‹ La Bretagne armoricaineChapitre 5 sur 5 · MI · texte numérisé non relu

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La nouvelle reine sacrifia son duché « à Tunion et à la tranquillité des deux pays » ; elle en fit au roi la cession perpétuelle et irrévocable ; dans son contrat, il n'est même pas question des enfants qui pouvaient naître de ce mariage, comme héritiers de la couronne de Bretagne. Anne subissait le sort des vaincus ; mais la Bretagne succombait surtout sous Fhabile politique des rois de France ; Charles VIII ne fit que compléter une conquête depuis longtemps commencée — depuis près d'un siècle avec persévérance — par ses

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Bretagne.

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prédécesseurs, et la force des armes y eut peut-être moins de part que l'incessante invasion des mœurs étrangères. Une telle annexion était un résultat heureux pour la France ; ce petit Etat à la fois vassal — du moins à certains égards — et indépendant, sur un coin du territoire, était pour le royaume une source d'inquiétudes constantes ou de menaces ; son existence étant toujours en cause, il invoquait incessamment le secours de l'étranger : il fallut bien, un jour, déloger à jamais les Anglais et les Espagnols de la péninsule armoiicaine. Quels fruits la Bretagne recueillit-elle de cette union ? Elle goûta sans doute une plus solide paix intérieure ; elle y gagna surtout d'être soustraite au dangereux et inacceptable protectorat de l'Angleterre ; enfin, comme pour l'habituer à un régime encore difficile à supporter, on lui laissa quelques anciennes libertés provinciales. Toutefois, si ces institutions locales restèrent encore debout, les Bretons l'obtinrent d'une nécessité plus que du gré de Charles VIII.

Le roi voulait du premier coup assimiler la Bretagne au reste du royaume ; il s'y considé-

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rait comme le souverain légitime, moins par les droits de son mariage que par ses droits personnels. Son administration ne tenait pas assez compte qu'elle avait à régir un pays qui s'était toujours montré, durant ses dix siècles d'histoire nationale, si fier de ses droits et si prompt aux soulèvements. Les privilèges de la province trouvèrent d'habiles défenseurs contre les conseillers de Charles VIII, dans les a: officiers de judicature i>, au sein de cette tenace magistrature bretonne dont la résistance à des ordonnances royales se prolongea jusqu'à la veille de la Révolution.

Comme il n'avait été fait, dans le mariage de la duchesse, aucune mention des privilèges et des libertés de la province, les villes de Bretagne adressèrent au roi des représentations (1492). Il leur fut accordé que les impôts seraient levés comme sous les anciens ducs, avec le consentement des Etats, et que le parlement administrerait la justice comme précédemment ; en 1495, le roi fit entrer dans ce parlement quelques juges d'origine française. La paix avait été conclue, en 1492, avec Maximilien et Henri VIL Aucun autre événement n'est

signalé dans l'histoire de Bretagne jusqu'à la mort de Charles VIII, en 1498.

A peine veuve, Anne reprit le titre de duchesse et elle reparut dans le pays breton ; elle publia des édits, frappa des monnaies, fit [ acte de souveraineté et même exigea la reddi- ^ tion des villes et des places-fortes occupées I par les troupes françaises. Son mariage avec I Louis XII était une nécessité pour la France ; ' le rpi, dont le divorce avec Jeanne de France (ou de Valois), fille de Louis XI, ne fut pas sans causer quelque scandale, fit toutes les concessions et vint à Nantes épouser Anne de Bretagne (1499), neuf mois après la mort de Charles VIII. Cette fois, la Bretonne eut sa revanche. Louis XII n'avait pas, comme Charles VIII, les droits du vainqueur à faire valoir sur le duché ; il accepta donc un contrat tout à fait favorable à la Bretagne, où il était stipulé que <l le duché passerait, non au fils aîné, mais au second fils que la duchesse aurait de Louis XII, au second enfant de son fils, si elle n'avait qu'un fils unique » ; cet héritage était réglé de telle sorte que la Bretagne serait séparée de la France après la

mort du roi ; à peine si Louis XII la considérait comme réunie au domaine de la couronne. Il reconnaissait Anne pour a vraye duchesse » ; elle gouvernerait elle-même ses sujets bretons ; rien ne devait être changé à ce qu'elle avait institué depuis la mort de Charles VIII ; les droits de la province furent garantis par une déclaration du roi. Anne eut sa cour particulière ; elle donnait audience aux ambassadeurs, comme duchesse et souveraine d'un État indépendant. Son mariage assurait rétablissement de l'unité monarchique ; mais l'on aurait dit qu'elle mettait tout en œuvre pour empêcher ce résultat, pour entraver l'union de la Bretagne à la France ; éprouvant la même ardeur de provinciahsme que ses compatriotes, elle partageait leurs défiances à l'égard de la couronne. Aussi aimait-elle à s'entourer de gentilshommes et de dames du duché breton ; à sa table venaient et chantaient les poètes du pays natal. Elle avait un goût très vif pour les beauxarts, comme l'atteste le tombeau qu'elle éleva dans la cathédrale de Nantes à son père François II ; son intelligence supérieure lui

donna sur Louis XII une influence et un ascendant dont on a la preuve dans les franchises gardées à la province.

Des protestations éclatèrent contre les prétentions de la reine ; les Etats-Généraux se firent l'écho de ces doléances. Cependant la Bretagne contribua aux guerres d'Italie, et l'escadre bretonne, se joignant à la flotte française dans la Méditerranée (1501), prit une part glorieuse à l'expédition de Mitylène. Puis le roi tomba malade gravement (1504), à Lyon; Anne, ayant tout à craindre de ses ennemis si son mari venait à mourir^ conçut le projet de se retirer au plus tôt sur ses terres de Bretagne. Le roi guérit; le maréchal de Gié, qui aurait résolu de s'opposer par la force au départ de la reine et à son retour dans le duché, fut poursuivi pour des crimes peut-être imaginaires. Il avait sans doute tenu des propos imprudents, qui furent rapportés à la reine ; mais il affirma n'avoir jamais annoncé la mort du roi comme prochainement attendue, surtout il jura que la pensée ne lui était jamais venue de braver le courroux et la disgrâce de la souveraine. Il fut condamné, et

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il subit sa peine non sans dignité ; sa maison du Verger, où il passa ses années d'exil, devint l'objet d'une farce dans laquelle les clercs de la basoche raillaient le maréchal sous les formes métaphoriques alors en faveur. Pendant que s'instruisait ce procès de Gié, qui ne fut pas à la gloire de la « vindicative Bretonne, » Anne fit un voyage à travers la Bretagne (4505) ; elle y resta cinq mois : les chroniques de l'époque sont unanimes à raconter l'accueil enthousiaste que reçut partout la duchesse reine. Dans chaque ville, suivant l'usage, on lui oflrait un mystère; les habitants de Rennes faisaient venir de Paris a: deux compagnons savants et experts en fait de saintetés », et une jeune fille de la beauté la plus accomplie était choisie pour présenter à « la dame » les clés de la ville et dire, « en les présentant, aucuns versets et rondeaux. » De même, à Guingamp, on prépara une représentation dramatique et on dressa un échafaudage sur la grande place, pour l'entrée de la reine Anne, a afin de lui donner et faire quelque passe-temps. ^ Ces mystères n'étaient pas toujours joués sur des tréteaux, mais sur

(Colleclion FrÉdÉrlck Scrrier.)

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des chariots, le plus souvent, qu'on promenait par la ville. Des confréries organisées s'occupaient de ces divertissements ; celle de Fougères était la plus renommée de l'époque.

Anne fut bientôt rappelée de Bretagne pour les fiançailles de la princesse Claude avec le comte d'Angouléme (1506). Cette union, demandée par les Etats-Généraux, n'était pas du goût de la reine ; elle en montra son dépit, en se réservant la faculté, par une disposition additionnelle à son propre contrat de mariage, de disposer elle-même de son duché si elle avait un fils. C'est par aversion pour Louise de Savoie, la mère de François d'Angouléme, qu'elle retarda, jusqu'à sa mort, le mariage de Claude avec ce prince : « Si elle eût vécu, écrit un auteur contemporain, jamais le roi François n'eût épousé sa fille. » De leur côté, et à quelque temps de ces fiançailles, les membres du clergé breton saisirent une nouvelle occasion de faire opposition' au clergé français, dans les décisions de l'assemblée réunie à Tours (1510), sous forme de concile national, pour décider sur la guerre contre le pape Jules II. En 1512, autre guerre, entre l'Angle-

terre et la France ; les Anglais ravagèrent les côtes de Bretagne. A cette campagne se rapporte le combat mémorable de la Cordelière, montée par le capitaine Porzmoguer (ou Primauguet) : son navire ayant pris feu, le Breton accrocha l'amiral ennemi, et les deux vaisseaux sautèrent ensemble. En souvenir de ces exploits maritimes, Louis XII restitua au duché (1513) le comté d'Étampes, qui avait été confisqué à François II par le roi de France. La reine Anne mourut, Tannée suivante, 1514, laissant la Bretagne agitée, pour un demi-siècle, par des questions d'hérédité.

Le duché revenait à la princesse Claude ; Louis XII en remit l'administration au mari de la princesse, à François d'Angoulême. Devenu roi, en 1515, François I*'' reçut de la reine Claude la cession de la Bretagne, à perpétuité, étant garantis toutefois les droits des enfants qui viendraient à naître d'eux. En 1524, un testament de la reine transmettait la Bretagne au dauphin, par une clause tout opposée aux deux contrats de la reine Anne. Quand il s'agit, en 1529, de payer la rançon du roi de France, la Bretagne envoya sa quote-part

comme les autres provinces. Cependant, la question de l'annexion définitive n'avait pas encore été résolue ; elle fut réglée, dans une assemblée des Etats, à Vannes (1532), d'une façon assez singulière. Le dauphin eut l'administration du duché, avec sa capitale à Rennes ; certains privilèges furent garantis à la province, qui ne pouvait facilement s'habituer à la dépendance, après avoir eu ses princes particuliers et sa constitution propre, depuis Noménoë, durant sept siècles ; on avait fait entendre aux Etats que la Bretagne, « tant qu'elle serait séparée, serait l'objet des inquiétudes de la France et des intrigues de l'Angleterre, et qu'elle était exposée, dans toute guerre entre ces deux nations, à être foulée par ses alliés comme par ses ennemis : l'union de la Bretagne avec la France était indiquée par la nature, et c'était là le seul moyen d'obtenir une paix durable .. . » Les Bretons parurent se rendre à ces raisons ; mais ils cédaient plutôt à la force des choses. Il y avait quatre ans que le dauphin gouvernait le pays, lorsqu'il fut rappelé par le roi, trop peu rassuré en voyant le prince vivre en

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bonne intelligence avec un peuple naguère si ardent, qui pouvait n'avoir pas renoncé à ses revendications et qui s'appuyerait peut-êfre sur le dauphin lui-même. Le jeune prince mourut cette année-là, 1536; et le nouveau dauphin, Henri, fut nommé duc de Bretagne ; il obtint, en 1539, l'usufruit du duché, dont il rendit hommage au roi : situation singuUère pour une province, qui avait son souverain particulier et qui dépendait de la couronne.

A l'avènement de Henri II (1547), l'union fut consommée. « Le nouveau roi était duc de Bretagne, et comme héritier de la couronne de France, et comme descendant en ligne directe des anciens ducs par la reine Claude, sa mère. Il pouvait invoquer le droit naturel et l'acte d'union de 1532. Les droits de la maison de Bretagne et les droits acquis par la France se trouvaient réunis en sa personne. » Un des premiers soins de Henri II fut d'organiser le parlement du duché et de le rendre permanent ; il y fit entrer, comme cela avait été fait déjà, quelques membres, choisis par le roi et Français de naissance. Il établit d'abord deux chambres, l'une à Rennes

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Calvalra de Plougaslel.

t l'autre à Nantes ; puis il les réunit à lennes et déclara sédentaire ce parlement, ^incorporation du duché fut définitive, en 570, à la suite de quelques négociations avec iverses familles rivales, dont les prétentions estaient à éteindre : ainsi, les maisons de reux, de Penthièvre, d'Avaugour. . . La ort de Henri III devait ramener les troubles, a maison de Bretagne n'était plus représentée dans sa postérité masculine; mais il ^estait trois filles de Henri ïl, et nul doute que e duché ne revint à Taînée, si le principe de 'hérédité ne s'était pas trouvé modifié par suite de l'annexion. Henri IV soutenait que la Bretagne, formant partie intégrante du domaine royal, ne pouvait plus être soumise à des lois particulières de succession, et il la ^réclamait comme telle. Il y avait un troisième pprétendant, le duc de Mercœur, marié à une [héritière des Penthièvres. Henri III avait déjà fcommis la faute de le nommer gouverneur 'd'une province où le duc tenait plusieurs fiefs

[importants ; les guerres de religion fournirent [bientôt à Mercœur l'occasion de réclamer ses 1 droits au duché.

