‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 2)Chapitre 12 sur 41 · DANS I,A MAISON I»K (ONI>K. -J.'IS · texte numérisé non relu

DANS I,A MAISON I»K (ONI>K. -J.'IS

cotk! aim<''(' devoir ôtrc iiilAirinimiMc On étui I, déjà à lu fin diî février, liais et. jniisciinides si; Hiic(!ÙiluiiMit toujoiir.s. M. SiiuvcMir culciiluit en soupinuif (|iuî le ciirrini! no viendrait pas avant le 7 mars. Un événement imprévu, (pli arriva en février, lit font rentrer dans Tordre : laraort de Charles il, roi (rAn<^Ietei're, mit la cour (!n ;;randd('uil ixjiirsix semaines. Les études reprirent leur cours. Elles furent jjIus longues et meilleures. Tja Hruyère et Sauvour étaient contents. .Mais le duc de lîourhon l'était un |»eu moins : adieu ro])éra, la comédie, les bals, les nuisearades ; du moins, il restait lâchasse. Le 2 mars, h la chasse du roi, « il ))artit un lièvre <pie les lévriers perdirent après l'avoir un jmii couru; M. le duc de lîourlion, qui le voyait, le suivit à travers les vij^nes avec une vitesse dont on fut étonné, et si longtemps qu'il le lassa; de sorte (pie le lièvre, ramené dans la plaine et ne pouvant plus courir, se laissa prendre par un petit chien basset. » C'était là une grosse i'aute contre les antiques règles de la vénerie royale. On admira la vitesse extraordinaire de la jument alezane que M*"'"" le Dauphin avait donnée à son cousin ; ou trouva encore que le jeune prince était bien à cheval, vigoureux, déterminé et ne craignant rien; mais « le roi luimême conta la chose à M. le Duc et l'invita à prendre garde à sou fils, de peur qu'il ne se tuât. » C'est pourquoi M. Duplessis, le maître d'académie, interdit lâchasse à M. le duc de Bourbon pour trois mois, jusqu'à ce qu'il sût mieux tenir sou cheval. Cette année-là, à la grande satisfaction de la Bruyère et de Sauveur, qui se gardèrent bien d'eu rien dire, le carême commença d'assez bonne heure et dura longtemps. La Bruyère venait de voir le cas que l'ou faisait, à la cour, des hommes qui ont pris le parti de cultiver les sciences et les belles-lettres. « Il n'y a point, dit-il (1), d'art si mécanique ni si vile condition oîi les avantages ne soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. » Si, à Paris, il avait vu « le comédien Baron, couché dans son carrosse, jeter de la boue au visage de Corneille, qui était à pied, » il n'en était pas ainsi dans la maison de Condé. La Bruyère maintenant était sûr, au moins, de la bienveillance attentive de M. le Prince. Yoilà un avantao-e solide.

qu'il n'eût pas trouvé aussi facilement dans les arts mécaniques, ni dans aucune autre condition. Et si, comme il est probable, il confia soit à Bossuet, soit à Fleury, les grands chagrins qu'il avait essuyés, ils lui répondirent avec une parfaite sincérité qu'ils avaient traversé

(1) Chap. XII, n>> 17.

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bien d'autres épreuves. Bossuet ue lui raconta pas toat ce qu'il avait en à souffrir; mais à ces maux, inévitables dans les cours (1), il n'avait trouvé d'autres remèdes que l'humilité, la confiance, la persévérance, le travail assidu et la patience. Fleury connaissait encore un autre remède : « Comme la condition des gens de lettres, dit-il (2), les éloigne pour la plupart de ce commerce du grand monde qui demande une extrême politesse, je crois que lenr civilité consiste principalement à se taire sans affecter le silence . ou à ne parler de ce qu'ils savent qu'autant que la charité le demande pour l'instruction et la satisfaction du prochain, et du reste à agir et à parler sim^^lement comme les autres hommes. » C'est ce que dorénavant la Bruyère tâchera de faire à la cour et dans la maison de Coudé.

(1) Lettre au maréchal de Bell efond, Œuvres de Bossuet , t. XXVI, p. 154, ( i) Traité du choix et de la nuthode des études, ch. Sur la civilité.

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CIIAPITIJE X,

lu s'aperçoit que lo roi était marié. — Le carèiiic de l6Hh. — Le earn.nsil .li- la prise de Grenade est eoinniandé. — Fuite dos prinees de Conti. — Le duc de Bourbon sera commandant des Zégris. — Exercices du jeune prince au manèf,'e. — Liçonc df la Bruyère. — Son erreur à propos de la bataille de Nordlingue en traduisant un livr.- allemand sur l'histoire de Hongrie. — Les princes de Conti s'égarent en Allenia'.''ne. Condé se convertit k la religion catholique et fait ses pâques. — Joie du rcji et des j,-suites. — Le mariage du duc de Bourbon avec M"" de Nantes avance rapidenunt. -- On signe le contrat. — Pénible situation de la Bruyère au milieu des fêtes. — comment il s'en tire. — Ou apprend que les princes de Conti ont passé au service de l'Empereur. — Humiliations de Condé. — Bonheur de la Bruyère en l'écoutant. — Fêtes du carrou- -il. — Opinion de Descartes sur la Providence. — Eéflexions de la P-ruvrc. qui commence k comprendre le véritable caractère de la cour.

Un peu avant la mi-février ( 1) , le roi, entrant à la messe, avait dit à M. le Grand) (c'est ainsi qu'on appelait le grand écuyer, rpù était alors Louis de Lorraine, duc d'Armagnac) : (ï N'avez-vous jioint entendu dire, aussi bien que les autres, que je fais faire une livrée, et que c'est une marque certaine que je me remarie? » Le roi se moquait ainsi de ceux qui prétendaient pénétrer au fond de son cœur et deviner son secret ; mais cela lit faire des réflexions. Ce discours, tenu eu public, parut affecté. On remarqua que plusieurs fois le roi avait mis la même finesse en usage pour faire croire qu'il ne pensait pas à des choses qu'il avait déjà résolues. Les courtisans éclairés en conclurent que ce n'était point une exclusion da mariage du roi : ils se persuadé leut, les uns que Sa Majesté avait réellement envie de se remarier, les autres

(1) Mémoires <Ju mari^iiis de Sourchei', t. I, p. 18'».

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qu'elle l'avait déjà fait. Au conimeucement de mars , parut uu incident plus grave : M™'' de Maintenou eut quelques accès de fièvre, «lesquels n'eureut pas de suite fâcheuse, dit le marquis de Sourches ; ils servirent seulement à faire connaître l'affection du roi, qui allait trois ou quatre fois par jour chez M""" de Maintenon. » Le marquis de Sourches avait compris, si bien compris, qu'il n'ajoute pas un mot de plus. Prévôt de l'hôtel du roi, et grand prévôt de France, il devait tout connaître, et n'en rien dire sans ordre de Sa Majesté. Mais les courtisans, moins éclairés, avaient l'esprit à la torture pour deviner le secret du roi (1). « Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux hommes ; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions , leur commodité : cela est naturel. » La Bruyère commençait à connaître la cour.

La maison de Condé offrait à la Bruyère mille ressources pour bien voir ce qui se passait, et il en faisait son profit. Il comprit les avantages de sa modestie dès qu'il vit les inconvénients de cette vie de la cour, qui avait tant de prestige sur toutes les imaginations. Les occasions d'observer les moeurs venaient à chaque instant éveiller son attention et provoquer ses remarques ; soit en lisant VÉtat de France avec le duc de Bourbon, soit en entendant les recommandations de M. le Duc, soit en voyant les agitations de la cour pour la moindre bagatelle, soit en observant le trouble où les questions d'étiquette jetaient les courtisans, il connut cette effroyable servitude de l'ambition. « L'esclave n'a qu'un maître, dit -il (2): l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune. » Et quels maîtres! « Il semble, ajoute-t-il (3), que la première règle des compagnies, des gens en place ou des puissants, est de donner à ceux qui dépendent d'eux pour le besoin de leurs affaires, toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre. »

Au moment où le duc de Bourbon se remettait sérieusement à ses études, les oreilles de la Bruyère furent frappées par de sourds murmures qui attirèrent sa curiosité. La jeunesse de la cour était fort animée. Le dernier dimanche du carnaval, 4 mars, le Dauphin avait donné une petite course de têtes, où lui et neuf autres furent armés de toutes

(1) Chap. IX. n» 2l).

(2) Chap. VIII, n» 70.

(3) Chap. IX, n" 30.

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jii(''ce.s. Ui'imis seiil- uns (|ii'il n'y uvuil, jiliis di; ;;riiiid('.s «guerres, la jeunesse auti^nuuitait en nombre, en prétentions et en mauvaise humeur: il fui lait l)i(Mi la distraire un peu par ces petites opérations militaires l'ort inoirensives. fia même, on voyait éclater \i\ rnéconteutement pour les modls les plus frivoles. Qui ^agna le prixdeee petitcarrousel? Le prince de Iji Roche-sur- Von le disputa fort longtemps à ^I. de Turenne,(iui (init par remportcîr. Mais [)onr contenter tout le monde, ou jiartagea le i)rix eutn; les deux rivaux. Le prince de Turenne cria à l'injustice. Ses amis protestèrent contre les faveurs qu'on prodiguait à la maison de Mourbon. Le cardinal de Bouillon, son oncle, grand aumônier du roi, ])rit parti pour son neveu, et défenditl'honneur de la nuiison de la Tour. Mais on esi)éra que le carême calmerait cette folhî eftervesceuce. Le roi fit venir un matin le grand prévôt et lui dit (1 ) : a Je n'ai pas besoin de vous répéter les ordres que j'ai donnés, les années précédentes, pour empêcher qu'on ne mange de la viande à la cour; mais je veux qu'ils soient plus sévèrement observés que par le passé. Vous me nommerez tous ceux qui en mangeront ou qui en donneront à manger; de quelque qualité qu'ils soient, vous m'en répondez. :^> Le grand prévôt trouva la commission onéreuse : « Elle va, ditil, m'attirer sur les bras tout ce qu'il y a de gens à la cour. » Mais le roi ré[)liqua : « Je le veux absolument. » C'était au lever ; la meilleure partie de la cour était là ; après s'être assuré qu'elle entendait, le grand prévôt promit au roi qu'il serait ponctuellement obéi. Et il le fut du moins eu apparence. Les jeunes gens de la cour pouvaientils supporter le carême qu'on voulait leur imposer? N'osant s'en prendre directement au roi, ils murmuraient contre l'abbesse universelle qui prétendait les régenter. Qui l'eût cru ? Cette discipline monastique, qui pouvait convenir aux demoiselles de Xoisy, pénétrait dans l'armée ! (,( Monsieur d'Hamilton, dit Louvois (2), le roi n'est pas content de vous. — D'où me vient ce malheur? — Votre régiment n'est pas en bon état. — Seulement quelques compagnies, et encore ce n'est pas moi qui en suis responsable. — On donne assez d'autorité aux colonels pour qu'ils puissent répoudre de leurs régiments. — Je vois bien que le roi n'est pas content de moi, je vais en Angleterre, où je serai bien reçu du duc d'York, qui est maintenant roi. » Il le fit, car vraiment la cour de France devenait intolérable pour ces jeunes gens à l'esprit vif et léger,

(1) De Souiches, 1. 1, p. 192.

