LA VALEUR ET L'JNTRÉPIDITÉ NANTAISE
Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments, vous les trouverez à Saint- Cast, où a été élevée une colonne commémorative de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la bàle, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment national enseigna la victoire ; à la Chartreuse, près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon ; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer lecœurdeduCouëdic, un de ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le xviii*= siècle l'esprit de la cbevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les statues de sa-
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vants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Touiller; à Nantes , où , au pied , et comme les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richement, la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français ; les gloires des deux peuples ici se confondent : Clisson et du GuescUn, les vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons; Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de France.
Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, àSaint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence, du GuescHn. Du Guesclin ! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier; bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des chevaliers bretons ; c'est que, outre les qualités de son pays, il eut, à mi éminent degré, les vertus du.vrai chevalier, la loyauté inaltérable, cette loyauté a laquelle
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rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi ; la libérale munificence : à plusieurs reprises il distribua tout ce qull possédait à ses compagnons d'armes ; la persistante volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton ; on sait comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour les Grandes Compagnies ; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme : il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon : il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille somme? lui dit le prince de Galles. — Les rois, les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne filàt sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.
Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces statues sur leurs places ; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et
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que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous Jes siècles.
Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française : le dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse cité, en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France, du cœur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme douce, de la vieille Armorique.
La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption générale, dans une cour où ses frères niêmes continuaient le doute i)liilosopliique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et chaste ; qui apporta sur le trône « les deux qualités qui font les bons rois, la crainte de Dieu et l'amour du peuple (1), » et à qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les États-Unis t\ s'alVranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qni, le premier, eut la pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses droits, de sa liberté et de son sang; ù ce roi honnête homme, enfin, dont Napoléon P'' voulait réhabiliter solennelle-
(1) Mignet.
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nient la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire canoniser (1), et que les peuples appelèrent le restaurateur de la liberté française, avant qu'il eût mérité le titre de roi-martyr !
(1) Allocution du 17 juin 1793.
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Qxaériolet.
Un caractère breton.
C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On dit proverbialement une tête bretonne, c'est-à-dire une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au \v siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et" Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et
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Louis XV, étaient excitées on soutenues par le parlement. Du Guesclin, — il n'y a pas de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,— est un des types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Gouëdic qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de la Surveillante contre le Québec^ le 7 octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux et réciter le De profundis, et après : Maintenant vous pouvez mourir ! et i\ se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégale de du Gouëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des stoïciens, et, au xvii^ siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval, Ducios : le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines', le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits d'un homme presque inconnu , le Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.
Sa vie a deux parts : le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres ;
malgré clc grandes facultés, on n'en peut rien tirer' ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui porte un beureux boroscope sur un tel garnement.
A peine adolescent, il a tous les vices des débaucbés : il banle les mauvais lieux et les mnisons de jeu; il crocbète le coffre de son père, lui dérobe deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par le monde, comme un élalon ccbappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il s'associe à des filous pour voler au jeu ; en Allemagne, il court le pays, guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il songe à aller à Gonslantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine licence et à son caprice.
Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le basard de sa naissance lui donnait droit à une cbarge de magistrature, et ce n'est pas un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles, qu'un tel bomme conseiller au parlement de Rennes. Mais celte nouvelle dignité ne le relient pas ; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses débordements : duelliste, libertin, liypocrite el impie, c'est Mirabeau, Ricbelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie des bommes, l'bonneur des femmes, sont
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pour lui un enjeu ; il poursuit les unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué; de naême que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus ; le premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame, la retire du cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il se battit contre quatorze.
Des femmes, il en est de même : il joint l'audace à la ruse; il les attaque en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou iî apporte sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction ; il édifie les bonnes Sœurs par
ses paroles éloquentes sur la brièveté de la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes ; il leur fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas au nom de Dieu, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons.
Car il ne craint pas plus Dieu que le monde : une nuit, le tonnerre roule au-dessus de sa maison, à coups répétés ; exaspéré de cette voix de Dieu qui le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la foudre tombe sur son lit.
C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait ù s'en plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie, prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique.
ïl mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun,en Poitou, pour voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de la séduire. C'était le temps des exorcismcs qui accompagnèrent et suivirent le procès d'Urbain Grandicr. Ce
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spectacle extraordinaire, qui n'était pour tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa : tout d'un coup, le côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre, se jette à genoux et lui fait une confession générale : il était converti.