La lAguG en Bretag^ne ; le duc de

Mercœur.

Son ambition jeta Mercœur, plus que ses préférences et sesxonvictions, dans le parti de la Ligue. Les réformés avaient pour principaux chefs les Rohan et les Laval. L'assassinat du duc de Guise fut le signal des hostilités; les horreurs de la Saint-Barthélémy n'avaient pas atteint la Bretagne ; mais la guerre civile Tenvahit, dès Tabord, dans toute sa fureur. Les premiers faits d'armes furent au profit de Mercœur. 11 s'empara de Nantes et de Redon; Rennes même se rendit, mais fut perdu aussitôt. Ces succès entraînèrent le duc à dévoiler ses projets sur la Bretagne. Un autre gouverneur fut nommé, le comte de Soissons, qui fut fait prisonnier avant d'arriver à Rennes ; le jeune prince de Dombes lui succéda. L'avènement de Henri IV causa la défection de quelques seigneurs opposés à la Ligue; le parlement reconnut le nouveau roi (1589).

Mercœur se déclara pour le cardinal de Bour-

bon et renouvela ses prétentions sur le duché. Les royalistes pourtant remportèrent quelques avantages, et un sérieux échec fut infligé à Mercœur par les habitants de Saint-Malo, qui refusèrent d'accueillir ses troupes, comme celles des royalistes, d'ailleurs. C'est alors que Saint-Malo organisa une confédération de villes maritimes, avec Saint-Brieuc, Tréguier, Lannion, Morlaix et Roscoff, pour préserver la côte des Anglais (1590). Le duc de Mercœur avait appelé les Espagnols, qui débarquèrent à l'embouchure du Blavet, où leur campement donna naissance à une ville nouvelle, Port-Louis ; Mercœur s'empara de Hennebont. Dans cetfe extrémité, les Etats furent convoqués à Rennes (1590) : les royalistes purent alors voir combien leurs ressources étaient réduites. -En même temps, Mercœur assemblait à Nantes d'autres Etats; il en obtint tous les subsides dont il avait besoin, mais il n'osa leur demander encore la couronne ducale de Bretagne. Le pays avait donc deux parlements, deux gouvernements et deux capitales. L'Angleterre envoya aux royalistes un corps d'armée de 2,400 hommes ; avec ce

renfort le prince de Bombes offrit la bataille au duc de Mercœur, près de Guingamp : la victoire resta indécise. Mercœur évita désormais ces rencontres et ces mêlées générales.

La maladie décimait les Anglais, qui demandèrent à se retirer; ils furent surpris en chemin par les ligueurs et presque exterminés (1592). L'armée royaliste était donc bien réduite, et le parti du roi était très compromis. Les Espagnols ravageaient la côte; ils débarquèrent dans la presqu'île de Tréguier, ils pillèrent et brûlèrent la ville épiscopale sans défense (4592). Les Etats de la Ligue, réunis à Vannes, accordaient de nouveaux secours à Mercœur, tandis qu'une conspiration se tramait à Rennes même contre le gouverneur de la province. Le roi conclut une trêve de trois mois avec les chefs de la Ligue ; Mercœur ne l'accepta pas (1593).

L'abjuration de Henri IV ne changea pas tout de suite la face des affaires. Pourtant les États de Rennes votèrent des subsides au roi, qui envoya le maréchal d'Aumont en Bretagne, à la place du prince de Bombes (1594). On mit le siège devant Morlaix et Quimper, dont la capitulation rendit quelque espoir aux

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royalistes. Mécontents qu'on ne leur livrât pas une de ces villes, les Anglais se retirèrent dans leur pays et la Cornouaille resta en proie aux brigandages de La Fontenelle. Ce ligueur s'était emparé fle l'île Tristan et de Douarnenez, dont il avait fait sa place d'armes, et avec une troupe de bandits il rançonnait la contrée ; il traquait les paysans comme de vils animaux ; il obligeait les propriétaires à lui acheter des sauvegardes, et ces sauvegardes n'étaient pas toujours une sécurité ; il pillait les châteaux et il brûlait des villages entiers ; jusqu'à la mer, qu'il infestait de ses pirateries. Le lieutenant- général de Saint-Luc s'empara de cette bête fauve ; il eut le tort de lui rendre la liberté, moyennant une forte rançon. Le maréchal d' Aumont ayant été tué dans un siège , le roi, occupé devant Amiens, convint d'une trêve de quatre mois avec le duc de Mercœur.

Ensuite il désigna le maréchal de Brissac pour conduire la guerre de Bretagne (1597).

Aucun événement d'importance ne se passa, à la reprise des hostilités. Les barbaries de La Fontenelle suivaient leur cours ; un corps de 1,200 hommes fut chargé de poursuivre ce

monstre ; mais on ne put le forcer dans son repaire. Vers le même temps, une formidable flotte espagnole fut signalée devant Brest ; elle fut retardée par un brouillard soudain et dispersée par la tempête. Enfin, la prise d'Amiens permit au roi de diriger ses forces sur la Bretagne; on annonça qu'il venait en personne terminer cette longue guerre. Cette nouvelle déconcerta les partisans de Mercœur ; du reste, on était las de tant d'agitations et de tauit d'horreurs : le duc de Mercœur fit sa soumission. Henri IV se montra clément, même envers La Fontenelle, qui fut bientôt repris, les armCvS à la main, dans la conspiration de Biron, et fut roué, à Paris, en place de Grève. Dans ces circonstances, le roi signa, à Nantes (4598), le fameux édit réglant les droits et le sort des protestants en France. Après Nantes il visita Rennes ; pendant son voyage entre ces deux villes, il fut si frappé de la misère que la guerre civile avait partout répandue, qu'il réduisit les redevances et les impôts de la province envers la couronne. La pacification fut complète, et la paix de Vervins, eu assurant le repos de la Bretagne, rendit dé-

HISTOmE 163

finitive Funion, tant de fois discutée, avec la France.

Révolte du papier timbré.

Désormais, la province de Bretagne n'a pas d'histoire particulière ; les événements dont elle est le théâtre ou l'objet se rattachent à l'histoire générale de la France. Sous le gouvernement de Henri IV, s'effacent peu à peu les souvenirs de la Ligue et des guerres religieuses ; le pays reprend haleine, l'ancienne prospérité a l'air de renaître et les regrets de l'indépendance passée s'apaisent chez les Bretons. La clairvoyance de Richelieu consomma l'œuvre d'unification, sans froisser les franchises provinciales ; le tout-puissant ministre savait bien qu'une administration maladroite trouverait d'invincibles obstacles dans ce parlement de Bretagne, dont la loyauté, d'ailleurs, ne fut jamais en cause. C'est ainsi que Richelieu le chargea d'instruire le procès du comte de Chalais, qui fut impliqué dans une conspi-

ration et exécuté à Nantes ; à cette occasion, furent démantelées trois villes-fortes, Guingamp , Lamballe et Moncontour, qui appartenaient à César de Vendôme, accusé aussi d'avoir pris part à la conjuration. Durant soixante ans, la province s'estima heureuse, les princes n'appliquant que des impositions modérées et paraissant, pour ainsi dire, ménager eux-mêmes la fortune du pays. Aussi bien la fidélité des Bretons ne fit-elle pas faute au roi de France ; la Bretagne échappa absolument aux troubles de la Fronde.

Le gouvernement personnel de Louis XIV changea cet état de choses. Le goût du roi pour les dépenses fastueuses et sa passion de la gloire valurent des inventions fiscales, contre lesquelles le peuple ne tarda pas à murmurer. Des troubles éclatèrent à Bordeaux (1675). En Bretagne, ce fut une révolte ouverte. Un premier impôt fut établi, en 1673, sur le papier timbré ; et d'autres, deux ans après, sur le tabac et sur la vaisselle d'étain. Ce qui achevait d'exaspérer les Bretons, c'est que pour prélever ces taxes on s'était passé du consentement des Etats, contrairement aux fran-

Calvaire de Pleyben.

MISTOIRE 165

chises de la province. Il y eut à Rennes un commencement de sédition (avril 1675), en l'absence du duc de Chaulnes, alors gouverneur de Bretagne ; les bureaux de tabac, ceux du contrôle et du papier timbré furent mis à sac ; puis, on brûla le temple des huguenots, dans les faubourgs ; Tordre fut rétabli, grâce au concours des nobles et des bourgeois. Mais Tagitation avait gagné le pays ; Nantes, Vannes, Dinan, Guingamp, eurent des émeutes. De Châteaulin à Garhaix, dans toute la haute Cornouaiile, gronda la sédition^ qui fut trois mois sans être réprimée. En même temps, de nouveaux désordres étaient excités à Rennes ; le duc de Chaulnes ne manquait pas de résolution ; il se présenta devant la foule, qui le couvrit d'insultes et lui lança des pierres.

Mais son activité ne le poussa pas à solliciter des secours immédiats et à vouloir une prompte répression ; il ne dévoila pas à la cour toute la gravité des circonstances, pour ne pas s'exposer à perdre son gouvernement ; il crut plus habile d'accuser la noblesse et le parlement de la province, lorsqu'il invoquait luimême le secours des gentilshommes contre

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les rebelles : d'où la haine du peuple contre les nobles. Le bruit courut qu'on allait encore imposer le blé, et Ton craignit enfin la gabelle : la révolte envahit le Léon elle pays deTréguier. C'était alors que le P. Maunoir prêchait ses missions, restées fameuses en Cornouaille ; on cite principalement ses processions symboliques, où des acteurs improvisés allaient jouant des mystères et des scènes de la Passion, pour attirer les paysans et les distraire des idées de révolte. Le missionnaire rendit visite au duc de Chaulnes, qui était alors à Port- Louis ; mais ses conseils de prudence ne furent pas écoutés.

Cependant, 6,000 hommes de troupes royales étaient envoyées en Bretagne, et le gouverneur rentra à Rennes. Les bourgeois furent désarmés et les habitants sévèrement châtiés; le parlement fut exilé à Tannes, d'où il ne fût rappelé que quatorze ans après, en 4689.

La population dut payer l'entretien des soldats, qui se livrèrent à l'indiscipline et au pillage, de même que firent les 10,000 hommes de nouvelles troupes que reçut encore le duc de Chaulnes, Alors, la rébeUion fut écrasée dans

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168 LA BRETAGNE AAMORICAINE

guerre dont la Bretagne proposa de s'acquitter a par abonnement d, et surtout à part la création d'une nouvelle ville maritime, Lorient, que fonda, en 1719, la C»o des Indes Orientales, rien de bien mémorable, si ce n'est Tincendie de Rennes (1720), jusqu'à la conspiration du cardinal Albéroni contre le Régent ; en cette dernière affaire, furent compromis quelques gentilshommes bretons, dont les quatre plus coupables, ou les plus signalés, Pontcalec, du Couëdic, Montlouis et Talhouetle-Moine, furent mis à mort.

En 1758, sous l'administration du duc d'Aiguillon, les milices bretonnes eurent à repousser les Anglais, qui avaient opéré une descente à Saint-Cast ; cette défaite, où l'Angleterre perdit 3,000 hommes, força cette puissance à renoncer à un vaste plan d'invasion territoriale, conçu dans le but d'assurer à ses flottes la navigation des mers, pendant qu'elle tiendrait la France occupée à défendre son littoral. Les milices qui remportèrent cette victoire, c'est le duc d'Aiguillon qui les avait lui-même organisées ; la Bretagne lui devait encore de bonnes routes et des forts pour la

défense des côtes; mais les Bretons reprochaient au gouverneur les corvées et les dépenses de tous ces projets; ces abus de pouvoir répandirent les divisions dans la province et même la révolte contre Tautorité du roi.

