‹ La BretagneChapitre 14 sur 36 · LA MEK. Î · texte numérisé non relu

LA MEK. Î

Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des amants d'une nuit de Dahut.

Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage. Le pécheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle d'un nom sinistre, baie des Trépassés, de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en des abHiîes,etque la foi des peuples a nommé Y Enfer.

11« LA BBETAGNE.

Saint- Florent.

Monument de Bonchamp. — Passage de la Loire. — L'abbaye.

La Loire descend , d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage ; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne se détache dans l'air ; c'est Saint-Florent.

C'était un jour d'été ; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement

au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes Tilles les barques aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent que visitent les princes ; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs bœufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe, chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie.

Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes incessantes de carnage : Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au viir siècle, le repaire de pirates normands; elle s'appelle Vîle Batailleuse; sur cette esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait

un cliâleau-forl, d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord , un autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côte la Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente : Angevins de Saint-Florent et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre s'appelle encore la Bretagne; tout à l'entour c'était l'Anjou , ce petit coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.

Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs : ce bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchainp expira ; cet autre. Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint- Florent même, il lit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le [)remier coup de canon qui alla éveiller Gathclineau dans sa chaumière : c'est comme le résumé des guerres de la Vendée.

Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint- Florent, pour la levée de trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes

nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire ; seulement, quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait la place et les rues.

On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée générale ; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile ; il commande le feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'œil, la place fut déserte ; personne n'avait été tué.

Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur la pièce avant qu'elle lire de nouveau; les soldats se sauvent, le canon est pris.

Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière

était debout, debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et Tcrtu du foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique : Pro aris et focis. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a appelé un peuple de géants; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été vaincu; sa cause a triomphé : la religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille de la Vendée.

Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine, celte foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant, se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas, Lescurc blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le bruit du canon lointain?

Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et sa vie.

Cependant, dans une salle carrelée d'une petite mai-

son, au bas de la ville, Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel repos.

Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille.

La masse du peuple avait franchi le fleuve ; il ne restait plus au delà que quelques milliers d'hommes ; la question alors s'éleva : que faire des prisonniers, bouches inutiles et ennemies ? On ne pouvait les garder; il y avait péril à les relâcher. Uoe proposition alors est jetée dans la foule, une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte : Il faut s'en défaire ! il faut les fusiller I Le mot vole et bientôt devient un cri général , la volonté du peuple.

Dans la chambre môme où Bonchamp agonisait, les officiers s'en entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant, se souleva de son lit avec eflort ; il fit signe à quelquesuns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la souffrance : « Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée : je demande qu'on ne tue pas les prisonniers. »

C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a

ne LA BRETAGNE.

représenté (1) : le voici, ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa bouche entr'ouverte, va s'échapper î

Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une âme : Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande : Laissez-les aller, s'écriet-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!

Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu; il n'en resta pas un à Saint-Florent.

Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et

(1) Le monument de Bonchamp est dans le cliœur de l'église de Saint- Floient.

c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin du jour, Tavant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où elle espérait trouver encore les Vendéens : le représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens ; on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve. — Mais leur artillerie? demanda-t-il. — Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande partie. — Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y conduire? — Moi , je vais vous y mener ! s'écria un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient : Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces sur Varade ; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir inoifensifs sur le sable.

Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, cœur franc et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester

qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.

J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu ; là s'élève aujourd'hui la colonne commémoralive de Bonchamp, et, à côté, le couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les confins dé la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on l'appelait Chante-en- Hiver : ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent et quHl revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent : le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en- Hiver suivait les progrès de l'incendie ; il arrêta ceux qui voulaient l'éteindre : Non! non! dit- il; ne faut-il pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus ? Et la foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.

Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en

vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée ; les plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours, il efface aujourd'hui les œuvres d'hier et n'en laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, marqués que par des débris.

Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les quaUtés par lesquelles les hommes sont partout dominés : la fermeté calme, qui est le plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la bataille ; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le saint de V Anjou, Quand il eut expiré, un vieillard parut

sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la foule agenouillée : « Le bon général a rendu son àme à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire, » oraison funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime où il tendait.

Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge ; on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à-vis, une petite place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument : la statue gît dans l'humble cimetière delà paroisse.

De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées : à Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été érigé à CathcUneau, et, sur ce tombeau, une statue, copie exacte de cehe du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion : dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Sœurs : une sainte femme, un généreux et noble Vendéen (1), ont réparé ces ruines pour les consacrer à des œuvres pieuses : c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place : cette

(1) Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.

auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule gardienne des généreux souvenirs.

Les vieilles villes. — Les vieilles maisons.

Dol. — ' Dinan. — Morlaix. — • Lannion. — Cesson.

La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins : la position avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les Bretons furent marins et pêcheurs ; la force résistante de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.

Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure,

un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne, du port de mer l'animation et le mouvement ; on y sent la mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous lequel passent les navires aux longs mâts : lorsque soufflent les grands vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien ; on le voit monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire; le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la mer audessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre grâces à Dieu.

La position de ces petites villes attire et plaît ; la partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées ; peu à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités

se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé, leurs \/ieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup devant une ligne de hautes murailles ; de distance en distance saillissent de grosses tours renflées ; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore rempUs d'eau; c'est véritablement une ville du xiv« siècle; on verrait se promener sur le rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en étonnerait pas.

La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer ; des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur : la plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les muions de sel qui la jalonnent de leur cône i)ointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers velus de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de laine, courant à travers le déstîrt.

Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans 1 eloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.

Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques.

de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi , bordé de vieilles maisons pressées , et sur ce quai (les jours de marché) des centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant, gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au fond , à plusieurs centaines de pieds, comme dans un entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.

Maintenant entrez dans l'intérieur delà ville; devant vous s'ouvre une rue du xiv^ siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du moyen âge : avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout, habitées, vivantes; ces images sont la réaUté. Oui, voilà, à droite et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage ; au contraire , les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois la maison et la rue, un conti-

nuel commerce des boutiquiers avec les passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre , à peine séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites vitres qui se touchent presque : la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de poutres croisées, enchevêtrées en losanges , trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisées, un débordement de dessins capricieux, la plus inépuisable imagination, l'ornementation la plus fantastique.

Ici, à Dol,oii l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y en a quelques-unes du xir siècle), les piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le décorateur c'est le maçon : sur la façade recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade blanche, de près c'est une guipure, une broderie. A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc, c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée, ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure antique ; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de la frise, après un cerf qui

s'embarrasse dans les branches ; sur la poutre principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance àla main; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé de grandes bottes ; plus haut, un saint Christophe colossal, portant Jésus sur ses épaules ; aux angles des rues, un être grotesque se penche et se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses petits yeux en ricanant ; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée, gilets étages et bariolés, chapeau abords retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies plissécs à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues bou/fies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras : c'est la représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom de la ville : à Vannes, c'est Vannes et sa femme; Nantes a ses enfants Nantais; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le Mauron; ici le bonhomme se nomme le Morlaix.

Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres, d'aniftiaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête ; et

t28 1-A BRETAGNE.

alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une illumination resplendissante et joyeuse.

Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché : à droite, à gauche, devant vous, toules les maisons sont peintes du haut en bas, rouges, brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives, variées, à côlé l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas l'œil : les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se- mêle ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons ctincelantes sont animées, on y sent circuler la vie.

Oui, la vie : rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne : elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine quelques maisons modernes font disparate : les maisons, une fois construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait : voilà pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne : la ligne est la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes, institutions, comme au xvir siècle; la couleur, c'est

la qualité d'une société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans cesse, qui est en révolution, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi l'école romantique s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues; la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et ordonnées ; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du drame, ia vie en marche comme une armée.

Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que vous n'êtes pas en France : les maisons de toute la ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpoj, àAuray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne; le n*' 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit remonter au xvir siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms rauques et durs à prononcer , des noms celtiques : Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Keresty Cosquer, Coëfftc, Le Uouédec, Langloch, Sancio, Kergrces. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des ta-

bles sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire : large, profond, il a des portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une pelite maison dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main ridée un vieux rouet finement découpe, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de Sévigné s'y serait reconnue : (( Combien gagnez-vou^s, ma bonne femme, à filer ainsi tout le jour?— Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même prix au xvir siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurAmes silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se plaignait pas.

Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les églises ; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales deTréguier, de Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose,

et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de Chûteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque de du Guesclin.

Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire la vérité, tous les chateaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se figurer les autres ; et pourtant , une ruine intéresse toujours l'homme ; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les hommes d'autrefois ; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à côté du passé comme à Cesson.

La tour de Cesson (près de Saint-Brieuc) était jadis une puissante forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort; Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En

trente ans de combats, Gesson passa ainsi plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays ; mais un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Gesson fut alors abaltu; il ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.

Aujourd'hui elle appartient h un riche propriétaire, ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent les arbres, malgré l'air acre et salin qui, comme sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une solennelle tristesse; l'Iiomme sent que là sa force est impuissante ; c'est une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élOvent timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que l'àpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement

et leur dise aussi en son langage : Tu ne monteras pas plus haut !

Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs de la vieille tour ; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les fenêtres â ogives percées dans un mur de dix pieds ; mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête; il désespéi a d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de cette ruine découronnée , et il se résigna à construire son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe de notre temps.

Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure , le contraste des deux sociétés apparaît saisissant : le petit château , accroupi au bas de la tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extré-

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mité d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa masse longue et sombre ; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres, presque sans maisons ; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un colossal obélisque ; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.

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