S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre : à cette heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas baissé : « Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure ; il n'y a qu'une occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la piété ! » Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par celte lumière que les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent la grâce de Dieu, il voit quil est dans la mauvaise voie, et, sans hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures, rebrousse chemin et prend la route opposée : c'est le même homme, seulement, selon le sens exact du mot, il se convertit, c'est-à-dire il se tourne dans le sens contraire.
La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme : vous est-il arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur recueillement, leui' piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous étonne le plus :
c'est si, parmi ces femmes, tous Yo^-ez un homme, un lio'.nme à genoux au pied d'un aalel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous élonne-t-elle? C'est que, les femmes, il semble nalurel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut : elles sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que lui-même, qui, chaque jour, puise plus de conliance en sa raison par les grandes choses qu'il a faites avec celte raison, cet homme prosterné, humilié et priant comnie une femme ! pour en venir là, il faut qu'il ait un bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien ionglemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intinies méditalions, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le piotégcr. C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie à l'homme que sa raison <^st arrivée au bout, s'est Irouvéc face à face avec Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la fois la plus grande force de la raison, et Thuinilialion de celte même raison.
Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était le soir, dans une mosquée : le ramarlan finissait, et les musulmans s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une solennelle prière à Dieu. Du haut
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d'une galerie où étaient admis les chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, élincelante de lumières et toute remplie de croyants : là, pas une femme; des hommes seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises : à certains moments, le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble, le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur néant.
Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais, insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui, avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ccl Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais jeux de l'homme, les fantasias, où, lancés au
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galop, ils se poursuivent et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore, poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom glorieux! Eh bien ! ces adversaires terribles, que nous avons appris à estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.
C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple : il a des vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il possède une vertu féconde : son cœur est religieux; il a le sentiment de sa condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se dresse pas debout comme un rival du Tout- Puissant; il se relèvera.
Quériolet était résolu à changer de vie : mais ne croyez pas qu'il se va confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les méditations solitaires : cette vie de retraite semble trop facile à cette âme active ; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses vices, il fera le monde témoin de sa" pénitence : là il trouvera encore à chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans
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cesse : voici la cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas l'ennemi, il le va chercher.
D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil, l'orgueil qui, selon le mot d'un Père (1), est un renoncement à Dieu et un mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à cheval pour retourner en Bretagne : on ne voyageait pas en ces jours de troubles sans être armé ; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute autre altitude : il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des cordes ; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se jettent sur lui. Ah ! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se retrouve gentilhomme , et lève son bâton pour se défendre ; mais ce mouvement de l'homme du
(1) Saint Jean Climaque.
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passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer, il lance son Làton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène jela son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main : il ne faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son Ame qui avait essayé de se révoller.
Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la plus difficile ù pratiquer, il est chrélien ; maintenant, on le peut dire, tout était facile : il avait brisé le grand ressort qui fait agir les hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait plus : il avait en lui une force qui relevait audessus de la terre, il accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous regardons comme impossil)les : mais, ainsi qu'on la dit, a qui ne tond pas à l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.»
Aussi, je ne m'élonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des rigueurs auxquelles il se condamne : Il avait été impie; il consacre sa vie à étudier, à connaîlre cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et adorer Dieu qu'il avait blaspbémé; il avait été voluptueux, débauché ; il passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austi'rités. Il avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels
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riiomiiie ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le vœu, et il l'observa jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par terre ou sur une chaise ; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles, il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes, de tourments dont il puisse souffrir à chaque instant : il porte des souhers dont les clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est de faire à son corps le plus de mal qu'il pourra (1).
Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte, quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec tous les dons de la fortune : il possède une grande maison, des valets, des chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un trait de génie : la vililé de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus riche. Ouériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas indigent; il a un château, des domestiques et des teiTes, il les garde ; seulement,
(1) Le P. Dominique de Sainte-GaUierine, Vie de M. de Quériolel.
tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le possède pas, il ne s'en regarde que comme réconome. Lui aussi, il est avare, il place toute sa fortune chez les pauvres ; mais c'est un avare plus avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.
Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son œuvre de charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses draps ; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le partage entre les pauvres ; qu'at-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il ne dépense pas par an cent livres ; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère censeur de Rome, h Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu !
Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu ! 11 est renconlré par un gentilhomme qui, le prenant pour un i)auvre, le bat et manque le tuer : il l'aide à remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à
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Rennes, dans une maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents : il se laisse repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, presque de force, ordonné prêtre ; il s'y résout, mais il ne confesse que les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la prière, les pauvres et les malades : cet élégant, ce raffiné, ce débauché s'est fait le propre infirmier de son hôpital ; il veille au chevet des mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi , car il s'est mis volontairement sur le fumier des autres.
îl est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif delà volonté et de l'énergie. Descartes avait dit : Je fais table rase demonesprit, j'oublie tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, en commençant par la première ; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et avoir accompU ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'œuvre de Quériolet ; dire : Je ferai on moi tel travail moral, u'atteste pas moins de force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable.
C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement caractérisé : le nez en avant , un front buté, entêté, des pommettes maigres, saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont adoucies et abattues par la continuité de la prière et
des Jarmes, visage qui tous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient.
Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes œuvres, et sa pénitence dura vingtsix ans. Il mourut jeune, en 1660, car les austérités avaient vite épuisé son corps : quand il se sentit près de sa fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la Bretagne ; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi^ jusque dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien et de Breton.
TDxx mouvement intellectuiel exi Bretagne.
Archéologie. — Histoire. — Littérature. '— Arts. —L'Association bretonne.
Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination suppléait à la demi-science des auteurs, cl où la fantaisie était si intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la réalité et de la
fiction. Le siècle élail en sa jeunesse, il faisait de la poésie, non de l'histoire.
Ce moment de première fièvre est passé : l'époque de la maturité est arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les hommes que nous voyons aujourd'hui à l'œuvre, ont, dans leurs travaux, une suite et une expérience qui les décèle hommes faits ; ils ne se contentent plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et d'exact, le vrai ; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils veulent connaître les mœurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands hommes, ses origines : de là, le développement dos études archéologiques, études qui appartiennent plus particulièrement à la province.
Archéologie et histoire.
L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire natm'elle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude débranches : géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc., l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le répartir entre plusieurs mains : les époques ont été classées, et, dans chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les lois : architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la vie de plusieurs savants.
Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées par un éminent service, dont on ne
saurait se montrer assez reconnaissant; elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de démolisseurs que l'opinion slignialisait du nom de bande noire, mais qui n'en continuait pas moins son œuvre indigne, et faisait tomber incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction. C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires ; ils se placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas , ils accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen Age, développèrent le goût ; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments, comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue, la bande noire recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et restaurés, une foule de chefs-d'œuvre dont le sol de la France est couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, el qui font aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des savants.
On ne croit pas être injuste envers les au Ires contrées de la France en disant que la Bretagne se distin-
MOfVEMENT INTELLECTUEL. 185
gue entre toutes par son zèle pour les éludes historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive un de ces patients, modestes et infatigables chercheurs de pistes, qui s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient à fond : ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables, mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces ; M. Ramé, de Rennes, les carreaux historiés; M. Eliennez, les archives de Nantes; M. du Châtellier, de Ouimperlé, les curiosités archéologiques de son pays ; M. Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne.
Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des dolmens et des menhirs ; là, à Carnac, en face des immenses alignements de pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie, cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le sphinx, posent à la science une énigme dont jusquici elles ont gardé le secret.
La société archéologique de Vannes est fort active : elle a fondé un musée, et elle compte des antiquaires
connus par de nombreux travaux : M. Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du christianisme ; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des archives; M. le docteur Halleguen, de Chàteaulin, des antiquités romaines ; plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à Fart du moyen âge ; M. de La Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A Morlaix, c'est M. Lemière , à Rennes, M. Bigot ; M. Bigot a publié et commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les distinctions des académies. A Fonteuay, qui, par sa position, est une ville plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon ; mais M. Fillon n'est pas uniquement savant en médailles; il a l'assemblé et publié déjà, en partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à l'histoire de- la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est c\ la fois un fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté son nom hors de la province : ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le connaît, et la
Sociétë royale de Londres l'a nomm^ son correspondant.
D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet, recueillent les le'gendes populaires r La Fontaine avait ])ien raison de dire :
Si Peau d'âne m'était conté , J'y prendrais un plaisir extrême.
Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent les usages du peuple , ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la terre, que !e lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans pouvoir le préciser, jouit à la fois delà poésie du rêve et du mystérieux attrait de l'inconnu ? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas nousmêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de laBarre'ne sont que les rapporteurs de ces légendes : M. de la Barre est plus littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces mœurs,
de ces croyances ; il vénère les vieilles pierres, les lieux de pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte , et l'on se plaît à l'écouter (1).
La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire; elle sert de transition à l'histoire proprement dite : cette vieille province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne, depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée sous toutes les formes : monographies de villes, biographies d'hommes illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la Biographie bretonne, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes instruits, a retouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations de sa patrie ; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de la Bretagne, les Anciens évêchès de Bretagne^ par MM. Geslin de Bourgogne et An. de Barthélémy, un des ouvrages les
( I ) Voir V Appendice.
plus considérables qui aient été publiés depuis longtemps par les départements. Les Évêchés de Bretagne n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches représentant les types de l'architecture religieuse , civile et militaire : histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses établissements religieux, des villes, des fiefs, dos paroisses, etc. C'est une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument élevé à l'ancienne Bretagne.
A côté de ces grandes œuvres , voici une foule d'études spéciales : tandis que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie de ses grands hommes , M. Roparlz, la Vie de saint Yves, patron de la Bretagne, V Histoire de Guingamp et celle des Missionnaires et Fondateurs d'ordres religieux en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la Fie de saint Vincent Ferrier; M. de La Bigne- Villeneuve, V Histoire de Rennes, et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces vaillants corsaires, SufTren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient, comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais ; d'autres approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A. de Blois, de Quimper, les Origines du droit breton; M. A. de Courson, le Cartulaire de Redon; M. du Fougeroux, de Fontenay, les Premiers temps de VHistoire du Poitou. M. Marleville, de Rennes, publie une nouvelle édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le Dictionnaire n.
d'Ogée; et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon , petite ville qui fut autrefois un | évêché, et qui aujourd'hui est presque déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Gourcy, auteur du Dictionnaire héraldique de la Bretagne^ fait paraître un magni- j ûque Album de miniatures {(ao simile) du w*^ siècle, le Combat des Trente, accompagné de documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obéhsque de la lande de Mi-Voie.
Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les Annales universelles de M, Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre, depuis la création du monde. 11 est facile de faire ces sortes de tables synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au Kvre de M. Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue scientiiique. 11 y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une lecture immense : il est au courant de toutes les découvertes modernes, des travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens etKings des Chinois, lui sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des Scandinaves ; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jailhssant de tous les points, il a, on n'ose dire débrouihé, mais éclairé le chaos des premiers
temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés, leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écritl'histoire morale : religions, lan^ies, mœurs, institutions, philosophies, etc., dans la même forme synoptique, de manière t\ donnera la fois le spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme.
Là aussi, dans ces centres intellectuels, h Rennes, à Nantes, les études historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes, attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, quia montré si clairement, si fortement, le véritable esprit de la Réforme en Bretagne, à l'occasion de VHistoir'e de la ligue en Bretagne, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à VHistoire de la Révolution de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une dissection qui ne laisse rien de côté : omissions, oublis
volontaires, silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide, qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion.
M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques, est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur : intelligence vive, ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît Irès-bien sa province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur le maréchal de Raiz, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités, courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. l]n livre plus important encore est le recueil des Chansons de la Bretagne et du Poitou depuis les temps les plus reculés , recueil composé de plus de douze cents chansons , qui donne sur les mœurs , les usages, les coutumes et la langue des détails sou-
vent négligés par les historiens, et singulièrement propres à compléter la physionomie d'un peuple. Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a écrit l'histoire de la Conspiration de Pontcallec, un des épisodes les plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un intérêt puissant s'attache h celte histoire, intérêt qui tient au talent original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît : il a parfois des railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et pour lesquels il y a
un mot gaulois aussi et expressif, le mot gouailler. Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne d'être allé si loin dans son sens. Il laut le dire : quelque étrange que puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette histoire de la Conspiration de Pontcallec, par M. de la Borderie, est supérieure à bien des œuvres publiées à Paris, signées de noms illustres et vantées comme des chefs-d'œuvre. On y trouve, à côté d'une érudition large et sûre^ l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité delà composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M. de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si facilement et si vaguement un beau livre, il a fait un bon livre, un livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait mieux louer un historien.
L'Association bretonne.
Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où se reflète son génie, V Association bretonne.
Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis : elle est à la fois une association agricole et une association littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de la suite et de l'unité ; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec ensemble; l'Association bretonne continue, au xix*' siècle, l'œuvre des moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient le sol et éclairaient les âmes.
Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux qui avaient à cœur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action : un bulletin mensuel, et un congrès annuel. Le hulletin rend compte des travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances puhliques, distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper.
A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées, éclaircies (1) : ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à leurs efl"orts ; la publicité en est assurée , ils seront connus et appréciés. D'un bout de la province à l'aulre, de Rennes à Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses œuvres et ses plans; tel antiquaire, à Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre ù Quim-
(1) Voir V Appendice.
MOUVEMENT INTELLECTl'EL. 197
per : il est un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens d'études et d'amitié.
Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre national : ces congrès sont de vérital)les assises bretonnes ; ils remplacent les anciens États : on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le clergé , la noblesse et le tiers-état, le tiers-étàt plus nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.
La Bretagne est une des provinces de France où les propriélaires vivent le plus sur leurs terres ; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont soumis anx mêmes conditions et jugés par les mêmes lois ; souvent le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité ; ici, la supériorité est au plus habile : c'est un paysan, (iuévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès de Redon.
Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours été en croissant ; les congrès sont devenus des solennités : on y vient de tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle : le comte de Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Gaffarelli, MM. de la Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois vives, car les Brclons lienniMit fortement à leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de TAssocialion se rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau national breton, la bannière à hermines en têle. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et que le peuple aime : quand il assiste à ces solennités, où il se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore capable de grandes choses.
MOUVEMENT INTELLECTUEL. lUU
Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été dissoute : un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations moins désintéressées ; on craignit qu'elle ne devînt un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées : l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant à tous les partis , ses congrès se réunissaient avec le concours de l'autorité ; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques, aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui, pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux, développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du cœur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et la vie.
IIÏ
Musées et collections.
Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes les villes de Bretagne des collections parliculières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé tous les chefs-d'œuvre de l'art; plusieurs causes, le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent l'hisloire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes collections de Paris; mais il est tel livre, telle œuvre d'art conservés dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne un intérêt de plus.
Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'œuvre d'un maître, comme la Chasse au lion, de Rubens, et le Christ en croix, de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de Sigalon, VAthalie, du musée de Nantes, une des rares compositions originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé Ténergie de l'expression, l'ampleur de la composition, la grandeur du style? Le manuscrit de saint Auguslin, de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du xv*= siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même main, avec la même naïveté, la môme couleur brillante et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et, dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive curiosité la serrure signée Donatello, du cabinet de M. i\lauduyt, merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les manuscrits antograplies de Dom Lobineau, l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la Borderic, et le recueil des lettres de Camille DesmouUns, de la collection de M. le baron de Girardot , dans lesquelles se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que dans
un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la giberne delà Tour-d' Auvergne, qui ne fut pas seulemeiit le premier grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, el les pantoufles de la reine Anne, que les Bretons appellent toujours la duchesse Anne, et le casque de du Guesclin, le héros breton ?
Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de Bennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle dernier, par M. de Bobbien,et où l'on admire des croquis de Rembrandt, de Michel-Ange et du Pérugin, peut citer, après son Jordaens et son Rubens, plusieurs belles toiles : les Noces de Cana, attribuées à Jean Cousin, des Casanova, des Paul Véronèse, un Tin foret, un Desportes, et une scène de cour de Clouet-Janet, d'une touche aussi délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un des plus riches de province : outre plusieurs compositions de peintres anciens, il doit à la mnnillcence de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'œuvres des peintres contemporains, Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold Robert, deux ou trois toiles du meilleur temps de Rrascassat, les Taureaux attaqués par les loups, entre autres, que Paris a revus et admirés à l'Exposition universelle de 1855; une
suite, enfin, de dessins de Paul Delaroche^ où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.
Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous côtés les objets qui pré« sentaient quelque intérêt historique ou artistique. Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques trouvées dans le pa^^s; le musée archéologique de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne église de Saint-Nicolas, des tombeaux carlovinglens de Re^é, des chapiteaux mérovingiens de Veriou, des bas-reliefs gallo-romains, provenant du Bouffay , des fragments de l'égUse de Saint-Félix , qui remontent au vr siècle , etc. Quant aux cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes, celui de M. Aussant, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. B. Fillon; à Nantes, la bibliothèque de M. Dobrée, riche en incunables et en livres rares, la collection d'autographes de M. Lajarriette, qui vient d'être vendue, celle de gravures de M. AnUme Ménard ; les tableaux de Ma-
dame Barbier, et les cabinets déjà cités de iMM. Mauduyt et de Girardot. A Vitré, M. delà Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour spéciahté de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur Audren de Kerdrel et d'Albert le Grand. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés : monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants documents sur la Révolution et l'émigration , plusieurs letti'es des rois de France; et, pièce inestimable, une Irès-éloquente lettre du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province. Cette letlre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine ; l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre : lui aussi, sans l'avoir cherche et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.
Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité : une collection de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies
MOUVEMENT INTKLLKC TLEL. 2r>
par les capitaines de navires clans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum, M. Gaillaud^ est peut-être plus curieux encore : de son voyage en Egypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les mœurs de l'antique ïhèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumes, depuis les souliers encore couverts de la boue du Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard dont elles peignaient leur visage.
Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares collections amassées par d'anciennes et opulentes familles , et qui sont ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens ; et, parmi ces châteaux , en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux, de statues de marbre, de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de trois cents portraits des xvir et xyiii*' siècles; véritable musée français , galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est entourée , ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de- Lièvre.
Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production continue d'œuvres de la pensée qui , sans cesse, tient Paris debout , on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et plus profonde : la vue de ces chefs-d'œuvre, rencontrés çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout h coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.
Société académique de Nantes. — Poètes et romanciers.
Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne : son port, où des milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées d'où s'échappe une noire fumée ; les magasins elles cafés de ses rues neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris ; et, dans les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du monde ; son chemin de fer qui traversa la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Sainl-Nazaire, rehaut d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres, et ce
inoLiyemenl, enfin, condition et marque distinctive de notre Age, violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.
Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie, préoccupée de vendre des épices, de rafflner du sucre ou d'armer des navires : les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.
Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une impor lance exceptionnelle, et il y a fondé une École préparatoire des sciences et des arts, sorte d'annexé aux Facultés, qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que Xantcs possède une Ecole industrielle, une École chorale, un Cercle des beaux-arts, à la fois école de dessin et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais , une École secondaire de médecine, une Revue, une Société académiciue, et de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque, etc. ; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être partout estimés etdislin-
gués, et qui continuent cette noble suite de peintres pro\inciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée et les œuvres souvent admirables (1) : M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la nature bretonne avec amour etgrandeur; M. deWismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, lâVendée^ le Maine et VAnjoti, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France ; M. Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des statuaires surtout d'un talent éminent. Suc, grand artiste, mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une quantité d'œuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de cette poétique statue de sainte Anne, qui, du haut d'un rocher, à l'entrée du port de Nantes , domine la ville et le cours du fleuve, et semble suivre et proléger les vaisseaux descendant à la mer!
Nantes n'est pas seulement la capitale delà Bretagne par son étendue et sa population ; le nombre et l'importance des œuvres de l'esprit en font le centre d'un grand mouvement intellectuel.
La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans
(1) Peintres Provinciaux de l'ancienne France, 3 vol. in-S".
un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes d'un mérite distingué : M, l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira l'œuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle acliî", une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, les Administrations départementales de 1790 à l'an Vlll, où l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé l'historien ; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà cités ; M. Dugat-Matileux, ardent investigateur des faits peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique ; M. Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie; M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de VOrganisation de la médecine au point de vue des services publics, etc.
?»Iais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Egypte, M. Gaillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaii'e, la découverte du procédé de perforation des
piloiades. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet : il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss) , les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie qui retentissait dans le bocal ; il se lève, et, à la lueur d'une lampe, il voit^un des petits animaux se tournant et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement réguher, à la manière d'une vrille qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal ; c'était le résidu de son travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme avec la râpe la plus déhcate, sans autre instrument que leur coquille; et cette coquille, au heu de se détériorer par le frottement continu, se développe à mesure que le travail avance ; à la scie qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de suite jusqu'à quarante, que M. Caillaud a comptées, et
avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frôle enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer! phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la création !
Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes : la Revue des provinces de VOuest, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la Bretagne, que d'actifs et intelligents arcliéologues, MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, DuchAlellier, liraient des archives départementales, épiscopales et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la province de Bretagne, la savante Bibliothèque de l'École des chartes ;de plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en Bretagne ou concernant les départements de Foucst, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des Poitevins. Gette revue n'existe plus.