Ce fut comme un premier symptôme des prochaines agitations révolutionnaires.

La Révolution et la Chouannerie

De nouvelles mesures fiscales achevaient de rendre le duc d'Aiguillon odieux ; le parlement ne consentit pas à les sanctionner; le gouverneur donna Tordre d'arrêter le procureur-général La Chalotais et trois autres membres, qui furent transférés à la Bastille. Le parlement refusa de siéger. L'indignation était universelle et Topinion se manifestait si hautement en faveur de La Chalotais, qu'on dut ensuite informer le procès du gouverneur lui-même.

Mais le duc fut bientôt rappelé au pouvoir, nommé ministre, et tous les parlements furent

cassés (1771). Louis XVI rétablit les parlements. Cette mesure ne pouvait suffire à remédier au désarroi qui allait croissant dans les finances publiques. Des désordres éclataient de tous côtés. Pour ramener dans une loi générale toutes ces dissidences, on imagina un système d'administration uniforme. La Bretagne n'y vit pas disparaître sans résistance son existence politique, ses institutions particulières et ses privilèges.

Le roi avait été irrité des « remontrances ^) des parlements, et, sur les conseils de Loménie de Brienne, il s'était décidé, pour en finir avec ces tracasseries, à transformer toute la magistrature. Dans un « lit de justice » tenu à Versailles (mai 1788), Louis XVI annonça son intention de réunir les Etats-Généraux au mois de janvier suivant. Le comte de Thiard, envoyé à Rennes, trouva dans le parlement de la province Topposition la plus formelle aux ordres de la cour; les membres du parlement furent acclamés par la foule. A la noblesse se joignit la jeunesse de l'École de Droit pour protester contre les illégalités du pouvoir ministériel. Le parlement s'étant

Calvaire de Guimiliau.

réuni, malgré la défense du gouverneur de Bretagne, plusieurs membres furent enlevés de force et renvoyés dans leurs terres. Une cour plénière, que le parlement ne reconnaissait pas, ne put être organisée ; il en advint que le service de la justice était momentanément suspendu. Cependant, douze députés furent chargés de porter au roi une adresse rédigée au nom de la noblesse ; ils furent saisis et emprisonnés à la Bastille ; une nouvelle délégation tut plus heureuse, parvint jusqu'à Louis XVI et obtint leur élargissement. D'après les règlements administratifs de la province, les Etats de Bretagne devaient se tenir en décembre ; le roi interdit cette tenue et les représentants du tiers, en conséquence, se retirèrent ; mais les deux autres ordres s'obstinaient à siéger. La scission ne tarda pas à devenir plus profonde et le mal irrémédiable. On publia et Ton distribua dans la province une déclaration de la noblesse, où les députés des villes étaient malmenés et tombaient sous le coup de plusieurs lourdes accusations ; des bourgeois de Rennes et des étudiants répondirent par un autre écrit, qui

déclarait fausses les assertions de la noblesse.

C'était mettre le feu aux poudres. Une bande d'agitateurs parcourut la ville et se jeta sur les étudiants. Le prévôt de l'École de Droit, Moreau, demanda des secours à la jeunesse de Nantes et de Saint-Malo. J^e couvent des Cordeliers, où les nobles s'assemblaient pour leurs délibérations, fut cerné et il y eut une mêlée sanglante. A l'arrivée des jeunes gens de Nantes, les représentants de la noblesse durent céder la place, après avoir simulé une clôture régulière des Etats (janvier 1789). Ces troubles eurent des échos dans la province, notamment à Quimper.

Quand eurent lieu les élections pour les Etats-Généraux, le tiers, avec le clergé inférieur, nomma ses députés ; mais la noblesse et le haut clergé s'abstinrent, sous ce prétexte que la convocation des Etats-Généraux n'était pas conforme à la constitution provinciale de la Bretagne, et ces deux ordres se réunirent extraordinairement à Saint-Brieuc pour exprimer leur protestation (avril-mai 1789). Quelques mois après, la Chambre des vacations de Rennes refusait d'enregistrer le décret royal

f HISTOIRE 173

;.qui prolongeait les vacances du parlement, ■ lettres-patentes du 3 novembre 1789, intimant

Tordre à tous les parlements du royaume f d'enregistrer les lois rendues par T Assernblée

Nationale : dernière résistance du parlement ;de Bretagne à la concentration des pouvoirs ipolitiques. Les magistrats bretons furent man- 'dés à la barre de l'Assemblée Nationale ; ils Invoquèrent le mariage de la duchesse Anne

avec Charles VIII et avec Louis XII, puis ^r Assemblée de Vannes en 1532, proclamant

que tout changement dans Tordre public de

ila Bretagne devait être consenti par les Etats îde la province, et ils affirmèrent que leurs franchises et leurs libertés avaient été réservées expressément par les deux tiers des villes pans la rédaction de leurs (c cahiers » . Mais la puissante voix de Mirabeau couvrit ces réclajttiations, et l'affaire se termina par la création li'une « Cour supérieure provisoire d à Rennes. I^es graves événements qui survinrent ensuite i Versailles et surtout à Paris, entraînèrent la JBretagne, comme les autres provinces, mais ivec des phases diverses, dans le mouvement révolutionnaire. Il est à remarquer que le

cahier des doléances rédigé à Rennes fut, entre les cahiers de 89, Tun des plus importants ; quelques-unes des réformes qu'il indiquait furent réaUsées : l'abolition des ordres, le vote par tête aux Etats-Généraux, l'inviolabilité des représentants du peuple, la suppression de tous les droits féodaux, l'égalité de tous devant la loi, la réforme des codes, la rédaction d'une « Déclaration des Droits de l'Homme »...

On eût dit que des pouvoirs nouveaux sortaient soudain de la seule volonté du peuple, se constituant sans coup férir et s'emparant. de toute la puissance pubUque. Partout se formèrent des corps de volontaires nationaux et des comités permanents. Dés qu'on apprit la réunion définitive des trois ordres, la plupart des villes bretonnes envoyèrent des adresses de félicitations, avec des dons patriotiques, à l'Assemblée Nationale. Toutefois, l'esprit local était loin de renoncer à ses manifestations. En octobre 1789, des troubles déplorables s'élevèrent à Lannion, puis à Tréguier, au sujet d'achats de blé, faits dans ces parages au nom de la place et du fort de

Brest, menacés de disette ; le convoi de grains fut arrêté à Lannion, et la milice eut de la peine à arracher la députation brestoise à la fureur des habitants. De tous les côtés, Findignation éclata en Bretagne contre les deux villes, et les jeunes gens s'enrôlèrent par milliers pour marcher sur elles et les punir ; mais on put sans effusion de sang arrêter ce commencement de discorde civile. L'on a prétendu que de cet élan de fraternité sortit la première idée d'une fédération bretonne.

C'est à Pontivy, comme au lieu le plus central, que Moreau, alors capitaine d'une compagnie de volontaires à Bennes, convoqua la jeunesse de Bretagne et d'Anjou pour dresser Vacte fédératify en janvier 1790 ; après la messe, le futur général monta à l'autel, prononça le serment convenu, et chacun, à son exemple, signa l'acte d'engagement à « combattre les ennemis de la Bévolution et à soutenir la nouvelle constitution du royaume. »

Le 14 juillet suivant, fut célébré avec un grand éclat l'anniversaire de la prise de la Bastille. La même année, Saint-Malo demanda vainement que la Bretagne fût partagée en six

départements, au lieu de cinq, avec Saint- Malo pour sixième chef-lieu. Dans les campagnes, des tentatives étaient faites pour soulever les habitants contre les décrets de l'Assemblée Nationale. En même temps, un mandement de Tévêque Le Mintier, dénoncé à cette Assemblée, occasionnait l'envoi d'une commission rogatoire à Tréguier.

En 1791, la constitution civile du clergé, ou le serment requis des prêtres, fut la cause d'une première insurrection dans les environs de Vannes ; bientôt la révolte gagna les régions rurales de la Loire-Inférieure et des Côtes-du- Nord. On accusait les législateurs de tendre à détruire la religion ; les paroisses refusaient de reconnaître et de recevoir les ecclésiastiques qui avaient prêté le serment, les jur^urs; la résistance des insermentés mettait les esprits en fermentation; les administrations municipales eurent recours à des mesures extraordinaires. Survint la nouvelle de la fuite du roi. Dans quelques villes des Côtes-du-Nord s'étaient fondés des comités royalistes, sous la direction de Tuffin, marquis de La Rouerie.

D'autres villes adoptèrent un drapeau national.

Vue de Sainl-Malo.

Porte du Morbihan, & LorienI,

en ajoutant à la couleur blanche une bande rouge et une bande bleue. Puis, on apprit que Louis XVI avait accepté la constitution, et cet événement fut l'occasion de grandes fêtes.

L'an 92 amena la guerre civile, f^es faits de cette époque sont consignés partout ; qu'il suffise de les résumer simplement : la déportation des prêtres, Témigration en masse de la noblesse et du clergé — il y eut à la fois jusqu'à huit mille ecclésiastiques à Jersey — , les élections pour la Convention, la proclamation de la République par cette Assemblée et l'abolition de la Royauté. En juin, on plantait ici des arbres de la Liberté ; là, en août , les jeunes gens refusaient de tirer au sort. En octobre, réjouissances publiques, pour fêter le succès des armées françaises en Savoie. Ensuite, une mise en liberté provisoire des prêtres non assermentés. Et l'exécution de Louis XVI, qui fut suivie d'une insurrection générale dans rOuest (mars 93). Vingt-deux communes des Côtes-du-Nord se soulevèrent à la voix du chouan Boishardy ; les émigrés, que des communications et des courriers établis de boui^ en bourg jusqu'à la mer tenaient en corres-

pondance avec la Cornouaille et le Morbihan, revinrent des îles anglaises. Les royalistes de Vendée avaient mis le siège devant Nantes ; la ville de Rennes, également menacée, demandait des renforts. Les Vendéens passèrent la Loire, marchant sur Granville ; les Chouans étaient maîtres de Dol et Dinan allait tomber en leurs mains ; dans l'affaire de Pontorson, les Bleus furent culbutés et mis en déroute.

Dans la fureur de ces séditions régionales, à peine si Ton remarqua le passage des Girondins, mis hors la loi par la Montagne et poursuivis jusqu'à Quimper : on sait leur triste fin. Ce qui nuisit aux royalistes, en ces circonstances, ce ne fut pas l'invention des fatix Chouans (cette ruse de contre-chouannerie n'eut pas grand succès), mais leurs propres divisions ; partagés en trois ou quatre factions, ils ne surent pas se concerter et tirer profit de certains avantages. Cependant, les villes levaient des secours, qu'on envoyait à la Convention Nationale; des clubs s'ouvraient dans les communes, ou des comités de Salut Public ; on célébrait la reprise de Toulon sur les Anglais, et on mettait Vembargo sur tous les

navires étrangers à peu près : la France avait alors contre elle presque toute l'Europe coalisée. La guerre anglaise était déchaînée sur nos côtes; le l^r juin 1 794, , iut livré le combat naval d'Ouessant, dans lequel la flotte anglaise fut aussi maltraitée que celle de Tamiral Villaret ; Tamiral Howe s'attribua la victoire, bien qu'il n'eut pas remarqué, d'ailleurs, que Villaret l'avait attiré par stratagème à vingt-cinq lieues de Brest, pour permettre à un convoi considérable, attendu d'Amérique , d'entrer dans le port. Un commissaire du gouvernement, selon l'usage, Jean-Bon-Saint-André, suivait la flotte française.

