‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 2)Chapitre 17 sur 41 · OCTOBRE-NOVEMBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE-NOVEMBRE

Cliamborcl, malgré sa belle arcliitecture , n'était plus qu'un magnifique rendez -vous de chasse, comme l'avait été Versailles sous Louis XIII. Pour ceux qui n'avaient pas la passion de la chasse, la vie j manquait d'agrément : on n'y était jamais bien installé ; le roi lui-même n'y était pas au large, et M"''' de Maintenon ne s'y trouvait pas tellement à son aise qu'elle tînt beaucoup à y revenir. Aussi ce fat le dernier séjour que fit la cour de Louis XIV dans cette superbe

DANS LA MAISON l»K coNDK. 323

v.l cniiiiyciisc ivHidcticc. A Kodlainchliiiii, un ('(.iitruiie. tout «erulilait f^lrc JÏ soiiliiiil |iiiiir rii^iviiK-iit (le lu vie. Su MaJcHté devait y proloiiircr son séjdiir cette uiméi! jii.scjiruprès lu ToiiHHiiiiil , \u>nr y donner à Hu cour tous les (livcrtissenieiits fiiTctn ponvnit, désin-r. a ( )n v a dit I\I. df Kicous ( I ), doux joins lu (•(niiédii' rruneuiKc, un jour l'italicniio, un jour hul et, uj)|iurtenient. M. le ducr de lîourhon étudie le matin avec M. do la Jîruyère otdunscavee Fahvier. A midi, il sort de sa chambre et va eliez M""' la Duciiesse et cliez M'"' lu dueliess»; de Mourbon; de là, à la messe du roi. Ensuite lise met à table. Après dîner, il renvoie eherclier M. de la lîruyère et il étudie; juscjues ù lu (diasse s'il y en a, jus(jues ù (juutre heures et demie, s'il n'y a \)iis de chasse pour lui. Au retour de lu ehusse <tu après son étude, il va ù lu comédie, ou elie/i M""' la dncht>sse de Jîourhon, où il est jusrpi'au souper. Il va attendre le roi chez M'"" de Moutespan, d'où il sort après le roi pour se retirer chez lui. Voilà comme les jours se passent ù Fontainebleau. » IMuinteuant voici eu détail ce que faisait la Bruyère avec le duc de l'ourbou (2 octobre 1(585,) lettre à M. le prince : <( Monseigneur, hier lundi , le matin et le soir, je fis étudier M. le duc de Bourbon ; j'ai fait la même chose aujourd'hui : ainsi depuis dimanche j'ai eu avec Son Altesse quatre longs entretiens sur l'histoire de Louis XII qui s'achemine par là vers sa fin. Elle m'envoie quérir dès qu'elle a le moindre intervalle qu'elle peut donner à ses études, et me tient fidèlement la parole que j'ai eue d'elle à Chambord, qu'elle remplacerait ici le temps perdu à la chasse et aux divertissements, en m'accordant toutes les heures qu'elle aurait de libres à Fontainebleau. Je dois assurer Votre Altesse Séréuissime que tout commence bien ici, et qu'il y a même lieu d'espérer que la fin répoudra au commencement. Nous en sommes présentement à la révolte des Génois, à leur punition, et à l'entrée du roi Louis XII dans leur ville ; cela me donne l'occasion d'entretenir M. le duc de Bourbon de la république de Gênes, de lui en faire l'histoire dès son premier établissement jusques à ses dernières soumissions à Versailles dont nous avons été les témoins. Si ces sortes de digressions ne déplaisent point à Votre Altesse, je continuerai d'en faire ainsi de chaque Etat, royaume ou république, que je lui expliquerai en détail, mais pourtant fort succinctement, et sans retarder le cours de notre histoire ordinaire qui fait la marche de nos études. Il a présentement assez d'application, et telle que j'en suis content. Dès

que je le serai moins, vous en serez aussitôt averti : je le lui fais entendre ainsi de temps en temps pour me faire écouter. Je ne désire rien au monde que de pouvoir lui être utile par mes soins, et vous persuader que je suis avec le respect que je vous dois, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

L'éducation du duc de Bourbon, désorganisées Chambord, se réorganisa non sans peine à Fontainebleau autour de la Bruyère, qui était resté seul à son poste dans les circonstances les plus difficiles (1). Le 3 octobre, Gourville écrivait de Paris à M. le Prince : « J'ai été cette après-dînée chez M. Sauveur pour savoir s'il était ici , et lui dire, de la part de Votre Altesse Sérénissime, d'aller incessamment à Fontainebleau. J'ai parlé à un homme qui loge avec lui : il m'a dit qu'il était allé à la Flèche et qu'il ne doutait pas qu'il fût en route pour s'en revenir, mais qu'il allait lui écrire à tout hasard à la Flèche pour le presser d'en partir au plus tôt. » Gourville courut aussi après les ER. PP. Alleaume et du Rosel ; mais il eut moins de peine à les rattraper. D'ailleurs, le R. P. Bergier avait écrit de Chantilly au P. Talon pour l'informer des intentions formelles de M. le Prince ; cependant ils prirent encore quelques jours avant de partir pour Fontainebleau. M. de Briord y était arrivé aussitôt que la cour et s'était installé dans ses nouvelles fonctions auprès du duc de Bourbon ; mais dès le commencement il vit combien le duc de Bourbon était difficile à gouverner, car de la Noue du Vair écrivait, le 2 octobre, à Coudé : « Je crois que Sa Majesté, à la première occasion, dira à M. le duc de Bourbon que, Vos Altesses Sérénissimes ayant mis M. de Briord auprès de lui, elle entend qu'outre le compte qu'il leur rendra de sa conduite, il l'eu informe aussi, afin de l'autoriser davantage. » Le roi dit-il au duc de Bourbon ce que croyait de la Noue du Vair? Nous ne pouvons le savoir : M. de Briord, étant auprès du jeune prince dans une charge qui ne lui appartenait pas , manquait d'autorité parce qu'il avait une situation fausse. Au contraire, la Bruyère avait une situation nette et franche, quoique subalterne : il entendait les devoirs de sa charge dans le sens étroit, comme le voulait M. le Duc; mais il les remplissait dans toute leur étendue, sans avoir besoin d'emprunter la moindre parcelle de l'autorité royale. Il regrettait un peu la large responsabilité que M. le Prince avait voulu lui donner, mais celle qu'il avait suffisait à sa capacité; il n'importunait personne de ses plaintes et

I>ANS J-A MAISON I>K CONnK. n2r>

ri'priimiit lui-iiu'iiu' Ich iiKiiiit'fudrs de s(»ii iiinhitioii. x Vn lionimn de iiK-rite, cl <|iii est ru |iliu'<' ( I ), n'est jiiiiiiiis iiiroiiiiiiodc par su vaiiitt''. Il s'étourdit moins du posti; <|n"il ucciipi', (|n'il n'est hiirnilit'- pur nii pins ^i^nind (pTil ne n-inplit pas et dont il se croit di<^n«'. l'ins capable d'incpiictiidc (juc de lierté on de ini'piis ponrlcs nulrcs. Il ru* pi'-se rpi'à Ini-nièine. »

Il y avait denx clioaes qni rendaient alors extrêmement dilHcile et pleinede périls l'éducation dn dnc de Bourl)on. ( 'e n'était pas le caractère mobile et rantas(jn(> de IVI. le Duc, car I\I. le Prince, (jui connaissait son fils, savait réprimer ses écarts et \o ramener dans la bonne voie. Ce n'était pas même l'orf^ueil malicieux et 1)rutal du duc de lîourlton, car le jeune prince avait aussi des (jualités sérieuses et une généreuse ambition dont on pouvait se servir ])our l'arrêter dans le mal et ]<'. conduire au bien ; mais c'étaient le crédit (jue lui donnaient les grandes entrées, et la position incertaine et mystérieuse que lui faisait son mariage inachevé. Dans V Institution au droit franoam (2), il est écrit : t( Le consentement des éponx qni fait le mariage doit pour être légitime avoir trois qualités : être libre , autorisé, public. » Le consentement du duc de Bourbon et de i\I"" de Nantes avait ces trois qualités : donc il était légitime, donc leur mariage était valide. Mais, d'après les lois canoniques alors en vigueur, la cohabitation était indispensable. La demi-heure que les deux époux avaient passée ensemble à distance respectueuse dans le grand lit du roi était une présomption légale en leur faveur. Cependant, tant que la cohabitation n'était pas un fait accompli, il fut toujours possible, sur la demande de l'un des deux époux, de rompre le mariage. Ainsi le duc et la duchesse de Bourbon étaient mariés, et ils ne l'étaient pas. De cette situation contradictoire, invraisemblable, qui semble empruntée au Roman comique de .Scarrou. M™*-' de Mainteuon se servira fort habilement pour amuser Sa Majesté ; mais cette situation mal définie et difficile à comprendre donnera lieu, pour ceux qui n'étaient pas tont à fait au courant, à des malentendus, à des méprises risibles et à des bévues extrêmement dangereuses. Malheur à ceux qui blesseront le duc de Bourbon, car il peut toujours se venger au moyen des grandes entrées. Il ne sera même pas permis de se laisser prendre en flagrant délit de mauvaise

(1) Chap. Ti. no 13.

(2) L'abbé Fleiiry.

plaisanterie avec les intentions les plus inoffensives, ainsi qu'il arriva à l'abbé Genest et aux jésuites du collège Louis le Grand.

C'était un aventureux personnage que l'abbé Genest. Fils d'une sage-femme, il n'avait reçu qu'une éducation fort incomplète, lorsqu'il partit avec un de ses camarades qui allait faire fortune aux Indes. Pris en route par des croiseurs anglais, il fut emmené à Londres et employé par un pair d'Angleterre pour donner à ses enfauts des leçons de français à la campagne. Genest y apprit à parler anglais et à connaître les chevaux. Un écuyer du duc de Nevers , qui était venu acheter des chevaux eu Angleterre, le ramena en France. Genest accompagna le duc de Nevers en Flandre durant les campagnes de 1672 et 1673. Le duc de Nevers aimait à improviser des vers : Genest imita son nouveau maître ; il eut un accessit de vers à l'Académie française en 1673, et un prix en 1674. Il avait été fort étonné, en chantant les dernières conquêtes de Louis le Grand (1), d'avoir reproduit les pensées des anciens , qu'il n'avait jamais lus. Le H. P. Ferrier, confesseur du roi. lui avait dit à l'armée : c( Je voudrais bien vous voir plus de sagesse et un autre habit. » Le poète lauréat prit le costume ecclésiastique, suivit le cours de physique de Kohaut, mit en vers français la philosophie de Descartes, apprit le latin et composa, sur une traduction latine de V Odyssée d'Homère, la tragédie de Pénélope, dont Bossuet approuva les sentiments vertueux. Pénélope fut jouée en 1684, et, quoiqu'elle contînt, comme le reconnaît Voltaire, des situations dramatiques, elle eut peu de succès ; mais l'auteur était entré chez M'^' de Scudéry, qui tenait maison ouverte aux beaux esprits; là il avait connu Pellisson, qui le présenta à M. de Malezieu, et par M. de Malezieu il arriva jusqu'à Bossuet, qui le fit placer auprès des filles légitimées du roi. M'"' de Nantes et M'"" de Blois (décembre 1684) (2). La Bruyère nous le dépeint (3) avec un air réformé, une modestie outrée, un habit singulier, une ample calotte. Mais il ajoute qu'une gravité trop étudiée devient comique. En effet, on riait, à la cour et dans la maison de Condé, des grands rabats, de la vaste calotte et du nez prodigieusement long de l'abbé Genest. Le lendemain des noces de M. le duc de Bourbon, on donna, chez M. le Prince à Versailles, à la jeune épousée le divertissement d'entendre

(1) Préface de l'ode sur les conquêtes de Louis, 1G74.

(2) Journal de Dangeau.

(3) Cliap. XII, vfi 29, 4'= édition.

HANS [,A maison \>K CONDK. M27

cliuiilcr «les vciH (If TiiMit' (îciirst Hiir hou inaria<(e (I). liii inuMiquc l'Iiiil. <l(' la liUiidc, iniiîlrc (le «rliii|icll(i (In roi. Ccitefil ojjéru parut hkhoz <;'ui ; iiiitis (■'('■tiiit un ('|ii(lutliinu>, (|iii fut inipiiiiH'- loiit nu lon^ (laDH le McrcKi'f ijalunl du :!l iioût. ( e (|ui ^Minli', (juiuid on le cliante, le vague de la iiiusi(|ii(', prend, (|UiiMd ou riniprime, nue précisiou et uiu^ l'eruicté (jiii ne convenaient, pas très bien au sujet. IJeauconp de lecteurs erurent le niarinye uelievé. lies courtisans avisés se moquèrent du poète bouH'on. La JU'uyère se moqua du Mercure ijalant. Tout cela était au-dessous de rien. Mais l'abbé Genest ne donna plus de leçons qu'à M"" de H loi s.

Le \\. P. Pallu avait eomposu eu latin un épitbalanie (2) dans le même goût. (Jette })iè(!e l'ut lue à la rentrée des classes du collège Louis le Grand et plut extrêmement aux anciens camarades dujeune liéros. Ou s'aperçut de la faute commise, quand déjà la pièce lui avait été envoyée. liC 1*. Talon tourna la chose en plaisanterie. Le 7 octobre 1085, il écrivait à Condé : « Voici les secondes noces de M'^'' le duc de l)Ourbou qne j'envoie à V. A. S. Pnissent-elles durer autant que les miennes! Pour le moins soixante et dix ans : car il y a autant de temps que je me mariai dans le noviciat du faubourg Saint-Germain. Par la grâce de Dieu, mon mariage a été si heureux que, sans avoir jamais eu d'autre femme, j'ai eu depuis ce temps-là la plus belle lignée d'enfants que jamais homme ait pu avoir. Je me suis vu à la tête d'une armée de quarante mille hommes où, depuis celui qui commande jusqu'au dernier goujat, chacun m'appelait son père. Je vous laisse à penser si, depuis ce temps-là, les générations se sont accrues, etc., etc. » Cette fadaise suffit pour enterrer le fâcheux épithalame.

« L'on marche sur les mauvais plaisants, dit la Bruyère avec dégoût (3), et il pleut par tout pays de cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare ; à un homme qui est né tel il est encore fort délicat d'en soutenir longtemps le personnage. Il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer. »

Le 7 octobre , l'envoyé de Bavière, qui devait faire part au roi du mariage de Maximilien avec l'archiduchesse d'Autriche , eut sa première audience ; il y avait déjà longtemps que ce mariage était un fait accompli : c'était tout le contraire de celui du duc de Bourbon.

(3) Chap. V, n» 3.

Le prince de Conti, avec sa gaucherie ordinaire, ne manqua pas cette occasion de se moquer de son petit cousin. Le dac de Bourbon le félicita de connaître si bien les affaires d'Allemagne et de Hongrie. Le prince de Conti répondit qu'il avait été à aussi bonne école que le duc de Bourbon. La Bruyère conçut quelque humeur d'être comparé à Maximilien de Bavière, frère de M*"" la Dauphine ; et il compara le prince de Conti à Fleury, son ancien précepteur. « C'est la profonde ignorance qui inspire ordinairement le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre luimême. Celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment (1). »

Personne à la cour ne riait pins fort du duc de Bourbon que le prince de la Roche-sur- Yon. Quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il avait une si étrange manière de rire que Saint-Simon la compare au braire d'un âne. C'était une grande hardiesse de sa part d'être revenu à la cour, car il n'avait ni les grandes ni les petites entrées ; mais il avait voulu, en l'absence de M. le Duc, braver les nouveaux avancés, les menacer de ses regards intrépides , et leur prouver que la faveur ne fait pas le mérite. Le 6 octobre (2), il y avait eu grande chasse dans la forêt : le roi y était avec les dames et les filles d'honneur à cheval. On avait tendu les toiles pour prendre des sangliers ; dans l'enceinte des toiles , on avait dressé un échafaud pour les dames ; mais beaucoup d'entre elles aimèrent mieux rester à cheval, et, quand un sanglier tombait dans les toiles , elles s'avançaient pour avoir le plaisir de le voir tuer à coups de dard et d'épée. La chasse fut fort divertissante : il y eut trente sangliers de tués. M"^® la duchesse de Bourbon eut tous les honneurs et les plaisirs de cette fête. Elle regardait tous les jours son mari sans grande émotion; ce jour-là, elle fut émue et même effrayée de voir avec quelle bravoure le duc de Bourbon égorgea un sanglier. Les poètes latins (3) de la comi^agnie de Jésus célébraient ces brillants exploits des Condé. « Quelle effroyable bravoure, s'écria le R. P. Talon, pousse Son Altesse à s'ébattre et à lutter contre des monstres plus redoutables et plus dangereux que tous les diables! Car on chasse un diable avec un peu d'eau bénite, au lieu que les sangliers ne se rendent qu'à la mort. »

(1) Chap. V, n° 76.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

(3) Borbonides apri venator, vol. II, p. 113, Œuvres poétiques de J. Commire, Paris, chez Barbou, 1753.