(2) De Sourches , t. I, p. 188-189.

qui a\'aieut joué dans l'opéra de Quinault le Triomphe de V Amour (1). Le sévère Louvois lui-même en fat frappé. Il avait fait donner à M. de Souvray, son secoudfils, l'abbaye de Bourgueil eu Touraiue. « Ce garçon si frais, si fleuri, d'uue si belle santé, disait la Bruyère (2), est seigneur d'une abbaye et de dix autres bénéfices ; tous ensemble lui rapportent six-vingt mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d'or, 11 y a ailleurs six-vingts familles indigentes, qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain ; leurpanvreté est extrême et honteuse. Quel partage I Et cela ne prouve-t-il point clairement un avenir? » M. de Souvray laissa son abbaye pour aller en Pologne apprendre le métier de la guerre sous le roi Sobieski. « Il aime mieux prendre une épée qu'une crosse d'abbé, » dit le père indulgent, et il obtint l'assentiment du ]"oi. Dans le même temps, un bâtard de Bourbon, ou du moins un gentilhomme qui se vantait de l'être, M. de Miremont (3) , demanda la permission d'aller servir contre les Tnrcs, en Hongrie, dans les troupes de l'Empire. Le roi, qui n'était pas fâché de se débarrasser de sa personne assez importune, lui donna le congé qu'il demandait :et il ira, après un agréable voyage , se mettre au service du prince d'Orange. En voyant l'agitation de cette présompteuse jeunesse qui ne savait pas profiter de son bonheur, la Bruyère fit cette remarque (4) : «Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux. » Et, continuant avec ardeur les études de M. le duc de Bourbon, il commençait à se trouver assez heureux. Pendant ce temps. Sauveur achevait avec le jeune prince la géométrie plane, et en faisait faire des applications au canal de l'Eure, que le roi, disait-on, allait visiter en l'honneur de M™" de Maintenon.

Les études d'histoire avaient déjà conduit la Bruyère au règne de Charles A^III. Il racontait alors au duc de Bourbon la réaction féodale et chevaleresque qui éclata sous la régence d'Anne de Beaujeu. Les allusions au temps présent n'étaient que trop faciles ; je suppose qu'il eut le bon goût de les éviter. D'ailleurs, il étudiait trop bien la science des mœurs pour ne pas comprendre la politique religieuse de

(1) De Sonivlirs. t. I, p. 19 3.

(2; Cliap. VI . n" -.'li.

(3) Daugeiiu. t. I. p. 133, note de Saint-Simon.

(4) Cliap. XT. n" 131.

DANS l,A MAISON IMC CONDK. -J.".!!

Luiiis \I\' ( I ). <{ C'est iiiK'cli()S(Ml(''li(:ate à lui prince religieux de rélormer la eour <•( de la rendre |>iens(;. Instrnit jn.s(|neH où le courtisan vi'Ut lui plnirr, Il le niénii<;t' avec pnidi'iiec, de |iinr de le jeter dans riiypocrisie on le saerilèL:;e ; il folèn;, il disHJnnde, et il attend pln« (]<• Dieu et du temps (pie de son /,èl(! et de son industrie. »

Monseigneur, le eliefiuituri'l df tnute la jeunesse de la cour, avait été autorisé par le roi son père à préparer le plus beau carrousel qu'on eût encore vu {'!). La (leur de la noblesse devait y trouver place. On ft)rnni deux quadrilles de chacune deux brigades, en tout quatre-vingts jeunes gens de (|ualité, sans eoinjitcïr les pages, les écuyers,etc. On nomma les cliefs de l)rigades et les maréchaux de camp des quadrilles, on régla les conditions de cette fête militaire ; on choisit les couleurs des armes de chaque quadrille et de chaque brigade. Le roi déclara qu'il fournirait fous les chevaux, et à chaque cavalier un écuyer et deux hommes de livrée, de sorte qu'il n'eu devait coûter à chacun (pie ses armes, sou habit, ses plumes et sa devise. Salomon dans toute sa gloire avait-il montré une telle munificence, une si délicate générosité? Cependant il y avait encore de sourds murmures (3). (( Qu'il est difficile, dit la Bruyère, d'être content de <|uel(iu"uul » Que voulaient donc les mécontents? Jiieii. Ils avaient peur de s'ennuyer.

L'idée de ce carrousel était bien intéressante. On avait choisi pour sujet la guerre civile de Grenade, d'après un livre espagnol plein de galanterie, où l'histoire et la fiction rivalisaient d'agrément. On devait représenter les luttes chevaleresques des Abencérages et des Zégris, qui avaient livré, selon les romances mauresques, le paradis de Grenade aux chrétiens. Comme décoration de la scène, Versailles et ses jardins pouvaient remplacer l'Alhambra et les Tours -Vermeilles. Monseigneur avait la beauté, la valeur, la courtoisie et la générosité de l'Abencérage Ben-Hamed, qui était accusé par les Zégris d'avoir séduit la sultane Alfaïma, cause de cette guerre héroïque. Il ne prit pas la vieille devise des Abencérages : « C'est peu de choses. » Chacun était libre de choisir une devise nouvelle, appropriée à la circonstance ; et tous les beaux esprits étaient déjà au travail pour trouver les devises les plus galantes, tandis que les marchands de brocart, les tailleurs et toutes les industries de luxe se mettaient en mouvement. Ce carrousel devait

(1) Chap. XIII, n'^ 27.

(■2) Daugeau, 1. 1. p. 133.

(3) Chap. IV, n» 65.

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se faire après Pâques, lorsque le doge de Gênes serait à la cour. On avait donc au moins tout le carême pour s'y préparer par de fréquents exercices dans les académies et les manèges. Mais quoi! malgré tous ces amusements si ingénieusement disposés, les murmures ne cessaient pas. Qu'y avait-il donc? On se plaignait qu'il n'y eût plus de faveurs que pour les Bourbons. Le prince de Conti venait d'acheter 1,700,000 livres, somme énorme pour ce temps-là, le magnifique domaine de Penthièvre ; à ce prix, il fut dispensé de prendre part au carrousel, de peur qu'il n'eût l'air de défendre la beauté de sa femme contre les séductions de Ben-Hamed. Mais son frère , le prince de la Roche-sur- Yon,fut nommé commandant de la quadrille des Zégris. Cela ne fit point taire les mauvaises langues. M. le prince de Turenne murmurait contre l'injustice du roi, qui le tenait presque en disgrâce. Ses amis et les jaloux ne manquèrent point de piquer le prince de Conti par des plaisanteries qui furent vivement repoussées. Le prince de la Rochesur- You était encore plus irrité que lui. Il avait l'air de devoir l'honneur qui lui était accordé à la protection de la vieille sultane qui le couvrait de ridicule. On se disait tout bas à l'oreille les plus gros mots. Ah! si le duel eût été permis ! mais le roi ne se relâchait pas sur cet article, et le grand prévôt y veillait avec une extrême attention. La Bruyère cette fois comprit fort bien ; il écrivit pendant ce temps ces réflexions philosophiques (1) : « Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit où elle a exercé sa tyrannie avec plus d'éclat. Cet usage n'a pas laissé au poltron la permission de vivre ; il l'a mené se faire tuer par un plus brave que soi , et l'a confondu avec un homme de cœur ; il a attaché de l'honneur et de la gloire à une action folle et extravagante ; il a été approuvé par la présence des rois ; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le pratiquer ; il a décidé de l'innocence des hommes, des accusations fausses ou véritables sur des crimes capitaux; il s'était enfin tellement enraciné dans l'opinion des peuples, et s'était si fort saisi de leur cœur et de leur esprit, qu'un des plus beaux endroits de la vie d'un grand roi a été de les guérir de cette folie. »

Cependant M. de Turenne ne pouvait vivre ainsi : il était prince , de grande maison, et en France et en Allemagne ; lui aussi, il avait de grands hommes dans sa famille; avec la permission de son père, il soumit à son oncle le cardinal un projet qu'il avait conçu. Pourquoi,

(1) Chap. XIII, n» 3.

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Hiuis imiter lluiuilloii, n'iniit-il pas iivoc Ich c.li retiens coiiilmltrc los Tiiirs, non purih' viiiiies piiiudcs etdaiis des currousols, iimis l'épée à Ituiiniii et dans une véiilahle giiern!? II n'avait qu'à clioisir entre l'nrmécde roinpereur d'AIleina^ne et celle du roi de l'olct^^ne pour rencontrer les intidèles sur les chanips de bataille. Le roi lui reluserait-il C(; qu'il avait, accordé îi M. de Miremont? Il ne lui (l-iimiidait pas autre chose (|ue la permission accordéi; à l'althé de Jioiir^"iieiI (1). Le cardinal de l'ouillon alla l'aire valoir auprès du roi les vues pleines de sag-esse de son vaillant neveu, pendant que le prince de la Iloche-sur- Yon était II Chantilly pour confier à M. le Prince ses difficultés et ses cha;;jrins. Lo prince de Tiu'enne obtint du roi co qu'il voulaif. Qtioifjue ce ne l'ùt pas une manque de grande hionveillance de la part de ►Sa Majesté, il fut si fier de sou succès, qu'il en accabla les princes de Conti. Aussitôt que le prince de Conti le sut (2), il se précipita dans le cabinet du roi, et demanda la même permission pour lui et })Our son frère. Le roi l'accorda. Profitant de l'humeur débonnaire de 8a Majesté les jeunes MM. de Brionue, de la Roche-Guy on , de Liaucourt et autres demandèrent la même permission. Le soir, un si grand nombre de jeunes gens se disposaient à les suivre, que le roi vit bien que toute la jeunesse de la cour allait partir. Resterait-il seul avec les vieillards et M""" de Maintenon ? Il déclara qu'il ne donnait congé qu'à M. de Turenne et à SDL les princes de Conti. Encore leur sut-il si mauvais gré d'avoir été cause de ce scandale, que dès le lendemain, 21 mars, on crut qu'il s'opposerait à leur départ (3). « Pourquoi voulaient-ils le quitter? Pourquoi ne se fiaient-ils pas à lui ? Xe leur avait-il pas fait voir assez de guerres? Ne peut-il pas leur en faire voir encore, et les conduire à meilleure école que celles de Hongrie ou de Pologne? Eh mon Dieu! ils n'ont qu'à prendre patience, à profiter de la belle place où Dieu les a mis. Personne ne doute de leur courage. A quel propos faire les aventuriers et les chevaux échappés? » Voilà ce que l'on entendait répéter de divers côtés. Le prince de la Roche-sur- Yon, arrivant de Chantilly (4), apprit tout et reçut avis de partir sur-le-champ, si Ton voulait partir ; autrement ou ne le pourrait plus. M. de Tureune déclara que la moindre hésitation eût été un manque de courage. Le

(1) Dangeau, t. I, p. 138.