La Convention avait délégué des représentants non-seulement aux armées, mais aussi dans les villes. Avec Jean-Bon-Saint- André à Brest, Prieur était chargé de la côte bretonne ; Pochole était à Rennes ; Carrier, à Nantes. . . Il serait superflu de raconter, après tant d'autres, le régime de terreur organisé à Nantes par ce représentant de l'Auvergne à la Convention ; il avait imaginé un moyen non plus d'exécution, mais de destruction, plus expéditif que la fusillade et la guillotine, les

noyades dans la Loire sur des bateaux à soupape et les fameux mariages républicains; lorsqu'on instruisit le procès de Carrier, il fut constaté que plus de 9,000 personnes avaient été envoyées à ce nouveau genre de supplice et que 600 enfants en une seule fois avaient été noyés. La Convention elle-même, émue de telles horreurs commises en son nom, offrit l'amnistie aux Vendéens et à tous les « rebelles ^ qui déposeraient les armes dans le courant du mois (décembre d794). Des deux côtés, on en était venu aux derniers excès. Des lois avaient été portées contre les receleurs de prêtres ; Tréguier fut mis en état de siège. Les églises furent changées en casernes ou dédiées au culte de la Raison ; on avait dépouillé les clochers, et des cloches fondues on avait fait des canons ; le carillon de Tréguier était le plus beau de Bretagne, il était composé de 42 pièces : on ne conserva qu'un bourdon, Balthazar, pour sonner le tocsin. La fête de l'Etre suprême (juin 1794) provoquait un indescriptible élan, moins religieux que patriotique. La mort de Robespierre ne pouvait arrêter d'un coup ni la justice révolutionnaire ni la révolte des royalistes.

Une suspension d'armes avait été entendue entre les républicains et les chouans. Ceux-ci en profitèrent pour activer les enrôlements : les diverses bandes des Côtes-du-Nord formaient un total de 25,000 hommes. Puisaye, qui s'était posé comme chef de la chouannerie, passait en Angleterre pour mener les négociations avec le gouvernement anglais et les émigrés, et Cormatin abusait les généraux répubhcains par des préliminaires de pacification, en attendant une reprise formidable des hostilités. Mais les dépêches de Cormatin furent saisies dans le Morbihan; le général Hoche parvint à s'emparer de quelques roya- Ustes importants ; par les papiers de Tuffin de la Rouerie, découverts sous sa tombe dans le jardin d'un château isolé, on apprit et on déjoua le plan de campagne des « rebelles » ; comme un décret (novembre 1793) avait déjà porté la démolition des châteaux, des forteresses, des tours et tourelles, pour empêcher l'insurrection de se propager, le parti royaliste se vit désorganisé, pour un temps, sans être désarmé ni découragé.

L'expédition provoquée par Puisaye quitta

les côtes d'Angleterre en juin 1795. La flotte anglaise débarqua 10,000 émigrés près de Quiberon ; Cadoudal leur amena un renfort de 1,500 chouans. Hoche était à Rennes, quand il reçut la nouvelle de cette invasion. Il accourut avec 2,000 hommes, força l'ennemi dans Auray, et, ayant rallié toutes ses forces, le refoula dans la presqu'île, où les royalistes livrèrent leur dernière bataille rangée. Leur défaite fut complète; pas un ne put rejoindre les navires anglais, sur lesquels le rembarque, ment était, du reste, impossible, leurs canons s'étant mis du large à tirer sur les émigrés comme sur les troupes républicaines. Sur plus de 9,000 prisonniers, 800 furent fusillés : les uns à Vannes, avec Sombreuil en tête, qui commandait à Quiberon; les autres à Auray, au bas d'une colline, dans tfne prairie que les habitants ont appelé le Champ des Martyrs.

Puisaye avait envoyé sur Josselin 1,200 à 1,500 hommes, sous la conduite de Tinténiac.

Ils furent repoussés et poursuivis par une colonne de grenadiers ; Tinténiac fut tué près de Coëtlogon ; ensuite, ses troupes coururent de ville en ville, jetant l'épouvante et levant

des impôts. — Jusque-là les Chouans avaient F constitué une sorte de parti politique ; quoique I menant la guerre civile, ils défendaient avec certain honneur la cause que le plus grand nombre au début avait embrassée sans calcul ; ils se montraient fiers du surnom qu'on leur I avait prêté. Désormais, ce nom-là (qu'il eût été pris aux frères Cottereau, dits Chouans, ' qu'il vînt du chat-huant ou du cri de la j chouette), cette appellation devenait une insulte aux yeux du peuple. Les chouans euxmêmes, sachant bien qu'on les prenait pour des brigands, ne se soucièrent plus, généralement, d'échapper à une telle réputation. Privés d une direction générale, sans mot d'ordre parti d'un chef reconnu, ils firent la guerre de routiers, se livrant à l'assassinat et au pillage ; ils allaient par bandes, qui se rencontraient, pour certains coups hardis, dans quelque endroit connu d'eux seuls (la forêt de Lorges, aux environs de Quintin, abrita souvent leurs rendez-vous) ; comme on agissait d'ordinaire a en pays de connaissance, y> la plupart des crimes avaient un caractère de haine ou de vengeance personnelle : ce fut une lutte

sans merci, qui dura bien après les derniers jours de la Convention. La politique du Directoire put à peine amener quelque répit. Entre les courtes suspensions d'hostilités, des fêtes étaient organisées, celles de la Souveraineté du peuple, de la Jeunesse j des Epoux, de la Reconnaissance, de r^lgfncuKure..., suivant les locutions abstraites d'alors ; les théophilanthropes inaugurèrent leur culte. Puis de nouvelles alertes mettaient les villes en émoi et les troupes en marche. En vain les colonnes mobiles sillonnaient le pays ; en 1798, Georges Cadoudal pouvait encore, dans le seul Morbihan, rallier au premier signal une armée de 15,000 hommes. Il fut le dernier chef redoutable de la chouannerie. La nouvelle de la paix conclue avec les Vendéens (janvier 1799) déconcerta les rebelles de Bretagne. Un mois après, Cadoudal faisait aussi sa soumission.

Le gouvernement issu du 18 Brumaire rendit aux campagnes la liberté religieuse ; il sut ou diviser ou écraser les plus importants du parti royaliste ; une nombreuse armée, que le premier consul envoya en Bretagne, acheva de la pacifier, et le pays connut enfin le calme

au bout de dix ans d'agitation. Ni les tentatives de chouannerie renouvelées en 1815, n^ le soulèvement projeté dans l'Ouest par la duchesse de Berry, en 1832, n'ont altéré la face des choses ou rien changé au fait accompli. Depuis 1800, les cinq départements de Bretagne sont définitivement « rentrés dans la constitution. »

Sciences, Beaux-Arts, Mœurs,

Littérature.

(Sciences, philosophie, etc.

Un pays qui a su garder, durant dix siècles, son autonomie et sa vie propre, n'est pas sans avoir produit des hommes considérables, en tous genres. Il serait bien long de dresser la liste des Bretons illustres, celle de leurs actes et de leurs œuvres. On sait quelle place la Bretagne a tenue dans l'histoire politique et militaire de la France. A partir du XVI© siècle, après la réunion à la couronne, des noms de capitaines bretons retentissent, sur terre et sur mer, dans tous nos fastes héroïques ; il y a même des familles, Rohan, Guébriant, Coëtlogon, où un tel renom est resté longtemps comme héréditaire. De même, entre les villes maritimes, Saint-Malo, la patrie de Jacques Cartier (qui découvrit le Canada), de l'armateur La Barbinais (qui se montra si héroïque pendant sa captivité en Alger), de Duguay-T'rouin et de La Motte- Picquet ; Saint- Malo, qui faisait des prêts au roi et armait

72 corsaires lors de la guerre américaine, a gardé près de deux siècles le premier rang.

Au nombre des marins fameux, il convient encore d'inscrire le nantais Gassard, dont le caractère inflexible est toujours légendaire, le corsaire Gornic, etc. Quant aux soldats, qu'il suffise d'ajouter aux noms cités plus haut ou mentionnés dans le cours de notre histoire : le chef calviniste François de Lanoue, surnommé BraS'de-Fer ; le comte de Plélo, que sa conduite au siège de Dantzig (1734) a couvert de gloire ; et tout près de nous, La Tour-d'Auvergne, Moreau, Gharette, Cambronne, Lamoricière, etc..

Dans le domaine des sciences et des études spéculatives, il faut d'abord mentionner le célèbre philosophe et théologien Pierre Abélard, né au Palet en 1079. Elève de Guillaume de Ghampeaux, il attaqua les doctrines de son maître sur le Réalisme \ il devint ensuite le chef de l'école de Paris, et son enseignement, sur la montagne Sainte-Geneviève, obtint un succès immense. G'est alors qu'il connut Héloïse, la nièce du chanoine Fulbert : qui n'a entendu le récit de leur

aventure et de leur infortune ? Abélard fut accusé d'hérésie sur le dogme de la Trinité et condamné par le concile de Soissons (1121).

Il se réfugia en Champagne, où il fonda l'oratoire du ParacZei (1122); plus tard, Héloïse en devint abbesse. Craignant encore la haine de ses ennemis, Abélard s'enfuit en Bretagne, au monastère de Saint-Gildas, dont les moines l'élurent abbé. En 1140, il eut à comparaître devant le concile de Sens, pour s'expliquer sur son traité de philosophie (Sic et Non) dénoncé à Rome par s. Bernard ; mais il refusa d'entrer en lutte avec ses juges et en appela au pape ; et Innocent II ayant approuvé le concile et condamné Abélard à un silence perpétuel, le philosophe résolut d'aller à Rome porter sa propre défense. Il fut retenu à Cluny par Pierre le Vénérable, qui le réconcilia avec le pape et s. Bernard. Il mourut en 1142. — Au XII^ siècle, un visionnaire^ Eon de l'Etoile, qui se disait le « Fils de Dieu », provoqua un tel mouvement d'opinion et un enthousiasme si soudain, qu'on dut recourir à la force armée pour apaiser ce soulèvement des paysans. — Après

eE;r

Abélard, est à signaler un autre prêtre fameux, au XIII*' siècle, Yves Hélouri, qui eut les honneurs de la canonisation ; les avocats de France ont pris s. Yves de Tréguier pour leur patron. — Au XVI« siècle, deux historiens : Bertrand d'Argentré, qui a composé une Histoire de Bretagne et des commentaires sur la Coutume de Bretagne ; Alain Bouchart, l'auteur des Grandes Chroniques de Bretagne. — D'autres historiens au XVII« et au XVIII® siècle : les bénédictins dom Morice et dom Lobineau, le jésuite Bougeant, Duclos — à la fois historien et moraliste — ... Le XVII® siècle a encore fourni des prédicateurs, dont deux d'une renommée universellement populaire : Michel Le Nobletz, l'infatigable civilisateur des populations rurales, surnommé « l'Apôtre de la Bretagne d ; le P.

Maunoir, ce missionnaire dont l'action s'exerça utilement pendant les troubles du a: papier timbré » et qui fut le réformateur de la langue bretonne. — A citer aussi : l'oratorien La Bletterie, professeur au Collège de France; le jésuite André, dont les œuvres ont été publiées par les soins de Victor Cousin, etc. . .

Les questions philosophiques suscitaient quelques écrivains et des coniroversistes de talent. Le P. Tournemine, directeur du Journal de Trévoux, a laissé la réputation d'un savant, d'un philosophe et d'un théologien.

Fréron, de Quimper, se montra l'ennemi des philosophes de son temps, notamment de Voltaire, et il les attaqua violemment dans l'Année littéraire^ qu'il avait fondée en 1754 ; ce défenseur des bonnes mœurs n'a pas été lui-même dans ses écrits d'une moralité toujours farouche ; dans son journal, il parlait de tout sans pruderie, sur le ton du siècle ; la foi sans doute, outre le génie, manquait à Fréron; et quelques-uns lui ont attribué une part excessive dans la critique au XYIir- siècle. Dans le camp des philosophes, le médecin La Mettrie, dont on connaît les doctrines matérialistes ; ce fut un des hôtes de Frédéric IL Le mathématicien Maupertuis se distingua par ses querelles avec Voltaire ; il fut un des premiers à reconnaître l'aplatissement de la terre vers les pôles. — Le XVIII^ siècle, qui vit au parlement de Rennes quelques jurisconsultes éminents, a produit encore l'économiste Gournay, les médecins Broussais et Laënnec. 9

Au point de vue littéraire, sans oublier Le Sage, dont les écrits révèlent peu les origines bretonnes, il faut proclamer les trois grands noms dont la Bretagne a doté la littérature française : Chateaubriand , Lamennais et M. Renan, qui sont considérés comme les premiers écrivains du XIX^ siècle. Il convient de nommer, après ces maîtres en prose, un poète délicat, Auguste Brizoux, l'auteur de Marie^ des Bretons^ de TelenArvor, etc., né à Lorient en 1806, mort en 1858. Enfin, sur le champ de la politique, qui s'est tant élargi dans les temps modernes, il serait infini d'énumérer les personnages qui ont fixé l'attention, depuis les représentants aux Etats-Généraux, à l'Assemblée Nationale et à la Constituante, depuis Lanjuinais et les Girondins jusqu'à M. Jules Simon.

