‹ La BretagneChapitre 4 sur 36 · PREFACE. V · texte numérisé non relu

PREFACE. V

ges comme les Turcs, dit Ghaleaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion ; les armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même. C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.

Foi et poésie des Bretons.

Le Grand-Bé. -— Les croix. — Les églises. — Les clochers.

La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a construit des forts qui protègent la ville de leurs feux croisés ; le Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui, le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité do son cap, de loin on aperçoit une croix se dessinant suv l'azur du ciel. Cette croix attire tous les regards, et c'est vers celte croix, dès que la mer basse laisse à découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des voyageurs.

Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride, oi\ quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare ; on tourne à travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée,

tout c\ coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le tombeau de Chateaubriand.

Il n'est pas de plus poétique tombeau : adossé au vieux monde, il regarde le nouveau ; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds; point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre nue de l'écume de ses flots.

Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours s'échangent : on se demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité, ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues ; ce voyageur qui avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe ; le silence et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son Ame. Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus hauts emplois, vu à l'œuvre les hommes les

plus habiles et les plus puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été pénétré d'une accablante vérité : combien peu vaut l'homme, combien peu il fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence d'un homme à un autre homme (1).

Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de nom : qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un d'eux! — Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue : cette pierre, elle sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder, et diront : Châteauhriand ! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines ; il prétend obliger les hommes à savoir qui il est.

Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine ! en lui s'unissent les sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la croyance en l'immortaUté d'un nom ; le dédain du scepticisme, et la soif des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct de souverain orgueil.

La vérité, pourtant, est là : cette croix, signe de

(1) Thucydide.

Féternilé sur cette pierre marque de la mort, est i'iiumuable témoignage de Finanité de l'orgueil liumaii!. Mais elle a aussi une autre signification : GhatcaubriaiKl ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de môme que Lamennais, son compatriote, ordonna qu'elle ne lui pas plantée sur le sien, tous deux obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie de sa patrie, de la calbolique Bretagne.

La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie propre au génie breton : les objets matériels parlent en ce pays, les pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'àme de l'iiomme conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut tromper : dès que l'on entre en Bretagne, la pbysionomie du pays change, et le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques, depuis le xir' siècle jusqu'au xix' ; il y en a de toutes les formes; là, simples croix de granit exhaussées de quelques marciies; ici, croix portant sur leurs deux faces l'image du Christ et de la Viei'ge, sculptures grossières, mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, tes Bretons ne comprennent pas seuleuient sa tendresse, ils senteni sa douleur, ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans féglise de Saint-

Micbel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par nne main inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect; mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive souffrance de la mère : la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la prunelle est presque seule indiquée ; cette fixité du regard est saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur, ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante.

A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue au contraire dans un sentiment délicat et tendre : elle a cette attitude penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau l'enveloppe avec une grâce harmonieuse ; car ce n'est plus la Vierge de douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son lils entre ses bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de Bot scao, la Vierge de Bonne-Nouvelle.

On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons particulièrement. A Brest, on cherche on vain un musée de tableaux : Brest n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des

matelots arrivant de tous les points du monde , tout a le caractère précis, positif et puissant de la réalité du moment : l'homme a enfoncé dans le roc les pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé.

Mais , montez un des escaliers qui mènent de la ville basse ù la ville haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la muraille ; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la sainte Vierge : le départ du navire ; les femmes et les enfants sur la grève, à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté parles orages, et les bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et, au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humiHe ou rend grâces : Sainte Vierge, secourez-nous! — Sainte Vierge, secourez ceux qui sont en mer! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence.

Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes pour témoigner de leur foi : à Saint- Aubin d'Aubigné, entre Rennes et Saint-Malo, vous longez une haie touiïue, ils ont taillé une croix dans une épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les roses (1). Vous revenez de visiter

(1) On voit aussi , à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé en forme de croix.

la lande de Garnac, cette lande pâle et désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue, sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur impénétrable secret ; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence? C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple.

Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir : sur les pierres amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de fleurs : alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-àvis, s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée, incessante, qui emplit les champs et les airs.

Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont remarquables : il n'est si petit village dont l'égUse n'ait quelque partie intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la mu-

raille, el d'où le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances extraordinaires , parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden ; ou des médaillons de pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff, à Crozon, etc. ; ou un tabernacle composé comme un monument architectural, une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons, ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteauhn) ; un Jjaldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau) ; ou bien quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus que dans une seule éghse, la roue de bonne fortune^ de Notre-Dame de Gomfort, sur la roule du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la voûte de l'église et tout entourée de clocheltes ; aux jours de fêtes solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue , et toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien, enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers equarris , ais de chêne bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil, qui rendent sensibles à fous les veux à la fois la fragilité de la

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vie, et le principe chrétien par excellence, la cliarité. Les églises des villes ont parfois de véritables chefsd'œuvre, les cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Ahbé, par exemple, dont les arcades sont si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes delà jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas ailleurs : saint Gornély, saint Guénolé , saint Thromeur, saint Yves surtout. Saint Yves a le privilège d'être représenté dans presque toutes les églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté vivant dans le cœur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie et l'épéc, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier, suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la main, attend humblement Ja sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sou-

rire, et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin , lui donne gain de cause. C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres \'is-à-\is l'un de l'autre : l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le puissant.

Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage de ces belles églises du moyen âge, témoignage delà piété, de la science et du goût de celte forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur temps de l'art gothique, du xni' siècle, imposante par sa masse, sa grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à l'air de la mer, une couleur de rouille , on les dirait bâties de fer; là, ïréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable variété ; pas un balustre qui se ressemble ; il y a de quoi fournir des modèles à tous les sculpteurs de notre temps; pkis loin, Saint-Pol de Léon et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équihbre, inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes, élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée, aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons, le duc

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Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus délicat et de plus éclatant : portraits sculptés, statues d'un heau style, où déjà se reflète l'antiquité, chœur ogival tout ciselé, et un jubé (on sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du cathohcisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps.

Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets de l'Orient ; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer, constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons, d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant toujours le caractère de l'époque : à Dinan, dans une église du xn' siècle, une cuve massive, énorme, que quatre chevahers armés de toutes pièces supportent de leurs larges gantelets de

fer ; car le xir siècle est le temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ (1). Dans une église du xv^ siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se venait poser au hord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à Morlaix, à Quimperlé ; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire ; le bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus précise : il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de l'âme : le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son cœur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris cette grave pensée de la religion : les bénitiers extérieurs sont de véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le dais élancé, ciselé, d'oîi pendent les pointes effilées d'une broderie de granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière.

j) II y a un bénitier semblable àCorscul.

Foi et poésie des Bretons (s\.iite).

Saint-Thégonec. — Les cimetières. — Les calvaires. — Cast.

Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de ces œuvres de l'architecture embellie par la foi : dans un petit bourg, à Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau , église, chapelle funéraire, sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne , se sont comme donné rendez-vous.

Les cimetières bretons se ressemblent tous ; presque partout ils entourent l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes; une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire aux bestiaux l'accès de la demeure des morts (1). Une croix, un calvaire où sont représentées des scènes delà Passion, quelquefois la statue agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces cimetières des villages bretons; les

( J; A Gouoznou , à Plahcnnec, eic.

i'4 LA BRETAGNE.

tombes sont marquées par de petits tas de terre, serrés l'an contre l'autre avec mie croix dessus. Une pierre recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour celui qui est couché dans la terre (1). Ces cimetières, placés au milieu des bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations éteintes ; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux venus : dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de l'église, les pierres des tombes , pierres debout qui ne recouvrent plus aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de régnse,une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts exhumés : si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et mêlés comme des brins de paille ; ce sont les hommes qui ont marché sur terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.