Le jinricc di' In Knclic-siir-Yon ne put souh Ich yeux du roi prniulrc pHit i\ ce ;:;l<tri('iix (li'ploirinciil, dc^ viiillaiicc ; îiuiis «Iciix j(»nr« aprÙH, lo 8 ootoltrc, il prit, sa rcvanclic à la cImikhc! <l(! MoiiHei«în(înr. Ce n'était pas là une cliasse pour aniiiHor les filles et les «lames. M'"" la l)aiipliiii(! voulut y assister, parce «ju'ou chassait le cerf; mais la bôto fut poussée avec tant de vigueur que bientôt on la perdit df.» vue. Lcî prince de la Roche-sur- You, jaloux do se distinguer, serra le cerf dv Iroj» près : ji un relancé, il re^ut en plein visage un coup d'andouiller si violent qu'on lo crut mort. 11 avait été enlevé fort haut au-dessus de sa selle, et ou le trouva étendu à tf^rre, privé de sentiment et tout en sang. (^)uand on le releva, il avait urn; inc;ision assez large dans la joue au-dessous de l'œil. Ai)rès avoir recousu les lèvres de la plaie, on reconnut que ce ne serait pas aussi dangereux (pi'on l'avait craint. Le prince de Conti dit à ceux qui le soir, au coucher ilu roi, lui demandaient des nouvelles de son frère : « Ce ne sera rien , mais il en sera marqué pour sa vie. » Le duc de Bourbon prit sa revanche, et se moqua de son cousin comme son cousin s'était moqué de lui. <(. C'est une chose monstrueuse, dit la Bruyère (1), que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d'iraprouver et de mépriser les autres, et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent et nous méprisent. )>

Le malheur semblait s'acharner sur les princes de Conti. La princesse de Conti tomba malade. Après la répétition d'un ballet de Lulli qu'elle devait danser avec la duchesse de Bourbon, elle avait eu chaud et s'était déshabillée, la fenêtre ouverte. On crut d'abord, qu'elle avait une fluxion de poitrine ; mais bientôt la petite vérole parut sur sa face gonflée et hideuse. Le roi descendit chez sa fille (2), et tâcha de la consoler par tout ce qu'il put lui dire de plus doux et de plus honnête, comme un homme qui avait tout oublié. Le prince de Conti ne put moins faire pour sa femme que de s'enfermer avec elle. La grande Mademoiselle, qui n'avait pourtant pas beaucoup à craindre pour sa beauté, s'enfuit précipitamment. Beaucoup de demoiselles furent très alarmées (3). « La réputation des biens diminue en elles avec celle de la beauté. »

(1) Chap. XI, no 78.

(2) Dangeau, 12 octobre 1685.

(3) Chap. III, n" 60.

M. le Duc, à peine guéri de son attaque de goutte , revint à la cour. Pour exécuter les promesses qu'il avait faites à son père, il prit d'une main ferme les rênes de l'éducation de son fils. Dans une chasse au cerf avec le roi , le duc de Bourbon fut jeté deux fois à terre par ce joli cheval alezan que lui avait donné le Dauphin. Le roi lui dit de se modérer, parce qu'il était d'humeur à se casser le cou. Le lendemain (14 octobre), M. le Duc dit à son fils qu'il n'irait plus à la chasse, s'il ne savait mieux tenir son cheval. Il y eut entre le père et le fils dispute fort vive. M. de Ferenzac ne pouvait comprendre la négligence de M. le duc de Bourbon. Comment ? Son Altesse ne pensait pas à ce qu'elle faisait! Le duc de Bourbon soutint qu'il y pensait fort bien, et livra un tel assaut à M. de Ferenzac que le pauvre gentilhomme en eut une attaque d'apoplexie (1). « Le dédain et le rengorgement dans la société attirent précisément le contraire de ce à quoi l'on vise, si c'est à se faire estimer. »

M. le Prince écrivit à son fils pour l'engager à bien tenir la position qu'il avait prise et à ramener le duc de Bourbon dans le droit chemin. « Il ne fait pas mal, me dites-vous ; cela ne suffit pas : il faut qu'il fasse bien ; il faut être ferme à ce qu'on lui ordonne et ne point se rebuter pour lui faire venir l'envie de plaire. » Alors la Bruyère écrivit à Condé la lettre suivante (2) : « Monseigneur, je crois que Votre Altesse Sérénissime est informée que les études de M. le duc de Bourbon sont fort régulières à Fontainebleau. M. Sauveur travaille avec lui tous les matins depuis dix heures jusqu'à onze ; les révérends pères et moi alternativement tous les matins, depuis onze heures jusqu'à midi. J'ai outre cela toutes les après-dînées, où je travaille deux heures, depuis trois heures jusqu'à cinq, avec Son Altesse : ces après-dînées sont consacrées à l'histoire ; et les matins, un jour à la géographie jointe aux gouvernements , l'antre jour aux généalogies et à la fable : cela sans interruption, ainsi que M. le Duc l'a ordonné. î^ous parlâmes hier, dans notre entretien del'après-dînée, de la bataille de Raveune, et ainsi nous voilà à la fin de la vie de Louis XII. Je lui fais toujours répéter la Flandre, l'Allemagne , la France, la Hongrie, afin qu'il retienne mieux des choses si essentielles, et qu'il sache les noms par cœur. Il saura à la fin de ce mois les généalogies des maisons de Haute -Bavière, Palatine, et les deux

(1) Chap. V, no 60.

(2) Lettre n» IX.

DANS l,A MAISON l»K CONDK. 'Mil

Atiliidu'S, et iiu liicn iiviiiildiins les M, tfiiii(irfih)>s(.'<. Il !i pour cela une appiicutioii ditiil je suis conlrnl , (jui vu iMicore n'accroître par !'• désir qu'a Son AlIcHse M. le Duc d(! lui iiiirr répéter de; temps eu t{Mui)s : la uécessité de rendre comjjte riiitércHScra licaueonp à bien étudier, et me sera d(î quebpie soulaf^enient. »

Pciuliiut ce tciups-là s'aclievait l'immense allaire d'IOtatque JjOUvois avait eiiti'eprise pour consolider son crédit éltranlé. Les dra<;onnades avaient réussi ; devant les missions bottées, les temples protestants s'écroidaient et les liu<;u('nots se convertissaient par milliers. Kniin le jour était arrivé où il n'y aurait plus en France que des catlioli(|uos. C'était une véritable révolution : révolution terrible dans les provinces éloignées, ofi il y avait des pleurs et des grincements de (lents chez les nouveaux convertis; révolution pacifique à la cour, ofi Ton n'avait pas d'autre religion que celle de Sa Majesté ; mais révolutiou violente comme toutes les autres, où la minorité de la nation, disparaissant tout à coup, laissait un vide énorme et un trouble profond dans toute la société française. La commotion, dont le contrecoup di'vait porter si loin, s'en fit sentir à ce moment dans les endroits qui semblaient le plus à l'abri, jusque dans l'éducation de M. le duc de Bourbon, où la Bruyère étonné avait peine à comprendre ce qui se passait autour de lui.

Les RR. PP. AUeaume et du Rosel , qui étaient revenus depuis le i) octobre à Fontainebleau, avaient appris les nouvelles de la cour auprès du P. de la Chaise (1) : il leur avait dit que le roi était content de la conduite du duc de Bourbon, qu'il ne lui était rien revenu que de très avantageux sur le jeune prince; mais il avait ajouté qu'il fallait exhorter Son Altesse à continuer, et s'appliquer plus que jamais à lui imprimer dans l'esprit les principes de la religion, car Sa Majesté était inexorable pour ceux qui s'en écartaient. Le roi renvoyait les convertis à son confesseur, qui ne savait plus comment les satisfaire. Le R. P. de la Chaise était accablé d'abjurations : les gens qui changeaient de religion lui disaient tous que les dragons convertiraient le diable, s'ils paraissaient aux portes de l'enfer. « Le 18, le père de la Chaise, fatigué de ce qui lui tombait sur les bras, s'est dérobé un instant, dit le R. P. du Rosel, pour prendre l'air dans la forêt avec nous. » Ensuite le même R. P. du Rosel racontait que M. le Duc était aussi fort embarrassé : « Au pays de Gex qu'il gouvernait , l'indiscré-

(1) Mss. de rhùtel de Condé.

tion et les menaces des gens trop zélés avaient causé une panique. Parler de dragons à des gens qui demeurent aux portes de Genève, c'était les jeter dans la gueule du loup. » M. Sauveur était arrivé à Fontainebleau peu après les révérends pères , non sans avoir fait courir après lui le gros M. de Gourville, qui enrageait de ne le pouvoir attraper ; le géomètre avait abandonné avec plaisir le reste de ses affaires à la Flèche et à Paris, afin de seconder les dispositions favorables que le duc de Bourbon montrait maintenant pour les mathématiques; il ne s'occupait pas des affaires de religion. Mais M. de Briord et les autres gentilshommes de M. le duc de Bourbon étaient bien obligés d'y faire la plus grande attention. Le 13 octobre, M. de Briord écrivait à Condé : « Le nonce est reru par le roi ; on ne dit pas qu'il ait encore rien dit au roi de la part du pape sur les conversions des huguenots ; mais on m'a assuré que le roi a ordonné qu'on se plaignît à Rome de ce que les huguenots se retirent comme dans un asile à Avignon et dans le Comtat. La déclaration qui supprime l'édit de Nantes est là toute prête. Au compte que j'ouïs faire, il y a deux jours, à M. de Lonvois, il ne reste pas en France plus de 80,000 huguenots, et l'on estime que dans très peu de temps il en restera très peu. » Dans tous ces faits qui paraissaient si clairs aux révérends pères, à M. de Briord et aux courtisans, il y avait un problème que la Bruyère ne pouvait s'expliquer : c'étaient ces conversions si subites et si nombreuses à la seule vue des insignes de l'autorité ou de la force armée. « Il faut aux enfants, disait-il (1), les verges et la férule ; il faut aux hommes faits une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des timbales, des hoquetons. La raison et la justice, dénués de leurs ornements, ni ne persuadent, ni n'intimident : l'homme, qui est esprit, se mène par les yeux et les oreilles ! »

L'orateur de l'assemblée du clergé tenue à Saint- Germain en Laye (2) félicita le roi d'avoir préféré le dessein de ramener dans l'Eglise les prétendus réformés à toutes les considérations humaines, à toutes les raisons politiques. Mais à Rome c'était différent. « Le croira-t-on? Ce sera sans doute avec peine, cependant la chose n'en est pas moins vraie (3) : quelque joie qu'eussent les catholiques d'un

(1) Chap. XI, n'^ 154.

(2) Harangue faite au roi, le 14 juillet 1G85 , par Mgr Daniel de Cosnac, etc. Paris, chez Frédéric Léonard, 1G85.

(3) Mémoires de Legendre, p. 67-69.

DANS LA MAISON l»K (mNIM:. 333

hI luMirciix évéïiciiiciil , on ne s'en n'-jotiit ^^iirrcù Uoiuc, Iiiiioceiit, XI moins qu'un autre, disant pourHc dinculpcr (ju'il ne pouviiit approuver ni le mol if ni les moycuH d<! ces convcrHions à niillierM dont aucune n'étaif volontaire. i* Forts de cette autorité, il se trouva de» hommes pour (aire entendre la voix de la justice et de la vérité jusque dans le conseil du roi. <( Les conscîienees, disaient-ils ( 1 ), mt se ;:(ouvernent pas le l»âton haut; les nuinières dures, au lieu de *^a<^uer, révoltent. Le zèle des rois a besoin d'ûtre réglé. Eu effet, les rois doivent le. repos à leurs sujets avant toutes choses. Les hu<^'uenot8 avaient été iléjà bien tracassés pour leur reli/^ion, par les ordres et par les soins du roi : la supprimer tout à fait, c'était tout hasarder. Si on ne g;arde plus aucune mesure avec eux, si ou les pousse aux dernii^'res extrémités, ou bien ils feront des assemblées clandestines, ou bien ils se révolteront ouvertement; dans tous les cas, ils seront forcés de désobéir au roi. Peut-être ne sauront-ils pas faire la guerre civile à Sa Majesté dans le degré de puissance où elle est; mais ils attendront une occasion favorable et quand ce sera plus dangereux pour le royaume; ou bien ils sortiront de France, ruinant le commerce, emportant beaucoup d'argent , diminuant nos forces par leur désertion, et augmentant d'autant celles des ennemis. Révoquer l'édit de Nantes, c'est priver le roi d'un million de sujets utiles, et appauvrir le royaume de plus de deux cents millions de livres. » Ainsi parla, diton, le Dauphin dans le conseil du roi, pendant que l'on discutait l'édit de la révocation; ainsi parlaient les sages partout où ils pouvaient se faire entendre. Mais les sages sont -ils écoutés en ces temps de violence et d'emportement? Les positions étaient prises dans une direction tout opposée ; le vent de l'opinion , soulevé par le roi, soufflait vers la persécution religieuse avec une impétuosité irrésistible. On se moquait de la pusillanimité de ceux qui doutaient de la puissance royale ; on raillait le pape, qui semblait devenu le protecteur de l'hérésie contre le Roi Très Chrétien. On alla jusqu'à accuser Innocent XI d'être janséniste, et janséniste plus dangereux que le docteur Arnauld lui-même ; car cet indomptable champion de Port- Koyal avait, dans son exil, reconnu le droit de Sa Majesté à régler les aftaires de religion, et dans le dernier de ses livres, qu'on avait saisi, il avait béni la justice d'un Dieu miséricordieux, en racontant ses

(1) Mémoires de l'abbé de Choisi/, collection Michaud, 3" série, t. YI, p. 597.

plus sévères rigueurs avec uue éloquence qui faisait couler les larmes de M. le chancelier. Quant aux huguenots (1), ils n'étaieut plus qu'une poignée de gens méprisés, sans chef et sans courage ; la plus grande partie d'entre eux s'étaient soumis, dès la première vue des dragons de Sa Majesté, aux injonctions de MM. les intendants; résisteront-ils quand le maître lui-même , redouté de l'Europe entière , leur parlera tout de bon et sans détour, quand il leur fera entendre par une déclaration solennelle sa volonté souveraine? Il faut bien qu'ils obéissent : on ne leur laisse aucun moyen d'échapper. Le roi lui-même est étonné de la promptitude de leur soumission, et de la facilité avec laquelle il a établi l'unité religieuse dans son royaume (2 ). « Il y avait longtemps que je méditais ce grand coup , disait-il au père de la Chaise, mais je voulais avoir dix ans de paix devant moi pour l'exécuter : il n'y a pas trois mois que j'y travaille, et tout est déjà presque achevé. » Tel était l'aveuglement du roi. Le 20 octobre, le roi signa la révocation de l'édit de Nantes, et tout fut fini. La Bruyère écrivait en silence dans ses notes des réflexions qui nous montrent le fond de son cœur : « Il y a de certains maux dans la république (3) qui y sont soufferts parce qu'ils préviennent ou empêchent de plus grands maux ; il y a d'autres maux qui sont moins pernicieux dans leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume plus raisonnable (4). Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique qui consiste à tuer ceux qui font obstacle à notre ambition est fort bornée et de nul raffinement. » La Bruyère avait compris ce qui se pa'ssait : Louvois avait tout fait, et le roi s'en attribuait la gloire.

Le moindre inconvénient de ces fameux coups d'Etat ou des révolutions politiques est de mettre les hommes d'un noble cœur et d'une intelligence élevée dans une situation si fausse qu'ils n'en peuvent sortir sans s'abaisser. Il y avait juste trois mois que l'évêque de Meaux n'était venu à la cour, quand il fut appelé à Fontainebleau au moment de la révocation de l'édit de Nantes. Certes la nouvelle manière de prêcher l'Évangile n'était pas la sienne. Ce n'était pas avec des dragons qu'il avait combattu à Metz le catéchisme de Paul Ferry ;

(1) Mémoires de Vahhi de Choisi/, p. 597.

(2) jMss. de l'hôtel de Coadé. Lettre du R. P. du Rosel ù Condé.

(3) Chap. X, n" 7.