Beaux- Arts .

Peu d'artistes bretons ont laissé leurs noms dans rhistoire avant les temps modernes.

La plupart de leurs œuvres, confinées généralement dans le domaine de Tarchitecture ou de Timagerie durant le moyen-âge, ont traversé les siècles, comme on dit des chansons du peuple, d'une façon impersonnelle. De même que les chants et les récits populaires, du reste, elles sont souvent des œuvres collectives, surtout les monuments religieux ; car les églises et les cathédrales, les plus anciennes particulièrement, sont rarement d'une seule et même époque : l'église Saint-Melaine, à Rennes, et l'église abbatiale de Saint-Sauveur, à Redon, commencées au XP siècle, n'ont été finies qu'au XIII*.

Remontent encore au XP siècle : l'église sans transsept de Landévennec, celle de Locmaria-Quimper, celle de La Roche-Derrien (dont la nef, comme le portail et les nefs qui

restent encore de Tabbaye de Daoulas, est du plus pur roman), la crypte de Lanmeur.

L'église de Sainte-Croix, à Quimperlé, était de la même époque : écroulée il y a une trentaine d'années, elle a été rebâtie, d'après le plan primitif, sur le modèle du Saint-Sépulcre de Jérusalem. La cathédrale de Dol eut un peu le même soi t ; détruite par les soldats de Jeansans-Terre, elle fut relevée quelque cent ans après.

D'ailleurs, c'est l'art religieux qui domine, en ce qui subsiste du XI®, ainsi que du XII® et du XIIP siècle. A peine si l'on reconnaît d'alors quelques débris de châteaux ou de forteresses ; des ruines de Châteaubriant pourtant sont du Xle ; celles de Clisson, en partie, du Xllle. Il est avéré qu'un grand nombre des paroisses bretonnes sont d'origine monastique ; la plupart ont des souvenirs qui les rattachent à ces temps de ferveur chrétienne, et la primitive histoire locale serait communément circonscrite à des fondations d'abbayes, de communautés analogues et d'églises.

La cathédrale de Saint-Pol-de-Léon remonte uu Xllc ; elle ne fut achevée qu'au Siècle

suivant. L'église de Guérande a le même âge ; comme celle de Plouguer, à Carhaix ; et le portail de Saint-Sauveur, à Dinan ; et par endroits les églises de Perros, de Loctudy, de Fouesnant et de Guengat. De même, Tune des deux églises de Châteaubriant (l'autre est du XV!©) ; la grande nef de la cathédrale de Saint-Malo et le carré central sont encore des souvenirs du XII« siècle.

La cathédrale de Quimper date du XTII«.

De la même époque et dans le même style, certaines parties de T église de Guingamp et les ruines de Tabbaye de Saint-Mathieu, en face Tîle d'Ouessant. Autres ruines du XIII© : celles de Tabbaye de Beauport, non loin de Paimpol ; également, une tour qui reste d'une des églises de Kérity-Penmarc'h. Quoique l'architecture, à peu près le seul art — de nous connu — des " Bretons, jusqu'au XIV® siècle, ne sortît guère encore des églises, il faut remarquer que des portions du château de Brest datent du XIII», ainsi que des ruines, à Saint- Aubin- du-Cormier, d'un château attribué à Pierre de Dreux ; du même âge, Tun des châteaux-forts de Pont-l'Abbé

(celui de Kernuz, le mieux conservé, est du XVIe) ; on prétend que celui de Fougères portait une date encore antérieure, la fin du XII«.

Cependant, les cathédrales surgissaient successivement, avec un inégal mérite. Alors c'était partout le triomphe du gothique. Après Quimper, ce fut le tour de Tréguier, dont Téglise est toujours flanquée, au nord-est, de son cloître canonial, souvenir du XV® siècle ; cette cathédrale, commencée dans la première moitié du XIV^, mit plus de cent ans à s'élever. Encore du XIV% les églises du Folgoat et de Roscoff, comme celle de Brélevenez, autour (le laquelle son Saint-Sépulcre a répandu des légendes de Templiers.

A cette époque de guerres sans trêve, se développa une architecture pour ainsi dire militaire, avec un art nouveau des fortifications. Le château de Vitré est de ce temps, et celui de Stisinio, où naquit le connétable de Richemont, et celui de Nantes, et la tour de Gesson, qui domine la mer, à quelque distance de Saint-Brîeuc. La .forteresse de Tonquédec est postérieure, comme le château de la

Roche-Jagu, de quelques années. Et du XV* siècle : Dinan, Guingamp, Elven (ou Largouët), Josselin, Pontivy, La Haute-Goulaine, Ancenis, Oudon, Guérande, Saint-Malo . . .

Tandis que se dressaient tant de châteauxforts, il semble que les constructions religieuses, par contre-coup, fussent plus rares ; à part la cathédrale de Nantes, elles devenaient moins somptueuses, bien qu'on rapporte à cette période Téglise de Pont-Croix, celles de Pleyben, de Locronan, de Saint- Jean-du-Doigt, Saint-Léonard de Fougères, et Tune des cinq ou six églises de Penmarc'h (ville alors florissante à l'égal de Nantes ou de Saint-Malo). De la même époque, l'église de Kreisker (à Saint-Pol-de-Léon), dont le clocher, reposant sur quatre piliers intérieurs, est une merveille de hardiesse et d'élégance ; la tour de Ploaré, avec sa flèche percée à jour, vaut la peine ensuite d'être mentionnée. Les égUses de Bretagne ont pour caractère distinctif ces clochers, presque toujours surmontés de flèches, dont quelques-unes (à Nantes, à Saint- Pol-de-Léon, à Tréguier, à Pont-Croix...) atteignent à plus de 60 mètres. A côté de ces

églises paroissiales, il ne conviendrait pas de négliger les chapelles de dévotion et les lieux de pèlerinage ; sans insister sur le tombeau de saint Renan à Locronan, sur la bière de saint Conéri à Plougrescant . . . , où Fart n'a pas grand' chose à revendiquer, on ne saurait ne pas s'arrêter, par exemple, devant Notre- Dame-des-Portes, à Châteauneuf-du-Faou, ou dans la chapelle gothique de Saint-Herbot, en Loqueffret, etc . . . Vers la fin du XV® siècle, il n'est pas une province de France qui possède autant de chapelles (chacune avec sa fontaine consacrée) que la Bretagne. Près de Plouha, est le petit sanctuaire de Kermariaan-Isquit, dont les peintures murales et surtout la danse macabre marquent comme la fin du moyen-âge.

La Renaissance n'a pas fourni en Bretagne, a-t-on dit, nombre de productions remarquables. On termine pourtant les églises de Châteaubriant et de Guingamp; celle de Sizun s'élève, celle de Goulven, Saint-Mathurin de Moncontour et Saint-Jean-du-Baly à Lannion.

Dans l'ordre des monuments militaires ou féodaux, la seule forteresse de Châteaubriant;

le château d'Ancenis est du XVIP siècle. Comment donc serait-on porté à croire que Tart breton a émigré en France en même temps que la duchesse Anne ? Dans la cathédrale de Nantes, on édifie un chef-d'œuvre, le tombeau du duc François II et de Marguerite de Foix ; dans l'éghse du Folgoat, un autre tombeau, celui d'Alain de Coëtivy, par Michel Colomb.

Mais on dirait que les œuvres originales, à mesure que le nationalisme local va s'éteignant, ce sont des souvenirs aux morts, comme en regret du passé, des mausolées et des monuments de cimetière : l'ossuaire de Pleyben, duXV^ouXVI® siècle; à Guimiliau, le calvaire (XVIe siècle) et l'arc-de-triomphe (XVIIe) dressé dans le cimetière ; le calvaire de Plougonven (XYII^), et particulièrement ceux de Plougastel-Daoulas et de Pleyben, dont les personnages portent les costumes du XVI* siècle.

Du moyen-âge on connaît quelques corporations de peintres et d'architectes ; à peine si quelques noms de « maîtres es œuvres ]i, comme Mathurin Rodier,ou d'imagiers, comme Jean Mauger et J. Bodan, nous sont parvenus.

C'est à partir de la Renaissance que se dégagent bien les personnalités artistiques.

Le XVII* siècle a donné le peintre-architecte Ebrard, à qui Ton doit l'Académie française de Rome. Au XVIII«, les frères Ozanne, peintres de marines, ont acquis une illustration particulière plus qu'une gloire d'un titre général, eu égard sans doute aux sujets d'inspiration régionale qu'ils se sont plu à traiter. Du XVIII», le théâtre et la Cour des Comptes, à Nantes, constructions d'un certain mérite. . . Mais c'est de notre temps que la Bretagne a produit, plus que jamais, des artistes de renom, surtout dans la peinture et dans la statuaire. Quelle source d'inspirations, d'ailleurs, ne doit pas être pour un esprit doué ce pays si fertile en sites admirables, si fidèle à ses mœurs anciennes, gardant comme un legs des ancêtres tout ce qui est un témoignage des époques disparues !

Mœur» et coutumes , croyances et

superstitions .

L'originalité de la race bretonne n'a pas résidé spécialement dans les beaux-arts proprement dits. Elle consisterait encore moins dans la conservation des mégalithes semés le long des côtes, ou épars sur la lande et dans les grands bois séculaires ; de ces monuments sans histoire, c'est tout au plus si quelques menhirs taillés en calvaires ont pour nous une signification ; et encore la marque qu'ils portent en est-elle chrétienne plutôt que celtique. Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que la région convenait bien au peuple qui vint l'occuper, il y a quinze siècles ; cette nature persistante et immuable avait tout pour plaire à une nation essentiellement traditionniste.

Les Bretons ont eu le respect et l'amour de la terre armoricaine ; ce pays d'éternel idéalisme les a comme en retour aidés mystérieusement à maintenir leur personnalité.

Le génie d'une race se révèle avant tout en ce qui persiste d'elle à travers les siècles ; les

survivances des temps antérieurs sont le plus irréfutable témoignage des instincts de nationalité. L'on a vu déjà (V, Notice géographique et Histoire) que la Bretagne, vers le XI® siècle, se vit partagée en deux portions linguistiques à peu près égales et que les limiter du breton et du gallo depuis n'ont pas varié considérablement. Il ne faudrait pas ajouter, après certains écrivains, que le pays est occupé par deux peuples d'origine différente, que l'on reconnaîtrait à l'idiome dont ils se servent. Ce serait aussi exact, au moins, de distinguer les habitants de l'intérieur des terres (de YArgoat ou pays-sous-bois, pour emprunter la locution des érudits) et ceux du littoral ou de VArvor (Armorique) : quelle distance, en effet, entre les mœurs respectives de ces deux régions ! (4) Mais cela ne reviendrait pas à dire que l'uniformité règne a dans les terres ï>, ni que les gens de mer vivent d'une commune façon; il est constaté que les habitudes sont bien différentes, par exemple, chez les pêcheurs de la Manche, qui sont des côtiers, et

(Ij Dans un ouvrage ultérieur, nous dresserons une carte établissant les limites actuelles des bretonnants et des gallos.

ceux de TAtlantique, qui pratiquent la pêche au large. Mais de telles particularités existent partout, dans tout pays qui n'a renoncé à aucune grande tradition. Ne parle-t-on pas toujours, dans le Léon, despaganedy ces farouches païens dont les souvenirs se mêlent à une lointaine légende de saint Rivoaré ? Ce sont là des signes de primitivité, mieux que des traits de race ; ceux-ci sont à rechercher en tout ce qui touche à la vie populaire, dans les croyances, les usages, les costumes.

