes d'où ils étaient partis. Je ne sache pas de plus grand spectacle que ces invasions des peuples de l'Asie et des peuples de l'Europe marchant en sens opposé, les uns sous l'étendard de Mahomet, les autres sous l'étendard du Christ, autour de cette mer qu'avait bordée la civilisation grecque et romaine. Les Portugais et les Espagnols ont seuls reproduit ces merveilles, lorsque les premiers à travers les mers de l'Orient, les seconds à travers les mers de l'Occident, retrouvaient un monde perdu et découvraient un monde nouveau. »
Ce fut au cri poussé par les chrétiens de la Palestine, sous le cimeterre musulman, que les chrétiens d'Europe, laissant le bourdon pour l'cpée, s'élancèrent à la première croisade. Guillaume de Tyr a peint toutes les misères et toutes les humiliations de cette pauvre Eglise d'Orient. « Pendant le service divin, les infidèles, entrant avec des cris furieux, venaient s'asseoir jusque sur les autels sans faire la moindre différence d'une place à une autre: ils renversaient les calices, foulaient aux pieds les vases consacrés, brisaient les marbres, accablaient le clergé d'insultes cl de coups. Le seigneur patriarche de Jérusalem était lui-même traité par eux comme une personne vile et abjecte: ils le saisissaient par la barbe ou par les cheveux, le précipitaient de son siège, et le traînaient par terre. Souvent ils s'emparaient de lui. et le jetaient au fond d'un cachot, ainsi qu'un ignoble esclave, sans aulre motif que le désir d'affliger le peuple par les souffrances de son pasteur. — Au temps donc où la ville aimée de Dieu était en proie à tant de douleurs, parmi ceux qui vinrent visiter les lieux sainls.se trouva
iin ermite appelé Pierre, né dans le royaume de France el dans le diocèse d'Amiens. Celait un homme de très-petite stature, et dont l'extérieur n'avait rien que de misérable; mais une grande Ame habitait ce corps chétif : son esprit était prompt, son œil perçant, son regard pénétrant et doux, et il parlait avec éloquence. Cet homme entra un jour dans l'église de la Résurrection, aûn de recourir à la source céleste de toute miséricorde. La nuit étant survenue, fatigué de ses oraisons cl de ses longues vcilles.il s'étendit sur le pavé de la nef, el s'abandonna au sommeil qui l'accablait. Tandis qu'il donnait, voici qu'il lui sembla que Notre-Scigncur Jésus-Christ était là devant lui, et lui disait : — Debout, Pierre, et hâte-toi ! Exécute avec courage ce qui t'a été prescrit: je serai avec toi, car il est temps de purger les lieux saints et de secourir mes serviteurs. Bientôt, à l'appel de ce pauvre ermite, le pape Urbain II assemblait à Plaisance deux cents évèqucs, quatre mille clercs, el trente mille laïques de toute classe, tandis que Pierre luimême, traversant l'Italie et la France, les soulevait comme un seul homme, et les lançait vers Jérusalem. Au concile de Clermont, quatorze archevêques, deux cent vingt-cinq évèqucs, près de cent abbés « mitrés et crossés.» s'écrièrent d'une seule voix : Dieu le veut! [D'iex le veult !) Alors, chacun
mit la croix rouge à son épaule, sur son capuce ou son chaperon... Toutes les étoffes rou«es n'y suffirent pas... Ceux qui n'avaient point d'habit s'imprimèrent la croix sur la chair avec un fer ardent. Alors, toutes les querelles, toutes les guerres cessèrent comme par enchantement. Les ennemis se donnèrent la main pour marcher vers la terre sainte. Le serf y suivit le seigneur, la femme le mari, l'enfant le vieillard. Le mot de Salomon fut vérifié. Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par bandes. «Vous auriez ri, dit un vieil historien, de voir les pauvres ferrer
leurs bœufs comme des chevaux, (rainant dans des chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient dans leur simplicité : « N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons 1 ? »
Après la croisade du peuple, qui ne laissa que des montagnes d'ossements dans la plaine de Nicée, la croisade des seigneurs, plus sage et plus heureuse, alla couronner Godcfroy de Bouillon, roi de Jérusalem, sur le tombeau conquis du Rédempteur.
Alain Fergcnt hésita quelque temps à partir; mais un grand tremblement dé terre le décida ( 10! t." . Il se réconcilia avec ses ennemis, et partit en compagnie du plus terrible de tous, de Robert, duc de Normandie.
L'histoire a conservé précieusement les noms des principaux seigneurs bretons qui allèrent aux croisades, et leurs armoiries, ou les armoiries prises depuis par leurs familles, brillent d'un vif éclat dans les salles du Musée historique de Versailles. Voici la liste de ces noms et de ces armoiries2, par ordre de croisades. Nous devançons la chronologie pour ne pas diviser cette liste; mais nous reviendrons à l'occasion sur chaque croisade.