(4) Chap. X, n'^ 2.

il iriivuit. «'iniiloyé aucun uppurcil niilitairc pour vaincrci U'S scrupuloH (If Turcniic ; il rvifuit avec, soin tout r(î(|ui rcHHctiililait h la contrainte (liuis Ha poléniicpu! ccjntrc .Jurieui-t les ministres protestants; il n'apportait dans la (li8|)nte (piu dos manières polies et chrétiennes, dit le ministre du Hourdicu, et dans ses ouvni;,a*s «pie de la modération, de rhonnôtcté et des ménagements, dit Spaidicim (1) : la |)ati('nceet la vérité, disiiit-il lui-même, sulKsent [lour triompher «h; Terreur et du mensonge. Son influence n'était peut-être pas étrangère aux ])arole8 de hou sens (juc le Dauphin, son élève , avait fait entendre dans le conseil du roi. 11 est certain que ]\I""' la Dauphine, dont il était le directeur s})irituel, voyait avec ellroi et inquiétude le grand parti <[u'avait j)ris le roi de proscrire les protestants, avec lesquels elle avait vécu en honne intelligence dans sa patrie allemande, et pour lesquels sa cousine la duchesse d'Orléans, zélé<' admiratrice du roi, conservait pourtant une estime particulière. Mais Bossuet n'avait pas été appelé à la cour pour donner son avis. Sa Majesté n'attendait de M. de J\Ieaux que les éloges qu'elle croyait mériter. Aucun doute n'était admis ; la moindre hésitation eût paru un blâme indirect, qui dans la circonstance eût été fort mal accueilli. Ou ne pardonnait pas au pape son silence; il fallait que Bossuet, quoiqu'il fût juste du même avis que le saint-père sur les conversions forcées, parlât tout de suite et ])arlât bien , s'il ne voulait par sa faute exposer l'Église et l'État aux })lus graves complications. Il n'avait pas même le choix de la question sur laquelle il devait s'expliquer. La question de droit était résolue, disait -on, par la pratique constante de l'Église, et par ce qu'on appelait la doctrine de saint Augustin. Les théologiens de là cour faisaient déjà traduire les deux lettres de l'évêque d'Hippoue à Vincent et au comte Boniface, où ce grand docteur avait épuisé la matière ; et l'on allait publier cette traduction comme le meilleur résumé de la théologie officielle. La question d'opportunité avait été résolue dans les conseils du roi et par la sagesse de Sa Majesté. Il ne restait plus à régler que la question de forme et d'application : elle venait aussi d'être décidée sans appel. On ne tint pas même compte (2) de la protestation du nonce contre la doctrine gallicane, ni de l'opposition du pape aux conséquences qu'on en tirait.

(1) Relation, p. 277.

(•2)Dangeaii, "21 octobre 1685.

Dimanche 21 octobre 1685, lettre du R. P. du Rosel à Condé (1) : « Le roi a signé hier la révocation : l'affaire est réglée. Le roi offre aux religionnaires qui sont sortis de France la rentrée libre dans le royaume et dans leurs biens, supposé leur conversion, et aux ministres le tiers de plus qu'on ne leur payait chez les huguenots, la liberté d'entrer dans les charges et d'être reçus avocats sans examen. Ainsi voilà l'exercice de la religion protestante défendu dans le royaume, et toute liberté de se convertir. Le roi a fait faire ce matin à la messe une cérémonie d'abjuration. Le prince de Richmond, fils naturel du roi d'Angleterre et de la duchesse de Portsmouth, en était le sujet. M. l'évêque de Meaux a fait là dessus-un discours fort beau et fort juste, par une application de l'évangile du jour. C'est la parabole d'un roi qui a invité à un festin solennel toutes sortes de personnes , et qui, sur le refus d'y venir, veut qu'on les engage à venir : compelle intrare bonos et malos, faites -les entrer bons et mauvais. Il en a fait ainsi, dans toutes les circonstances de l'Evangile, un rapport avec le roi. Sa Majesté a signé comme témoin de l'abjuration. Il y a eu l'aprèsdînée un autre sujet d'édification : cinquante - trois captifs, rachetés par les frères de la Merci d'entre les mains des Turcs, ont été amenés eu procession par ces pères, qui desservent la chapelle du roi à Fontainebleau. Tous avaient la palme dans la main. Ils étaient délivrés comme les pauvres huguenots, et tout le monde chantait la gloire du roi, leur libérateur. »

c( Rien ne ressemble mieux à la vive persuasion que le mauvais entêtement : de là les partis, les cabales, les hérésies (2). » Spaoheim compte parmi les mauvaises qualités du roi (3) un entêtement à exécuter des projets conseillés par un ministre violent ou artificieux. Ceux qui, dans cette mémorable journée du 20 octobre, parurent à la Bruyère véritablement sages, furent ces humbles et pauvres frères de la Merci, qui avaient tout sacrifié , tout livré , tout donné pour racheter des chrétiens enlevés à leurs familles par les corsaires de Tunis et d'Alger. Ils venaient, ces hommes de Dieu, d'affronter la peste, la servitude et le martyre pour sauver des chrétiens , pour arracher des esclaves à l'horrible joug des musulmans, où le corps et l'esprit souffraient d'égales tortures et où l'on n'était pas moins en péril de sa vie

(2) Chap. XII, n» 1.

(3) Relation de Sjianheim, p. 7.

DANH LA MAISON DK CONDK. SM

«jne (le HOU «aliit. Ils avaient «»ki! jnulcr aux barbares au nom de ce roi céleste dout ils étaient les auibasHadi'urH ; ils leur avaieut payé le tribut cl |M>rt(' Torde Iii cbarité. Kt nmititemuit ils venaient remercier le roi do France, leur pruteeteur, eu tenant, lupaiincde la vraie victoire dans la uuiiu, et ils chantaient le cantique; de la délivrance avec ces malheureux (pril.s avaieut arrachés aux horreurs de la captivité. Estce liï cette liberté qu'on rendait aux protestants? Hélas! c'était tout le contraire (1). On leur arrachait les garanties que leur avait assurées l'édit de Nantes et l'on établissait en France l'oppression la plus dure, celle (pii pèse sur la conscience religieuse. La Bruyère, à ce spectacle, fut prolbudémeut ému. Au milieu des courtisans comblés des biens de la fortune et des faveurs royales, il envia le sort des pauvres moines, qui n'avaient ni un grand nom, ni une grande autorité, ni une grande fortune, et qui, après avoir salué le roi, reprirent tranquillement le chemin de leur monastère ; au milieu des grands de la terre, si fiers de leur grandeur, il admira l'heureuse condition de ces hommes simples et humbles, et il laissa échapper ce cri de son cœur (2) : a Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou à un grand nom, ou à une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en un moment de bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes. »

L'exhortation de Bossue t au duc de llichmond fut fort touchante et parfaitement belle; mais le jeune prince ne fut pas (3) le plus touché. C'était une triste conquête pour l'Eglise catholique que le fils de la duchesse de Portsmouth ; et la parabole d'un roi qui a invité à un festin solennel toutes sortes de personnes, et qui, sur leur refus d'y venir, veut qu'on les contraigne tous à venir, bons et mauvais, était un compliment médiocrement flatteur, mais trop mérité, pour le bâtard du feu roi d'Angleterre. Car quelques années après il quitta le roi de France, de la façon la plus impertinente, pour aller se joindre au prince d'Orange. Mais cela n'empêchait pas Bossuet ni toute la cour d'être fort troublés du fait étrange qui se passait sous leurs yeux : jamais rien de semblable n'avait encore été vn, disait-on. Au temps de saint Augustin, lorsque les évêques d'Afrique, qui avaient

(1) -De rtifévocabUité de VEd'it de Nantes prouvée par les principes du droit, par Charles Ancillon; Amsterdam, 1688 (rare); prêté par Charles Read.

(2) Chap, VIII, no 98.

(3) De Soiirches, t. I, p. 319, note 1.

LA BRUYÈUE. — T. I. 22

beaucoup soulFert de la violence des donatistes et qui ne pouvaient dans la paix venir à bout de leur opiniâtre haine contre l'Église catholique, implorèrent le secours de la puissance séculière, les déclarations des empereurs et les rigueurs salutaires, dont la charité était le principe, amenèrent tant de conversions que l'évêque d'Hippone, jusque-là opposé à la contrainte dans la prédication de l'Evangile, se réunit au concile de Carthage pour rendre à Honorius de très humbles actions de grâce d'un événement si heureux. La loi ne permit plus aux hérétiques de s'assembler en public ; le clergé, qui veillait sur eux, les empêcha de le faire en particulier. De cette sorte, la plus grande partie se fit peu à peu catholique ; à la longue l'hérésie s'éteignit. Voilà ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Église, disait Bossuet (1). « Mais nos pères n'avaient pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs les abandonner sans même attendre l'ordre, et heureux de leur alléguer leur bannissement pour excuse ; tout calme dans un si srrand mouvement: l'univers étonné de voir, dans un événement si nouveau, la marque la plus assurée comme le plus bel usage de l'autorité, et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. » Pendant ce temps-là le moraliste écrivait (2) : « L'esprit de parti rabaisse les plus grands hommes jusqu'aux petitesses du peuple. »

Bossuet traça un tableau si pathétique de ce que peut faire la miséricorde du Seigueur'pour appeler à lui ses élus, que la cour, dit l'abbé Le Dieu, fondit en larmes. M""' la Dauphine fut transportée d'aise ; elle ne parla que du sermon de M. de Meaux à toutes les personnes qui assistaient à son dîner. « Je n'ai jamais ouï parler, disait-elle, comme parle M. de Meaux ; il m'a fait un plaisir que je ne puis exprimer, et plus je l'entends et plus je l'admire. » Comment la Bruyère eût-il pu demeurer insensible à l'éloquence de son protecteur, de son ami, de Bossuet, en un mot, qui avait si profondément ému toute la cour? Il fallut donc qu'il s'habituât à la vue de ces énormes événements, comme il s'était habitué à la vue des petites intrigues dont il était témoin (3). « Les grandes choses étonneot, les petites rebutent: nous

(1) Oraison funèbre de Michel le Tellier.

(2) Chap. XI, n" 68.

(3) Chap. XII, n" 3.

DANS I,A MAISON |iK • <»NI»i;. .'{.'JO

iioiiM apprivoisoiiH iivcc, N-s iiueH et, les uiitnis jmr riiubitude. •> Jiii elïet, ceux-là niriiK; «jui avaient prévu Ich couHéqueiice» «lé8aHtreu8e« pour lu i^'raiifr de lu rrvociitioii di- l'édit, de NiiiitcH, et rjui en avaient été les plus eirurouclié.s , se calmèrent (piiind ils virent (|ue cela se [»aH- «ait si facilement, et sans les atteindr»' dans leur re))08 ni leurs intérêts. Il n'y eut ( 1 ) qu'un très petit nombre d'esprits froids et réfléchis pour voir la décadence de la France là où la plupart, ne voyaient que sa grandeur et le triomphe de l'autorité royale.

Du moins Jiossuet coMiprit-il le ihuiL^nir (jui iiieuaf;,ait le clergé de l'Eglise ealliciine. « (\>nim(;nt ]iourrons-nous incorporer tout à fait à l'Église de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis, (!t I)orter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau? Ah! si nous ne sommes infatigables à instruire, à reprendre, à consoler, adonner le lait aux infirmes et le pain aux forts, enfin à cultiver ces nouvelles plantes et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole, dont, hélas! on s'est tant servi pour le séduire, le fort armé chassé de sa demeure reviendra plus furieux que jamais avec sept esprits plus malins que lui; et notre état deviendra pire que le précédent! » Louis XIV n'avait, selon Bossuet, accompli qu'une partie de ses devoirs, et la plus facile, si tant de gens s'étaient convertis sans savoir pourquoi. « Eh bien! dit le roi, le père Bonrdaloue le leur fera savoir. Les courtisans entendront peut-être de médiocres sermons ; mais les Languedociens apprendront une bonne doctrine et une belle îuorale. » Pour que le roi déchargeât sa conscience de l'autre partie de ses devoirs, de la plus périlleuse, dit Bossuet, il fallait que par une règle inviolable ceux-là demeurassent exclus de Tépiscopat qui ne voulaient pas y arriver par des travaux apostoliques. Une foule d'ecclésiastiques briguèrent l'honneur d'aller prêcher aux nouveaux convertis la bonne doctrine et la belle morale. Plusieurs amis de Bossuet furent choisis : pour les évêchés , Hnet et Fléchier ; pour les missions, Fénelou et Fleury. Mais eu général la préférence fut accordée aux jésuites pour les missions. « On cherche actuellement parmi les corbeaux de saint Ignace, dit le R. P. Talon (2), quelques dragons pour les envoyer dans les Cévennes, la Provence et la Guyenne. Nous ne manquons pas de ces bêtes-là dans nos ménageries, mais les évêques

(!) Cf. Jlistoin' de la di cadence de la France (Cologne, chez Pierre Marteau, 1687), p. 117 (rare) prêté par Charles Read.

(2) Lettre à Condé. Mss. de l'hôtel de Coudé.

en demandent beaucoup. Il nous faudra lever non une compagnie de ces dragons , mais des régiments entiers. » Les plus petits abbés de cour devaient être des Xavier ou des Vincent de Paul. « Il est étonnant, disait la Bruyère (1) , qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonflés et la haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre jugement, nous négligions de nous en servir pour prononcer sur le mérite des autres : la vogue, la faveur populaire, celle du prince, nous entraînent comme un torrent ; nous louons ce qui est loué bien plus que ce qui est louable. »

Comme moraliste et comme historien , la Bruyère devait résister à ce torrent. Il faisait alors répéter au duc de Bourbon le règne de Louis XII, écrit sous sa dictée. Rien de plus facile que de dire la vérité tout entière en pareil sujet. C'était la vie d'un bon roi, d'un roi humain et bienfaisant, aimé de ses peuples, dont il avait le cœur, et par le cœur tout ce qu'ils possédaient. Il n'y avait là rien où l'on pût trouver à redire, rien qui pût blesser M. le duc de Bourbon. Mais comment la Bruyère pourra-t-il exposer les règnes suivants , sans exciter de soupçons ? Comment pourra-t-il dire, sous les premiers Valois, les origines et les progrès de la réforme; sous les derniers A^alois, les guerres civiles et religieuses, et surtout les grands services rendus par les protestants à la maison de Bourbon , qui leur devait en grande partie la couronne de France? Car enfin, comme le disait très bien d'Aubigné, grand-père de M™" de Maintenon, « si ou doit aux catholiques la garde de la couronne, on nous doit celle de la tête à couronner (2). » — « On veut obliger l'histoire à taire la vérité : je dérogerais trop à mon devoir, si je ne laissais parler la perpétuelle justice et faveur du ciel qui paraît aux gestes pleins de merveilles de Henri le Grand , soit en la querelle des Valois ou des Lorrains, soit en celle de la religion; en nul de ces points je n'ai pu, ni dû, ni voulu devenir lâche et infidèle par trop de circonspections ; car si je laissais tomber discrètement le grand roi que Dieu m'avait donné pour maître, si je le laissais tomber en réputation de tyran, quel supplice n'aurais-je pas mérité? Or serait-il tyran et parricide de sa patrie , s'il avait versé tant de sang pour causes légères et honteuses, et qui ne doivent éclater par l'univers ; et notre roi régnant aujourd'hui aurait à cacher son extraction.

(1) Chap. XII, n»?.

(2) Histoire universelle du sieur d'Aubigné; à Maillé, par Jeaa Moussât, imprimeur ordinaiie du dit sieur, 1620; v(i-^'>, t. III, p. 4.

DANS LA MAISON DE CONDK. ;il

Au contraire, rKurope n'a ricndc! hI Hplendido :il ent <lc lapluH luiuf»! ti^e «lu niontle ; son borceau m'cmI joué dunH des triorriplicH honorablcH, pour causes juHt|'S (pli duTchcnt lumière et vérité. Ici nu; Hoit permis do me tourner vers le roi et, lui dire, le ;^enou en terre : « Sire, je «( n'importune point leH oreilles de mon prince pour me voir éloigné, a déeliin'': <rimpostures etdé[)ouiIlé de ce que j'avais aetpiis anpn^s de >t Henri le (irand par la sueur et le sanj^ ; je m<; plains, «ire, de quoi « ses véritables louantes sont haïes anjourd'liui comme autrefois sa *i vie; sans la justice de 8«'8 armes, en quels rangs seront tant de elievac( liers qni ont fait jonchée de leur vie h ses pieds, tant d'heureux com- <( bats et grandes batailles auxquelles il a toujours combattu et prié c( Dieu eu français? Deviendront-elles des crimes et des horreurs à la »( postérité? N'écoutez point eu telles matières ceux qui veulent être i( nommés vos pèresd'une vaine appellation, mais plutôt cet excellent cl père qui se plaint du fond du tombeau, et dit que nous avons armé les n berceaux des Bourbons ; et encore que la splendeur de leurs thrônes «^c nous ait fait perdre de vue, dos larmes ne sont point feintes à '( leurs sépulchres, après lesquels le soin de leur juste gloire vit encore i( en nous. »

Je suppose volontiers qu'à cette époque on lisait peu V Histoire universelle de d'Aubigné parmi les gens de la cour de Louis XIV, mais la Bruyère avait fait cette lecture, ou n'eu peut guère douter; ou du moins il comprit parfaitement le danger d'exprimer lui-même les vérités historiques exposées par d'Aubigné. On ne voulait point obliger le professeur d'histoire à taire la vérité ; mais il fut forcé, par les passions qui s'agitaient autour de lui, à user, sans être lâche ni infidèle, de grandes circonspections : (octobre 1685) : « Il y a trois jours que nous avons achevé la vie de Louis XII. Je la répète encore une fois avec monseigneur le duc de Bourbon, afin qu'il la sache mieux. Je ne le ferai plus écrire, et commencerai à lui faire lire les mémoires à François I"', pour suivre cette pratique dans les règnes suivants jusqu'à celui-ci (1). » La Bruyère, qui est content de l'application du prince, ne dit pas à Son Altesse sérénissime les raisons qu'il a de changer son enseignement. M. le Prince les avait bien comprises.

