CHAPITRE XVIL
1686 (mai-août).
La paix régnait en France : le roi ne craignait rien ni au dehors ni au dedans. — Condé à Chantillj- menait une vie douce et tranquille. — Lune de miel du duc et de la duchesse de Bourbon. — Leçons de la Bruyère sur l'esprit de conversation ; Arténice. — Leçons de la Bruyère sur l'histoire de Henri II. — La cour de Mgr le Dauphin rappelle le règne de Henri II et Henri III. — Grossesse de la Dauphine. — Bessola, la princesse de Conti et M"»"^ de Choiseul. — Les beaux messieurs de Sainte-Maure, de Marsan, de Comminges, de Créquy. — Débauche chez Monseigneur. — La duchesse de Bourbon a des vapeurs. — De Marsan et Comminges exilés. — Complot de M. de Sainte - Maure avec M™» de Polignac pour s'emparer du Dauphin. — Le roi veille sur son fils. — Quelle cour de sauvages autour de l'héritier de la couronne ! — Leçon de géographie politique par la Bruyère sur le pays des Tournesols, leurs mœurs et leur religion. — Le roi et Condé sont très souffrants : ils le supportent tous deux gaiement ; gaieté plus vive et plus franche de la duchesse de Bourbon. — Joie de la Bruyère à l'instruire. — La Dauphine donne le jour au duc de Berri. — Réflexions du moraliste sur le mariage de Monseigneur, — Un grand attachement et de sérieuses affaires ont jeté le duc de Bourbon dan? son naturel. — Bonheur de la Bruyè-re en voyant celui de ses Altesses. — Il devient plus modeste.
Le mariage du duc de Bourbon était achevé : la duchesse de Bourbon se consolait aisément de la grandeur de M'"" de Maintenon et goûtait le plaisir d'être libre sous la tyrannie de son mari. Le duc de Bourbon ne rougissait plus de sa femme au milieu des jeunes gens de la cour; au contraire (1), il était fier de paraître en public avec celle qu'il s'était choisie pour sa compagne inséparable, qui devait faire sa joie, ses délices et toute sa société; et, pendant que les deux époux goûtaient tranquillement les douceurs de leur nouvelle vie, la Bruj^ère,
(1) Chap. XIV, n'^ 35.
I>ANS l,A MAISON l»K CONDK. I.'.'J
dans riiitiiiiilt', leur (Iniiimil ilvs Icrons de ]i(iliti(|iir et de littt'nitiiir, et ac'lievait leur édiieulioii.
Aidoiir d'eux ré<i:iiait la i)aix la j»Iiih profonde. iiCK inqiiiétudcH que l'on avait <'ues sur la sauté du roi avaient Inif jda''cùlii (••infianre (1). Le roi voidait qu'on le (;ri*it «^iiéri : S(»it <ju'il allAf mieux, soit (|u'oii s'habituât à le voir sonllVir d'iiue nuUadie (pi'il dissinmlait et (jui n'incoinniodait ]>lus personne, on ne; doutait pas (|u'il i'\\{ ^niéri. Il montait à cheval , et il avait repris sou train de vi(! ordinaire. D'ailleurs jamais le roi n'avait tenu d'une main plus ferme les rônes de l'J'^tat. Au dehors et au dedans du royaume, tout semblait marcher à son gré.
Au dehors, ipii pouvait troubler la tranquillité? « La trêve était laite pour vingt ans avec toute riOuroi)e, dit M'"" de la Fayette (2). Les Inipérianx, quoique victorieux des Turcs, avaient encore assez d'occupation pour nous laisser eu repos, et l'on espérait que des conquêtes quasi sûres, auraient plus d'appas pour eux que le plaisir d'une vengeance douteuse ; rEs])agnc était trop abaissée pour nous donner une ombre d'appréhension : l'Angleterre trop tourmentée dans ses entrailles, et les deux rois trop liés pour qu'il y eût rien à craindre. L'onétaitfort persuadé des mauvaises intentions du prince d'Orange ; mais nous étions rassurés par l'état de la république de Hollande, dont le souverain bonheur consiste dans la paix; nous étions donc persuadés que si la guerre commençait, ce ne pourrait être que par nous. Oela laissait au roi le plaisir tout pur de jouir de ses travaux. Ses bâtiments, auxquels il faisait des dépenses immenses, l'amusaient infiniment, et il eu jouissait avec les personnes qu'il honorait de son amitié. L'on ne connaissait plus en France d'autres armes que les instruments nécessaires pour remuer les terres et pour bâtir ; on employait les troupes à ces usages, non seulement pour les tirer d'une oisiveté aussi mauvaise que le serait l'excès du travail, mais encore pour faire aller la rivière d'Eure contre son gré, pour rendre les fontaines de Versailles continuelles, et avancer de quelques années les plaisirs du roi. »
Au dedans du royaume, qu'est-ce qui pouvait troubler cette parfaite tranquillité? L'histoire, la poésie, même les médailles (3), racontaient la gloire du roi. « La religion prétendue réformée avait été abattue
(1) Mercure galant, n» de juin 1686. p. 296, 297. Gazette, 31 août 1G86.
