PAYSAGES
ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des fortes mœurs d'un vieux peuple.
Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes : les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants : qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du xiv siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus ; cette plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.
Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur souffle constant agile les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent une teinte plus froide, les feuilles pâhssent, puis jaunissent; une couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui coulerait par tous les pores ; la lin de l'année est proche; la nature, lentement et invinciblement, accomplit son œuvre; ces grands vents marquent le feuillnge pour la mort.
Bientôt ces vents deviennent plus forts ; ils secouent violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche, comme un pendule oscille au coup qui l'ébranlé. La condition des
arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un coup dépouillés ; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent plus laides et plus hideuses : les premières feuilles étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi de l'homme : apiès que les années de son élé ont donné leur moisson, le vent du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à ime ses facultés pAlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son cœur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force s'envole.
Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits nouveaux, des nmrmures qui se prolongent, des sifflements brusquement arrêtés, des sons [)laintirs : et ces bruits, ces murmures ont une gravité jusqu'alors inconnue; ou b'S écoule avec une tristesse lêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la
PAYSAG1£S,
vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les souvenirs : l'homme entend derrière lui le flot de sa vie écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.
Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le dénoùment est inconnu, voilà l'image de l'anlique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.