(2) De Sourches, t. I, p. 196, 197.

(3) Lettres de J^«« de Sèvigné.

(4) Dangeau, 1. 1, p. 139.

prince de Couti serait-il retenu par sa femme? On vit bien qu'il n'avait pas tant de faiblesse. Le jeudi 22 mars , ils quittèrent A^ersailles, disant qu'ils partiraient le lundi pour la Pologne. Mais le soir même, à Paris, craignant que, s'ils attendaient encore quelques jours, M. le Prince et M. le Duc ne fissent des diligences auprès du roi pour rompre leur voyage, ils partirent sans avoir dit adieu à personne, pas même au roi. Ils coururent toute la nuit et le jour suivant sans s'arrêter, et ne prirent quelque repos que quand ils se virent à l'abri de toute poursuite, sur la route de Mons en Hainault.

La Bruyère a raconté cette aventure avec gaieté. « Ménalque, dit-il (1), avait une fois perdu au jeu tout l'argent qui était dans sa bourse ; voulant continuer déjouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la remettre où il l'a prise : il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer ; étonné de ce prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d'y voir son chien qu'il a serré pour sa cassette. » Ménalque en cet endroit, c'est le prince de la Roche-sur- Yon ; mais il n'eut pas du tout envie de rire de sa distraction, qui était encore plus forte que cela et bien plus dangereuse. « Le jour de son départ, dit Saint-Simon (2), il dîna chez la princesse de Conti sa belle-sœur, puis alla dans son appartement où il fut quelque temps seul, et partit de là ; un bas valet, resté dans l'appartement, entendit longtemps quelque chose qui , le soir fort tard, l'obligea d'ouvrir toutes les portes jusques au cabinet ; il fut bien étonné d'y trouver sur la table la cassette du prince de la Roche-sur- Yon, ouverte, et tous les paj)iers, partie dehors, partie dedans ; et d'entendre les cris d'une chienne enfermée dans une armoire dont la clef ne se trouva point, et que le prince de la Rochesur- Yon avait emportée, croyant y avoir mis sa cassette et ses papiers. » Cette chienne avait, par ses aboiements obstinés au milieu de la nuit, donné la première nouvelle de la fuite de son maître. Le comte de Tessé, mestre de camp général, qui allait inspecter les dragons en Flandre, trouva les princes fugitifs, qui couraient la poste pour gagner les Pays-Bas espagnols ; ils n'avaient personne avec eux ; il leur donna un valet de chambre pour les servir, mais en même temps il en envoya un autre à Louvois pour donner avis de leur marche. Ce fut la

(1) Chap. xr, n» 7.

(2) Additions au journal de Dangeau, t. I, p. 139-140.

IiANS LA MAISON Di; CON'l)!';. -.'.J.'J

hccoikIc ii()iiv(!ll(! (|ii"(in cil (Mit. lit; '.m; (I), M. rie (lourville viiil (lire au n>i (luo M. de Mercy, (!*ciiy(;r du princ(! de (.'onti, étiiit arrivé à Cliaiitilly avee dea lettres des deux prinees. Le roi lui dit l)rus(|U('nient (^l'il ne leur ferait [las de réponse. Le 27, comme le roi sortait de sou déjeuuer, la i)rinceHse de Coriti vint lui {trèsenter les lettres de son mari et d(; son bcau-frèn! : « Madame, lui dit-il CS), avec cette politesse un peu froide qui d-tait le signe de sa jtlus <;niii(l(; colère, je ne puis rien refuser de votre nniin, mais vous aile/- voir C(; que j'en vais faire. » 11 jeta la lettre au leu sans la lire. II lit appeler M. d'Argouges, conseiller d'État ordinaire, auquel il avait conlié la conduite des affaires du prince de Conti, et lui dit (]u'il pouvait lui envoyer ce qu'il lui demanderait pour soutenir son rang j\ l'étranger : a M. le prince de Conti i)eut faire de son bien ce qu'il lui plaira. » Seulement le roi lai défendit de lui envoyer un sol du bien de M'"" la princesse de ( lonti. Des mesures semblables furent prises envers le i)rince de la lIoclie-sur-Yon.

Mais qui commandera les Zégris au grand carrousel ? La place fut offerte au duc de Bourbon. Il était bien jeune encore pour accepter une si belle charge (3) : M. du Plessis, maître de racadémie , assura que le duc de Bourbon avait fait de grands progrès et qu'il était maintenant assez ferme à cheval pour s'acquitter de ses nobles fonctions. M. le Duc, après avoir hésité un temps convenable, consentit, le l"'" avril, à ce que son fils commandât la quadrille des Zégris. Ou voyait bien (^ueM. le Duc u'était pas jaloux de ses cousins les princes de Conti. « Toutes les vues, toutes les maximes et tous les raffinements de la politique (4) tendent à une seule fin, qui est de n'être i^oiut trompé et de tromper les autres. » Telle est la conclusion de la Bruyère sur ces aventures.

(( S'ils voulaient partir, il fallait partir tout de suite. » Qui avait donné ce conseil aux princes de Conti? Tout le monde assurait que c'étaient MM. de Bouillon, et que le roi était contre eux dans une extrême colère. Ni Hamilton, ni M. de Miremont n'étaient encore partis ; mais, pour sauver la réputation de M. le prince de Turenne que le roi avait chassé, MM. de Bouillon, disait-on, avaient engagé les

(1) Dangeau, 1. 1, p. 141-142.

(2) De Sourches, t. I, p. 198-199.

(3) Mss. de l'hôtel de Condé.

(4) Chap. VIII, n'^ 92, et ensuite chap. x, n'^ 12 . dans la 4^ édition et suivantes.

princes de Couti à sortir du royaume. Et maintenant où allaient ces jeunes princes du sang? En Pologne, comme ils en avaient la permission? Point du tout. On tenait pour certain qu'ils allaient en Hongrie, parce que rien ne pouvait alors être plus désagréable au roi, ni plus contraire à sa politique. Toutes les plaintes et récriminations qui faisaient explosion contre les princes de Conti tournaient à l'honneur de l'élève de la Bruyère, mais nullement au profit de ses études. La Bruyère s'était trompé dans ses calculs : il avait compté que le carême serait long, ou du moins que le duc de Bourbon travaillerait longtemps et constamment : voilà le carême fini, ou du moins les études du duc de Bourbon interrompues et bouleversées. Quelle étude sera dorénavant plus importante pour lui que les exercices académiques du chef des Zégris?

Si quelqu'un avait lieu d'être fâché, c'était assurément la princesse de Conti. On savait que, quand Mercy lui apporta les lettres de son mari et de son beau-frère, elle les avait reçues avec beaucoup de fierté. Déjà ou prétendait (1) que le marquis d'Alincourt et Hamilton s'étaient battus dans le jardin du Palais- Royal, à Paris, pour une grande dame abandonnée de son mari et dont ils étaient amoureux l'un et l'autre. On racontait aussi l'affaire autrement : après avoir dîné peutêtre un peu longtemps, ils s'étaient, en se promenant, pris de querelle avec des bretteurs qui les avaient fort maltraités. Nul n'aurait osé faire connaître son amour pour la princesse de Conti sans y gagner l'exil ou la prison. Le roi veillait sur sa fille avec une attention jalouse. Mais plus il était irrité contre son gendre, dont il déi3lorait l'ingratitude, plus il avait d'inclination à presser le mariage de M'"' de Nantes avec le duc de Bourbon, qui se montrait docile et reconnaissant. M""" de Montespan et M. le Duc profitèrent de l'occasion pour avancer cette affaire ; ils avaient fort à cœur de la terminer aussitôt après le carrousel. Comment M. le duc de Bourbon n'eût-il pas déployé le plus beau zèle dans ses exercices académiques ? Prochainement et devant toute la cour, il allait combattre à armes courtoises, pour obtenir, s'il était sage et vaillant, la plus noble de toutes les récompenses, la main de la fille du roi.

On ne pouvait pourtant se défendre d'une certaine inquiétude en voyant un jeune homme de si petite taille, et dans un âge si tendre, chargé de tant et de si brillantes espérances. Son innocence ne man-

(1) De Sourches , 1. 1, p. 203.

i|ii:iit pas îildi-H d'uu cluiriiK! ushl'/, piijmiiit, : cIIcî eut ('té un calcul, «jue rien assiiri'-iMciit iTcfit pu ('t\H'. niiciix iiiniLcim'! juMir plaire a M'"" fl" Maintcnoii cl, ji Sa Miij(îsté. L'ardeur (pi'ii mil. à liicii l'aire, uj)plaii- (lic (le tout le iiioiidc, l'ut approiiv-c'-e par son père , eonuiK! la plus pro- (ouile polil,ii|ue([u"il })i'it, suivre. Sa ij)ère et ses 8(enrM allaient l'ailinirer au UKUièye (piaïul il montait à cheval, et poussaient de ^^rands cri>j de le voir si hardi : leur frayeur n'était pas sans raison. M. de Hlanelietbrt, un des jeunes u^ens qui avaient voulu suivre l(;s ]»rinces de Conti, (îtautîi la chasse au vol avec le roi (1), avait l'ait une chute do cheval si nuilluîureusc (ju'on le crut mort; il demeura longtemps sans connaissance ; le aiiug lui sortait parle nez etlahouche ; il fut tréj»ané, et il (itait à l'extrémité pendant que M""' la Duchesse et M"" d'Enghien tremblaient en regardant les prouesses du duc de Bourbon à l'académie. A la fin elles s'y habituèrent : M""' la Duchesse y trouvait l)lus de plaisir que de frayeur, et M"^ d'Enghieu plus de frayeur que déplaisir. Mais, comme tout le monde, elles avaient bon espoir que le duc de Bourbon s'acquitterait bien de sa charge au prochain carrousel (2). Le roi surveillait avec sollicitude les exercices de son futur gendre. Un soir chez M'"" de Montespau, il ordonna à M. de Montausier de s'entendre avec Monseigneur pour mettre le duc de Bourbon à la tête des Zégris. « J'esj)ère, ajouta-t-il, qu'il réussira bien, car on m'a dit qu'il a bonne grâce et qu'il est adroit. » M'"' de Nantes en fut ravie d'aise ; mais les R. P. jésuites firent sonner })lus haut qu'elle leur contentement. Le R. P. Talon, invité aux exercices du carrousel, en rit de tout cœur ; il confesse à M. le Prince qu'il est heureux d'entendre ce qu'on dit de tous côtés sur la conduite et les déportements de son petit-fils; seulement il est inquiet, de crainte que cet aimable enfant ne se fatigue, et n'épuise les forces de son esprit et de son corps dans ses différents travaux. Eu effet, les RR. PP. Alleaume et du Rosel assuraient que, quoique les exercices académiques emportassent beaucoup de temps, MM. Perrelle, Rousseau, Fabvier, tous les maîtres étaient contents ; mais ils ne disent pas un mot de MM. de la Bruyère et Sauveur.