L'habillement, avec ses variétés, fournit la preuve la plus apparente d'antique origine.

Quatre débris de la vieille famille celtique subsistent en Bretagne; ils diffèrent non moins par le costume que par le dialecte, ces Vannetais, Cornouaillais, Léonards et Trécorrois. Le localisme (si Ton aime mieux, Toriginalité) du vêtement tend à disparaître, à mesure qu'on approche du pays gallo ; ainsi, dans cette partie du Vannetais et de l'ancien évêché de Tréguier qui confine aux évêchés de Nantes, de Rennes et de Saint-Brieuc.

Les Léonards, les gens de la côte, en général, portent le costume sombre ; c'est dans la

Cornouaille surtout qu'on observe les formes les plus distinctes et qu'on voit les couleurs les plus éclatantes. Certaines diversités ont soulevé bien des commentaires : par exemple, la coiffure des paysannes du Guémené, où Ton a cru retrouver un souvenir des Slaves ; les femmes de Pont-UAbbé (les bigouden) offrent un autre caractère d'exotisme. Le bragovrbraz {grandes ou larges braies) semble une réminiscence des Gallo-Romains ; le chupen, de couleurs et de forme variant avec la d contrée », passe pour un effet d'habillement tout à fait national. Quant aux ornementations, bien que s'appliquant à l'infini, elles ne suivent pas le caprice du goût individuel ou d'une mode passagère ; comme tout ce que le peuple a une fois adopté, elles restent, en chaque coin du pays, traditionnelles au costume.

Ce sont les pratiques et les habitudes de la vie bretonne qui sont particulièrement immémoriales. On dit que les inventions modernes, l'enseignement obhgatoire, le service mihtaire, auront bientôt apporté plus d'un chan-

geinent en Bretagne. Jusqu'ici le contact de Textérieur n'a guère altéré les mœurs et les usages des Bretons, gens que les innovations ont de tout temps tenus en défiance ; leur foyer domestique n'était pas attingible aux « gens ï du dehors ï), parce qu'on n'y parlait pas la [•langue étrangère; aussi bien leur vie fami- I liale est-elle passée en proverbe. Elle repose sur un principe immuable comme une loi de nature, le respect dû aux parents et le culte ' des ancêtres, une sorte de religion patrony- •mique; l'honneur du nom est également confié à tous les membres d'une famille, qui sont solidaires de la honte, de même qu'ils prennent part à la gloire de chacun ; la liberté particulière est à peine réclamée devant la loi écrite ; l'individu se considère comme appartenant d'abord à la famille, et c'est ainsi que l'autorité seule du penn-ti dicte aux gens de la maison le devoir habituel : on se croirait à ces âges primitifs, où le chef de tribu gouvernait parle simple prestige moral. Le sens de ces coutumes patriarcales ne saurait mieux être saisi qu'à ces réunions autour de la pierre du foyer, aux veillées, où quelque conteur dit

des a merveilles », où Ton chante dans un sonn un récent événement et les lointaines traditions dans un gwerz. Le soir encore, de la Nativité à la Chandeleur, pendant quarante jours, tous les chanteurs de la contrée s'arrêteront devant la porte et recevront « le liard de la charité » , en échange de leurs noéls . La mendicité est admise par tout le pays ; la pauvreté est considérée, du reste, de même que la folie, comme une fatalité. Chaque mendiant se présente, à a son jour de la semaine » ; ainsi a-t-il sa borne de pierre à lui, sur la place du marché ou sur le champ de foire. Au chanteur populaire aussi sa place est marquée, sur Tesplanade du bourg, le jour du pardon.

Toute saison de Tannée ramène ses solennités, ses divertissements ou ses pratiques ; . par exemple, des réjouissances périodiques signalent, par des danses et un festin, les divers travaux des champs, Yécobuage et les semailles, V aire-neuve, la moisson. A certains événements, on observe d'autres usages : les funérailles et les anniversaires ne vont pas sans le ce banquet des défunts — pred

ann anadn d ; — un mariage ne s'accomplit pas correctement jusqu'au bout, principalement en Gornouaille, si l'on manque, à la première nuit de noces, la grotesque cérémonie de la a: soupe-au-lait ». Entfe les amusements publics, les plus courus furent les représentations de Drames et de Mystères, qui datent du moyen-âge ; on ne connaît pas en Bretagne — on n'est pas certain, à proprement parler, qu'il y en eût jamais — de troupe dramatique; les acteurs sont des gens de bonne volonté, des illettrés pour la plupart. Avec ces jeux scéniques, les luttes en champ clos font encore les délices populaires. Mais il y a un jour de l'année où sont consacrées toutes ces traditions, profanes ou religieuses, la fête patronale ; toute paroisse a sa solennité annuelle, et chaque saint a son pardon; ce jour-là, toutes les manifestations locales se produisent autour du pèlerinage, jusqu'aux batailles sur la porte de l'église ou de la chapelle, avant la procession, pour savoir qui portera la bannière paroissiale. On a dit que les jeux des Bretons furent souvent meurtriers : oui, comme tous les exercices de force ; et certes, le plus

terrible était le combat au penn-baZj quand on décidait une rencontre entre les hommes de deux ou trois paroisses voisines; ce fameux bâton, dont il est fait mention dans tant de récits et de légendes, était une arme favorite et presque nationale ; le baz est resté fort en usage chez les Cornouaillais.

w'^i attaché que soit un peuple à ses anciens usagetî, il n'est pas sans les avoir modifiés avec le temps. Une religion non plus ne saurait conserver aux yeux de la foule sa portée originelle ; aux superstitions antérieures, qu'elle n'aura pas abolies, s'ajouteront celles des siècles suivants, et ces folles croyances tâcheront de vivre à côté de la pure doctrine, comme des plantes parasites se nouant autour d'un arbre centenaire. C'est ainsi que le vieux naturalisme celtique et le spiritualisme chrétien sont restés, sans s'exclure, le fond religieux des Bretons. On a cherché, peut-être à tort, des traces du druidisme dans quelquesunes de leurs pratiques pieuses, dans le culte de Teau, par exemple, dans celui du feu : voilà autant de débris plutôt d'une antérieure religion

naturelle, que les druides sans doute, puis les prêtres chrétiens, ont transformés dans la mesure possible et adoptés ensuite dans le sens de leurs propres adorations. Ces interprétations successives sont indéniables.

Les Celtes ont eu de l'univers une conception spéciale. Comme les races qui se sont développées dans l'intimité de la nature, ils en ont tiré des habitudes dont eux seuls ont la signification ; aussi ont-ils donné une application particulière à plus d'une croyance universelle. Ils ont peuplé l'espace de leurs génies à eux, forces inexorables que domine un être tout-puissant et irrésistible ; lui gouverne à son gré les éléments, il commande au vent et à la foudre, il est le farouche maître absolu d'un monde supérieur. De là, le fatalisme des Bretons, leur perpétuelle crainte des puissances invisibles, la peur des ténèbres.

Nul ne tient en son pouvoir sa destinée ; un sort pèse sur chacun ; c'est formellement exprimé dans le dicton :

« Ouz ar red. . .

N'euz nemet kouei a-greiz redek.

Contre la nécessité (rien à tenter); il faut tomber au milieu de la course. »

Quelquefois on reçoit un intersigne, ou biea passe un messager de malheur. C'est toujours dans la nuit. Tant pis pour qui est attiré par des cris d'enfant, de Venfant nocturne (ar bugel-noz), qui pleure au coin d'un carrefour ; qu'on traverse au plus vite cette « croix-dechemin ^, sans écouter le nain méchant :

quelque embûche est dressée par la route. Et si le battoir delà kannerez-noz éclate au loin , qu'on se détourne de cette lavandière : car elle fait toujours signe au passant de Taider à tordre son linge, et s'il tombe dans ce piège, la fille infernale l'enveloppe soudain du drap blanchi, comme d'un linceul. La Mort surtout, ann Anko, adresse des avertissements ; la nuit d'un décès, on entend son chariot à l'essieu criard qui s'arrête à la porte de l'agonisant et dépose un cercueil, avec un bruit sourd de fossoyeurs ; et sa tournée dure trois nuits de suite : car elle doit, à ce passage, emporter trois morts dans un même quartier. Ainsi vont et agissent, voilés, les esprits dont l'influence est fatidique. Et toutes les démarches, le moindre acte de la journée, le premier pas hors du seuil, tous

les évènenuents de la vie, tout s'accomplirait de la sorte d'après des lois fatales, ou sous des rencontres fortuites.

On voit comment un pareil naturalisme a pu être dérivé vers le spiritualisme chrétien. A la place de Timplacable fatalité, a été accepté un Dieu exorable comme ses saints. Le ciel subit le charme de la prière ; les saints consentent même à revêtir certaines attributions, à guérir de certains maux, à réparer des offenses : c'est ainsi qu'on invoque s. Yvesde-la- Vérité contre les parjures, en mêlant à la prière, il est vrai, une affreuse imprécation. Il est possible de sanctifier, en le bouleversant, non de détruire un vieux fond superstitieux. L'eau lustrale a été remplacée par Teau bénite, et toute chapelle a dans le voisinage sa fontaine consacrée. Chaque saint a sa puissance particulière, à laquelle on est voué par un signe (arouez) : s. Roch protège contre le choléra, s. Clérin chasse les fièvres, s'^ Barbe détourne la foudre. — on attribue la même protection contre le tonnerre à un tison emporté d'un feu de la Saint-Jean. —

Où la religion positive a sans difficultés fixé

les croyances des Celtes, c'est en honorant les morts, en basant sur Tespérance le dogme de la vie future : qui refuserait au pauvre anaon une prière dont l'efficacité est admise? Karr ann Anko circule encore par les chemins détournés , dans les nuits funèbres ; mais le voyageur attardé qui voit une étoile filer dans le ciel, sait aussi, à cet indice, que Tàme d*un des siens vient d'être délivrée du purgatoire. Les Bretons partagent les illusions de tous les peuples simples sur les revenants et les voix d'un autre monde.

Dans certain ordre d'idées, il semble de prime abord que le christianisme ait tout à fait épuré la donnée populaire ; ainsi, les déshérités de la nature inspirent une pitié mêlée de respect, parce qu'on les croit ce sous la main de Dieu », ou touchés de quelque mal expiatoire ; égalem ent, le cdrdier n'est plus un être pendable ; mais le tailleur, de son côté, exerce toujours un métier tenu pour ridicule. Dans la pratique, on s'aperçoit bientôt qu'à cette pensée de respect ou de pitié s'attache une crainte de malchance et de représailles : la destinée frappe où elle veut. Quelques-uns

prétendent en tenir le secret ; la plupart de ces initiés sont des illettrés ou des vieilles femmes, les tailleurs jadis ; il a été impossible au clergé de prévaloir contre leur art de sorcellerie, de même que les médecins sont impuissants contre Tindustrie des rebouteurs.

De pareils faits ne doivent {^as servir à constater un penchant vers Fempirisme, mais le goût de la certitude plutôt et le besoin d'une croyance. Timide et irrésolu devant les grandes forces brutales de la nature, le Breton se plait à consulter les esprits d'un monde supérieur; dès qu'il a obtenu leur réponse et qu'il compte sur leur appui, rien n'égale son dévoùment et son héroïsme.

Langue et littéi>atupe.

Mais l'on reconnaît, incontestablement, la personnalité de la race bretonne, dans sa langue et sa littérature particulières.

Le breton-armoricain est le plus récent des dialectes issus de la vieille tangue celtique. Il s'est détaché du groupe linguistique de la Grande-Bretagne, comme le comique et le (jallois; d'un autre côté, l'irlandais, le manx {de l'île de Man) et le gaélique d'Ecosse ont été produits par l'irlandais primitif ; cal ancien idiome de l'Irlande et celui de l'île de Bretagne n'étaient eux-mêmes que des variétés du gau'

Le breto riodes asse cessivemen cien, du V' XI« au XV ce dialecte bent, dès l

Léon et de Cornouaille ; il cessa ensuite d'être le langage de la cour, celui des ducs et des seigneurs. De graves transformations y furent amenées; les mots français s'introduisirent dans les dialectes locaux, en même temps que dans le pays les usages du dehors. Il reste, du moyen armoricain, des chartes, des Mystères (ceux de Sainte Nonn et de Sainte Barbe, le grand Mystère de Jésus), un dictionnaire (le Catholicon de Lagadeuc) . . . Pendant cette période, excepté le court répit obtenu sous la protection de la reine Anne, le breton passa par une réelle persécution. Au XVIIe siècle, le P. Maunoir le releva du mépris ; V armoricain modem c date de ses réformes.