Le prince de la Roche-snr-Yon était dans une situation très diâ"érente de celle du duc de Bourbon. Ne pouvant vivre à la cour avec un

(1) Lettre IX à M, le prince de Condé.

emplâtre sur l'œil et la disgrâce du roi, il prit le parti de s'éloigner (21 octobre) : le roi ne lui avait pas encore dit un seul mot depuis son retour; il se plaignait que M. le Duc semblât ne plus le connaître. « C'est beaucoup tirer de notre ami (1), si, ayant monté à une grande faveur, il est encore un homme de notre connaissance. » Condé se trouvait à Paris pour régler les affaires de ses neveux : il lava bien la tête du prince de la Roche-sur- Yon ; celui-ci (2), très irrité, voulait retourner à Fontainebleau, où il trouverait des amis qui ne l'abandonneraient pas, — Quels étaient ces amis? — Jamais il ne put ou ne voulut le dire. « Eh bien! reprit Condé, ces amis ne manqueront pas de dire que vous retournez à la cour après avoir vu M. le Prince, et que c'est M. le Prince qui vous l'a conseillé. Ils feront ainsi retomber sur moi cette faute que je crois très grande. Ce n'est pas impunément que l'on brave le roi au milieu de sa cour. » Mais l'oncle bou et sage eut beau dire, le neveu exaspéré reparut à Fontainebleau le 25 octobre- La princesse de Conti était déjà presque guérie : elle avait demandé un miroir et, quand elle s'était vue dans la glace, elle avait ri de sa propre figure. Elle se consolerait, disait-elle, quand même elle serait marquée de la petite vérole, parce qu'elle serait plus semblable au roi. Mais son mari ne prenait pas la chose aussi gaiement. D'abord il se sentait un peu souffrant; ensuite il était fort chagrin de ce que son frère le prince de la Roche-sur- Yon venait de lui raconter; enfin il apprit, avec une peine extrême, que M. le Prince venait d'écrire au roi pour dégager sa responsabilité dans la dernière équipée de son plus jeune neveu,. Ce n'est pas tout : M. le Prince avait aussi écrit à M. le Duc qu'il j^laignait ses neveux du méchant cas où ils s'étaient mis, mais qu'il ne voulait pas « se laisser étrangler lui et les siens par une cabale ennemie ». Il engagea même M. le Duc à instruire Sa Majesté des gens qui gouvernaient le prince de la Rochesur- Yon, et de leur secret dessein de brouiller la famille de Condé. M. le Duc avait eu trop de ménagements jusque-là : c'était le seul tort dont il s'accusât. « Mais celui-là, vous l'avez eu, lui écrivait son père. Croyez-moi, prenez pour maxime d'aller toujours droit, faire le bien, et laisser le reste à la providence de Dieu. Je m'en suis toujours bien trouvé, et j'ai ma conscience que la vérité sera toujours la plus

(1) Chap. VIII, n" 2.5.

(2) Lettre de Condé à son fils. Mss. de Thôtel de Condé.

DANS l,A MAISON DE CONDK. .'M.i

f'orlc. )• — <( II laiif, avoir de l'cîHprit, (ronclut lu Jirnyèrc ( I ), ponrôtre lioiiiine (I<! <'al)al(' : l'on pi'iil, ('('pciKliiiil. cri avoir à un certain f)(>int. (jiic l'on est uii-dcssns de rintri^Mie et de liu.ulmie, et (|U<! Ton ue saurait, s'y aHsnjettir ; Ton va alors à une ;,^runde lorturmou à une haute réputation par d'autres eliemin.s. )>

Ce (jui Houlcnait le vol de M. le Due vers la faveur, c'est qu'il jouait de lionne li^râee If rôle d(^ beau-père 11 s'amusait des eoipicttes exigences et des innocents nuiuè^es de sa luu. Le beau-père de son fils lui en savait ^ré. II était admirablement soutcMiu dans e(* rôle par sa femme, M"" la Duchesse, dont la vertu ne })ortait ombra;^e à personne, et dont l'esprit sans éclat, mais attentif à tous ses devoirs, lui «i^ajj^nait la confiance de la duchesse de Bourbon et du roi sou père. M'"" de Montespan, sentant le terrain fléchir sous ses pieds, s'accrochait i\ sa fille de toutes ses forces, et la gouvernait avec soin ; mais la fille, à demi mariée, échappait tout doucement à la mère, par le secret ])ressentiment (|u'elle aurait bientôt son indépendance. D'ailleurs M"'° de Mainteuon était arrivée sans bruit à une telle hautdur, qu'il n'y avait plus de place auprès d'elle pour une ancienne rivale. On lui attribuait la révocation de l'édit de Nantes : exagération insensée, mais qui décelait sa véritable })uissauce. Il y avait alors dans la forêt, aux Basses Loges, un ermite qui passait pour avoir des connaissances particulières sur l'avenir. C'était, dit le H. P. Alleaume (2), un homme de bien, fort simple, provincial de son ordre, nommé le père Maur. Les dames de la cour allaient le consulter. M""' la Duchesse y alla aussi : le bon père n'était point prophète, tant s'en faut; mais il donnait avec une grande simplicité d'excellents conseils, que M""' la Duchesse reçut de même : elle s'en loua tout haut. Aussitôt M™" de Montespan se rendit auprès de l'ermite, et lui conta son cas. Le saint homme n'hésita point : il lui répondit que le premier pas qu'elle eût à faire, si elle voulait tout de bon retourner à Dieu, était de se retirer de la cour. Elle en était si mécontente qu'elle ne put s'en taire. Quelle impertinence ! Quelques-uns se moquèrent du bon homme d'ermite. Cependant le conseil était judicieux. « Une grande parure, dit la Bruyère (3), pour le favori disgracié, c'est la retraite. »

Cela se passait le 28 octobre, pendant que le duc de Bourbon était

(1) Chap. VIII. lu^ 92.

(2) Mss. de l'hùtel de Condé. Lettre du R. P. Alleaume à Condé.

(3) Chap. X, n" 19.

à la chasse à Valéry avec M. le Dac et Monseigneur. La chasse avait été magnifique et si amusante que le Dauphin se fit inviter à une nouvelle chasse au même endroit, pour le 5 novembre. Seulement cette fois il fut convenu que M'"^ la duchesse de Bourbon irait avec son mari. M. le Duc en parla au roi, qui eu fut content. Sa Majesté était soufî'rante : elle avait la goutte, mais ne faisait qu'en rire; c'était un brevet de longue vie, disait-on. « Ce qui me console, dit le roi gaiement à M. le Duc, c'est que vous l'avez eue avant moi. » M. le Duc était le plus jeune des deux beaux-pères. Le lendemain M. le maréchal de la Feuillade parut devant le roi, le soulier droit tout coupé. Le roi lui demanda pourquoi il l'avait mis ainsi : « Sire, répondit-il, mon pied droit vient faire sa cour à votre pied gauche. » On assure qu'il n'avait aucun mal , et qu'il avait voulu dire un mot. Mais M. le Duc avait mieux réussi que lui. Le roi, dans sa bouté, lui dit que le prince de la Roche-sur- Yon venait de lui faire remettre une lettre, où il lui annonçait qu'il voulait se retirer de la cour et aller à risle-Adam. « Je suis bien aise, ajouta-t-il, qu'il se soit décidé à suivre enfin les conseils de M. le Prince. Je dis cela pour M. le Prince : car, pour le prince de la Roche-sur- Yon, je me soucie peu qu'il fasse. » <i Une grande parure pour le favori disgracié, répétait la Bruyère (1), c'est la retraite. »

Mais le prince de la Roche-sur-Yon ne pouvait s'y résigner. Le prince de Conti, tout malade qu'il était, alla se plaindre à M. le Duc du malheureux état où l'on avait mis son frère. M. le Duc répondit : « Il s'y est mis lui-même. ,» De là une querelle entre les deux cousins. Le roi en fut très chagrin contre les princes de Conti. Il était temps que le prince de la Roche-sur-Yon s'éloignât. Tout le monde lui conseilla de partir; sa situation devenait aussi dangereuse que ridicule. Le prince de la Roche-sur-Yon avait enfin quitté Fontainebleau, lorsque la petite vérole parut à M. le prince de Conti : il revint à l'instant s'enfermer avec lui. M. le Duc apprit cette nouvelle au retour de Valéry. On s'y était fort amusé : après la chasse au loup, qui avait été fort belle, on avait joué au volant et au jeu de cartes appelé culbas. Monseigneur, M. de Vendôme, M. le duc de Bourbon et surtout M'"® la duchesse de Bourbon y avaient pris grand plaisir. Monseigneur donna ensuite un grand dîner à tous ceux qui l'avaient suivi dans le

(1) Chap. X, no 49,

DANS LA MAISON DK (ONDK. 34fi

beau domaine dos (yondé. Ce dîner fut «xtrèraenient ^ai : on riait de la conduite évaporé»; et de l'indéclHioii d(î M. h- prince de la Koclie- Hiir-Yon ; mais M. le Duc se croyait hi* ii sdr d'avoir enfin Ich grande» entrées qu'avait [«'rdues le prince de ('onti. Entre beaux-pères on peut se l'aire cch sortes de cadeaux, iiien plus heureux que M. le Duc était encore la lîruyère, (pli jouisHait de c(! spectacle, et goûtait à K)ii«;s traits la joie de l'aire son devoir sans (iu'oii s'en aperefït. (( Un honnCte homme, i)en8ait-il (1), se paie par ses mains d(! l'application (pi'il a à son devoir, par le plaisir (pTil sent à le l'aire, et se désintéresse sur les éloges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois. »

Cependant la Bruyère avait un confident capable de le comjjrendre; car, le 8 ou ".) novembre, il écrivait à M. le Prince et lui présentait un petit tableau assez complet de ce qu'il avait fait à Fontainebleau (2) : (.( Il est vrai, les études avaient été interrompues par la chasse au loup, les autres chasses et par les plaisirs de la cour : je dois seulement assurer Votre Altesse que le temps que nous avons libre est utilement employé. Je réveille l'attention de M. le duc de Bourbon par tout ce que je puis, et j'en suis assez content. » En repassant l'histoire et la géographie, il tâchait de lui rendre tout cela propre et familier. Le jeune prince apprenait par cœur tout ce qu'il avait intérêt de mieux savoir dans ses autres études. Quant à la Fable, elle avançait toujours assez, et le duc de Bourbon la retenait avec la facilité ordinaire. La Bruyère avait une manière si ingénieuse de l'expliquer, qu'il n'était pas facile de l'oublier, a Le peuple, dit-il (3), a souvent le plaisir de la tragédie : il voit périr sur le théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs. » La fatalité antique venait de frapper Michel le Tellier, peu de jours après la révocation de l'édit de Nantes (4). « Le bruit court que Pisou est mort , disait-on dans la maison de Condé : c'est une grande perte ; c'était un homme de bien, et qui méritait une plus longue vie ; il avait de l'esprit et de l'agrément, de la fermeté et du courage; il était sûr, généreux, fidèle. » Ajoutez : « pourvu qu'il soit mort. » 11 avait, dit-on, chanté sou yunc

(1) Chap. II, n» 15.

(2) Lettre XI.

(3) Chap. VI, n» 31.

(4) Chap. XII, no 78, 4^ éd.

dimittis eu mourant, comme uu homme heureusement dégagé, à qui ni l'Eglise, ni le monde, ni son prince, ni sa patrie, ni les particuliers, ni le public n'avaient plus rien à demander, depuis qu'il avait scellé le fameux édit de révocation. Cependant on avait encore bien des griefs : n'était-ce pas lui qui, pendant la Fronde, avait fait arrêter M. le Prince et l'avait fait jeter en prison? Mais la Bruyère ne voulut rien dire de cet homme profond dont les terribles conseils ressemblaient à une eau dormante, suivant le mot de l'Ecriture. Il y avait là des abîmes cachés dont il était imprudent d'approcher, même après la mort du ministre. « L'on doit se taire, dit-il (1), sur les puissants ; il y a presque toujours de la flatterie à en dire du bien ; il y a du péril à eu dire du mal pendant qu'ils vivent, et de la lâcheté quand ils sont morts. »

Le lendemain du jour où la Bruyère avait écrit cette lettre, on apprit que M. le Prince avait eu la fièvre à Chantilly. M. le Duc et M""® la Duchesse partirent aussitôt de Fontainebleau pour se rendre auprès de lui. Le prince de la Roche-sur- Yon, trouvant que son frère allait mieux, partit aussi, afin de ne pas laisser circonvenir M. le Prince en son absence. M""^ la j^rincesse de Conti, voyant que son mari n'avait presque plus de fièvre, partit pour Versailles. Le jour suivant, 11 novembre, à cinq heures du matin, le prince de Couti en s'éveillant sentit que sa tête s'engageait. Il ne put faire entendre autre chose que ces cris de douleur : « 0 ma tête ! ma tête ! que je souffre ! » A huit heures, le roi apprit que le prince de Conti était à l'extrémité ; il avait déjà perdu connaissance : on lui portait l'extrême-onction, mais il mourut sans avoir pu recevoir les sacrements. Il mourut, dira M"^ de Caylus (2), en badinant avec sa femme et ses amis; mais tout le monde, affirme Dangeau, fat dans une extrême consternation de la mort de ce pauvre prince , et toutes les circonstances rendirent la chose encore plus pitoyable. Ce jeuue et beau prince, qui, cinq ans auparavant, était venu à la cour avec les plus vastes espérances et un éclat éblouissant, lorsqu'il avait épousé la fille de M""" de la Vallière; ce gracieux, ce noble prince qui avait des procédés du chevalier Bayard, des bontés de Henri IV et des justices de Sully; ce prince de Conti, envié de M. le Duc et admiré de tous, à qui la protection de M. le Prince et l'aiîectiou du roi promettaient un long avenir et les plus

(1) Chap. IX, n'^ 56.

(2) M™f de Caylus, p. 120.

DANS LA MAISON l>K CONDK. »47

<;rau(Ies proHpcriti'M, vciiiiil de Idinl.ri- tout à ((tiii» IViippé par lu «lisgrAce du roi, comme par li* feu du ciel, et de H'éteindn' datiH Talmudou et l'isolenuMir, au milieu de cctt»' iiil^mc mur f|ui jadin lui luisait fôte et Tcutourait de ses adoiatiouH !

Tout ('s( é(ran<^^(' daus sa vie et sa moil, dit M"" de >>évi^né. (( Après avoir cHHuyc les périls infinis do la guerre de llon<(rie, il vient mourir ici d'uu mal (ju'il n'a quasi pasî 11 est (ils d'un naint et d'une sainte, il est sage naturellement, et par uiu; suite de pensées cniuuinch(!'oa à gauche, il joue le fou et le déhauclié, et meurt sans confession et sans avoir eu un seul instant, non seulement j)Our J)ieu, nuiis pas même pour lui ;(^ar il n'a pas eu la moindre connaissance. » llne sorte d'horreur superstitieuse se répandit autour de ce cadavre avec l'odeur de la contagion. Sous prétexte do rentrer à Versailles, la cour s'enfuit de Fontainebleau; sur la route de Paris, on rencontra, non sans un IVisson , les gens de M. le Prince et ceux du défunt qui venaient pour transporter à Valéry le corps abandonné. Seul de sa famille, le duc de Bourbon demeura auprès de son cousin jusqu'au bout. Il reçut, chez lui ou chez; IM""' la duchesse de Bourbon, les visites des fuyards qui détilaient devant lui avant de partir. Il était assez fatigué de cet exercice, le deuil lui défendant d'en j)rendre aucun autre. Il n'avait guère pour se distraire que d'étudier la théorie toute crue des fortifications avec Sauveur, ou de repasser l'histoire de Louis XII avec la Bruyère. Il y ajouta un raédianoche avec son épouse, chez M""' de Montespan, dit le R. P. AUeaume, et il donna le pain bénit comme un bon paroissien et un digue chef de famille. Il n'oublia personne dans la distribution de son paiu bénit, surtout le P. de la Chaise, qui en fut flatté et chanta ses vertus. La Bruyère en eut-il aussi sa part ? J'en doute ; il écrivait alors cette observation malicieuse (1) -.a Nous faisons par vanité et par bienséance les mêmes choses et avec les mêmes dehors que nous ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir de la fièvre qu"il a gagnée à veiller sa femme, qu'il n'aimait point. » Enfin, après avoir rendu les derniers honneurs à son cousin, M. le duc de Bourbon partit avec sa maison pour Versailles, où il fut rejoint par sa famille. Il y trouva même M. le Prince son grand-père , guéri de la fièvre. C'était une fausse alerte qu'on avait eue à Chantilly.