A ce moment la Bruyère faisait seul ses affaires sans dépendre des jésuites. Après la fuite des princes de Conti, il avait reçu de M. le Prince l'ordre très précis de ne pas laisser le duc de Bourbon tomber dans

(1) Dangeau, ô avril 1G85.

(•2) Mss. de l'hôtel de Condé.

la dissipation. Coudé, dans sa retraite de Chantilly, jugeait mieux que personne ce qui avait perdu ses neveux, c'est-à-dire l'influence de cette jeunesse frivole]qui faisait consister le bonheur à secouer le joug de l'autorité. Il avait une triste expérience des fautes que l'on ^leut commettre dès que l'on est engagé dans cette mauvaise route et entre les mains des ennemis de la France. Il avait envoyé à ses neveux des secours en argent dont ils avaient grand besoin, et les meilleurs conseils pour se diriger dans les pays étrangers; mais il se faisait peu d'illusion sur les conséquences où devait aboutir cette folle équipée. La preuve en est qu'il invita la Bruyère à lui envoyer, le plus tôt possible, sa traduction d'un livre allemand sur l'histoire et les affaires de Hongrie. Mais en même temps il lui recommanda de le tenir mieux au courant que jamais des études du duc de Bourbon. C'est pourquoi, dès le 3 avril, la Bruj^ère (1) avait écrit à M. le Prince : « En géographie, ce jour-là même, ils achevaient l'Italie et allaient repasser les Flandres et le cours du Rhin, avec les gouvernements de ces divers pays. Ils avaient vu la généalogie de la maison de France, de la maison de Bavière et des deux Autriches , espagnole et allemande ; ils venaient de repasser cette dernière. » Pour eux il était bien clair que les princes de Conti faisaient une faute impardonnable, s'ils allaient se mettre au service de la maison d'Autriche. Dans l'équilibre européen, elle avait longtemps balancé la maison de France; elle cherchait alors à relever son empire, non seulement par l'éclat de ses armes, mais encore par de secrètes négociations et par une politique plus vigoureuse.

Ce jour-là, comme on l'apprit plus tard (2), les princes de Conti et M. de Turenne, après avoir vainement demandé accès à la cour d'Angleterre, et après avoir traversé les Flandres et la Hollande, délibéraient à Amsterdam sur la direction qu'ils devaient prendre; irrités et irrésolus, ils prirent, en remontant la vallée du Rhin, le chemin de Vienne en Autriche, pour aller en Hongrie, où il y aurait, pensaientils, de plus grands événements qu'en Pologne. Ainsi, an moment même où ces jeunes princes s'enfonçaient dans le chemin dangereux des aventures, leur cousin les suivait tranquillement sur la carte, apprenait les affaires de France et d'Europe avec la Bruyère, et recueillait, à leurs dépens, tous les avantages d'une excellente position qu'ils avaient follement abandonnée. Il ne se privait même pas de

(1) Lettre n» 2.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé: et De Sourclies, 1. 1, p. 200.

DANS LA MAISON l»K (ONUK. "247

courir jinssi les ('licviilcrcsrjiics HV(!iiliir(!s, iimis kuiih (jiiittor Vcirsaillen, cl en récitiiiil, la vie du roi CliiiiIcH V\\\ de I''raiM:(.'. x .lu vais inoiicr ce roi eu Italie, disait ^aillardeineiif, la jiriiyère ; sou rè^jfiio est court, et celui de TiOiiis Xll. Ainsi nous tou(;h()iis à François J"'. m iOn môme temps, la Jlruyère ('nvo3'ait à M. le Prince ce (ju'il avait traduit et mis nu uet du livre allemand sur les alFaires des IIoii;[,aois et la succession de leurs rois, c'cst-à-din; le livre presque entier; le reste ne valait pas la peine d'être traduit. D'ailleurs il n'en avait ])as le loisir, puisque JM. It! Prince était si pressé. Dans sa précipitation, il commit aussi une faute; son esprit et sa plume allaient trop vite : par une transposition de mots ([ui lui échappa, il fit la bataille de Nortlirifi^ue, que remi)ereur Ferdinand 111 ^agna en 1G34 sur les Suédois et les princes protestants, postérieure à une autre bataille du même nom, qui était de la connaissance de Condéet qui fut gagnée onze ans plus tard par les Français sur les troupes de l'empereur d'Allemagne. Le vainqueur de la seconde bataille de Nortlingue devait s'apercevoir facilement de cette bizarre méprise ; elle était assez grave pour un homme chargé d'apprendre l'histoire à son i)etit-fils. Mais la Bruyère venait encore d'être chargé d'une responsabilité plus étendue. M. le Prince, eu le dégageant de la surveillance des jésuites, lui avait demandé de surveiller l'enseignement de Sauveur. Le duc de Bourbon, séparé de tout ce qui pouvait lui rappeler trop vivement les habitudes de collège, devait cependant recevoir une instruction bien suivie et bien liée, qui piÀt opposer aux distractions dont il était assailli assez de consistance et d'unité. Le G avril, la Bruyère écrivait à M. le Prince (1) : « J'ai été présent aux trois dernières leçons de M. Sauveur, et je puis assurer Votre Altesse Sérénissime qu'elles se passèrent avec assez d'application de la part de Monseigneur le duc de Bourbon ; il me parut entrer aisément dans toutes les choses dont il s'agissait ; il entendra toujours sans peine tout ce qui est de pure pratique, ou du moins les choses qui contiennent plus de pratique que de spéculation. » La Bruyère rend compte des leçons auxquelles il a assisté, et apprécie l'enseignement de son collègue. « lime semble, dit-il, que la méthode de M. Sauveur est la bonne, qu'il n'y a rien de superflu, et que tout y tend à une connaissance exacte de la fortification. » Il ajoute : « Sur mon fait, je suis content de Son Altesse : la distraction diminue de jour à autre ;

(1) Lettre n" 3.

et elle m'a promis aujourd'hui de s'en corriger entièrement et de ne pas perdre le moindre moment destiné à nos études; c'est sur quoi je m'opiûiâtre et ne me rends point. Nous lûmes hier les Principes de M. Descartes, où nous marchons lentement. Je n'oublie point la Fable, ni les gouvernements, que je mêle toujours avec la géographie, et ne rêve du matin au soir qu'aux moyens de lui être utile et à lui rendre ses études moins amères, prévenu d'ailleurs que ce sont vos intentions. »

Quelques jours après, tandis qu'il lisait dans l'exemplaire de sa traduction , dont il avait envoyé la copie à Chantilly, un passage sur les gouvernements d'Allemagne, il s'aperçoit tout à coup de la faute qu'il a commise. Quelle erreur! quelle étourderie! quelle sottise! Que va penser Condé ? La Bruyère écrit, le 14 avril, à M. le Prince (1) pour signaler sa faute; il lui demande mille pardons de sa négligence qui lui convient si peu, et proteste qu'il ne laisse pas d'être avec toute l'attention et le respect imaginables soumis aux volontés de Son Altesse Sérénissime. Du reste, il n'a à se plaindre que de lui-même. Le duc de Bourbon prend quelque goût à l'histoire et s'intéresse plus que jamais aux événements. Il va finir Charles VIIL « Je lui fais redire de suite les choses qu'il a écrites et que je lui ai exj^liquées, comme vous faisiez les soirs à Chantilly. J'espère qu'il vous rendra aussi bon compte des vies de ce roi et de Louis XII son successeur, comme il a fait de celle de Louis onzième, et que vous serez encore satisfait sur ce qui concerne la géographie et ses nutres études, car son esprit s'ouvre et se forme de jour à autre, comme sa taille qui s'embellit extraordinairement : il croît beaucoup, et tout le monde le remarque. » Cette dernière nouvelle était exagérée ; la Bruyère aussi devenait courtisan. Il fallait bien que le trésorier de France en la généralité de Caen se dépouillât de sa rudesse bourgeoise. « L'air de cour, dit-il (2), est contagieux ; il se prend à Versailles comme l'accent normand à Rouen ou à Falaise ; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs et en des chefs de fruiterie ; l'on peut, avec une portée d'esprit fort médiocre, y faire de grands progrès. Un homme d'un génie élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cas de cette espèce de talent, pour en faire son capital de l'étudier et de se le rendre propre. Il l'acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s'en défaire. »

(1) Lettre n» 4.

(2) Chap. VIII, n" 14.

DANS I,A MAISON DK CONDIO. -Mî»

rciuliiiit (!(! temps, raduinî des princes (h; (.!(»nti etcK; M. de Tiiroiiii»; iivnitpris il lu (''tiir de; Franco une très l'âclieuse tournure. Le Cardinal de IJouillon, dans une grande aiidicnei' (|u'il avait deniaiidéo au roi, avait cru devoir cxplicpier plusieurs choses sur lesipielles on lui avait, rendu de mauvais ollices ii l'occasiou du départ précipité de son neveu. Sa Majesté l'écouta, mais ne fut point convaincue : rien ne pouvait effacer les ]iremières impressions. (Jondé avait écrit à ses neveux H) une lettre sévère, dont Gourville tira copie pour la donner à M. de liOuvois et la faire voir au roi. Mais M""^ de Maintenon se souvenait (le la conduite hautaine des princes de Oouti à son égard. Puis Condé, cet esjjrit indocile et superbe, manquait d'autorité pour prêclier la soumission. Enfin IVupies approchait, .AI. le Prince ])Ourrait-il seulement remplir ses obligations de catholique et de chrétien? Il y avait dix-sept ans qu'il n'avait fait ses pâques (2), le grand prévôt les avait com])tés. « Le 15 avril, dimanche des Hameaux, le roi, dit Dangeau (3), fut à la chapelle presque tout le jour : il cassa le chevalier de Sillery, colonel du régiment d'infanterie de Conti, et le chevalier d'Aui>:oulême, colonel du réo-iment de cavalerie de la Roche-sur- Yon, pour avoir suivi ces princes. »

« Mais l'heure était venue, s'écrie Bossuet(4), heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti i)ar la maladie, sans être pressé par le temps, Condé exécuta ce qu'il méditait : un sage religieux, qu'il appelle exprès, s'enferme avec lui pendant <]uatre jours et règle les affaires de sa conscience; il obéit, humble chrétien , ii sa décision, et nul n'a jamais douté de sa bonne foi. » Ce sage religieux (.j) était le révérend père Etienne Agard de Champs, que Condé avait connu dès sa jeunesse, et qu'il estimait assez pour lui confier ce qu'il avait de plus précieux, la direction de sa conscience en ce monde et son salut éternel dans l'autre. Le P. de Champs méritait cette confiance. Agé de 72 ans et fort honoré dans son ordre, après avoir passé par les premiers emplois jusqu'à être trois fois provincial, il occupait alors une modeste place de professeur au collège des jésuites à Rouen. Il avait jadis enseigné, non sans éclat, la théologie a Paris,

(1) Mss. de rhôtel de Condé.