La Revue de Bretagne et de Vendée a été fondée par M. delaBorderie, qui a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste répulalion par de grands travaux : MM. de Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes hommes d'un talent déjà mur, et qui seraient estimés sur un
plus grand théâtre : M. Alf. Giraïul, ancien élève de l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques ; puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le breton : M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont dit que : « c'était le plus grand poëte qui ait écrit en langue celtique. » Car elle produit encore des ileurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poètes n'ont jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des paysans , à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques , qui parlent la langue nationale , qui ont gardé les mœurs antiques, et dont la vie se passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des grands espaces, ou en
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face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poètes (i).
Tous les poètes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent des mcMnes sentiments : la foi, la religion du foyer, le culte de la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie, amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage le plus délicat et le plus rare : il avait publié, il y a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies ; un jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti ; il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de Fleurs inconnues.
Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poètes plus jeunes qui chantent aujourd'hui , M. Emile Grimaud, M. Stéphane Halgan , mademoi-
'1) Voir l'Appendice.
selle Élisa Morin, M, le comte de Saint- Jean, et un conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les Récits et nouvelles de Jules dlîerbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre, madame la comtesse de ), ont été publiés en partie par la Revue des Deux-Mondes, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent vraiment supérieur : une exposition simple faite avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls les maîtres ; ils partent d'un pas mesuré, comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par les faits mêmes ; peu de dialogue, — le dialogue n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés , il n'est pas besoin de tant de paroles; aussi peut -on remarquer que les conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de caractères ; — un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux; l'impartialité dans la peinture des mœurs, une intelligence enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, la Jaguerre et la Grande Perrière, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la fl-
liesse d'observation et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une femme.
Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux recueils remarquables par une verve poétique peu commune , et mademoiselle Elisa Morin , dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés, continuent la pléiade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a donné naissance : mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Méianie Waldor et Klisa Mercœur.
M. Stépbane Ilalgan a publié un volume de poésies, intitulé Souvenirs bretons, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes ; mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poète redevient lui-même ; il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On diraitqu'il passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de crêpes (1). Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le brillant costume de Loc-Tudy {le 7'etour du Pardon) ; il parcourt la plaine nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de muions de sel et coupée de marais salants , et, en quelques traits, il
1 Voir V Appendice.
MOLVEMl.NT INTKLLEC TLEL. 217
en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers du Croisic :
.... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mà!e,
A la taille élancée et svelte, aux yeux aUiers,
Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hàle (1).
M. Stépli. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera , plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des jeunes poètes, par l'imitation. Son premier volume, les Fleurs de Vei^dée, contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées mêmes des poètes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes : le sentiment de la nature et l'amour de son pays ; il sent les harmonies delà campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui lui dit ses j^lus belles chansons , le merle sifflant dans le buisson ; il erre dans les bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen ; ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins couverts, il
(1) Voir VAppendice.
découvre les gracieux et frais mystères des liôtes du printemps (1).
Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, ill'admire, et il la chante comme un fils pieux ; il recueille ses traditions et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et sceptiques ; il les redit en sa poétique langue, avec Tacccnt et l'émolion de l'enfant qui croit, qui s'étunnc, el qui frémit à ce qu'il raconte ; il a la foi ardente et fière de ses pères :
Insultez-les, s'écrie- t-il, en parlant des vieux Vendéens !
Insultc/.-les, ù juifs, (ils d( s anciens maudits 1 Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis !
La Pèche maudite est une terrible histoire: elle a pour l'f'fî'nin :
!! ne fr.iit pas i)è(.'her le jour dos ir.ci'i? !
Lne seule chaloupe i)art; elle est montée par un pêcheur imi)ie qui a fait le tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à lien :
H na [)lus peur même des revenants!
Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le lilot, mais tout à coup le poisson fuit comme par oncliaiitement , el qu'amènc-l-ii? Due tête de mort !
(l \o\rV Appendice.
MOUVEMENT TNTELLEC Tl EL. 219
Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie :
Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie?
Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs, 0 terre de géants et de genêts en fleurs?
on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte vendéen.
Il l'a été, il l'est : dans les Vendéens, il a peint les sublimes actions de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Gathelineau,Charette, la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer.
Monuments.