Cependant M. le Prince était encore un peu souffrant et fort attristé

(I) Chap. XI, n"64.

de ce qui s'était passé à Fontainebleau, lorsqu'il arriva, le 15 novembre, à Versailles. Il voulut que tant d'événements malheureux servissent au moins de leçon à son petit-fils. « J'exigerais, disait la Bruyère (1), de ceux qui vont contre le train commun et les grandes règles, qu'ils sussent plus que les autres, et qu'ils eussent de ces arguments qui emportent la conviction. » Condé était exactement du même avis. Après avoir interrogé avec bonté son petit-fils sur ce qu'il avait appris depuis qu'il ne l'avait vu, il lui demanda de se remettre au travail avec ses maîtres et de mener une vie réglée.

Du reste , tout le monde eut sa leçon. La belle veuve a fort pleuré, dit M""' de Sévigné de la princesse de Conti. Elle a cent mille écus de rente, et elle a reçu tant de marques de l'amitié du roi (2), que personne ne doute qu'elle ne se console (3). « Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs qu'il a reçues d'elle. » La voilà détachée de la maison de Condé.

Le prince de la Roche-sur- Yon fut plus longtemps affligé. La leçon fut plus rude pour lui que pour personne. A la demande de Condé, il fut autorisé par le roi à prendre le titre de prince de Conti, devenu vacant par la mort de son frère aîné ; mais aussi il fut invité à s'en aller à l'Isle-Adam, réfléchir dans l'exil sur les vicissitudes humaines et sur l'extravagance des jeunes princes qui veulent secouer le joug de l'autorité. « Il lui est avantageux, disait le moraliste (4), de disparaître, plutôt que de traîner dans le monde le débris d'une faveur qu'il a perdue, et de faire un nouveau personnage si difl'érent du premier qu'il a soutenu. Il conserve au contraire le merveilleux de sa vie dans la solitude; et, mourant pour ainsi dire avant la caducité, il ne laisse de soi qu'une belle idée et une mémoire agréable. »

M. le Duc reçut aussi sa leçon, et qui lui fut bien sensible. Le maréchal d'Humières, comme capitaine des cent gentilshommes de la chambre du roi, obtint tout naturellement les entrées de la chambre; ce n'était pas tout à fait les grandes entrées : mais à ce propos la question des grandes entrées fut soumise à une loi sévère. « Il fut établi, dit Dangeau , que les princes du sang n'ont aucune entrée par leur rang, et que, si M. le duc de Bourbon avait les grandes entrées

(1) Chap. XVI, n" 10.

(2) Chap. XI, n» 30.

(3) Chap. m, no 17,

(4) Chap. X, no 19.

comme «''i>(Hix (le lu iillf lé^^iliiiic du loi. M. le |)uc «oa père, et liî nouvemi priiico du Couti Hiui coiiHin, ue les uvuient pUM. > Ainni non Ht'iilement M. le Duc pcrdiiit le fruit do ses iutri^iieH et de ne.» longH travaux, niais encore il semblait ravalé au môme niveau (jue son cousin exilé, k Un noble, dit lu lîriiyère (1), s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans !i|>pui; s'il vit à la cour, il est protégé, maia il est esclave; cela se compense. )>

Bossuct, (pli faisait la le(,'on aux grands de la terre et aux arbitres du monde; Bossnet, qui avait refusé de considérer la révocation de l'édit de Nantes comme une invasion militaire, et qui avait voulu apprendre à Louis XIV comment un grand prince, un Constantin ou un Théodose, se sert de son pouvoir pour ramener ses peuples égarés dans le giron de l'Eglise; Bossnet reçut aussi sa leçon, et d'autant plus sévère qu'il fut contraint d'applaudir avec son éloquence à son l)ropre châtiment. M. de Meaux n'était pas un de ces courtisans qui ue songent qu'à leur intérêt particulier. Même en prononçant son sermon du dix-neuvième dimanche après la Pentecôte devant le roi ù Fontainebleau, il avait uniquement eu vue le bien de la religion; il n'en avait pas moins fait l'éloge de ce qu'au fond du cœur, il n'approuvait guère, de l'œuvre de Louvois, de l'édit de révocation blâmé par le pape. La famille du chancelier le pressa de faire son oraison funèbre. Bossuet aurait voulu s'en dispenser ; mais l'archevêque de Reims ne voulut entendre aucune excuse. Fort avisé dans les affaires spirituelles et temporelles, il ue connaissait pas d'obstacle : il avait conduit avec plus d'énergie que de prudence le concile de 1681-1682 et entraîné les évêques beaucoup plus loin que Bossuet ne l'eût désiré. Il n'avait pas montré moins de zèle pour combattre l'hérésie et réduire les huguenots à entrer dans l'Eglise. Bref, il se croyait un grand seigneur et ses gens le croyaient encore plus que lui (2). Un jour, en 1674, le jeune prélat traversait Nanterre, lorsqu'il rencontra un homme à cheval : ses gens crient gare, gare! Le pauvre homme veut se ranger, son cheval ne le veut pas. Le carrosse et les six chevaux renversent tout ce qui se rencontre et passent par-dessus, si bien que le carrosse en fut versé. Le pauvre homme et son cheval se relèvent, remontent l'un sur l'autre et courent, pendant que le cocher et les laquais crient : arrête! arrête le coquin! « Si j'avais tenu

(1) Chap. VIII, n» 67.

(2) Mnie de Sévigné, t. III. p. 491, 40-?.

ce maraud, disait l'archevêque, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. » Eu 1685, il ne traita pas ainsi M. de Meaux, mais il exigea qu'il s'en remît à la volonté du roi. Sa Majesté ne trouva pas mauvais que M. de Meaux répétât, sur la tombe de feu M. le Tellier, ce qu'il avait si bien dit à Fontainebleau de la gloire de son règne. Bossuet se retira dans son diocèse pour faire la pénitence imposée (1). (ï Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite. » Au milieu de la cour, de ses actions turbulentes et de ses empressements insensés, notre philosophe s'était fait en lui-même comme une solitude où il se retirait pour goûter en silence le fruit de ses observations.

(1) Chap. VIII, n" 101.

DANS l-A .\IAIS(JN DE CONDE. 361

CHAPITUK XIV.

lOS.j-1080.

Oraison fiuièl)re de JLichel le Tcllier par l;i Bruyère. — Condé lui fait savoir comment il doit parler du duc de Bourbon. — Le moraliste est obligé d'être très prudent. — Tenue sévère de la maison du duc et de la duchesse de Bourbon à l'hôtel de Condé. — La Bruyère donnera des leçons à la femme comme au mari. — Petit sermon du roi au duc de Bourbon ; faveur des honnêtes gens et des gens de bien. — Difformité du mariage de M""' de Maintcnon. — Emeute des parois.siens de Saint-Germain en Laye. — Avantages et inconvénients du secret dans le gouvernement. — Economie du roi et de M™« de Alaintenon. — JI""' la Duchesse à Versailles fait répéter les leçons d'histoire à son fils, comme Condé l'avait fait à Chantilly. — Joie de la Bruyère : il offre à, M. le Prince de lui rendre compte des études de M"'« la duchesse de Bourbon. — M. le Duc injurie son ■ fils parce qu'il ue veut pas danser dans le ballet du Carnaval. — Redoublement de sévérité religieuse : murmures des vieux courtisans. — Le duc de Bourbon s'amuse aux petites mascarades chez M"*" de Montespan. — Condé semble oublié par son petit-fils ; il avertit la Bruyère que l'orage approche. — L'oraison funèbre de Michel le Tellier par Bossuet n'eut aucun succès. — La Bruyère se met en colère contre le duc de Bourbon, qui se moque de tout. — Le jeune prince écrit à Condé : le grand-père pardonne. — Le duc de Bourbon continue à rire de tout, même de ce qui fait pleurer les autres à la comédie. — La Dauphine eu est scandalisée. — Leçons piquantes, mais inutiles, faites à propos par le moraliste au prince nouveau marié.

Il n'y avait plus qu'une seule religion en France, celle du roi. La politique de Louvois avait tout nivelé. La populace de Paris, sévère envers les faibles et docile aux violents , avait détruit le temple de Charenton. Les conseillers huguenots des cours souveraines ayant reçu défense de reprendre leurs séances après la fête de saint Martin, M. Herwart, du parlement de Paris, se convertit, et la plupart des autres conseillers huguenots commencèrent à se faire instruire dans

la foi catholique (1). M. d'Artagnan , major du régiment des gardes, alla avec deux cents soldats à Villiers-le-Bel près Paris ; mais il n'y trouva plus que quelques débris des familles calvinistes qui y demeuraient, le reste s'était enfui. Le lieutenant général de la police de Paris, M, de la Reynie, dévoué à Louvois, obtint la connaissance exclusive des affaires des huguenots, et ne leur laissa plus aucun moyen de s'échapper. La vieille M™® de Duras, mère des maréchaux de Duras et de Lorges , avait demandé la permission de sortir du royaume. Le roi la lui refusa; elle était huguenote si opiniâtre, que le chagrin, dit le grand prévôt de France (2) , put bien avancer sa mort de quelque temps. « On fit sonder la fidélité de M. de Schomberg par une lettre anonyme : le roi essaya lui-même d'endoctriner M. de la Force. Le calvinisme ne pouvait plus exister ni à la cour, ni à Paris , ni aux environs. » Il était devenu ridicule, dit M"'' de Maintenon, d'être de cette religion-là! — La révocation de l'édit de Nantes, qui devait coûter tant de larmes, était alors un sujet de joie et de triomphe. On était surtout frappé de la grande figure que prenait dans la mémoire des hommes le dernier chancelier, qui avait dressé le pieux édit de révocation. On vantait la fortune, la modération, le bonheur, et la mort si douce et si calme de feu Michel le Tellier, qui, après avoir travaillé jusqu'à son dernier soupir à la gloire du roi, s'était éteint en chantant les miséricordes du Seigneur. Les hommes les plus éloquents du royaume s'occupaient à lui élever des monuments impérissables, la Bruyère fit ainsi son oraison funèbre (3) : « Quel bonheur a accompagné ce favori pendant le cours de sa vie! Quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la moindre disgrâce ? Les premiers postes, l'oreille du prince, d'immenses trésors, une santé parfaite et une mort douce. Mais quel étrange compte à rendre à Dieu d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a donnés , de ceux que l'on a négligé de donner, du bien que l'on n'a point fait, du mal que l'on a fait ou par soi-même ou par les autres ; en un mot, de toute sa prospérité ! »

Condé , qui avait de bonnes raisons pour ne point aimer Michel le Tellier, pensait sans doute comme la Bruyère : sa conscience ne se laissait pas gouverner, et les manières dures des dragons auraient révolté sa religion, s'il n'avait eu soin de l'établir sur les bases soli-

(1) De Sourches, t. I, p, 330.

(3) Chap. XII, n» 77.

DANS LA MAISON DK CONDK. .LOS

(li'S iriiiic coMsictinn ruiHoiiiin'. l'cndiiiit !<• <-<»iirl .srjoiir (ju'il fit <-ii novembre à VcrHuilles (1), il lut accaMé d'allaireH, Moit pour li(iiii(ler In situafion du jtriiicc! d(î Coiili, Huit pour ré<çler l'état civil dcM protcstniits (pli l'Iuicnt dans Ha iiiaisou ou daiiH sa clitMitMc 11 eut cependant le tenipH de pensera la Hruyèn; et aux dan<^crH (pi'il pouvait courir. Avec lu nnili y;ne curiosité du duc de Hourbon, avec la préwonipliou de son îV^c (pii ne respecte rieu, avc<! le désir liien naturel à un princ(( (pli a les «i;randes entrées de paraître un liMiume capabl»; et instruit, on pouvait craindre (pie la Bruyère ne laissât éciiapper (piel- (pie révélation indiscrète qui, dans eett(î saison soupc/onneuse, eût eu les plus finiestcs consé(pi('ncc8. Coudé n'en jiarla pas k la Jiruyè'n;; il eût en l'air (If lui l'nire des reproches peu mérités. Jl en chargea les révérends pères et leur commanda de veiller à ce que les serviteurs de M. le duc de Bourbon ne le compromissent point jjar quelque intempérance de langue : on ue pouvait être trop attentif dans la maison de Condé sur ce point délicat, au moment où M. le Duc venait de se voir exclu des grandes entrées. Condé partit pour Chantilly le samedi 24 novembre. Le 27, le R. P. Alleanmelui écrivit que le duc de Bourbon faisait ce assez exactement ses exercices, le matin au manège et l'après-dînée avec MM. de la Bruyère et Sauveur. Samedi dernier, nous ayant trouvés dans l'antichambre de Votre Altesse Sérénissime, environ une heure avant votre départ, il nous fit l'honneur de nous dire : « Je m'en vais étudier ; je crois que je ferai mieux par là ma cour c( à M. le Prince que d'attendre ici qu'il parte. Je vous prie de le luité- H moiguer, si vous le voyez. » Nous ne pûmes exécuter l'ordre qu'il nous avait donné, parce que Votre Altesse Sérénissime fut toujours accablée. Nous avons entretenu M. de la Bruyère sur ce que Votre Altesse Sérénissime nous avait ordonné. Nous l'avons trouvé très éloigné de ce que l'on pouvait craindre ; la conversation finit par la manière dont nous devons tous parler de M. le duc de Bourbon : il nous parut avoir là-dessus le même zèle que nous. »

Comment fallait-il parler du duc de Bourbon? Etait-ce comme le voulait le R. P. Innocent Talon ? <ï Pour moi, disait-il, j'adore le maître de Chantilly ; les deux cents jésuites de Paris disent amen. Les petits Pères de la résidence de Versailles ue parlent de Votre Altesse Sérénissime qu'avec des ravissements extatiques, de M. le Duc qu'avec louange et admiration, de M. le duc de Bourbon qu'avec les applau-

(1) Mss. de l'hôtel cie Condé.

dissements qui répondent à son mérite et à son devoir. Je me réserve l'éloge de M"" la Dachesse et des quatre jeunes princesses, à qui j'ai donné les quatre parties du monde pour leur mariage. y> Ce ton dithyrambique ne convenait pas à l'esprit profondément sensé de la Bruyère. Il s'en tint au couseil que lui avait donné l'abbé Fleury, c'est-à-dire à savoir se taire sans affecter le silence, à ne parler de ce qu'il savait qu'autant que son devoir le demandait, et du reste à agir simplement comme les autres hommes. Il n'en continua pas moins à penser ce qu'il voulait et à l'écrire. Mais il sut gré auR. P. Alleaume de sa franchise, et il s'établit entre eux une véritable amitié , fondée sur une estime réciproque.