(•2) De Sourches, t. I, p. 209.

(3) Dangeau, t. I, p. 154.

(4) Oraison funèbre de Condé.

(5) Moréri.

et compté parmi ses écoliers Armand de Bourbon, prince de Couti, frère de Coudé : il publia les thèses du prince dans son traité du libre arbitre (1); mais il avait hardiment combattu les opinions du jansénisme, lors même que son ancien écolier les eut adoptées (2). 11 publia un grand ouvrage quïl dédia au pape Innocent X. Il croyait avoir découvert le secret des jansénistes (3) dans la vanité d'auteurs qui voulaient s'élever au-dessus des autres par la singularité de leurs sentiments et se faire admirer comme des hommes extraordinaires. Enfin, dans un petit traité latin (4), il avait fort bien démontré que les jésuites n'étaient pas les seuls qui eussent tenu pour la doctrine de la probabilité, et que cette doctrine était seule raisonnable dans le petit nombre des cas douteux. Mais dans la plupart des cas il prouva, par ses écrits et par sa conduite, qu'il ne faut jamais courber la règle devant aucune puissance et que l'humilité résout toutes les difficultés (5). Après la mort du père Aunat, on voulut le faire confesseur du roi; malgré les instances des pères de sa compagnie, il refusa. Le père de la Chaise fut nommé. En 1678, après la prise de Gand et d'Ypres, le roi revenait à Versailles, toujours fort amoureux de M'^'' de Montespan : c'était quelques jours avant Pâques. Le P. de la Chaise, embarrassé, demeura à Lille, se disant malade. Peut-être l'était-il effectivement; peut-être aussi ne voulait-il plus accorder l'absolution au roi, parce que le roi, malgré toutes les paroles qu'il lui en avait données, ne voulait point rompre son commerce avec M™® de Montespan. En l'absence du P. de la 'Chaise , le roi fit venir à Versailles le père de Champs pour le confesser. Ils eurent ensemble un long têteà-tête ; mais le père de Champs ne voulut point le confesser, parce qu'il ne voulait pas lui donner l'absolution. Il sut néanmoins lui parler si sagement que le roi, bien loin d'être offensé de son refus, demeura très satisfait de lui, et en dit du bien à tout le monde.

Condé reçut l'absolution d'un tel confesseur et il communia, lorsque les domestiques s'y attendaient le moins ; puis il demanda pardon de leur avoir donné de si mauvais exemples avant sa conversion, et s'engagea à faire plusieurs restitutions que lé R. P. de Champs avait exigées. Qui pouvait douter après cela de sa bonne foi ? Louis XIV

(1) Du lihre arbitre et de la grâce, 1646.

(2) De Jiérésî janseniana, 1654.

(3) Secret du jansénisme , 1651.

(4) Quœstio/acti, Paris, 1660.

(5) Mémoires de SourcJies, t. I, p. 209, 210. Cf. aussi la note 2 de la page 209.

DANS LA MAISON DK foNDK. 251

eu (K)iitu iiiuins (|ii(! iitM-soimc, et il s'en njoiiit plu.sijuti tout le inoiulc ; il voyait lii uik^ sorte de Hatisfoction accordée à non autorité. N'avait-il i)aH eluir''(> d'ilmes? N'était-il i)as responsaldi- «lu salut de SOS sujets ( 1) ? ]M""' d(i ]\Iiiiiitc'iioii eu rtnit pcM'suudée an moins autant que lui.

Depuis ((uil était entré dans cette voie nouvelle, JJieu bénissait tous ses travaux pour le bien d(î l'Ktat. AprAs avoir iait ses dév(jtions avec plus de joie qu'à l'ordinaire, il était si content que, le mardi de IViques, 24 avril, il révéla un secret politique aux gentilshornnaes qui avaient l'iionneur de le suivre à la chasse (2). « Il savait que le frère de M""' la Dauphine, Maximiliea, électeur de Bavière, avec lequel il crai^-nait que les princes de Conti ne se compromissent, devait épouser l'archiduchesse d'Autriche, fille de l'empereur Léopold. Heureusement il avait été informé à temps de l'intrigue diplomatique qui se tramait à cette occasion. Pour récompenser l'électeur de ]3avière des services qu'il avait rendus dans l'armée impériale contre les Turcs, le roi d'Espagne avait été sollicité de donner ce qui lui restait des Pays-Bas en dot à l'archiduchesse, et il avait promis de nommer M. l'électeur de Bavière gouverneur des Pays-Bas espagnols. C'est pour cela que, vers le commencement du carême, on avait vu partir M. de Feuquières de Versailles si précipitamment : il allait, comme ambassadeur extraordinaire, déclarer au roi d'Espagne que, s'il donnait les Pays-Bas à l'archiduchesse, ce qu'il ne pouvait pas faire sans porter préjudice aux droits de Monseigneur le Dauphin, le roi de France savait bien comment de son côté il en devait tirer raison. Il n'attaquerait point les Pays-Bas , parce qu'il ne voulait pas donner d'ombrage à l'Angleterre ni aux Hollandais, mais il ferait entrer en Espagne les troupes qu'il réunissait en Navarre et leur commanderait de marcher jusques à Madrid. A cette déclaration, le roi d'Espagne avait répondu qu'il n'avait aucun dessein de donner les Pays-Bas à l'archiduchesse, et qu'il était bien résolu de tout faire pour entretenir l'union entre les deux couronnes. Les dépêches reçues ne laissaient aucun doute sur la sincérité du roi d'Espagne. En conséquence, la marche des troupes françaises du côté de la Navarre avait été suspendue. M. de Boufflers, qui les commandait, n'était pas content d'être arrêté au moment où il allait passer la frontière. Mais le roi de

(1) Lettre de Bourdaloue à M"i'^- de Maiatcnon.

(2) De Soiu-ches, t. I, p. 210 et p. 211.

France était coûtent de pouvoir assurer les gentilshommes de sa cour que, selon toutes les apparences, ils auraient la paix cette année, à la grande satisfaction des peuples, qui pourraient jouir en toute sécurité du fruit de leurs travaux. » Pour les courtisans, c'était un rare bonheur que de voir le roi leur faire de telles confidences ; il s'aperçut de Tavidité avec laquelle ils l'écoutaient, et, chose plus rare encore, il plaisanta en leur disant, avec autant de bonne grâce que de finesse, qu'ils n'avaient à craindre de voir troubler leur tranquillité que par quelques voyages à Marly, Chambord ou Fontainebleau, ou par le mariage de M"" de Nantes avec le duc de Bourbon.

Personne ne fut aussi heureux de la conversion de Condé que les jésuites. C'était leur œuvre, c'était leur gloire. Le R. P. AUeanme en fut si touché que, tout en préparant le duc de Bourbon à faire ses pâques, il écrivit à M. le Prince pour le féliciter de son retour à la piété chrétienne (1). Le R. P. Talon « verse des larmes de joie ; il sait bien pourquoi : Dieu avait quelque raison de combler de bénédictions notre maison de Condé. » Non seulement le duc de Bourbon fit ses pâques entre les mains des jésuites, mais encore il donna le pain bénit. Aussi le P. Talon ne sort plus des transports de joie ; il atteint quatre-vingtdeux ans ; jamais de sa vie, il n'a été si heui'eux : il a reçu publiquement et fort pompeusement le pain bénit de Son Altesse Sérénissime. Les RR. PP. de la Chaise, Jourdau et Bourdaloue chantent alléluia. Plus rien à souhaiter au spirituel ni au temporel. M. le Duc est un esprit supérieur et pénétrant qui comprend tout. Mais le duc de Bourbon a vraiment aussi bien de l'esprit. « Nous avions, dans notre sacristie de Saint-Louis, où il s'est confessé, un petit tableau du Ravissement de saint Paul, de la hauteur d'environ un pied et demi; c'était un chef-d'œuvre et un original qu'on estimait douze ou quinze cents livres. Le roi témoigna en avoir quelque petite envie. Le P. de la Chaise fut chargé par les bons pères de le lui présenter. Il le reçut fort humainement et témoigna qu'il le fallait payer. Le P. de la Chaise lui ayant dit que cela mortifierait les bons pères, il répondit que les jésuites étaient des pauvres glorieux et qu'il savait bien ce qu'il avait à faire; le lendemain, il envoya 200 lôuis d'or. » Qu'avait à dire la Bruyère : Une seule chose (2) : il l'a écrite : « Un homme est fidèle à certaines pratiques de religion : on le voit s'en acquitter avec exacti-

(1) Mss. (le l'hôtel de Condé.

(2) Chap. XII, n» 89.

DANS I,,\ MAISON DK (■r)N|)K. 'l'/.i

hulc; ]>cr.s()iiii(' ne h; loue ni 1<' (Irsîipjiroiivi- ; on iiy )i(jnHe pUH. Tel au- 1 1(> y icviciil iipivH loH avoir né^^li^L'es dix ttiiiiéos tMitiùrcs : ou hc récrie ; on l't'xalfu. Cola est libre; moi, je Uî l)lA,nj(' d'im si lon;^ oiiMi de ses devoirs; et je le trouve heureux d'y ôtre rentré. »

Si la Bruyère ju<»('ait alors avec, cette fermeté d'esprit Coudé luimôme, il n'était pins LTuèrc cnibiirrassé av(!C les courtisans au milieu des(|U('Is il vivait. Après les viicanccs dc! rA,(|U('s, lorsque le ducdc; lîourbon reprit ses études ( I ), le H. P. Alleaunie écrivait à M. le l'rinco : (( Nous avons bien t;duverné le I*. de la Chaise au dernier voya<,n! et il me sembhî <|ue nous ne sonnnes pas mal avec lui. j) — a L'on s'insinue, pensait la l'ruyère (2), auprès de tous les hommes en les flattant dans les passions qui les occupent ou eu compatissant aux infirmités qui alHii^ent leur corps. Eu cela seul consistent les soins qu'on peut leur rendre. De là vient que celui (jui se porte bien et qui désire peu de chose est moins facile à gouverner. » La Bruyère ne i)rétendait gouverner personne, mais il faudra que les courtisans qui voudront le gouverner lui tendent des panneaux bien subtils et bien déliés, on ils risqueront ibrt de fournir matière aux plus curieuses observations.