(2) Mémoires de la Cour, p. 1, éd. Michaud, t. VIII, p. 211.
(3) Ménestrier, Histoire du i-oi 2)ar les 7néda>lles, p. 46, n" 11. n" 9. n» 14, n» 16, n'J 17.
d'un seul coup de massue par l'édit d'octobre, et ne pouvait plus se relever ; les têtes de l'hydre, coupées par le glaive de la loi, ne pouvaient plus nuire ; les ministres protestants, qui s'étaient enfuis comme des oiseaux de nuit devant le soleil royal, n'osaient plus revenir. Les grenouilles de Hollande avaient beau crier contre l'astre lumineux, il éclairait de ses bienfaits les deux hémisphères. Les dragonnades étaient devenues, dans le langage de la numismatique, vis arnica, une douce violence. » Enfin le dernier des protestants de la cour, M. le duc de la Force finit par céder aux obsessions dont il était l'objet, et se fit catholique (1). Le pape, qui avait d'abord blâmé la révocation de l'édit de Nantes, n'eut plus qu'à l'approuver : ce fut le triomphe de la politique de Louis XIV, le couronnement de l'unité française.
M. le Prince, à Chantilly, jouissait pendant ce temps d'un repos qui n'était pas moins glorieux. c< Véritablement, cette vie douce et tranquille qu'il mène en sa retraite est, disait le père Rapin , un nouveau genre de sublime, une nouvelle grandeur (2). Je ne sais si le lait dont il se nourrit et le village qu'il habite ont été jamais en si haute considération qu'il les amis. Après avoir acquis tout l'honneur qu'on peut avoir dans la guerre, il a tout le bonheur qu'on peut acquérir dans la paix. J'avoue qu'il faisait beau voir ce prince, tout brillant de l'éclat de la vertu, au travers de ces nuages qui l'environnaient dans la tempête du combat ; lorsqu'il laissait bien loin derrière lui les plus téméraires, pour aller afironter la mort au plus fort du danger ; que, tout couvert de sang et de poussière, il renversait ce qui s'opposait à son passage, jetant le trouble et la confusion partout où il se montrait; et que, précédé de l'épouvante, accompagné de la valeur, suivi de la gloire, il donnait des combats, formait des sièges, secourait ses alliés, défaisait ses ennemis et se rendait maître de tout. Mais il fait encore plus beau le voir dans ce calme heureux et dans cette aimable tranquillité dont il jouit en sa vie privée qui le rend maître de lui-même. » Alors Bussy-Rabutin écrivait au père Rapin (3) : « M. le Prince est-il content de son sublime? J'en doute. » Le révérend père répondait au sceptique moqueur : c< Je n'avais garde de parler de M. le Prince, comme je l'ai fait, sans sa permission et sans son approbation. » Bussy répliquait : « Du temps que j'avais l'honneur d'être son lieute-
(1) Lettre à Condé. Mss de l'hôtel de Condé.
(2) Du grand ou du sublime dans les mœurs, Paris 1G86, p. 60-55.