Cette année-là, l'hiver commença de bonne heure et fut assez rigoureux. Cela n'incommoda ni le duc ni la duchesse de Bourbon, dont tout le monde admirait de bon cœur la jeunesse et la beauté. Les deux épousés, sans habiter ensemble , se rapprochaient de plus en plus, à mesure qu'ils grandissaient devant le roi en âge et en sagesse ; ils menaient déjà une vie presque commune. Ils faisaient ensemble leur cour à Sa Majesté, qui aimait à les voir se la faire un peu entre eux. M™® de Maintenon approuvait les mesures si justes qui avaient été prises pour ménager à la fois leur santé et leur vertu. M'"'' de Montespan trouvait cette procédure un peu longue, mais un peu trop prompte la confiance extraordinaire de sa fille pour M'"" la Duchesse ; elle se rattrapait en avançant le plus possible le projet d'union entre le duc du Maine et M"" de Bourbon. Cela faisait murmurer les envieux et particulièrement la grande Mademoiselle, qui avait toute sa vie désiré se marier, et qui avait projeté vingt mariages sans avoir pu en terminer aucun. Du reste, on ne l'avait pas prévenue du mariage du duc de Bourbon, et elle en avait conçu un grand dépit. Enfin elle avait gagné, parla rigueur de la saison , un gros rhume qui la faisait beaucoup tousser. Monseigneur se moquait de cette vieille princesse, restée fille malgré son fol attachement à M. de Lauzun. Un soir de décembre, à la table du roi, elle toussa beaucoup. M"'' de Bourbon et la princesse de Conti commencèrent à rire en regardant Monseigneur. Le roi voulut les excuser : la toux persista, les rires aussi; alors éclata la colère de la grande Mademoiselle ; le duc et la duchesse de Bourbon et toute la jeunesse de la famille royale furent pris et entraînés par le rire universel. La grande Mademoiselle, toujours toussant et criant de fureur, mais ne pouvant plus y tenir, s'en alla. Quand elle revint, elle traita les

I>.\NS l,A MAISON |i|, I oMiK. 3/ir>

jciiiics princesses (riiii|terliMerites, leur (l('cliini<|u'elleH avaient bcHoiii (rii|t|tnn(lre à vi\ re, (lit à M"'' de I'oim-Ikhi et an duc «lu Maine : *i < -e Hem nn joli conple, nn hoilcnx et, nne iiiuiieliul.e! » v.t an Ane. et h la (Incliessede Monrl»()n : « \^lilIÏnnl)ean nniria^e, nno femme Welle comme les ailles et un nuiri fort laid, petit, içros, ot la taille ^iltée. » « Ce petit monstre » raconta cette hcùik! i\ la liruyùre, qni mit la <,'rande Mademoiselle dans sa jçalerie des coquettes et des folles en compa<(nie de M. de Lan/nn (1) : « Une femme qui n'a qu'un /calant croit n'6tre point co(iuetle; celle qui a plusieurs calants croit n'ôtre que coquette (2). Telle femme évite d'être coquette par sou attachement à un seul, (|iii passe pour folhî par sou uiauvais choix. »

M. le Duc assistait à cette scôuc; ; il eu fut lâché, uiais pas autant (jue d'avoir été exclu des graudes entrées : voilà le chagrin qui eral)oisouuait sa vie. Tantôt mélaucolique, tantôt gai par houtades , il ne semhlait plus avoir de volonté. Toujours inquiet et agité sans relâche, il forme le projet d'aller en Bourgogne pour mettre à la raison les protestants de plusieurs localités importantes, comme Is-sur-Thil, Châlou- sur- Saône, Pont-de-Veile, Mâcon, Ancy-le-Franc. ^lais il reçut une lettre de i\I. de Bouueuil, qui lui écrivait de Saulieu : « Tous les chefs de famille de ce pays se sont soumis à ce qu'on a désiré, d'eux-mêmes, et sans violence aucune : la seule autorité du roi et ses simples ordres qu'on leur a expliqués ont tout fait. » Il ajourna son })rojet; mais il allait à Chantilly, à Ecouen, à Paris et à Versailles, sans pouvoir s'arrêter : il remuait sans cesse, et cherchait partout quelque chose qui lui manquait; il ployait sous la faveur, il flattait même les petits et ne croyait pas pouvoir assez s'humilier. Quant aux études et à son fils, auquel il avait promis de faire répéter de temps à autre ce qu'il avait appris, il ne s'en occupait guère. Cependant la Bruyère avait compté sur ses promesses, et il en espérait un grand soulagement; mais Son Altesse s'imposait assez d'humiliations sans y ajouter celle-là. « C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation , disait la Bruyère (3), de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est dû et que tout le monde lui cède ; il ne lui coûte rien d'être modeste et de se mêler dans la multitude qui va s'ouvrir devant lui ; de prendre dans une assemblée une dernière place, afin que tous l'y

(1) Ckip. III, n'> 18.

(•-') Chap. m, m^ 18.

(3) Chap. IX, n» 44.

voient et s'empressent de l'en ôter. La modestie est d'une pratique plus amère aux hommes d'une condition ordinaire : s'ils se jettent dans la foule, on les écrase; s'ils choisissent un poste incommode, il leur demeure. » Le sien lui demeura, mais avec des améliorations.

Le 10 décembre, M. le Prince revint à Versailles pour décider la nouvelle organisation de la maison du duc et de la duchesse de Bourbon. Ce n'était pas une petite affaire en ce moment. Le roi fit alors une déclaration par laquelle il défendait aux huguenots d'avoir aucun domestique catholique ; mais il était bien plus sévère envers les catholiques qui auraient des domestiques huguenots ou suspects de l'être (1 ). Seignelay obtint un instant que le roi donnât à M. Lecamus, lieutenant civil à Paris, la connaissance des affaires des huguenots; mais Louvois fit restituer cette commission à la Reyuie, qui l'exerça avec une grande sévérité. Aussi la déclaration du roi jeta l'alarme dans la maison de Coudé, qui pendant le seizième siècle avait été protestante, et où il restait encore, au dix-septième siècle, bon nombre de vieux serviteurs qui n'étaient pas catholiques. Coudé n'oublia rien pour les ramener à la véritable église : comme il savait admirablement la controverse, dit le R. P. Bergier (2) , il les prenait en particulier, il leur expliquait la doctrine chrétienne, et les engageait à lui proposer leurs doutes ; il leur en donnait la solution , leur démêlait avec une netteté incroyable les artifices de ceux qui, par des passages de l'Ecriture ou falsifiés ou mal entendus, avaient abusé de leur crédulité. Ses bontés, sa patience et des aumônes distribuées de sa part à cette intention ayant obtenu ce qu'il souhaitait, on eût dit qu'il avait gagné une bataille ou emporté une place d'assaut, tant ce travail était difficile ! Il ne fallait pas que pareilles difficultés se rencontrassent dans la maison du duc et de la duchesse de Bourbon. Il fut décidé par le roi (3) que dorénavant la duchesse de Bourbon demeurerait avec M™^ la Duchesse au palais de Versailles, mais que sa maison serait installée à rhôtel de Coudé avec celle de son mari. M""® de Langeron, qui devait tout surveiller, fut instruite du bon ordre que Leurs Altesses voulaient introduire dans leur maison. Les abbés Guérard et Delbos furent choisis pour évangéliser les domestiques et serviteurs ; et la Bruyère fut désigné pour donner des leçons à la fille du roi, comme il en donnait à

(1) De Sourches, 1. 1, p. 343-344.

(2) I)e cita et morte L. Condœi , p. 183.

(3) Mss. de l'hôtel de Condé : 25 décembre , Gourville à Condé et du Rosel à Condé,

DANS lw\ MAISON KK ('()\|)K. Ar,7

HOU gvmlvr. M. le l'riiKT «'(ail dt-jà rctoiinii' ù Cliuutilly, M. le Duc ('tuit |)iuli |M»iir son nraïul v()yii«i^(' en Woiir^o^iw. , et, lu Uruy^-n; était ù Paris pour ses vacaiicoH de? Not'l, loisfjiH! coh cIiohch furent décidé*;» à la, <;ratid<' HutiHlaction de M'"" la Diic-Iu'HHl*. On n'était point iiMpiict auprès (lu l{. 1*. de la Cliuise «nr le bon sucîcès de cette entreprise politique et religieuse. « Tout le monde, écrivait du lioH('I ('^."i décembre), eafc bien inleiitioiiué là-dessus. »

Louis X I \' éluit. de bonne loi dans sa tentative; d(! réforme catholique. Autant il était dur pour les protestants dont il ne voyait pas les souffrances, et qu'il considérait assez légèrement comme des rcîbel les, autant il était mesuré et circonspect envers les sujets dociles qu'il voyait autour de lui et qu'il voulait amener à prati({uer comme lui les préceptes de l'I^^augile. Dans son zèle indiscret, il avait résolu d'employer i\ l'édification de la cour cette jeune princesse, dont la naissance avait été le scandale et dont la beauté était l'ornement. A l'iustiijation de M'"" de Maintenou, il voulait faire du ménage du duc et de la duchesse de Bourbon un modèle comme le sien , et qui pût servir d'exemple aux autres. Le 24 décembre (1), il prit aui)rè8 de lui le duc de Bourbon et le duc du Maine, et leur fit un petit sermon : il les exhorta, dit M. de Briord, « à être gens de bieu et honnêtes gens. Avec cela vous pouvez vous assurer sur mon amitié et en tout attendre. » Alors le duc et la duchesse de Bourbon, sans être encore mariés, vécurent ensemble comme des fiancés. Ils semblaient fort heureux. Sur les soins que prenait le roi de les conduire, M. de Briord nous donne force détails, et d'assez mauvaise humeur il ajoute : « Le roi a diminué les fonds pour les bâtiments, il trouve que la dépense de cette année a été beaucoup trop forte ; je ne sais même si cela ne va pas au scrupule. ))

Le 28 décembre , M. le Duc n'était pas encore de retour à Versailles ; mais l'ordre qu'il avait établi dans la maison de son fils était exactement observé. Les RR. PP. étaient à leur poste. Le duc de Bourbon avait déjà recommencé ses études, et il régalait la princesse sa femme, à l'hôtel de Condé, d'une magnifique collation, « Il paraît, écrit le P. A Heaume à M. le Prince, qu'ils sont ensemble mieux que jamais : leur amitié ne fait que croître. » — « L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour être une pas-

(1) ^[ss. de l'hùtel de Condé : Briord à Condé. 27 décembre.

sion violente (1). » Rien en cela que de naturel et de légitime, auquel chacun pouvait prendre intérêt. Mais que penser de ces vieux époux qui cachaient leur mariage? « C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux (2). » La jeunesse de la cour et les princes de Conti s'étaient moqués de ce qu'il y avait de ridicule dans cette union ; ils avaient été sévèrement punis. Alors pourquoi le roi ne publiai t-il pas son mariage, puisqu'il voulait qu'on le respectât?

Huit ou neuf ans plus tard, quand le secret était connu de tout le monde à la cour et qu'on se figurait que M'"^ de Maintenon allait être déclarée, au fort de ce bruit, M. de Noyon, étant au dîner du roi, rapporte Saint-Simon (3), y mena la parole à son ordinaire, et le roi, à son ordinaire, le plaisantait en applaudissant à toutes ses dignités. M. de Noyon répondit qu'il ne désirait plus rien qu'une seule chose; après s'être fait presser, il dit que ce serait quand la justice du roi aurait couronné la vertu. Chacun baissa les yeux, le roi plus que personne, et l'évêque enfin comme les autres, qui sentit, par le profond et morne silence, le poids de ce qu'il avait hasardé. Le roi se hâta d'achever son dîner, pendant le reste duquel on eût entendu courir une souris, et passa vite dans son cabinet. Le père de la Chaise et M. de Meaux, à qui M""^ de Maintenon ne Fa jamais pardonné, empêchèrent la déclaration du mariage en décidant que le roi n'y était pas obligé. Si cette question était si difiîcile et si embarrassante en 1694, qu'était-ce donc en 1686? Comment le public pouvait-il considérer ce mariage, qu'on ne lui faisait point connaître? Les habiles d'entre les courtisans avaient deviné le secret ; mais ceux qui n'étaient point initiés aux raffinements de la politique, et tous ces bons bourgeois, comme MM. Gorgibus et Chrysale des comédies de Molière, qui appelaient un chat un chat, ne pouvaient voir dans ce mariage qu'un concubinage. La duchesse d'Orléans elle-même, qui aimait et admirait son beau-frère, a toujours appliqué à M™" de Maintenon une épithète qu'on ne peut répéter, mais qui est synonyme de concubine. La flétrissure qui s'attache à ce nom rejaillissait sur le roi lui-même. Dans cette situation, comment le roi osait-il prêcher la morale à ses peuples, gouverner leur religion et jouer en public le rôle d'apôtre couronné?

(1) Chap. IV, n" 13.

(2) Chap. XI, n^' 14.

(3) Addition au Journal de Danr/eau , t. I, p. 42, 43.

< 'e iri'liiii'iil. pas sciilciiH'iit les piotcHlniits proscrits et, jM-rHéciitéH qui relevaient, avec- uiucrlmiuî eet.t<' coiitriulictioii flii^n-uiitc ; des cutlioli- «ines siucCres, des prôtres d(! Saiiit-Oerrimin cm Liiyc et leurs fidèlcH paroissiens, iiic^hk! des olliciers de la maison du roi, vinrent, le 2 janvier KîSC», dans la cour du cliftU'au de Versailles, sons le» f'enCtreH de Sa Majesté, la lui rajtpelor avec une 8inj])lieit6 naïve, en invoquant le souvenir vénéré de la défunte reine Marie-ïhérése d'Autriehe (1). Ce l'ut une manière de sédition à Saint^Gerniain : ils arrivèrent à Versailles, au nombre de six i\ sei)t cents, sous la conduite du vicaire de leur paroisse, M. de la Vertu ; ils réclamaient leur curé, l'ami de la sainte reine, (|ue les méchants d'aujourd'hui voulaient leur enlever pour lui substituer l'abbé Gol)eliu, confesseur de M""' de Maintenon. Ils criaient qu'on trompait le roi; ils voulaient lui dire la vérité. Le roi, fort surpris de voir et d'entendre ces gens-là dans sa cour, envo3'a quérir le «i^rand prévôt de France; le grand prévôt se trouva si fort iucommotlé, (^u'il ne put sortir de sa chambre : c'est lui qui nous donne tous ces détails, mais il ne nous dit rien sur la cause ni sur le caractère de sa maladie. Il envoya un de ses lieutenants ]»rendre l'ordre du roi. Sa Majesté commanda d'arrêter une trentaine de ces genslà. Le lieutenant du grand prévôt leur fit dire que le roi lui avait ordonné de les entendre, et qu'il fallait faire entrer chez lui, pour lui dire leurs raisons, une trentaine des plus considérables et des plus zélés i)Our le bien public. Ils se battaient à qui entrerait chez lui par préférence. Tous ceux qui entrèrent furent arrêtés et mis en prison, parce qu'ils tinrent, dit Dangeau, des discours un peu trop forts. Les autres se dispersèrent. Au bout de deux jours, la plupart furent relâchés : ils ne comprenaient ni ce qu'ils avaient fait, ni ce qu'ils avaient dit; deux officiers de la maison du roi furent rudement châtiés. Neuf prêtres furent enfermés à l'officialité ; l'abbé de la Vertu fut jeté à la Bastille, et le curé de Saint- Germain fut exilé à Rouen. L'abbé Gobelin (2) s'excusa sur sa vieillesse pour ne pas lui succéder. Quelques jours après, le R. P. du Rosel écrivait à M. le Prince : « De nouveaux prêtres ont été mis à la place de ceux qui n'avaient pas été discrets à parler à Saint-Germain en Laye. » M. l'archevêque de Paris avait réglé cette affaire, si bien qu'on n'en entendit plus rien

(1) De Sourches, t. I, p. 349-352. Dangeau, t. I, p. 274. ilss. de l'hôtel de Condé : de la Noue à Condé, du Rosel à Condé, etc.

(2) Lettre de la Noue à Condé, 9 janvier 1686.

dire; mais alors ce fut à lui que s'en prit la malice des courtisans (1). « Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de se corriger d'un seul défaut. Ils sont même si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait leur donner dans le monde plus de ridicule ; il affaiblit l'éclat de leurs grandes qualités , empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. L'on ne leur demande pas qu'ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien public, plus graves : l'on veut seulement qu'ils ne soient point amoureux. » Ce compliment s'adresse à M. l'archevêque de Paris (2). On lui reprochait alors cette élégante et ridicule difformité, pour lui soustraire pendant ce temps-là la feuille des bénéfices et la passer au père de la Chaise. Mais le roi avait aussi sa part au compliment de la Bruyère.

On voit combien le secret était utile alors. Quoique Louis XIV eût une merveilleuse faciUté de travail ; quoique son attention, si précieuse à l'Etat, fût protégée par les lois d'une étiquette rigoureuse; enfin, quoique des ministres habiles et laborieux lui préparassent sa besogne, il ne pouvait tout faire. C'était une énorme fiction politique que d'attribuer à un seul homme tout le travail de l'administration du royaume. Cependant, avec le secret qui enveloppait tous les conseils, toutes les enquêtes, toutes les délibérations, ou ne voyait jamais paraître que les actes du pouvoir exécutif; et c'était là un pouvoir vraiment exécutif, puisqu'il ne prenait jamais une décision sans l'exécuter : tout ce qui se faisait semblait venir de la volonté souveraine. « Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner, répétait la Bruyère (3); le roi voit tout par ses yeux, il agit immédiatement et par lui-même ; ses généraux, quoique éloignés, ne sont que ses lieutenants, les ministres que ses ministres. » Quelle immense étendue de connaissances suppose un pareil gouvernement! Le secret avait aussi ses inconvénients (4). Si le roi protégeait l'Eglise, ses ministres, ses droits et ses libertés, il ménageait aussi ses peuples comme ses enfants, et,

(1) Chap. XI , no 98.

(2) Mémoires de l'abbé Blanche, Revue rétrospective , t. I, p. 165 et suivantes. Cf. Saint-Simon de Boislisle, t. II, p. 348-350. Mémoires de l'abbé de Choisy , éd. Michaud, p. 599.

(3) Chap. X, n" 35.