Alors, la persistance d'un idiome qui ne pouvait mourir avant la croyance du peuple qui l'avait enfanté, excita la curiosité des hommes instruits ; les recherches de l'érudidition produisirent un revirement d'opinion en sa faveur; les travaux du P. Grégoire de Rostrenen et de dom Le Pelletier achevèrent de le réhabiliter, et bientôt, Le Gonidec provoquait une véritable renaissance littéraire»

Depuis Foccupation franco-normande, au XP siècle, les bornes du breton ne se sont guère rétrécies ; environ la moitié des Côtesdu-Nord, à peu près une égale partie du Morbihan, tout le Finistère et le pays de Batz (Loire-Inférienre), c'est-à-dire plus d'un million de celtisants, tel est encore de nos jours le domaine du breton- armoricain. Comme toutes les langues qui sont en usage surtout chez le peuple, le breton offre des variétés dialectales. Il est à remarquer que ces dialectes, au nombre de quatre principaux, répondent, sur leur territoire respectif, à l'ancienne division de la Bretagne par évêchés et qu'ils portent encore ces dénominations caractéristiques de « Tréguier, Léon, Cornouaille et Vannes. » Evidemment, ce partage est résulté de l'habitude que les prêtres et les clercs avaient prise, dans les exercices du séminaire diocésain, de piécher d'une façon un peu particulière à chaque région épiscopale. Peu à peu, la séparation des dialectes s'est vue ainsi consommée, grâce encore à l'accent local, qui a même contribué à couper en sous-dialectes les dialectes originels ;

c'est à ce point que chacun des cantons actuels a ses formes préférées de langage, avec ses propres coutumes phonétiques. Ce phénomène est à constater, du reste, dans n'importe quelle langue populaire et dans toute littérature orale.

Cependant, trois de ces dialectes bretons n'offrent pas entre eux de si notables différences qu'on ne puisse aisément les interpréter l'un par l'autre : il s'agit du léonard, du trécorrois et du cornouaillais. On estime que le dialecte de Léon est le plus fidèle à ses origines, parce que les mots y ont moins subi les contractions et les corruptions si promptes à s'introduire dans le langage du peuple. De préférence, les celtistes se servent du léonard : c'est leur dialecte classique.

Celui-là acquis, ils n'éprouvent plus de sérieux obstacles qu'avec le vannetais. C'est que les transformations des lettres, avec les âges, ne se sont pas opéréos, en Vannes, de la même manière que dans les trois autres régions bretonnantes ; et il n'y a pas que ces dissemblances de vocalisme : jusqu'à la quantité syllabique qui a été altérée, dans le van-

letais . . . Les transformations d'un même mot

[ont l'aspect finit par changer totalement, tant e difficultés phonétiques et grammaticales, ;'est de quoi obscurcir et les lois qui régisent et les rapports qui ramènent entre elles ies variétés de dialectes ; et voilà des condilons qui rendent singulièrement ardue Tétude les langues néo-celtiques.

Au XIX® siècle, à la suite de Le Gonidec, l'est Brizeux, avec le poème de Marie, M. de La ^illemarqué, avec son recueil du Barzaz- 3reiz, qui ont les premiers et le plus conribué à produire la littérature bretonne devant le public français. Ensuite, les récits et BS études fantaisistes d'Emile Souvestre ont ervi de canevas à une foule de poètes et de omanciers accourus de partout, comme au illage. D'autres collections, faites dans un ens plus critique, ont suivi le recueil de 1. de La Villemarqué. Après Brizeux (V. Teen Arvor), de véritables poètes ont rendu [ans la langue locale leurs impressions péronnelles ; le plus habile et le mieux doué fut ^rosper Proux, l'auteur de Bombard Kerne :

a réflexion s'ajoutant à la naïveté assure à

ces productions un avenir littéraire. C'est toute une éclosion de renaissance où ne manquent ni les grammairiens ni les lexicographes, où abondent les fables, les cantiques, les livres de piété... Mais ce n'est pas le lieu, dans un livre consacré plutôt à ce qui fut l'ancienne Bretagne, de développer cette étude autour d'un mouvement contemporain.

A côté de cette littérature écrite, dont tant d'obstacles retardèrent le développement, a survécu la littérature orale des conteurs et des chanteurs populaires : celle-ci est d'une autre importance.

On peut adopter cette classification générale des traditions populaires : les contes ou légenâeSy les chansons. Que des paroles scandées et soutenues par une mélodie fixent l'attention du public mieux qu'un débit en prose, c'est soutenable, assurément ; il est moins facile de décider si le peuple, au fond, attache plus de prix à ses chansons qu'à ses contes. D'ailleurs, qu'importe ! les uns et les autres ont à ses yeux le prix d'un héritage ancien, et ils apportent le même charme, celui de toutes les joies d'intérieur.

Que de discussions l'on a menées autour des contes, sur leurs origines et leurs transformations ! Pour ce qui est des veillées de Bretagne, les récits des conteurs peuvent être groupés en trois catégories : !« Ceux qui touchent aux croyances ou aux superstitions.

Ils portent mieux le titre de légendeSy lorsqu'un personnage céleste, Dieu ou les saints, ou même le diable, est mis en scène ; de même, quand on évoque un nom qui a pu appartenir à un être réel, mais qui se trouve transmis ainsi par la tradition orale. Ajoutons à ces sujets divers les histoires de revenants et d'àmes en peine. — 2® Les contes merveilleux, les récits d'aventures et de voyages fantastiques. C'est là que le narrateur, s'il est doué d'imagination, avec quelque habitude, sait se donner libre carrière, adaptant des fables similaires, cousant des voyages à des aventures, bâtissant des châteaux sur le sable et des palais sur la mer, qui disparaîtront au moindre coup de vent, comme les nuées du ciel : il y a tel récit qui dure de la sorte toutes les veillées d'une semaine. Les contes de pêcheurs et de marins tiennent une grande

place dans cette littérature bretonne. — 3» Les récits facétieux et satiriques. Encore plus que dans les histoires merveilleuses, c'est la spécialité de quelques conteurs; c'est ici qu'il faut de la « diction » et de l'à-propos. Tout le monde n'a pas le don du rire, et n'amuse pas une réunion, qui veut. Les coureurs de pays, chiffonniers, tailleurs ou meuniers, qui savent tout d'une « contrée y>, sont les plus habiles à soulever une allusion ou une raillerie, à lancer un mot d'où dépend la fortune d'un récit.

D'ordinaire, la morale ne sort pas trop offensée de ces rencontres ; personne n'ignore, du reste, que « c'était pour rire y>.

Entre les contes et les chansonsy il est bon de mentionner les proverbes, les devinailles et les fabliaux. Encore plus que les contes, les proverbes sont du domaine commun ; et il n'y a pas, d'ailleurs, que le peuple proprement dit à s'en servir. N'allez pas demander à cette (( sagesse populaire » une imperturbable logique ; il arrive souvent que ces dictons soient en parfaite contradiction ; beaucoup sont des exemples de paralogismes, n'étant que Je résultat d'expériences incomplètes et la réflexion

de simples apparences; d'autres, sous les formes de l'allégorie, sont à ranger entre les devinettes ou devinailles. On se rend raison de la part considérable que prennent les proverbes et les contes dans la vie courante. Mais la chanson, ce second viatique des pèlerins et des « gens de route », n'est-elle pas aussi comme un autre pain quotidien au pauvre peuple ?

En général, ce qui touche au fantastique ou au surnaturel, comme les faits dont la date est irrévocablement perdue, voilà le domaine du conte et de la légende. Mais on chante les actions des contemporains ; l'histoire du courage, celle du cœur humain, l'expression des sentiments universels, voilà ce qui est plutôt du ressort de la chanson.

Bien qu'il soit difficile, même impossible, la plupart du temps, de fixer une époque à des chants populaires, on peut affirmer que peu de cantilènes historiques remontent à plusieurs siècles. Elles se transmettent de l'un à l'autre, d'âge en âge, chacun y mettant du sien, des couplets ajoutés ici et d'autres retranchés ailleurs, avec des termes inintelli-

gibles qu'on ne songe pas à supprimer. Certaine berceuse de Bretagne commence ainsi :

« Pater noster dibi doub . , . y> Ces mots dibi doubj ne sont d'aucune langue; mais il n'est pas un enfant, au pays de Tréguier, qu'on n'ait endormi dans la cadence de cette formule intraduisible.

Toutes les formes de la chanson bretonne se réduisent à deux types distincts, le gwerz et le sonn. Le gwerz, c'est le poème historique, la complainte, sans refrain (le refrain est spécialement réservé au sonn ou kanaouen)\ la mélodie en est quelquefois une très simple mélopée. Le sonn, c'est la chanson avec toutes ses variétés, élégie, satire, berceuse, ronde (et tous chants chorégraphiques) ; un sonn toutefois peut n'être pas autre chose qu'un récit, mais il doit toujours adopter le refrain et ne jamais affecter l'allure mélodique ou l'importance historique du gwerz. Peut-être faudrait-il, en outre, admettre une catégorie spéciale des cantiques ou chante religieux.

Voici un gwerz, dans la plus complète ac- i ception du mot :

Église el ronlaino de Sainte-A

Liézobré ou Les Aubrays.

Entre Koat-ar-Skinn et Les Aubrays — est arrêtée une armée (bis) ;

Est arrêté un combat : — que Dieu leur donne un bon combat !

Que Dieu leur donne un bon combat ! — et dans la maison, à leurs parents, de bonnes nouvelles !

Le seigneur de Les Aubrays disait — à son petit page, un jour fut :

— Selle-moi vite ma haquenée blanche, — mets-lui sa bride d'argent en tête ;

Mets-lui sa bride d'argent en tête — et son collier d'or au cou,

Et apprêtez aussi votre cheval rouan, — que nous allions à Sainte-Anne en Vannes. —

Le seigneur de Les Aubrays disait, — en arrivant à Sainte-Anne :

— J'ai assisté à dix-huit combats, — et les dix-huit, je (les) ai gagnés ;

Et les dix-huit je (les) ai gagnés — par votre grâce, sainte Anne de Vannes ;

Faites-moi que je gagne le dix-neuvième, — et je serai couronné au leaudet.

Et je vous achèterai une ceinture de cire, — qui fera le tour de toutes vos terres,

Le tour de votre église et du cimetière — et de toute votre terre bénite :

Je vous achèterai une bannière rouge, — qui sera dorée des deux côtés. —

Le seigneur de Koat-ar-Skinn disait — à son petit page, ce jour-là même :

— Je vois venir un âne — monté sur une haquenée blanche. —

Le seigneur de Les Aubrays dit — à Koat-ar-Skinn, dès qu'il l'entendit :

— Si je suis moi-même un âne, certainement, —je ne suis pas un âne de nature,

Je ne suis pas âne de nature ; — on dit que mon père était un homme sage.

Si tu n'as pas connu mon père, — je te ferai connaître son ûls. —

Alors ils sont allés combattre ; — le seigneur de Les Aubrays a gagné.

Le seigneur de Koat-ar-Skinn disait — à Les Aubrays, lorsque celui-ci gagnait :

— Au nom de Dieu ! Les Aubrays, — au nom de Dieu ! donne-moi quartier.

— Je ne te donnerai pas de quartier : — car tu ne m'en aurais pas donné.

— Au nom de mon Dieu ! Les Aubrays, — laissemoi la vie.

— Je ne te laisserai pas la vie : — tu ne me l'aurais pas laissée.

— Au nom de Dieu ! Les Aubrays , — prends la charge de mes enfants.