(3) Correspondance de Bussy, 1686, 12 mai ; 21 mai, 25 mai, cf. p. 545, p. 555, p. 569,
DANS LA MAISON DK CONDK. »'r>
imiit, il ni(î paraissiiil, estimer ilavantu^'c la réputatiou de ^rand capitaine (pie celle (le liéroH de vie privée. Je lui ai iiiêtne Houvent ouï dire qu'il eftt mieux aimé étro Alexandre que César, c'est-à-dire (ju'il préférait le sid)lim(^ de l'épéc; accompai^iié d(î témérité à (telui même de l'épée acconipa^nié de [»rudence : mais aujourd'hui ^l. le Prince, à soixante et tant d'années, doit penser autrement qu'il ne faisait à quarante, oh il lui semblait en quelques façon honteux d'être si sa^e. » A Versailles, (piehjues <;ens de la cour de M. le Duc se plai^^nirent (pie le père Rapin ei'lt mieux traité dans son ouvrage M. de Turenne que M. le Trince. La Bruyère dit deux mots seulement (1) : a Dans la <;uerre, la distinction entre le héros et le grand homme est délicate; toutes les vertus militaires t'ont Tun et l'autre. Il semble néanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur, ferme dans les périls, intrépide; que l'antre excelle par un grand sens, par une vaste prévoyance, par une hante capacité, et j)ar une longue expérience. Peut-être qu'Alexandre n'était qu'un héros, et que César était un grand homme. »
Le duc et la duchesse de Bourbon ne prétendaient pas au sublime; mais de leur côté les deux jeunes gens étaient heureux. L'on avait assez de loisir pour s'informer lequel des deux était le plus heureux. Peut-être cette question fut -elle aussi débattue devant la Bruyère, car il a dit (2) : «J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusqu'à vingt-deux, et après cet âge, de devenir homme. »
La Bruyère, comme professeur, était plus content de la duchesse de Bourbon que de son mari. Dans sa lettre du 4 juillet 1686 à M. le Prince, il avoue que le duc de Bourbon avait toujours quelque peine à s'appliquer, et il explique les moyens qu'il emploie pour fixer son attention; il finit ainsi (3) : « M""" la duchesse de Bourbon étudie régulièrement et avec fruit. » Cependant il est probable que la duchesse de Bourbon eut aussi quelque distraction, ne fût-ce que pour s'amuser à faire des vers comme M. l'abbé Genest lui avait appris. Elle pouvait alors admirer sa Pénélope et comprendre son Épithalame; n'était-ce pas le moment pour elle d'exprimer quelques-uns de ses sentiments sous cette forme élégante? On dit si bien en vers ce qu'on n'ose dire en prose. Naturellement elle s'en cachait devant la Bruyère comme
(l)Chap. 11,110 31.
(2) Chap. III, n-» 3,
(3) Lettre n«^ XYII.
de ses innocentes amours avec son mari. « Quelques-uns se défendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du cœur,rautre del'esimt (1). » Saint-Simon nous indique une autre raison : elle affublait de couplets satiriques, qu'elle improvisait avec une merveilleuse facilité, ses meilleurs amis et ses plus fidèles domestiques. Pourquoi la Bruyère n'en aurait-il pas eu sa part?
Dans ses leçons de littérature, il lui parla sans doute de l'hôtel de Rambouillet, dont M. le Prince avait été dans sa jeunesse le plus grand héros, et où M™" de Longueville, sa sœur, avait paru avec tant d'éclat, à l'âge de quinze ans, en sortant du couvent des Carmélites. Il est difficile d'admettre que la duchesse de Bourbon n'ait pas pris quelque intérêt à ces récits : « Ce qui dominait en elle , c'était le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les connaître (2) ». La Bruyère, en la louant d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour et de tout le mérite qu'elle se préparait par les années, pouvait-il taire le nom de l'incomparable Arténice? Il lui expliqua certainement, si elle ne le savait pas déjà, comment ce nom d'Artéaice, anagramme de Caterinc trouvé par Malherbe, avait été donné par les beaux esprits du temps à Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet; et comment sa fille, la fameuse Julie d'Angennes, reçut des poètes les plus illustres une si belle guirlande de vers, lorsqu'elle épousa le duc de Montausier, après l'avoir fait attendre bien plus longtemps que la duchesse de Bourbon n'avait fait attendre son mari; comment enfin l'hôtel de Rambouillet, après avoir favorisé un heureux changement dans les mœurs françaises, et avoir fait succéder à la barbarie des guerres civiles, et à la licence un peu soldatesque de Henri IV, le goût des choses de l'esprit, des plaisirs délicats et des occupations élégantes, était vite tombé dans le genre précieux. Qu'est-ce que le genre précieux ?
Ce n'était pas la même chose que le genre convenable, dont M™'* de Maiutenon était le modèle. « L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux sexes liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit (3); ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une manière intelligible ; une chose dite entre eux peu clairement en
(1) Chap. IV, n» 84.