(4) Chap. X, n" 35.

tdiijcMirH occupé ù les soiihiKcr, il voiiliiit nîiidri' Ick nul)Hi(l<H \(-^cth i'I tels (jii'ilH Hc pusKcnt lever Hiir \oh iiroviiireu huiih Ich appauvrir; il avait déjà réduit de (|uin/.c millions à i|uatr<; la hoiuiix; «pril de8fiiiait aux hAtiiiicufs; il parla de suspendri- les travaux de la rivière d'IOiire, et il supprima les di-ux millions «[u'il employait chaque année à distribuer des diamants ii sa faniilNî et k ses amis. Passe encore de ne plus bâtir; mais su|)priiner les diamants! disaient les courtisans : assurément il était dévot, ou, comme le répétait M. de liriord, c/était du scrupule! Non, c'était la j)révoyance la plus sage : informé par ses diplomates qu'une li<j;ue se préparait contre lui entre les princes de l'Europe, il se ))réparait à se défendre, et cependant, au milieu d'ennemis couverts ou déclarés, il se i)rocurait le loisir des fêtes, des jeux et des spectacles (1), mais sans prodigalité. M"*" de l\raintenon s'entendait fort bien à l'économie.

Le 5 janvier, le roi donnait ù, sa cour une grande fête d'un nouveau genre dans sa nouvelle résidence de Marly (2). Les quatre grands appartements avaient été transformés en quatre boutiques remplies de meubles, d'étoffes, d'habits, de bijoux et antres objets qui pouvaient servir à un usage quotidien. C'était magnifique et ai)proprié au luxe de la cour; mais l'utile y tenait encore plus de place que l'agréable. Cela n'avait pas coûté moins de soixante mille écus. Chaque boutique représentait une saison de l'année : dans la boutique de l'Hiver, on voyait des robes fourrées, des palatines, des manchons et toutes sortes de choses propres au temps froid; dans la boutique du Printemps, on admirait les objets qui conviennent à la belle saison ; dans la boutique de l'Été, se trouvait tout ce dont on aime à se servir au temps chaud ; il en était de même pour la boutique de l'Automne, qui n'était pas moins bien assortie que les autres. Le roi avait nommé lui-même les personnes qui tenaient ces boutiques : M'"" de Maintenon et le duc du Maine pour l'Hiver, M"*^ la duchesse de Bourbon et W^" de Chevreuse pour le Printemps , M. le duc de Bourbon et M"'' de Thianges pour l'Été, M. le Dauphin et M"^ de Montespan pour l'Automne. Afin que ces illustres marchands, ingénieusement choisis, n'eussent point à se plaindre de leur saison, il y avait dans chaque boutique une foule d'objets qui en toute saison pouvaient être de bon usage, tels qu'argenterie,

(1) Chap. X, n'> 35.

(2) ilss. de l'hôtel de Condé : lettres de du Rosel, de Ricous, de Xaintrailles , datées du 6 janvier. Me taire galant , n° de janvier 1686, Dangean. j janvier 1686.

point de France et dentelles d'Angleterre. Sur les comptoirs, les chalands devaient jouer aux dés; suivant les nombres obtenus, ceux qui gagnaient des lots les recevaient aussitôt , sans bourse délier, des mains de ceux qui tenaient la boutique. Le roi permit déjouer tout ce qu'on voudrait ; seulement les marchands avaient soin que le jeu fût réglé et qu'on ne prît rien sans se le faire donner. Les dames allèrent les premières dans les boutiques, et les hommes ensuite; mais tout le monde y alla. La cour était devenue une foire. « Quand les hommes vinrent, disait le duc de Bourbon, la presse était si grande, qu'on ne pouvait plus approcher des comptoirs. » Le roi vint alors voir jouer : il se promenait de boutique en boutique autour des joueurs ; ils étaient si attentifs à leur jeu, qu'ils ne s'en aperçurent guère; aussi furent-ils facilement remarqués, les uns pour leur avidité, les autres pour leur modération. Le roi faisait ses observations en silence, comme M. de la Bruyère, sur les caractères de chacun. Mais les marchands aussi se signalèrent par diverses qualités. Nous savons, par M. de Ricous, que le duc de Bourbon déploya une activité extraordinaire. « Jamais les marchands de Paris ne se sont défaits aussi vite de tant et de si diverses marchandises : il avait force cravates et cornettes de pair de France dans sa boutique; il les distribua si vivement, qu'elle était presque vide quand les autres marchands ne faisaient que commencer. » « C'était, continue Ricous, le marchand le plus leste, le plus aisé et du meilleur commerce. Il y en eut qui se mirent assez bien en linge chez lui. » Il y avait pris un tel plaisir, que, le lendemain, il raccourcit la leçon du R. P. du Rosel, qui lui exposait avec la Bible les glorieuses actions de Samson , pour lui dire ce que nous venons de raconter. La foire de Marly avait eu lieu le samedi , de cinq heures du soir à dix heures. Elle n'empêcha ni le duc ni la duchesse de Bourbon d'étudier avec la Bruyère, qui, le lundi 7 janvier, écrivit à M. le Prince la lettre suivante (1) :

« Hier dimanche, à six heures du soir, M"^® la Duchesse envoya quérir M. le duc de Bourbon ; il entra dans son cabinet au château ; je l'accompagnai ; je lui fis rendre compte de la généalogie de François P', et comment il avait succédé à Louis XII , quelles prétentions il avait sur le duché de Milan contre la famille des Sforces usurpateurs, son entreprise sur le Milauez, le passage des Alpes ; l'opposi-

(1) Lettre XII.

I>ANS l,A MAISON DK ('ON'l>K. 30.1

titiii iloH SiiinscH, lu HiirpriHc de VilIcIVaiici', où éluit l'ro.sixT <'ol'»mie iivcc IcH f,i(Hip(!H du pupe, tout le (U'tuil île lu Imtaille de Mari;^nuii, icH fruits de w.tU'. victoire, rubouc.licinciit du Itoi avec Léon X, la mort de rcMupennn' Maxiinilicu, lus brigues (l(^ l'Vunrois T'otdiî Charles, roi (rFiS])nL;ii(', p(tur ùtrc élevés à riOmpirc, les luutcsdu premier dans le cours de lu iic/^ociatiou, les motifs et les raisons des [)rinces allcuiiiuds pour rcxclurc et lui préférer Cliurlcs-()uiu(. Voili'i, Mon- Bcigueur, les choses sur Icscjuclles j'intcrrogeui M. le duc de l'ourbon, qui répondit fort bien à tout, en bous termes ; il parla bien trois petit» quarts d'heure do suite, avec beaucouj) de netteté et de jugement. M""' la Diulu'ssc lui fit de sou côté quelques questions auxquelles il satisfit sans hésiter. Je crois que Son Altesse vous a mandé qu'elle est couteute de lui et de ses réponses. Cela s'est passé sérieusement dans le cabinet, où il n'y avait personne (juc Leurs Altesses et moi. ]M""' la Duchesse a remis la partie à dimanche prochain, dont j'ai fort grande joie. ( !ela me fait souvenir des projets de Chantilly. Il faut, Monseigneur, persévérer dans cette méthode, si Votre Altesse veut absolument que M. le duc de Bourbon soit savant : il le deviendra par là, sans cela jamais. Quand vous m'aurez donné la permission de vous rendre compte des études de M'"" la duchesse de Bourbon, je le ferai avec la même exactitude. Je me fais un devoir étroit et un sensible plaisir de les avancer tous les deux. »

Le sensible phiisir que la Bruyère prenait d'avancer les études des deux jeunes mariés est bien visible et parfaitement justifié, au moins pour ce qui regardait le duc de Bourbon. Quant à la duchesse de Bourbon, nous sommes réduits aux conjectures : le secret qui enveloppait la politique de son père protégea aussi son éducation ; mais nous trouvons dans les œuvres de la Bruyère quelques remarques qui semblent tirées de ses leçons de littérature à la jeune princesse (1). « Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de la voix et à la force des poumons. Les pédants ne l'admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des périodes. Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité ; et l'éloquence un don de l'âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres ; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons

(l)Chap. I, 11'^ 55.

tout ce qui nous plaît. L'éloqneuce peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d'écrire. Elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois où on ne la cherche point. » « Mais en général un esprit médiocre croit écrire divinement, et un bon esprit croit écrire raisonnablement (1). »

M"® la duchesse de Bourbon n'était pas assez frivole et renchérie pour dédaigner la science qui s'offrait à elle sous une forme si raisonnable et spirituelle. D'ailleurs il lui était agréable de s'instruire, sous la surveillance de M""" la Duchesse, avec le maître du duc de Bourbon, pour mieux comprendre et mieux aimer son mari. De son côté, le mari savait gré à sa femme de partager ses leçons et ses ennuis, comme elle partageait ses honneurs et ses plaisirs ; et leur maître commun était très flatté de leur servir d'intermédiaire j)our le bien de tous les deux.

Du reste, à ce moment tout le monde était content de l'éducation du duc de Bourbon. La bienveillance attentive du roi était apparente à tous les yeux. Les lettres de Sauveur, quoique toujours aussi courtes et aussi sèches, attestent une véritable satisfaction : le duc de Bourbon comprend assez bien le système de Vauban. Il ne néglige pas l'escrime ni l'équitation ; les maîtres particuliers le confessent hautement. Il n'y a que Fabvier, le maître de danse, qui se tait; il ne se plaint plus, ses plaintes sont demeurées inutiles; mais il est découragé : Sou Altesse ne vent pas tenir ses épaules droites, et elle n'a pas le goût de la danse. On préparait à la cour une comédie avec ballet, dont la Lande avait fait la musique; on avait offert à M. le duc de Bourbon d'y faire une entrée avec M""' la duchesse de Bourbon ; mais il ne montrait pour cela aucune bonne volonté. M. le Duc, qui allait depuis son retour à Versailles rôdait de tous côtés , cherchant qui il y dévorer, prit avantage par là pour se jeter sur son fils.

Ce n'est pas que M. le Duc fût un bien bel homme ni un fort habile danseur, mais l'esprit, la galanterie, la magnificence, quand il était amoureux (2), réparaient les défauts de sa figure grimaçante. Alors, il est vrai, il n'avait pas la gaucherie de son fils ni les scrupules religieux de sa femme; et quand il fallait danser, malgré sa petite taille, il s'en acquittait aussi bien qu'un autre, et savait se tenir droit. Le duc de Bourbon, qui connaissait aussi bien que per-

(1) Chap. I, n« 18,

(2) Mme de Caylus.

I>ANS I,A MAIKON DK ( (»NDK. IW»

HoijiM* la volonlr (lu roi, savait par Hoti (î.\()«'ririic(î (ju'uvcc Su Majcstc' il III' rallnil, ni cliii^aiicr ni i|uercl!(îr ; mais il n'avait rerii aiuuin comniandciiient Hur I(î ballet : (ju'cKt-ce donc que voulait son pore? M. (le Hrionl ( I ) cnnipreiiaif bien pninvpioi M'"* la Durliessc avait pris soin de l'aine rendre eoniiitc à son (ils de ses éfiirlcs d'lji«toire et niûme lui en nviiit l'ait ses coiiii»liiii<'nt8 les plus Hincèrcs ; n)ai8 il ne pouvait iiniii^iiier jxiunputi M. le \)\u: ne l'aisail pas diinser son (ils dans le prochain ballet de la .Jeunesse. Le l)ruit se répandit d'une brouille entre eux. Le père et le fils avaient bien écliangé quelques propos désagréables, mais on en avait exa<i^éré l'importance. On prétendait que le duc de Bourbon s'était émancipé avec l'aide de sa mère, et que M. le Duc, jaloux, de sa lemnie et de son Kls, les avait injuriés tous les deux dans un de ces accès de colère auxquels il était sujet. Une explication était devenue nécessaire : l'occasion s'en j)résenta naturellement (2). Un jour, à la chasse, le duc de Jjourbon se donna un coup à la tête. « Ce n'est rien, dit de la Noue ; jamais il n'a été de si bonne grâce à, cheval, ni si ferme en son assiette. » Néanmoins, écrit le r. Alleaume, M. le Duc voulut avoir là-dessus un grand entretien avec son fils ; ils parlèrent aussi de la dernière affaire, et ils sortirent de cet entretien fort contents l'un de l'autre : le père se félicitait de l'ouverture de sou fils, qui ne lui avait rien caclié de tout ce qui avait pu donner lieu à ces petits rapports ; le fils s'applaudissait de la douceur et de la bonté avec laquelle son père lui avait parlé. La bonne intelligence était revenue dans la famille. « Il paraît que tout va mieux que dans un certain temps, écrivait le R. P. du Kosel à Coudé; M""" la Duchesse nous a fait l'honneur de nous dire qu'elle avait entendu répéter l'histoire et qu'elle avait mandé à M. le Prince combien elle en était contente. » La Bruyère ne dit rien; mais il jugea un peu sévèrement la conduite de M. le Duc. « Dans la société, dit-il (3), c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fouet le plus bizarre : l'on étudie son faible, sou humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède ; la moindre sérénité qui paraît sur son visage lui attire des éloges : ou lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. Il est craint , ménagé , obéi , quelquefois aimé. »

(1) Mss.de rhôtel de Condé.

(2) Mss. de l'hùtel de Condé.

(3) Chap. V, n» 41.

Le 13 janvier, la répétition d'histoire fut continuée dans le cabinet de M""® la Duchesse et eu sa présence. « Tout se passa comme la dernière fois, dit la Bruyère (1), c'est-à-dire fort bien, avec netteté et une grande mémoire. Le duc de Bourbon rendit compte de la jalousie de François I" sur l'élévation de Charles V à l'Empire, des complications diplomatiques qui s'ensuivirent, de la guerre, etc., etc. Son Altesse Sérénissime expliqua toutes ces choses avec beaucoup d'exactitude, quoiqu'il y entre bien des intrigues et du cabinet. Il satisfit encore à des questions que fit M'"'^ la Duchesse. » Elle en fut très contente ; le duc de Bourbon l'était bien plus encore, et la Bruyère aussi : il aimait à se faire supporter des grands (2).

Le 14 janvier, la Bruyère, qui entrait de plus en plus dans l'intimité du jeune ménage, écrivit une autre lettre à M. le Prince pour M""® de Langeron et probablement sous sa dictée. M""" de Langeron était souffrante et ne pouvait écrire elle-même : elle racontait que M""^ de Moreuil, dame d'honneur de M""" la princesse , était encore plus malade depuis quelques jours : « Je ne me puis, disait-elle, donner le repos autant qu'il serait nécessaire. M™'' la duchesse de Bourbon a écrit à Votre Altesse Sérénissime ; elle a donné sa lettre à M. de Mortemart, qui devait aller à Chantilly etqui remet tous lesjours son voyage depuis dix ou douze jours. Son Altesse Sérénissime fut hier chez M™" de Maintenon ; le Roi y était, et elle y demeura près de trois quarts d'heure. Le Roi fit venir M"' la princesse de Conti ; au retour, M™'' la duchesse de Bourbon alla souper chez elle ; elle y a passé aujourd'hui une grande partie de la journée, et je crois que désormais elles seront souvent ensemble, et- c'est l'intention du Roi. On dansa aujourd'hui un ballet, et l'on commence à en répéter un nouveau. M"® la duchesse de Bourbon fera demain au soir une mascarade chez M™" de Moutespan pour divertir le Roi. » Pendant que le roi causait sérieusement avec M""^ de Maintenon , il aimait à voir la fille de M""" de la Vallière et la fille aînée de M"* de Montespan s'entretenir de choses moins graves, et conserver, dans leur conversation légère, la décence et la dignité convenable à une jeune veuve et à une nouvelle mariée dont le mariage n'était point achevé. Le duc de Bourbon, qui n'aimait point à danser en public dans les ballets de la cour, goûtait fort les petites mascara-

Ci) Lettre XIII.

(•2) Chap. IX, n^ 14.

DANS I.A MAISdN DK CONDl':. 367

(li'S (|ui Hc fniHiiiciil. clii'/, M (le M« ititcHpiiii pour divertir 1«: roi (1^ :

il y ulluit i)ri'H(|ii<' loiis les Hnir.s : il y daiiHiiit, il y parlait «eloii que «on pcrsonmii,'!' le (i»'iiiaii(liiif, ; il .s'y aiiiiisait, iM-aiicoiip. M'"" d(; MontcHpan trouvait là uu moyen de distraire Sa MajcHtc!!, et o»»nHervait ainsi une autorité l'u^itive sur les plaisirs de l'ingrat (pii ne lui |»arlait plus de choses séri(Mises. 1011e régentait le duc «lu .Maiu<' et, par oecasion M"" de Bourbon ; le due et la duchesse de l'ourljou ne pouvaient refuser ses excellents conseils, et le jeune prince riait de bon e<eur des plaisanteries de sa Ixdie-nière, c^ui n'épargnait personne, pas môme M"'" la. Panitliine, Mais toute la vie, d('{)uis les leçons d'histoire et de littérature juscpraux nuisearades, se passait pour les d(nix nniriés sans faste et honnêtement. La discrétion et la modestie, qui plaisaient tant à M""' de Maintenon, devenaient à la mode. Un air de réforme morale et religieuse envahissait toute la cour ; nulle part il n'était plus sensible que dans la nouvelle maison du duc et de la duchesse de Bourbon.