Eu revenant à la pratique de la religion, Coudé n'avait suivi d'autre inspiration que celle de sa conscience, mais il semblait avoir prévenu les désirs de Sa Majesté. M. le Duc était trop habile pour ne pas tirer de cet événement quelque avantage eu faveur de ses projets. Aussi le roi parlait- il alors ouvertement du mariage du duc de Bourbon avec M"'' de Nantes : c'était comme la publication des bans. M""" de Langeron, qui était dame d'honneur de M'^'' la Duchesse, fut uommée pour être dame d'honneur de M"" la duchesse de Bourbon ; cette dame, qui passait alors soixante ans, ne trouva point qu'à son âge, ce fût descendre que d'accepter, à l'instigation de sa bonne amie M'"" de Maiuteuou, une telle charge auprès d'une petite princesse qui n'avait pas encore douze ans. Mieux que personne, elle pouvait la diriger, au moins dans les commencements , d'après les intentions du roi et les traditions de la maison de Coudé. Aussitôt, sur son avis et avec la vive approbation de M™" de Montespan, on commença d'acheter tous les habits et autres choses nécessaires pour le prochain mariage. Sur ce point, M. le Duc rivalisait avec le roi de libéralité ingénieuse. Le 27 avril, le roi avait emmené le duc de Bourbon avec

(1) ÎIss. de l'hôtel de Condé.

(2) Chap. XI. n" 109.

M"" de Nantes à une petite fête intime qu'il leur donna à Marly. Le 28 avril, M. le Duc prépara aux deux futurs époux une fête du même genre à la Ménagerie. Ce jour-là, Monseigneur, qui avait désiré offrir à sa femme M™" la Dauphine, une collation au même endroit, alla à Triauon, i^our ne pas déranger leur partie. C'était une chose ridicule de voir marier deux marionnettes (1) : néanmoins toute la cour les comblait d'honnêtetés comme si ces enfants allaient sérieusement se marier. Le 30 avril, le roi, en sortant de la messe, passa, comme à son ordinaire, chez M'"" de Montespan (2), et il examina tout le linge apporté pour le mariage de M^^" de Nantes. L'ordre des grandes solennités qui devaient avoir lieu fut ainsi réglé (3) : 24 mai, contrat de mariage ; vers le P*" juin, le carrousel de la prise de Grenade ; dans le mois de juillet, les cérémonies du mariage. C'était assez ]30ur rendre la cour heureuse et M. le Duc triomphant; vers le V mai, il alla avec M'"' la Duchesse à Paris hâter les préparatifs de ces fêtes ; tout paraissait lui sourire : il semblait tout diriger à son gré, pendant que son père supportait, à Chantilly, une nouvelle attaque de goutte avec nue résignation chrétienne.

Au milieu de l'entraînement général pour préparer le carrousel et le mariage, la Bruyère faisait triste figure avec sa philosophie. Si la lecture du troisième livre des Principes j où Descartes expose la mécanique céleste par la théorie des tourbillons, allait lentement au mois d'avril, la lecture du quatrième livre, qui traite la physique de la terre par l'action des éléments , allait encore moins vite au mois de mai. Il en fut de même , ou à peu près, des autres études (4). Le duc de Bourbon avait tant d'exercices, était accablé de tant d' affaires imj^ortantes , qu'on ne savait pas comment sa santé pouvait y résister. Il montait à cheval deux fois par jour, à la o-rande écurie du roi : M""' la Dauphine y vint un matin avec Monseigneur, et fut surprise de voir combien le petit duc de Bourbon menait vigoureusement son cheval pour le peu de temps qu'il apprenait. 11 monta un sauteur, et ne se laissa point désarçonner ; il monta, une autre fois, un cheval très difficile qu'il n'avait jamais monté, et lui fit faire pourtant les plus belles voltes du monde, et

(1) DeSourches, t. I, p. 211, note 2; p. 21-2, note 1.

(2) Dangeau , t. I, p. 164.

(.S) Mss. de l'hôtel de Condé.

(4) Mss. de l'hôtel de Condé.

I>ANS LA MAISON \>V. CONDK. •Jfi.'i

avec tant lie ji,Mi\ctî v.l (lcju.steHHe, «|ue tour, cc^ «ju'il y avait là de dames cl (1(5 <,a'iifilHli()iiiiii('S étaient dans radriiiration. M. du TlesHis, le uuiîtrc de rnciKlt'iiiicî, dit (ju'il u dcjfiiijt tous les iioinuics d(!Frunc(i de mener mieux un cheval. » Les apiTS-dînées, lejcMiue prince, toujours avec cet air cluirmjint (|ui ravissait son vieux maître dYMjuifatiini, courait les t(?tes et les l)a<^ues avec ou sans ca[)araeon, allait k la chasse du roi , où les dames s'amusaieut beaucoup, et prenait j)art aux répiHitions du carrousel (pii devait le combler de gloire. Une nouvelle si''rie de fêtes eut lieu (juand le doge de Gcines vint faire ses soumissions à Louis XIV (1). Le doge visita le duc do Jiourbon, ainsi (jue tous les i)rin(;es et princesses du sang. Le sjnrituel Lercaro se ]»lut fort chez, laitrineessedc Conli. Comme il laregarduitlongtemps etuvf^c api)lication, un des s(inateurs génois qui l'accompagnaient lui dit : a Au moins, Monsieur, souveuez-vous que vous êtes doge. » Le 18 mai, il y avait juste un au que la ville de Gênes avait été bombardée par la flotte française ; en sortant du palais de Versailles, le doge dit : « Les bonnes grâces du roi nous font oublier les disgrâces de notre patrie. Il y a un an nous étions en enfer, aujourd'hui nous sortons du paradis. » Ce bon mot fut répété, et fort admiré des courtisans. « Qui considérera, pensait la Bruyère (2), que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan , qu'il s'occupe et remplit toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le borheur des saints. » Le 24 mai, on lut le contrat de mariage du duc de Bourbon et de M"® de Nantes. M. le Duc, dit Dangeau (3), donnait à son fils 50,000 écns de rente, et M™^ la Duchesse assurait un capital de 400,000 écus après sa mort. Le roi donnait à M"" de Nantes 100,000 fr. de pension et 1,000,000 de fr. en argent comptant, plus des parures de perles et de diamants qui valaient bien ensemble 300,000 écus. Il n'est })as surprenant que M. le duc de Bourbon prît beaucoup de plaisir à toutes ces cérémonies et divertissements, mais fort peu aux leçons de la Bruyère.

La Bruyère s'effor(^ait d'extraire des Principes de Descartesquelques idées justes et intéressantes. Ainsi de la contemplation de la nature dans le monde visible il dégagea la conception d'un monde invisible

(1) Dangeau, t. I, p. 171 à 175; Mercure galant, mai 1685, p. 289 à 373.

(2) Chap. VIII, n° 75.

(3) Ces chiffres ne sont pas tout à fait d'accord avec ceux des comptes que M. Servois a troxxvés aux archives nationales.

et immatériel : a Si tout est matière, disait-il (1), qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses matérielles ? La matière at-elle dans son fond une idée aussi i)ure, aussi simple et aussi immatérielle que l'est celle d'esprit?... Comment la matière pourrait-elle être dans l'homme ce qui pense?... Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que c'est un être simple. Il n'y a pas de raison qu'il doive périr, car qui peut dissoudre et séparer un être simple et qui n'a point de parties?... L'âme est ce qui pense en nous. Comment peut-elle cesser d'être telle? Ce n'est point par le défaut de l'org-ane, puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière, ni par défaut d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles vérités. Elle est donc incorruptible. Je ne conçois pas qu'une âme, que Dieu a voulu remplir de l'idée de son être infini et souverainement parfait, doive être anéantie. » Ces pensées sont fort sages et fort élevées, mais pouvaient-elles entrer seulement dans la tête du duc de Bourbon? A quoi donc pensait M. de la Bruyère? Il ne faisait pas le moindre compliment au futur mari de M'^'^ de Nantes ? C'est pourquoi M. le duc de Bourbon prit peu d'intérêt à ses leçons, et se vengea de l'ennui qu'il y trouvait par des plaisanteries que les gentilshommes du carrousel applaudirent comme autant de preuves de sa précoce virilité.

M. le Duc était heureux de voir sou fils marcher dans la bonne voie; il l'encouragea. Il n'avait pas l'intention de se moquer de la Bruyère ; mais, avec la meilleure volonté du monde, comment s'empêcher de rire en voyant la singulière posture du philosophe en ce moment? La Bruyère ne se déconcerta point (2). « Quelque profonds que soient les grands, et quelque tirt qu'ils aient pour paraître ce qu'ils ne sont pas et pour ne point paraître ce qu'ils sont, ils ne peuventcacher leur malignité, leur extrême pente à rire aux dépens d' autrui, et à jeter du ridicule souvent où il n'y en peut avoir. Ces beaux talents se découvrent en eux du i)remier coup d'œil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot celui qui Test déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes, si le dangereux caractère du courtisan ne lui imposait pas une fort grande retenue. Il ne lui reste que le caractère sérieux dans

(1) Chap. XVI, nos 39,40, 41,42.

(2) Chap. IX, no 26, texte de la !'■'= édition.

DANS Iw\ MAISON DK CONDI^:, 2Ô7

U'(|ii('l il Kl' rctriiiirlic ; et il l'ail, si him (|iic Ich rail leiirn, jivcc des inteiitioimsi iMuiivaiscs, iiiaiii|ii('iit d'ocuiasionH de ho join-r de lui. »

DaiiH le ('araclrri' sri-iciix oii il se nît.raiicliait: , la l'iiiyrrc hc trouvait (Micoro cxposiNui (U'îdaiii (h; vawix (|iii voulaient h(! niocjucr de lui. Piuirc aux dauics était dcveun la elios*- la plus iiuportaute de Téducatiou du duo do. l5()url)ou. La Mruyère, avec, sou air hgc et aiistère d(; philosophe, pouvait-il donuer des leçons h sou élève dans cet art ainuible? Mais le jeune prince était là-dessus bien j)lus savant que lui et pouvait facilenuMit lui eu remontrer. D'ailleurs, il ne n)an(|uait jtas de maîtres pour développer dans M. le duc d(; l'ourhon les heureux (hjus qu'il avait reçus de la nature, et chacun cherchait à mêler d'agréables leçons aux flatteries ({u'on lui adressait.