(1) On voit aussi , en Algérie, de petites coupes creusées dans les pierres sépulcrales des musulmans ; mais cette eau ne sert qu'à désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la tombe.

Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle inattendu : à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre, une multitude de petites boîtes comme un chapelet; ces petites boîtes, surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des ancêtres, la tète, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le chef, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une inscription indique la date et le nom :

Cl gît le chef de....

On le voit par une petite ouverture en forme de cœur, autre symbole touchant. Ce sont les archives funèbres des famihes, non renfermées dans la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église, devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le dimanche en venant prier (1).

Çà et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts qui n'ont pas eu de famille et à qui Ton n'a pas donné de cercueil , verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, ce-

(1) A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à télés, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous les os, et qui sont empiles l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme des ballots.

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hii-là appuyé peut-être sur celui qui fut son ennemi on ce monde.

Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises bretonnes : tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire en bois, d'un travail merveilleux , chef-d'œuvre de la fin de la Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de l'Ancien Testament, montant de la terreau ciel, jusqu'à la sainte Vierge ; voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant ; le chœur, l'autel et les chapelles latérales, chargés do statues, colonnes torses, têtes d'anges, fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur.

De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se détache haute et nue ; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de deuil tendu dans un coin ; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous l'ouvrez , et vous vous arrêtez ébloui : c'est là le cimetière, et, dans le cimetière, devant vous, à droite , à gauche , une réunion inattendue de monuments : sous le porche où vous êtes , des deux côtés, les statues alignées des douze Apôtres; en face, une largo porte à trois arcs,

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(l'un style imposant, la perle du cimetière, et l'on dirait d'une arche triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que ceUii qui passe sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, mie chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée, sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin, à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes femmes, larrons sur leurs gibets , gardes sur leurs chevaux , et , dominant toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean , les gardes, et , tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des coupes le sang précieux de ses mains (1).

Et ce n'est pas tout : entiez dans la crypte de la chapelle funéraire; et là, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'œuvre, l'ensevelissement du Christ, exé-

(I; Les calvaires de Plougastcl et de Plevben, bourgs si remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.

cuté dans des proportions colossales, celle scène qui a inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes, et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression , la complète , en donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie : vous les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages palis ; la Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui inondent son visage : vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances vous frappe au cœur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.

Et quand on songe que ces œuvres d'art religieuses sont répandues avec la même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint- Fiacre, qui n'est qu'un petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable liameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand , près de Qimperlé, modeste manoir qui mérite à peine le nom de château, on rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, œuvres admirables qui reproduisent avec une abondance infinie Thistoire, les prodiges et les mys-

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tères de la religion , et conservent chez le peuple el raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se demander : Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui ont surgi sur toute la surface de ce sol , et quelle force a donné aux auteurs de ces œuvres tant de qualités si rares : fécondité d'invention, vérité du geste, expression de la physionomie , sentiment vrai et profond de ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même vérité , la même puissance d'imagination ; jamais l'artiste ne se répète, il ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme mi musicien qui a mie multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne dans sa course inspirée.

Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création : cette société, comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accomph tous les travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles l'avaient préparée , elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la répubhque chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors, est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires ; il n'est pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas, mais qui vous pousse, qui naît du désordre

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des idées et que notre temps a justement appelé d'un nom nouveau, la fantaisie. Les âges précédents ont cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main ; il n'a plus qu'à les prendre : c'est Je génie même de l'époque qui, lihre et aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a qu'à s'épancher pour faiie déhorde r ses trésors. -Mors l'imagination partout éclate, vive et colorée; un même esprit , dans les monuments d'art comme dans la httérature, crée les ornements variés des églises, invente les l'ahliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles pour représenter les opinions, les idées et les mœurs; et cette imagination, loin de se fatiguer, féconde ; car ce n'est pas une production factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arhre en son printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces œuvres, sont inconnus. Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés , ils ont été élevés et ont vécu , qui a pénétré tout leur être, et est devenue connue une partie même de leur âme. Ainsi, ils ont senli, compris, exprimé sans effort, et ces moimments de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre, mais le témoignage de leur piété et de leur foi , de la piété et de la foi de tout un peuple.