— Je ne prendrai pas la charge de tes enfants ; — (mais) je les laisserai s'en aller en liberté. —

Il n'avait pas achevé ces mots, — que Koat-ar-Skinn était tué de sa main.

Des nouvelles furent envoyées au roi, — pour lui annoncer que Koat-ar-Skino avait été tué.

Et le roi du pays de France disait — à son petit page, un jour qu'il fut :

— Petit page, petit page, mon page petit, -— tu es diligent et vif ;

Va dire à Les Aubrays — qu'il vienne combattre contre mon More à moi. —

Le petit page disait, — lorsqu'il arrivait à Lannion :

— Bonjour à vous et joie à tous dans cette ville. - Le seigneur de Les Aubrays, où est-il? —

Le seigneur de Les Aubrays, dès qu'il eut entendu cela, — a mis la tête à sa fenêtre ;

Il a mis la tête à sa fenêtre, — et il a salué le page du roi.

— Bonjour à vous, seigneur de Les Aubrays. — Et à vous aussi, page du roi.

Et à vous aussi, page du roi. — Qu'est-il arrivé de nouveau?

— Il vous est dit (commandé) à vous. Les Aubrays, — de venir combattre contre le More du roi.

— Au nom de Dieu 1 petit page du roi, — apprendsmoi le secret de ce More-là ;

Et je te donnerai un bouquet, — dans le milieu duquel il y aura quatre mille écus.

— Je vous dirai son secret : — mais ne le révélez jamais à personne.

Lorsque s'ouvrira ce combat-là, — jetez vite vos habits sur les siens ;

Et jetez-lui de l'eau bénite, — dès qu'il aura dégainé.

Alors il fera un bond en l'air : — placez votre épée pour le recevoir ;

Aimez-mieux perdre votre épée, — Les Aubrays, que perdre votre vie. —

Le seigneur de Les Aubrays, lorsqu'il eut entendu cela, — a mis la main dans sa poche ;

Il a donné au page un bouquet, — dans le milieu duquel il y avait quatre mille écus.

Le seigneur de Les Aubrays disait, — lorsqu'il arrivait dans le palais du roi :

— Bonjour à vous, sire et même roi. — Qu'avezvous donc de nouveau?

— Il t'a été dit, Les Aubrays, — que tu viennes combattre contre mon More à moi.

Tu as tué Koat-ar-Skinn, — - qui était un de mes plus grands amis ;

Mais si tu as tué Koat-ar-Skinn, — mon More à moi, tu ne le tueras pas, —

Lorsqu'd entra dans la grande salle contre lui, — Les Aubrays de lui jeter de l'eau bénite ;

Quand le More jette ses habits à terre, — Les Aubrays jette les siens par-dessus;

Quand le More fait un bond en l'air, — il place son épée de manière à le recevoir.

— Au nom de mon Dieu ! Les Aubrays, — retire vers toi ton épée.

— Je ne retirerai pas vers moi mon épée : — tu n'aurais pas retiré la tienne, toi.

— Au nom de mon Dieu ! Les Aubrays, — laisse-moi la vie.

— Je ne te laisserai pas la vie : — tu ne me l'aurais pas laissée à moi. —

Il n'a pas achevé ces mots, — que le More noir est tué ; Le More noir est tué, — et Les Aubrays est sorti.

Il a rencontré le petit page du roi, — il lui a donné un second bouquet ;

Il lui a donné un second bouquet, — dans le milieu duquel il y avait quatre mille écus.

Le roi alors disait — à Les Aubrays, lorsqu'il sortait :

— Mon Dieu ! serait-ce possible — que tu aies tué mon More à moi ?

— Oui, j'ai tué votre More, — * et je vous tuerai aussi, si vous voulez.

■— Au nom de Dieu ! Les Aubrays, — laisse-moi la vie,

Et reste dans mon palais avec moi : — je te ferai roi après moi.

— Je ne resterai pas avec vous dans votre palais : — car ma pauvre petite mère est veuve ;

Car ma pauvre petite mère est veuve : — et elle aurait à mon sujet du chagrin. —

Le seigneur de Les Aubrays disait — dans la ville de Lannion, lorsqu'il entrait :

— J'ai été à vingt combats, -- et j'ai gagné les vingt.

Par votre grâce, sainte Anne de Vannes, - je serai couronné au leaudet;

Je serai couronné dans l'église, — et (pourtant) je n'ai pas encore vingt ans révolus, —

Quel est ce Lézobré, ce héros d'épopée populaire, le Roland des Bretons ? On sait que les renommées transmises par l'histoire écrite, ne sont pas celles que le peuple consacre de préférence ; il choisit ses noms à lui et il leur reste fidèle, tant qu'il garde quelque notion, ou mieux, quelque sens des événements racontés par le chanteur populaire. Aussi bien notre époque contemporaine, par exemple, si diférente même du siècle dernier, sera-t-elle fatale à plus d'un souvenir qui remonte un peu avant vers un passé évanoui. L'air de Lézobré est un récitatif, plutôt qu'une mélodie ; on dirait d'une narration psalmodiée.

Il n'en est pas ainsi d'un sonn; l'air n'en doit pas être rebelle à une mesure rigoureuse, par la raison que ce sont, pour la plupart, du moins, des chants de marche ou de danse, ou des mélodies similaires, comme des berceuses régulièrement rhythmées. Quel spécimen con-

venable donner de ces chansons, dont les ' genres sont si variés ? Voici une sorte de ballade allégorique ; mais cet <( ann den koz hag ann exnik » ne ferait pas du tout une chanson de route.

Le Vieillard et le petit Oise»».

Hier donc, à la tombée de la nuit, — lorsque j'eus soupe, — j'allai dans mon jardin — ié tralira tralalic tralira — j'allai dans mon jardin — avec le dessein de me promener.

J'allai dans mon jardin — avec le dessein de me promener ; -— et moi d'entendre un petit oiseau — ié tralira. . . — et moi d'entendre un petit oiseau, — qui était sur une branche à chanter.

Et le petit oiseau vint— et il me demanda : — <' Eslu malade de cœur — ié tralira. . . — es-tu malade de cœur? — ou bien as-tu des peines d'esprit?

— Je ne suis pas malade de cœur, — mais j'ai des peines d'esprit; — et c'est par le regret de ma jeunesse — ié tralira ... — et c'est par le regret de ma jeunesse, — qui m'a quitté.

Dis-moi, oiseau petit, ■— tu as des plumes et deux ailes : — irais-tu pour moi — ié tralira. . . — irais-tu pour moi — en un petit voyage au loin?

- ¥- ■ I ■ ■ I w r— -I-T I - - -i-i - Il n Il ir i i i i i

Irais-tu chercher ma jeunesse, — qui est partie loin de moi? — Et lorsque tu seras de retour ici — ié tralira. . . — et lorsque tu seras de retour ici, — nous boirons bouteille.

— Donne-moi la paix avec ta jeunesse. - Puisqu'elle s'en est allée en son chemin, — avec tous les biens de la terre — ié tralira. . . — avec tous les biens de la terre — je ne suis pas à même de la retrouver

— Possible. Mais avant qu'elle m'ait quitté, — elle m'a fait outrage : — elle a voûté mes deux épaules, — ié tralira. . . — elle a voûté mes deux épaules, — et ma barbe, elle l'a grisonnée ;

Elle m'a pris mes dents de la bouche— et a mis ma tête à nu, — et toute mon agilité — ié tralira. . . — et toute mon agilité, - tout s'en est allé avec elle.

J'ai eu un temps — où j'étais souple comme une courroie, — où je dansais sur une corde — ié tra- Ura... — où je dansais sur une corde — sans me retenir à personne ;

Où je dansais sur une corde — sans me retenir à rien; — un de mes pieds a glissé — ié tralira. . . — un de mes pieds a glissé, — et je suis tombé à plat;

Un de mes pieds a glissé, — hélas ! et je suis tombé ; — et, d'après ce que tu dis — ié tralira... — et, d'après ce que tu dis, — me relever, je ne le pourrai plus. »

11 est impossible de parler de cette poésie

rudimentaire sans poser en question son origine. Si les chansons vraiment populaires n'ont pas d'authenticité, pour le plus grand nombre, et si l'auteur en est le plus souvent anonyme, s'ensuit-il qu'elles sortent toujours du peuple ? Elles proviennent généralement d'un être moins collectif, et c'est alors le peuple qui les transforme à son usage, du moment qu'elles sont tombées dans le domaine commun.

Si une tradition s'était conservée à cet égard, en quelque coin de France, on pourrait bien assurer que c'est en Bretagne. Certes, l'antique bardisme n'est plus et il n'existait même plus en Gaule, à l'état d'institution, lors des grandes émigrations bretonnes. S'ensuit-il que l'art des bardes ait fatalement disparu ? Ces poètes primitifs chantaient d'habitude leurs propres compositions ; ainsi pratique encore ce mendiant qui va par les marchés de Bretagne, colportant sur des feuilles volantes ses élucubrations, dont il a inventé l'air en même temps que les paroles, chemin faisant ; son surnom exact, à ce poète, ce n'est donc pas chanteur populaire. Laissons-lui quelquefois celui

de barde, faute d'un vocable à la fois plus propre et plus courant : du reste, ce mot-là est bien dans la couleur locale et il est resté dans une certaine tradition. Cet illettré rime et chante pour vivre. D'autres ignorants, qui exercent un métier avoué, les tisserands, les tailleurs, les meuniers, sont aussi les dépositaires de la véritable poésie du peuple ; reconnaissons même que leurs œuvres personnelles l'emportent souvent sur les chansons des coureursde-route et des indigents. Une troisième catégorie de poètes est celle des lettrés, dont le peuple est loin d'adopter toutes les productions; entr'autres, les chants de kloarek ont été le plus en vogue ; ceux du pays de Tréguier sont les plus renommés.

Sauf de rares exceptions, comme dans les proverbes, les devinailles et peut-être les fabliaux, la mélodie est toujours associée à cette poésie populaire, môme dans les dialogues qui servent pour les demandes en mariage, et dans ces représentations des mystères qui sont encore de nos jours les plus solennels divertissements des Bretons.

Nous n'avons pas à tirer le pronostic de

,1'. ' »Jil»l?"

ces traditions et de cette littérature. Les traditions populaires ne peuvent disparaître avant le peuple qui a éprouvé le besoin de les produire ; une littérature orale dure autant <jue la race qui Ta enfantée. Rassurez-vous donc, bonnes gens des deux Bretagnes : c'est encore pour longtemps que Ton dira les contes de jadis à vos veillées, de même qu'on chantera, encore des siècles durant, de vieux gwerz et des sonn dans la langue de notre pays natal.

Table des Matièpes»

Pages.

DÉDICACE i-viii

Limites 3

Climat ; physionomie générale 4

Montagnes 6

Caps, Baies, Presqu'îles 8

Cours d'eau 10

Iles 17

Période phéhistorique 25

Ère Celtique. — Époque Gallo-Romaine 28

Emigrations et établissement des Bretons

insulaires en Armorique 37

Unification de la Bretagne. — Noménoê. . . 54

Érispoê 58

Salomon ou Salaûn 60

Gurvand et Pascuéten 64

Judicaêl et Alain-le-Grand 66

Occupation normande 68

Alain Barbe-Torte 70

Conan 1»^ — Geoffroi I«r. — Alain III. —

Conan II 72

Hoël 75

Alain-Fergent 76

Conan III 78

Conan IV 81

Ducs de la maison de Plantagenet et de la

maison de Dreux. — Geoffroi II 83

Constance. — Arthur l*'^ 85

Gui de Thouars. — La duchesse Alix et

Pierre de Dreux 89

Jean 1^^ 95

Jean II 98

Arthur II 100

Jean III 101

Guerre de Cent Ans. — Les trois Connétables bretons. — Influence française 104

Jean de Montfort et Charles de Blois 105

Jean IV 116

Jean V 123

François I^»- 128

Pierre II 129

Arthur III 131

François II 133

La duchesse Anne 143

Réunion de la Bretagne à la France. — La

reine Anne. — Charles VIII et Louis XII. 146

La Ligue en Bretagne ; la duc de Mercœur. 158

Révolte du papier timbré 163

La Révolution et la Chouannerie 169

SCIENCES , BEAUXARTS , MŒURS ,

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