M. de Xaiutrailles était merveilleusement doué pour exercer ce commerce de mensonge, fondé d'un côté sur l'intérêt et de l'autre sur la vanité. C'était uu très petit gentilhomme du Vendômois, qui n'avait point de bien (l);mai8 le jeu et son savoir-faire l'avaient poussé dans le monde. Il était le plus fort de sou temps au jeu de trictrac, très habile à l'hombre et au piquet, et docteur eu tous jeux ; mais, excellent croupier, il donnait avec autant de prudence que de délicatesse les meilleurs conseils à ses associés. En 1682, durant le voyage de la cour à Chambord, il était du jeu du roi et de la reine avec Dangeau et Langlée (2). Il en fut encore durant le voyage de la cour à Fontainebleau. On avait établi uu reversi, pour passer le temps ; à Pithiviers (qu'on appelait alors Pluviers), ou finit le jeu. Il se trouva que le roi et Langlée gagnèrent tout ; Dangeau ne perdit rien ; et toute la perte, qui fut de 5,000 pistoles, tomba sur Monsieur, et sur Monseigneur et ses associés, représentés par Xaiutrailles. Avec de pareils succès, où Xaiutrailles ne pouvait-il pas parvenir? Ou n'est donc pas surpris de voir la place qu'il occupait alors daus la maison de Coudé et auprès du duc de Bourbon. Il était bien fait de sa personne, il avait de l'esprit et de la valeur, encore plus de suffisance et de hardiesse. Les dames, dit Saint-Simon, l'avaient gâté dans sa jeunesse, les sots dans un âge plus avancé. Il était devenu fort important avec ses inférieurs. Il avait le propos moral, sentencieux, et il accoutuma aux manières impertinentes les princes du sang et leurs amis, qui étaient

(1) Saint-Simon.

(2) De Sourches, t. I, p. 144 et 148.

les siens. « L'on ne reconnaît plus, disait la Bruyère (1), en ceux que le jeu et le gain ont illustrés, la moindre trace de leur première condition : ils perdent de vue leurs égaux et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la fortune du dé ou du lansquenet les remet souvent où elle les a pris. »

Elle n'y remettra pas M. de Xaintrailles ; il avait trop médité sur les hasards du monde où il vivait pour ne pas j)rendre ses précautions contre les caprices de la fortune. S'il était impertinent envers ses inférieurs ou ses égaux qui ne pouvaient lui être utiles, il savait tirer parti de l'influence des dames auxquelles il avait su plaire, et gagner l'amitié des grands qui pouvaient lui rendre service (2). Il était fort lié avec les d'Harcourt et avec le duc d'Elbeuf , qui venait souvent faire sa cour au duc de Bourbon. Le duc d'Elbeuf n'était pas docteur en trictrac , mais pour plaire aux dames il était passé maître. Il venait de se remarier pour la troisième fois, à 64 ans, avec une jeune fille, malgré les représentations du roi (3). D'un caractère audacieux, ce prince aimait les scènes éclatantes ; d'un courage digne de sa naissance , d'une figure aimable et d'un esprit à qui il ne manquait rien que de savoir mieux profiter de ces rares et grands avantages, il avait passé sa vie à être le fléau de toutes les familles (4), par ses mauvais procédés envers les femmes dont il était adoré. Il était connu cliez M""* de Montespan sous le nom de Goujat, et se vantait souvent de faveurs qu'il n'avait pas obtenues ; mais il recevait bien les réprimandes de M""" de Maintenon; les bontés du roi l'avaient solidement gâté. c( A un liomme vain et indiscret (5) , qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux, altier, entreprenant, sans mœurs ni probité ; d'un esprit borné, de nul jugement et d'une imagination très libre, il ne lui manque plus pour être adoré de bien des femmes que de beaux traits et la taille belle. » Remarquons que la Bruyère ne parle pas de l'âge de l'homme qui plaît aux femmes, ni de son rang, ni de sa fortune. Ces questions-là doivent être traitées à part.

Mais, quand la Bruyère parlait ainsi, il se sentait soutenu par une

(1) Chap. VI, n° 73.

(2) Saint-Simon.

(3) Dangeau , 23 août 1684.

(4) Caylus, p. 76-77.

(5) Chap. III, n» 31.

DANS I.A MAISON hK (X)NI)K. 2r/.>

lui'illflirt' j)|-(it.('C'ti()H ((IUî celle de .M. le Duc. l)(!|)lii.s l(! ^j'Mujii, ,M. Je

J*riuc(! était venu à VerHuilles, usHc/i hieii rétal)li de Ha dernière nmludic. Il «'lail venu si<j:n('r le contrat <!(; Tnarin<^'e de son pcitit-fils : il fut liien accueilli de Sa iMajestc'. ( )n renmrqiiii, (|ueHes convcrHutiouH, (jui avant, sa conversion étaient un peu liop lihres (I ), devinrent Hages sans avoir rien d'inc^oniniodi! et de; fâcheux, honnêtes, a<;réaldeH, dignes enliu d'un si grand ])rince résolu à se sauver. JjCs incjuiétudes qu'avaient pu inspirer ses relations avec ses neveux, les princes de Conti, étaient presque dissipées (2) : il s'en expliqua assez franchement avec le roi ])()ur éteindre le venin des premières impressions ; enfin les nouvelles que Ton rec(;vait depuis un mois des princes fugitifs étaient capables de rassurer les esprits alarmés. M. le Prince venait d'envoyer à ses neveux les plus pressantes recommandations de ne point aller eu Hongrie ; il était accouru h Versailles i)Our le dire à Sa Majesté : a ils lui avaient promis de suivre ses conseils; ils tiendront parole ; il en était persuadé. » Le roi, pour le moment, ue demanda rien de plus : l'assurance de M. le Prince lui suffisait.

Au milieu même des fêtes du contrat de mariage, étaient arrivées coup sur coup, des princes de Conti, les nouvelles les plus contradictoires, mais bientôt les pdus claires et les i)lus funestes (3). Pendant qu'ils se promenaient dans les villes d'Allemagne, en attendant la réponse du roi et tout prêts à lui obéir, ils avaient rencontré à Augsbourg le chevalier de Carignau, qui les avait engagés à servir l'Empereur en Hongrie. En vérité, c'était là un homme bien prudent et d'un âge à donner de bons conseils, que ce prince de la maison de Savoie, fol aventurier déjà célèbre })ar ses tours de jeunesse! Qui pouvait croire qu'il eût tout à coup acquis assez de crédit auprès des princes de Conti pour que sou avis prévalût sur celui de M. le Prince ? ]\Iais il arrivait de Vienne, il semblait au courant de ce qui se préparait en Pologne et en Autriche, et il démontra fort pertinemment qu'il n'y aurait rien à faire avec le roi Jean Sobieski; et tout au contraire qu'on ferait de grandes choses en Hongrie au service de l'Empereur. Déjà l'armée impériale était en campagne et mettait le siège devant Neuhausel, pendant qu'un corps d'élite, sous les ordres de l'électeur de Bavière, irait porter de terribles coups au cœur même de la Hun-

(1) Bergier, p. 158,

(2) Dangeau; de Sourches; Mss. de l'hôtel de Condé.

(3) Dangeau, 1. 1, p. 178 ; de Sourches, t. I, p. 225 ; Mss. de l'hôtel de Condé.

grie. Juste à ce moment, l'électeur de Bavière, sur le point de partir, faisait une grande chasse à deux ou trois lieues d'Augsbourg. Les princes de Conti, invités à cette chasse par le frère de M'"" la Dauphine, ne purent se dispenser d'y aller ; ils furent reçus avec toutes les honnêtetés imaginables. Après la chasse, le souj^er : M. l'électeur ne voulait plus les quitter. Le lendemain, il vint dîner avec eux dans leur cabaret ; on but copieusement de part et d'autre. M. l'électeur leur offrit tel emploi qu'ils souhaiteraient dans le corps d'armée qu'il allait commander, et ils partirent avec lui pour faire la guerre en Hongrie.

On peut se figurer le mécontentement du roi, à qui M. l'électeur venait de rendre la monnaie de sa pièce sur la dot de l'archiduchesse ; l'embarras de la Dauphine , dont le frère venait de racoler les princes de Conti pour l'armée de l'empereur Léopold ; l'inquiétude des amis de M. de Bouillon , qui savaient que M. le prince de Turenne suivait partoat les princes de Conti ; les sentiments d'envie d'une jeunesse aventureuse, qui était condamnée à demeurer sage et à paraître contente de son sort. Ajoutez-y la faite du major et du capitaine des grenadiers de Conti, qui allèrent rejoindre leur colonel et qui furent cause que le roi cassa le régiment tout entier ; les murmures qui se firent entendre dans le régiment de cavalerie de la Roche-sur- Yon, et la raisou qu'eut le roi de donner ce régiment à sou petit-fils le duc de Bourgogne. Il était bien sûr que le nouveau colonel, âgé de deux ans et dix mois, ne s'échapperait. j3as. On peut aussi se représenter l'activité fébrile de M. le Duc : il était peut-être attristé de voir cette longue chaîne de fautes que ses cousins traînaient et allongeaient tous les jours, mais il était heureux de pousser hardiment sa fortune dans le vide de plus en plus grand qu'ils laissaient derrière eux. On devine la gaieté, l'entrain naturel du duc de Bourbon : il était enchanté de voir chaque jour, par la faveur du roi, sous la conduite de sou père, s'ouvrir devant lui de nouveaux horizons. Mais on se fera difficilement une juste idée du chagrin de M. le Prince, si on ne se souvient qu'il avait répondu de la docilité des princes de Conti et presque donné sa parole pour eux. La perte de deux régiments qui depuis longtemps appartenaient à sa famille fut pour lui un coup sensible : ce ne fut rien auprès du malheur qu'il avait de paraître engagé dans les coupables folies de ses neveux. c( Il n'y a pour l'homme, disait la Brnyère (1),

(1) Cbap. XI, n'^ 136.