(2) Chap. XII, no 28. (.3) Chap. Y, n» G5.
enlriiîiiiiit iiiic! luitre encore plus ohHeiire, sur la'jiiell»' on enchérissait par de vraies éni<;in(î8, toujours suivies de longs ajtplaudissements : par (oui ce <|M'ils appelaient délicatesse, seutimeni , tour et finesse «rexpression, ils étaient enlin parvenus à n'éln; plus entendus, (;t à ne s'enlcnilre (Mix-niènies. Il no lullait ])as pour fournir à ces entretiens ni l)on sens, ni ju^cnient, ni mémoire, ni la moindre capacité : il liillait de l'esprit, non pas du meilleur, mais de celui <pii est faux, et oi'i rima<,Mnatiou a troj) de part. »
La Bruyère tirait de là une excelleate leçon de goût et de morali' (I) : « Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits ;elle ne produit souvent (jue des irlées vaincs et puériles, qui ne servent ])oint à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être })rise3 dans le Lon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement. »
Il est à croire que le nom d'Artéuice, qui en 1G80 n'était plus à la mode, provoqua le rire de la duchesse de Bourbon. Cependant il n'y avait pas encore longtemps, 2 janvier 1672, qu'un éloquent panégyriste, en prononçant l'oraison funèbre de la duchesse de Montausier dans l'église de l'ubbaye d'Hières, devant de vénérables abbesses, n'avait pas craint d'appeler leur mère, feu la marquise de Rambouillet, l'hicompamUe Avtcnkc. Ce nom, comme le disait Fléchier(2), était cai>able d'imprimer du respect dans tous les esprits où il restait quelque politesse ; ce nom renfermo.it je ne sais quel mélange de grandemromaine et de civilité française ; ce nom était un éloge abrégé de celle qui l'avait porté et de celles qui en étaient descendues ; enfin ce nom représentait l'idéal d'une maîtresse de grande maison, qui par son esprit, sa bonté singulière et par sa prudence consommée, avait su réunir autour d'elle la meilleure et la plus aimable société de son temps. Il n'y avait là rien de commun avec les précieuses ridicules ou les femmes savantes qui ont excité la verve railleuse de Molière , à moins qu'on ne veuille confondre le modèle avec la parodie, l'hôtel de Rambouillet avec les sociétés du Marais qui lui succédèrent. Tout au plus pouvait-on dire que, dans les réunions du samedi, qui étaient fort recherchées, M^'® de Scudéri donnait carrière à son imagination comme dans le roman du grand C>jrus. Encore est- il fort peu probable que les quatre-vingts ans n'aient pas refroidi cette imagination si vive ;
(1) Chap. V. m^ 17.
(2) Oraison funèbre de la duchesse de Montausier.
et la Bruyère (1), mettant M"" de Scudéri au rang des hommes illustres de son temps également doctes et polis , rend hommage à la femme du monde qui enseignait le mieux la politesse. « L'incomparable Arténice, dit M^'^ de Scudéri (2), a été un modèle de vertu parfaite, mais d'une vertu modeste et charmante, qui, joignant la politesse à la raison, n'a jamais fait une action de mauvaise grâce, ni dit une parole qui ait pu fâcher ni déplaire. » « Elle pensait, ajoute Fléchier, qu'une maîtresse de maison n'a point d'esprit, si elle ne l'emploie ou à s'instruire de ses devoirs, ou à vivre en paix avec le prochain. »
C'est ce que la Bruyère a dit mieux que personne (3) : « L'esprit de la conversation consiste bien moins à eu montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui. » Voilà l'esprit de la conversation qui convient le mieux à une maîtresse de maison ; c'était celui de la première Arténice qui avait créé le genre, mais c'était aussi, disait la Bruyère, celui de la seconde Arténice, c'est-à-dire de M""' la duchesse de Bourbon (4) : «Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux h ommes que de leur mérite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacités et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse ; et sans rien ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les conversations, elle a encore ces sailhes heureuses qui, entre autres plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la réplique. Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à s'éclaircir; et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites , et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe. » Quelle maîtresse de maison sera un jour une si charmante écolière! »
Lorsque M. le Prince était venu à Versailles pour les fêtes de la Pentecôte, il avait formé avec la Bruyère un nouveau projet d'études. M. le duc de Bourbon était émancipé : il fallait se hâter d'achever son
(1) 4<= éd., 1689.
(2) Conversations nouvelles sur divers sujets, Paris, 1684, 1. 1, p. 122.
(3) Chap. V, n» 16.
(4) Chap. XII, n" 28.