Ce pays de foi n'a pas changé : nulle part on ne construit un plus grand nombre d'églises , et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes : Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'œuvres excellentes y a conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût ; à part Brest, ville nouvelle (elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes ont été conçues dans le style gothique, qui ne devrait pas s'appeler autrement que le style calholique.
Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des cathédrales : à Lorienl, à Saint- Brieuc, à Qnimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint- Guillaume, construit l'élégante chapelle de Notre-Dame
de l'Espérance, imitation du xiii^ siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocber, hardi, élancé, découpé à jour, se détacbe sur le fond du ciel et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution : d'abord, la cathédrale, Saint-Pierre, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la Madeleine, l'église des Jésuites, la cbapelle du petit séminaire, Saint-Clément, les Minimes, Notre-Dame de Bon Port, le grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie, etc,
Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie ; là, à Noire-Dame de la Salette , une chaire en pierre d'un bel et harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières exécutées par un Nantais, M. Écbappé; des tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à
j oiir; la cour du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un nohle et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de mœurs : entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du xiir siècle M. Liberge; au fond du chœur, encore inachevé , vous verrez une petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne :
sors LA PROTECTION DE MARIE TOIT (.RANDIT.
Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant logis imité du xv"= siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles finement fouillés , ogives et clefs de voûtes ciselées, fenêtres à croisées et à meneaux , goules, guivres et tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et coquette ornementation du gothique le plus fleuri ; au milieu de la façade, sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.
A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a demandé à
chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres, ne s'est abstenu ; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la ville de saint Corentin.
C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge, et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à l'œuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée de leur travail ; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en exécutaient les imagiers du xv' siècle, où trente, quarante personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de Saint- Brieue, qui furent sculptées aussi au xvir siècle par un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de M. l'abbé Rrune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la compagnie, le P. Tournesac; Notre- Dame de la Salette, par M. l'abbé Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie. F.o génie dn \ur siècle s'est
réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.
« Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable prélat (l). L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage ecclésiastique? L'histoire l'atteste : c'est aux évoques et aux moines que l'art gothique est redevable do bes vrais chefs-d'œuvre et de ses plus incontestables L^randeurs. » L'église Saint-Xicolas, de Xantes, en est une preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'œuvre de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc, l'architecte de noire époque qui connaissait le mieux l'art du moyen âge; il appartenait à ccth' école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques et romaines ([ue l'on s'obslinait à imposer indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné de l'étendue de son érudition et delà sûreté de son goût. 11 lui a été donné de produire deux œuvres
(I) Mgr George, évcque (lo IV-rigneiiK , au Congrès archéologique (le 1858.
MOUVEMFAT INTELLECTUEL. 22^
complètes : l'ëglise de Bclleville et Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du xiir siècle. A Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent donner le branle, le mouvement et la vie : activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, inteUigence rapide, connaissances variées et étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fm une œuvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât : le gouvernement ne pouvait donner qu'une subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien ne fat négligé : ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux, statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis. L'architecle ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'aigent; l'architecte cherchait en tout la perfection ; pas un détail qui ne lui coulât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une serrure comme pour un baiuslrc; le curé, quoique désireux de jouir
de son église, comprenait pourlant ces scrupules du savant; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le monument était construit et livré au culte ; il ne reste plus que les clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint- Nicolas de Nantes aura coulé des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à cette grande œuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux, comme au moyen Age, on les représentera s'agenouillant devant le trône de Dieu, avec une église dans la main.
COiVCLUSION.
Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'inlelligence, une activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des autres provinces delà France. Le vulgaire parfois, en voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque fruste, le voilà absorbé : i\ quoi bon? — A quoi? — compléter une collection. — A quoi bon la collection ? — A fixer une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître les hommes, les mœurs, les usages, la marche des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtie, conformément ù cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment de gran-
deur inconnue que Dieu a mis dans le cœur de l'homme.
Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus : il ne faut pas voir dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore peut-êlre son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les pionniers de la littérature. Les archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues le terrrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent , ces documents , trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés, étiquetés. L'historien, plus lard, viendra faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.
On ne peut, sans émotion, contempler ce grand
mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on met de côté, on ramasse, on classe les ohjets les plus précieux ou les mieux conservés ; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité enlre lui et son passé : dans ces œuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque diiïérence qu'il y ait enlre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, paixe que ce sont ses aïeux; il sentpalpiler quehpie chose en lui qui est une partie de leur Ame et de leur vie !