(Itriiii viJii iiialliriir, (jiii est, (l(! se trouver eu riiutc et d'iivoir »|ii«'l(iiiL' choHO à «e r('|)rnclier. »

Sur (!('s ciitrcrîiiies, la l'niyère eut; riionueur de s'entretenir avec M. le PriiHîe. Nous en trouvons la prcMive dans uur lettre de IJossuet, évoque de Meaux, qui remercie Coudé de lui avoir lait, coniuiître par M. do. la lîruyùre le titn; d'un ouvra<^e sur TK^^lisc frallicane. Il est possiI)l(^ (|U(î Coude n'nceeptât })as sans restriction les quatre articles du clero;é de France; mais il s'entretint d'autre chose avec la lîruyère, et surtout (1(! M. le duc de l'ourbon. La Bruyère craignait que le jeune prince ne contrartât des habitudes de dissipation , (jui pouvaient lui être aussi fiiiiestes (pfelles venaient de l'être aux })rincesde (Jonti. Eux aussi avaient Ibrt bien commencé, et l'on voyait comme ils avaient fini. *( Jja plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont, ditil (1), plus capables d'un grand eflbrt que d'une longue persévérance. Leur paresse ou leur inconstance leur fait j)erdrele fruit des meilleurs commencements; ils se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment.» On ne pouvait pas, pour le moment, rétablir les études sur Faucien pied. Il fallait attendre au moins que le carrousel fût passé. La Bruyère écoutait, avec autant de respect que d'attention les réflexions qui écliappaieut à Condé sur la cour à cette époque (2). « Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable ; il est plein de faits et de maximes : l'on y trouve l'histoire du siècle revêtue de circonstances très curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs qui sont toujours sûres, parce qu'elles sont fondées sur l'expérience. »

Enfin le 4 juin, le carrousel, qui était depuis longtemps l'occupation de la jeunesse, dit le marquis de Sourches (3) , s'exécuta malgré le froid et le mauvais temps. Le grand prévôt de France ne laissa ignorer aucun détail de cette pompeuse cavalcade. La Bruyère y prit moins d'intérêt. La première chose qui l'amusa fut de voir le commandant des Zégris (4) : « D'abord parurent deux timbaliers et six trompettes, galamment et richement vêtus de la livrée du prince, qui

(1) Chap. XI, no 137.

(2) Chap. XI, no 118.

(3) De Sourches, t. I, p. 228 à 249.

(4) Relation du carrousel de Monseigneur le Dauphin, Paris, iu-4'^ avec figures. 1685.

2G2 LA BRUYERE

étaitbleu, or et argent. Après cela, il marchait lui-même, monté superbement, et entouré de douzes nègres naturels qui lui servaient de valets de pied. Son habit était à fond bleu, et toutes les tailles, boutonnières et ceintures étaient brodées d'or mat, rebrodées de fleurs d'or brillant, dans lesquelles étaient enchâssés des rubis et des diamants; le plein de l'habit était brodé de compartiments d'argent, avec quantité de pierreries ; sa coiffure était un turban d'or et d'argent et de bleu enrichi de rubis ; il avait un collier de velours noir enrichi de pierreries comme le reste ; la housse de son cheval était à jour, composée de festons de broderies d'or et de pierreries, et le reste du harnais en était tout couvert. Son cheval en avait même une aigrette sur la tête, de laquelle s'élevaient plusieurs plumes bleues et blanches. Ses pages et ses estafiers nègres étaient aussi vêtus de la même livrée, et d'une manière fort convenable à leur pays ; ils étaient armés de carquois et de colliers d'argent, avec des pendants d'oreilles. Son écuyer j)ortait l'écu, sur lequel il y avait, pour corps de sa devise, un vaisseau appareillé dans un port superbe. Ce vaisseau était tout prêt à partir, avec ces mots : « Aspetto l'aura. »

Comment la Bruyère n'aurait-il pas remarqué la toilette de M. le duc de Bourbon (1)? Tout le monde l'admira. Le grand prévôt, qui renonce à décrire celle du chef des Abencérages, ne nous fait grâce d'aucun détail lorsqu'il décrit le costume du chef des Zégris et le harnais de son cheval. M""" de Montespan et M""' de Thianges ne cessaient d'en faire l'éloge, et M^'" de Nantes ne manquait pas de trouver le duc de Bourbon fort beau dans cet attirail. Mais ce qui était du dernier galant, c'était la devise. On avait dépensé beaucoup d'esprit pour inventer des devises nouvelles, piquantes, originales, qui peignissent les caractères, les prétentions, les souvenirs on les aspirations de ceux qui les portaient. Il y avait beaucoup de soleils dans diverses positions, toutes bienfaisantes ; assez d'aigles et d'aiglons qui regardaient le soleil ; pas une lune ; quelques lions pleins d'audace, des taureaux prêts au combat, des abeilles qui travaillent et qui piquent, des lévriers rapides, un porc-épic hérissé; des arbres élevés, chênes et pins; des arbres en fleur, orangers et pommiers; un bouton de rose, un torrent, deux éclairs, une bombe qui crève, un brûlot en feu, un cadran solaire, lin thermomètre. M. delà Ferté, pour se moquer de ces devises, en avait pris une singulière, c'était un chien

(1) Mercure galant, juin 1685.

(jiii r()ii<;t'ail mi os, avec rc iiid : » l'';iiii(' de mieux.)) Ticdiic de Raiiit- Ai;;iiHM, niarrcluil do cumi) {général du cariuiiKid , vieillard iht 76 auH, aux nianièros vivcH, étiiicelautes, et qui H'élait mis Hur un tel pied de ;,^alaiitorie clu'valoreHquo <{U(î personne n'eût osé lui disputer l'iionneur de commander à cette jeunesse, portait sur son écu un diamant taill('' h facîef tes, sans êti'c «'iichàssô en œuvre, et pour âiiit' : n Da o;,'ni parte liannne<^ia, » (il llaniboicMle tous côtés). Monseigneur avait ])Our corps de sa devise trois couronnes, une de dauphins, une de laurier, une de myrte, avec ces mots : «( Las merece » (il les mérite). Tout cela était éblouissant, et aussi curieux à étudier i)0ur la liruyère que les ('((/■(fcfrrcs de Tliéopliraste. 11 voyait là tous les caractères des jeunes «>-ens de la eour de Louis XIV, sans oublier le fils de M™'^ de la Fayette, qui, comme l'éclair, voulait luire et mourir; ui ce jeune Soyecourt, dont Tépée nue brillait et frappait, et dont la Jîruyère pleurera la mort sur le champ de bataille quelques années plus tard. Mais la devise do M. le duc de Bourbon éclipsa toutes les autres par sa gracieuse galanterie : ce vaisseau tout appareillé et prêt à partir, avec tous ses agrès, toutes ses voiles tendues, c'était le vaisseau qui [)ortait ses amours. Tout était préparé pour sou mariage : les meubles, le linge, les l)ij()ux, les rentes, le contrat, rien n'y manquait ; les parents brûlaient du désir d'unir les deux fiancés. Qu'attendait-on encore ? Une chose qui est accordée aux plus pauvres matelots, le plus léger veut favorable, un doux zéi)hyr. Le ciel sera-t-il assez jaloux du bonheur des deux époux pour le leur refuser ? « Aspetto l'aura » (j'attends le zéphyr), disait le duc de Bourbon dans la langue harmonieuse de Pétrarque. «Aspetto l'aura,» répétait M"" de Nantes, qui était heureuse d'avoir appris les langues étrangères : elle voyait dans ce jeu de mots une allusion facile à comprendre et chère à son cœur. M™® de Montespan en était si touchée, qu'elle eût voulu finir le mariage dès le 1" juin, douzième anniversaire de la naissance de sa fille. M. le Duc, qui avait si bien conduit toute cette affaire, montrait un tel empressement de la terminer, que dès le second jour du carrousel, 0 juin, il partit pour aller présider les états de Bourgogne et revenir le plus vite possible hâter la cérémonie tant désirée.

Mais dans les entreprises les mieux concertées il y a toujours quelque chose qui échappe à la prudence humaine. Il faudra attendre au moins sept longues semaines avant que la cérémonie du mariage ne se fasse; et, en attendant, M. le Prince fut d'avis que le duc de Bour-

2G4 LA BRUYERE

bon reprît ses études accoutumées. M. le Prince avait bien vieilli ; il n'avait plus aucun goût pour la toilette. La Bruyère, le comparant à M, le duc de Saint-Aiguan, disait (1) : « Une trop grande négligence , comme une excessive parure, dans les vieillards, multiplient leurs rides et font mieux voir leur caducité. » Puis M. le Prince , le 10 juin , jour de la Pentecôte, communiait en public à sa paroisse, Saint-Sulpice de Paris, devant une foule de fidèles qui admiraient sa piété. Vieux et dévot, il était à l'abri de la fascination des plaisirs, et il donnait à son petit-fils les meilleurs conseils. Alors la Bruyère finit avec M. le duc de Bourbon la lecture des Principes de Descartes. Le philosophe, après avoir exposé son système avec tout le soin possible et démontré, selon les principes qu'il avait établis, les choses les plus générales, qui concernent la fabrique du ciel et de la terre, ajoute : (( Toutefois, à cause que je ne veux pas me fier trop à moi-même, je « n'assure ici aucune chose, et je soumets toutes mes opinions au jugece ment des plus sages et à l'autorité de l'Eglise. » Il est clair que Descartes n'était ni esprit fort ni libertin. Peut-être Condé, comme il faisait les soirs à Chantilly, tira de cette lecture quelques conclusions religieuses. Voici celle de la Bruyère (2) : « Il faudrait s'éprouver et s'examiner très sérieusement, avant que de se déclarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes, de finir comme l'on a vécu ; ou , si l'on ne se sent pas la force d'aller si loin, se résoudre de vivre comme l'on veut mourir. »

Il n'est pas aisé de savoir si le duc de Bourbon comprit bien les leçons et les exemples que lui donnait son grand-père ; pour la Bruyère, ce fut comme une révélation. Il comprit enfin l'esprit de la cour. Du fond de son obscurité silencieuse, il voyait en pleine lumière, sous mille feux habilement disposés, les grands j)ersonnages qui entouraient le roi se mouvoir et s'agiter comme des acteurs sur un théâtre. Le moraliste les étudiait dans leurs paroles et dans leurs gestes, comme il avait étudié deux philosophes du temps : Molière à la Comédie française (3), Arlequin à la Comédie italienne. Il ne prenait pas moins d'intérêt à considérer les spectateurs qu'à suivre la pièce. Pendant qu'ils riaient, qu'ils applaudissaient, qu'ils éclataient, il distinguait au jeu de leur physionomie leurs sentiments les plus secrets. Au milieu des

(1) Chap. XI, no 116.

(2) Chap. XVI, n» 7.

(3) Notes de Saint-Simon sur Dangeau, t. II, p. 156-157 et t. XI, p. 341.

fôtes, ilcH plaiHirs (^Ldcs divcrtisHementH de toute» HortxîH, il voyait hous mu; appiiriMicc: ou serciiu! on joyoïise les cruelles anxiétés uu le» tristesses lirofondcs ({uu nous avons racontées. Il lui semblait avoir fait la découverte d'un nouveau monde sous la conduite de M. le l'rinco. « Il y a, dit-il ( 1 ) , un pays o(i les joies sont visibles, mais fausses, et les eha<;rins cachés, mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles, (|uc les éclats et les ap[tlau(lissemeiits aux théâtres de Molière ou d'Arleciuin, les repas, lâchasse, les ballets, les carrousels, couvrissent tant d'iii(|uiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de craintes et d'espérances, des passions si vives et des affaires si sérieuses ? » Quand la Bruyère aura passé un i)lus long temps dans ces parages, il sera moins surpris de voir ce (|ui fut toujours le véritable caractère de la cour.

(^1) Chap. VIII, u" G3.

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