La même foi des anciens jours persiste encore clans la Bretagne : si l'on en doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat par les infirmes guéris ? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui, chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des chapelles et des églises neuves : à Saint-Crieuc, on en construit plusieurs à la fois ; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient d'élever à ses portes une église dans le goût du xis" siècle; Vitré donne à son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen âge ; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guinganip, est daté de 1856 ; Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint- Malo; Quimper lance dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale ; la chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute blanche, au bord de la mer, au miheudcs toits calmes de sa colonie pieuse ; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles, achève son immense

cathédrale , clôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas, reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis , œuvre digne des plus beaux temps de Fart religieux, et qu'a suffi à accomplir en nioins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à l'extérieur de l'église : statues peintes des douze Apôtres, autel resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire de la Vierge ; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons ; ailleurs, les peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.

Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'élre humain dans une pensée qui le remplit : il semble que toutes les fonctions de leur vie soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un sentiment de vénération , de soumis-

ion et d'humilité, où l'iiomme disparaît et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que tous les monuments ; ces actes journahers d'une dévotion toujours égale montrent l'état habituel de Tàme.

Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du Finistère : l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques, de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces petits magasins roulants , une foule d'hommes et de femmes , les femmes avec leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine ; les hommes avec leurs braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches , de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés dessous et le bâton à la main , ne se pressant pas, marchant à pas comptés, faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi : de la haute tour du clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi ; les douze coups lentement résonnent ; aussitôt , à ce

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dernier coup, tout mouvement cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux, leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules , et tous se mettent à genoux , se signent et murmurent à voix basse V Angélus, L'étranger, au milieu de cette foule prosternée, s'étonne luimôme de rester debout, et s'inchne comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent, le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui ressemble au murmure de la mer éloignée.

11 me semble les voir encore dans l'éghse de Cast (Finistère). C'était un dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour, et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en futremplie ; au milieu, les jeunes filles de la confrérie delà Vierge, toutes en blanc, mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le cœur d'or et la croix sur la poitrine ; dans les contreallées, les femmes et les mères, en costume plus

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varié, et vivement coloré, des colires à fonds biens et jannes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silenco recueilli.

Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté de l'église , c'était le tour des hommes ; ils entrèrent, à la file, d'un pas grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs, autant celui des hommes était simple et sévère; ce qui saisissait l'ailention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes , leurs longues vestes brunes, seulement boi'dées d'un galon rouge, leurs larges braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits, portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air, prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de notre pays et de notre temps : ces visages graves et immobiles, les regards brillants qu'ils attachaient sur l'clranger, comme pour

pénétrer sa pensée, ces chevelures incultes qui chargent leurs grosses têtes comme des crinières de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières des races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs gestes rares , leur démarche solennelle , semblent garder le mystérieux secret des premiers jours du vieux monde.

Ils défilèrent un à un, s'inclhiant profondément devant l'autel, et s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille du chœur. C'était là, la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble ; tous ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu. Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous ; nous, habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous doutons peutêtre s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées, )ncditations stériles : pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient ; il a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend ; c'est l'Invisible qui peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce Tout- Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils adorent.

La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du

cœur, entretient la vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe, mais qu'il vit.

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^OB pierre!

Le Morbihan. — La' presqu'île de Rhuis. — Locmariaker. — Plouharnel. — Carnao.

Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni Tancicn costume breton ; au premier aspect, il ressemble au reste de la France ; mais ce n'est là que la surface ; pour les mœurs, le respect des traditions, le culte de la fauiiile, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des oliouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante ; ce furent ses côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la lutte ; c'est à <)uiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à la Chartreuse que sont entassés leurs os, et,

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