Le 18 janvier, l'abbé Guérard rendait compte à M. le Prince de son ministère, qui lui donnait, écrivait-il (2), beaucoup de consolation. Il avait vu croître tellement le nombre des croyants, que la chapelle de la maison était devenue trop étroite et ne pouvait plus les contenir. « Le duc de Bourbon fit venir un de ces matins ses valets de chambre et quelques autres officiers de sa maison avec les valets de pied, et il dit aux uns et aux autres qu'ils ne devaient attendre de gratification ou de récompense que par rapport aux exercices de piété. M""" la duchesse de Bourbon avait dit, quelques jours auparavant, qu'elle était ravie d'aise de voir la prière et l'instruction si exactement observées à l'hôtel de Coudé. Cette sévérité scrupuleuse n'incommodait nullement la Bruyère : au contraire, il n'était que plus à l'aise pour faire étudier le duc et la duchesse de Bourbon. Le père de la Chaise, satisfait, en usait fort bien avec le jeune prince, c( qui était toujours, dit le R. P. Alleaume, d'une bonne santé, d'une bonne conduite et de mieux eu mieux avec son épouse. »

Mais les vieux serviteurs de la maison de Condé trouvaient que l'air de la cour devenait froid et triste. Ils prétendirent que le Dauphin, ayant laissé courre un loup de l'autre côté de Saint- Germain, s'était fait mener par la bête jusque dans la forêt de Dreux, pour aller cou-

(1) Dangeau, 17 janviei-, t. T, p. 282,

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

cher à Anet et se distraire chez M. de Vendôme (1). On s'amusait

bien chez le petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées. La maison était tenue par un abbé, M. de Chaulieu ; mais ce n'était pas un théologien sévère, ni un intendant économe. Grand détracteur de don Quichotte et des vertus héroïques, il chantait dans de jolis petits vers la paresse et la volupté , charmait les créanciers au son de sa lyre , mangeait avec M. de Vendôme, à Aix en Provence, douze cents sardines en un seul jour, avait maîtresse à l'Opéra, maîtresse en Normandie, et résumait sa morale en deux mots : « Puisque ce monde n'est qu'une comédie, il faut prendre la queue du lapin et l'épée de bois comme les autres. » Pendant qu'on se divertissait dans la maison de Vendôme sans aucun scrupule, Gour ville pestait dans la maison de Coudé contre les nouvelles déclarations du roi, qui ne permettait plus aux seigneurs huguenots (2) de se servir de valets ni huguenots ni catholiques. <( Il faudra donc, disait-il, qu'ils se servent eux-mêmes. » Mais lorsqu'il vit enlever leurs enfants aux parents calvinistes, il apprit à ne plus s'étonner de rien. Alors il se tut.

Les gentilshommes de service auprès du duc de Bourbon se plaignaient que le jeune prince oubliât souvent des choses qui faisaient de la peine. M. le Duc s'en plaignait aussi. « Soit paresse, soit manque de réflexion, le duc de Bourbon, leur semblait-il, ne pense pas toujours à ce qu'il doit. » M. de la Noue ne parlait pas sans dédain de l'attention de M"''' la Duchesse pour faire répéter à son fils, le dimanche soir, ce que la Bruyère lui avait montré dans l'après-dînée. M. de Briord parlait de M. de Bouillon, qui s'ennuyait à Evreux, et laissait entendre que l'on ne s'amusait pas tous les jours à Versailles ; il insinuait que, si les répétitions d'histoire devant M'"" la Duchesse étaient utiles, quelques petits voyages à Chantilly seraient aussi fort bons à M. le duc de Bourbon : il trouverait là un meilleur maître qu'à Versailles. Mais on oubliait Chantilly comme tout le reste : la lettre de la duchesse de Bourbon n'était pas encore sortie de la poche de M. de Mortemart, et il y avait plus d'un mois que le duc de Bourbon n'avait écrit à sou grand-père. Le vénérable P. Bergier, le confident de M. le Prince, écrivit assez fortement à son confrère le R. P. du Rosel sur le dérèglement du siècle et sur l'indolence du duc de Bourbon, qui avait laissé passer tant de temps sans écrire à Chantillj'. Quelles pensées cela

(1) Lettres Inédites de Chaulieu, publiées par le M>s de Berenger.

(2) Mss. de riiôtel de Condé.

DANS LA MAISON DK CONDK. :w.i

innmiit, H Condr daim suHolitiidc ! ('(!« mm iniiirs dcH vicillardH coiitn' lu jcMmessc (h' lii ('((iir m- tidiildniciit puH Ik,'uucou|i lu Mniyère ; il ii'oiildiait jius et; (pril uvuil, ciitciidii dire aux vicillunls rjmuid il l'tuit jeune ( I ) : « Le souvenir de lu JeuneHHe <'st tendre elic/ les vieillards : il» uiment les lieux (»ii ils l'ont, passée ; les perHonnes qu'ils (»nt coinnieneé ii eonnaitre dans ce temps leur sont elières ; ils afleetent (pidques mots du premier langa;;e (ju'ils ont parlé; ils tiennent pour Tuneienne manière de chanter, et })Our la vieille danse; ils vantent les modes qui régnaient dans leurs habits, les inenbles et les équipu«jes. Ils ne peuvent eneore désapprouver des choses qui servaient à leurs passions, qui étaient si utiles à leurs plaisirs, et (j^ui en rappellent la mémoire. Comment pourraient-ils leur préférer de nouveaux usages et des modes toutes récentes oii ils n'ont nulle part, d(»nt ils n'espèrent rien, que les jeunes gens ont faites et dont ils tirent à leur tour de si grands avantages contre la vieillesse? »

Si jamais la Bruyère à la cour subit l'ensorcellement de la bagatelle, comme on disait dans la langue de la dévotion, ce fut à cette épo(pie : cela ne dura guère. Il ne manqua pas d'avis pour le rappeler à une juste appréciation de la réalité. Le premier lui vint de Coudé lui-même. Le 22 janvier, les révérends pères étant allés à Paris avec le P. de la Chaise , qui voulait leur montrer sa maison de Montlouis, le R. P. Alleaume écrivait de là à Coudé : « Nous retournerons demain ù, Versailles. Nous ne manquerons pas de dire à M. de la Bruyère à la première occasion ce que Votre Altesse Sérénissime désire qu'où lui dise. Nous sommes assez bien avec lui pour lui donner nous-mêmes cet avis. » Quel était cet avis? On ne peut le savoir : mais nous serions bien surpris si , à l'aspect de Cette mer changeante de la cour, le vieux pilote retiré à Chantilly, où il consolait et réchauffait à son foyer un des derniers naufragés, n'avait pas alors fait parvenir à la Bruyère quelque conseil de ce genre : « Serrez les voiles, matelot, le mauvais temps approche. Prenez garde à ce que vous direz du duc et de la duchesse de Bourbon. »

Le 25 janvier, l'évêque de Meaux était venu à Paris, car ce jour-là il y prononça, dans l'église Saint-Gervais , l'oraison funèbre de feu le chancelier Michel le Tellier ;mais, « quoique cette pièce d'éloquence fût assez belle (2), dit le marquis de Sourches, le public ne trouva pas

(l)Chap. XI, u'^' 115.

(2) De Sourches, t. I, p. 358.

qu'elle répondît à l'ancienne réputation de ce prélat. » On disait que l'orateur avait moins parlé de Michel le Tellier que de Eichelieu, de Mazarin, de Ketz et de M. le Prince (1). En un mot, on n'en était point content. Le lendemain, le jeune M. du Tertre, ancien camarade du duc de Bourbon, soutint une thèse dans l'église des Jacobins. Il y avait là le nonce, huit ou dix évêques, et quantité de présidents et de maîtres des requêtes, qui avaient assisté la veille à l'oraison funèbre. Il y avait aussi, dit le R. P. Talon, deux cents jésuites, qui étaient venus applaudir le duc de Bourbon. La Bruyère entendit parler du discours de Bossuet ; on en faisait l'éloge, on était content de son action, mais il comprit ce que cela voulait dire (2). « Théodule (le serviteur de Dieu) a moins réussi que quelques-uns de ses auditeurs ne l'appréhendaient : ils sont contents de lui et de son discours ; il a mieux fait à leur gré que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est de flatter leur jalousie. »

Le 27 janvier après dîner, la Bruyère avait fait encore rendre compte de ses études à M. le duc de Bourbon devant M™"" la Duchesse, dans son cabinet (3). Ce n'était pas comme dans la salle des Jacobins. Il fallait parler sur les leçons d'histoire depuis quinze jours entiers : la traite était un peu longue; le duc de Bourbon était moins ferme qu'à l'ordinaire. La Bruyère vit le danger : il remit l'histoire au dimanche suivant, et il fit rendre compte au duc de Bourbon de la géographie sans les gouvernements. Il lui demanda de traiter un sujet qu'ils avaient souvent étudié ensemble et qui était familier à M'"'' la Duchesse : le cours du Ehin de^Duis sa source jusqu'à la mer, tous les États qu'il coupe ou qu'il traverse, les villes situées sur ce fleuve, les différentes rivières qui s'y jettent, et les villes assises sur leurs rives, les divers canaux que forme le Rhin, leurs noms, ceux des villes situées sur ces canaux, et comme ce grand fleuve dégénère en un petit ruisseau au-dessus de Leyden aVant de se perdre dans la mer. Le duc de Bourbon en rendit compte assez bien ; mais il fallait une si grande mémoire pour arranger tant de noms allemands et les mettre chacun dans leur ordre, qu'il se trompa plus d'une fois. Sa mère s'en aperçut mieux qu'à l'ordinaire. Le prince, blessé dans son amour-propre, dit avec humeur qu'il ne pouvait se rappeler tous ces noms-là. « Il aime

(1) Correspondance de Bussij Rahutin, t. V, p. 508 : du Breuil à Bussy.

(2) Chap. XV, no 14.

(3) Lettre XIV.

DANS l,A MAISON DK ('((NltK, ;i71

|it'ii ù iijipn'iidiv |)iir ('(riir, (Miivuil, In l'iuyî-n- à Condé. Il lue tauf pour le ré<riiire iiiu! iimtiiierio (|iii ne «e corniircml pus hiuih l'avoir vue. Sou Altesse a Ix'soin que vous lui (léeliiric/, , Moiisci^Mieur, <{W V(juh voulez. al)soIumeu( (ju'il sacln; très l)ieii la ;;L'o;,Mupliie : cejn peutêtre me soula^^era. » ( )ii le devinc! l'acileiueiit : l'autorité de M'"" la Duchesse sur son (ils é(!ii( épuisée; la l'ruyère s'était mis eu colère ; le duc de liourbuu se iiio([uait de la scieuce de sa mère et de sou professeur. Les répétitious d'histoire et de géographie dans le cahiuet de M'"" la Duchesse touihèrent vite eu désuétude, à la grande satisfaction des vieux serviteurs de la maison de ('onde. Mais les amours du duc et de la duchesse de Bourbon continuèrent comme auparavant, uu milieu d'un honnête silence, t\ l'abri des regards indiscrets.

ce Ne pourrait-on i)as découvrir (1) l'art de ho. faire aimer de sa femme ? » Quoi(jue la duchesse d'Orléans prétendît (|ue cet art-là était plus connu en Allemagne qu'en France, le duc de Bourbon ne demanda pas à, M. de la Bruyère de l'aider à l'y découvrir. Il était trop sûr dé sou fait, et d'ailleurs, à ce moment, il était d'humeur à ne douter de rien (2). 11 écrivit enfin à sou grand-père le 2 février, et lui fit des excuses de ne lui avoir point écrit depuis un mois : sa paresse seule, disait-il gaillardement, l'avait fait manquer à son devoir. Lemême jour, le R. r. du Kosel appuya cette lettre d'une sorte d'ai)ostille : « M. le duc de Bourbon , disait-il , a un bon naturel et il est très persuadé de ce qu'il doit à son grand-père : nous en jugeons parce qu'il nous fait parfois l'honneur de nous dire. Il a uu grand chagrin de sa faute. » Si grand, que, la lettre écrite, il n'y pensa plus! Il était convenu qu'il était heureux; il ne pouvait s'affliger longtemps. Il riait de tout, même de ce qui faisait pleurer les autres. C'était le tour d'esprit de M""" de Moutespau, surtout à cette époque où elle prenait le contre-pied de M""" de Maintenon ; et le jeune duc de Bourbon ne croyait pouvoir mieux faire que de se rompre à ce brillant exercice, qui seyait si bien à son âge et à son caractère. A cela M. le Duc ne voyait rien à redire, et la Bruyère prenait la chose avec philosophie (3). « Les aises de la vie, le calme d'une grande prospérité, fout que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, d'un imbécile ou d'un mauvais conte. Les gens moins heureux ne rient qu'à propos. »

(1) Chap. m, n'^ 80.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

(3) Chap. IX, n'^ 27.

M""' la Dauphine, déconcertée par ce rire continuel, ne pouvait s'}' faire. En bonne Allemande qu'elle était, elle entendait mal l'ironie dn stj^e de la cour, et ne supportait qu'avec peine de voir rire sans savoir pourquoi : elle craignait toujours qu'on ne se moquât d'elle et des chagrins que lui donnait son mari. Le dac de Bourbon fut assez léger pour blesser cette excelleute princesse, au moment même où le roi, à force de bons traitements et par le tour galant et noble dont il accompagnait ses bontés, essayait de la ramener à un esprit moins particulier, et de l'obliger à tenir une cour de la jeunesse. M. de Ricous s'en plaignit à M. le Prince : « J'aurais une chose à dire à Votre Altesse Sérénissime, c'est que le duc de Bourbon ne se défait pas d'une mauvaise manière de rire sans sujet, et même sans en avoir envie : l'autre jour, à la comédie, il me fit là-dessus une peine sans égale ; car je voyais bien dans les yeux de Madame la Dauphine et de presque tout le monde, combien cela leur paraissait extraordinaire. S'il riait de bon cœur, il n'y aurait rien à dire ; mais c'est un rire forcé. L'on jouait alors une pièce tragique à la Comédie. « D'où vient, demanda la Bruyère (1), que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que d'éclater sur le ridicule ? Est-ce l'altération des traits qui nous retient ? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus amère douleur, et l'on détourne sou visage pour rire comme pour pleurer en la présence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre, et à marquer quelque faiblesse , surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on soit la dupe? Mais, sans citer les personnes graves ou les esprits forts qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et qui se les défendent également, qu'atteud-on d'une scène tragique? qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la vérité n'y règne-t-elle pas aussi vivement par ses images que dans le comique ? L'âme ne va-t-elle pas jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir? Estelle même si aisée à contenter? Ne lui faut-il pas encore le vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre s'élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d'une comédie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et très naïvement exécuté, aussi l'extrême violence que chacun se fait à con-

(1) Chap. I, n« 50.

DANS LA MAISON DK CON'hK. Ml'.

Iniiiidic SCS liiriiics, et le iimiivais ris dont, on viMit le» couvrir, |)ruiivtMit, cliiircnicnl i|ii<' rcH'ct nntmcl du ^^niiid t,rii;,'-i(|ue 8emit de pleurer tous rninclioincnt l'.t de concuîrl à lu vue l'un de rautn-, et, sans autre cmliarrii8 que d't'Hsuycr ses larmes, oiUri! ([u'aprcH virr cnnvcnu de n'y alnindonuer, on (''prouverait encore (|u'il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au tliéiVtre (pie de s'y morfondre. »

On ne peut, pas pleurer (]uand ou a envie de rire. .M. le due d(,' Bourl)on ne pouvait résister à son lieureux penchant pour la joie et la «çaieté. Quand toute la terre s'armerait coutre lui, celanerempôclierait j)OUrtanl pas do rin^ : il (allait ])ien qu'il se divertît. La lîrnyère ne voulîiit point assurément contrarier les inclinations de Son Altesse : loin de là, mais en niéna«5<;ant le temps, l'occasion, l'air et la manière de dire les choses, il lui insinuait délieatement quelques bons conseils, ne fût-ce qu'eu faisant l'aveu de ses ignorances sur les mœurs des femmes. Le moraliste ne comprenait pas comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts et se montre par ses mauvais endroits... (1), peut espérer de défendre le cœur d'une jeune femme contre les entreprises de son galant qui fait tout le contraire... Mais il comprenait fort bien l'influence du roman et du théâtre sur l'esprit des femmes (2). <c II semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères, que, quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit capable j^our eux de la moindre faiblesse. »

Heureux le siècle où le roman et le théâtre n'avaient pas d'auiro.-? inconvénients! On peut douter qu'ils eussent des effets aussi nuiyi blés que la Bruyère veut bien le dire.

(1) Chap. m, n'> 74.

(2) Chap. I, n" 53.

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