l'-iluciitinii i)()liti([iie. IMus de liIlLTuturc, plus do ï'\i\)\i: : de l'Iii.stoiro, lie la gé{)<;mi)liio et don «çéiiéalogies, tout junte ce (|iii (^*tait nécessaire , et rien do phia. Lire les niéinoireH est une métliode intéressante pour apprendre IMiistoirc dont on connaît déji'i les principaux faits, mais assez, incommode (juand on ne les connaît pas bien , et trop lente [)0ur uu homme pressé d'en finir. Le duc de Bourbon, distrait par les occupations et les plaisirs de la cour, s'embronilluit dans les défaits de? l'histoire, et avait eu trop de peine à en fixer les événcinients remarquables dans son espritetàen <j^arder un fidèle souvenir. Laissant donc les mémoires de côté , il lisait maintenant VAàn'(/c de llùntoirc i/énéralc <!(' France par Mézeray (1). Lt; 4 juillet, il avait déjà fini la vie de Henri II, qui est d'ailleurs fort courte, et la ]>ruyère lui en faisait la récapitulation i)0ur qu'il la sût plus parfaitement. « J'observerai cette méthode dans toutes les vies qui suivent, écrit la Bruyère à Coudé, ce qui le mènera au moins jusqu'à la mort de Henri IV, qui est la fin de V Abrégé de Mézeray. »
Ce n'était pas seulement pour aller plus vite dans l'étude de Thistoire, que la Bruyère avait adopté cette méthode. Le duc de Bourbon, maintenant libre et responsable de ses actions, se croyait capable d'entendre tout et de tout comprendre. Il n'admettait plus qu'on lui fit des cachotteries. En politique, il voulait savoir la vérité tout entière, sans restriction ni réticence. Dans le monde de la cour, on se moquait des panégyriques de collège. Le 14 mai 1G86, Corbinelli, intendant deM.de Vardes et bel esprit moins inventif que son maître, exprimait, dans une lettre qu'il écrivait avec M'"" de Sévigné àBussy-Rabutin (2), cette opinion, alors fort répandue, que les éloges, même ceux du roi, étaient devenus d'une fadeur insupportable : c'était toujours les mêmes superlatifs répétés depuis qu'il régnait , et redits toujours dans les mêmes termes ; c'était toujours :« Ce grand roi qui passe tous les monarques présents , passés et futurs. Ne pourrait-on pas, pour changer un peu, exprimer la vérité avec ses propres couleurs, et louer j^ar les choses , point par les épithètes ? » « Amas d'épithètes mauvaises , louanges, disait la Bruyère (3) : ce sont les faits qui louent et la manière de les raconter. » C'est bien parles faits que Mézeray loue ^ mais
(1) Lettre n" XYII.
(2) T. YII,p. 509, 510.
(3) Chap. I, vfi 13.
il critique encore plus volontiers. Il a censuré avec beaucoup de force la mauvaise administration de certains rois de France, et fouetté ces monarques et leurs ministres comme de petits écoliers (1).
Le 14 mai 1686, on chanta à la chapelle de Versailles un De profandis pour le roi Louis XIII, qui était mort en 1643. Dangeau, si habile dans le calcul des probabilités en politique comme au jeu, observe, en rapportant ce fait, que Louis XIV entrait dans la quarante- quatrième année de son règne , le plus long qu'on ait encore vu (2). On pensait déjà à sa fin. Les inquiétudes, éveillées par le projet de voyage à Barèges, ne furent pas entièrement dissipées lorsque ce projet fnt abandonné, et que le roi, se trouvant mieux, voulut reprendre le même train de vie qu'avant d'être malade. Se rendre compte de ce que ferait le Dauphin, s'il devenait roi, était donc de la plus vulgaire prudence. Or, Monseigneur avait alors à peu près le même âge que Henri II lorsqu'il monta sur le trône; il avait aussi même visage doux et serein, même taille riche , même aspect bénin et agréable, même adresse à toutes sortes d'exercices, même agilité, même force corporelle, et mêmes défauts d'esprit. Comme Henri II, il manquait de fermeté, d'application, de prudence et de discernement; comme Henri II, il était naturellement bon, et avait inclination à la justice; mais, comme Henri II aussi, il ne se posséda jamais lui-même. Toujours entraîné par quelque chose et gouverné par quelqu'un, il roulait au hasard des événements ; sous l'impulsion d'autrui il n'avait d'ardeur que pour la chasse, et, voluptueux sans goût, il se laissait conduire par le gibier qu'il rencontrait. Facile a prévenir et opiniâtre dans ses préventions , il ne savait ni ne pouvait, par sa naissance, par son éducation et par sa florissante jeunesse, que donner les plus belles, les plus vaines et les plus dangereuses espérances, jusqu'à ce qu'il tombât sous la domination de quelque duchesse de Valentinois. Heureux alors si sa maîtresse ne le mène pas plus mal encore que Diane de Poitiers ! En ce moment on ne manquait ni d'hommes qui captaient sa faveur, ni de femmes qui cherchaient à s'emparer de lui. Pour le duc de Bourbon , il était aussi dangereux de s'attacher à Monseigneur qu'il était difficile de s'en détacher. M. le Prince le savait, M. le Duc le disait, la Bruyère le voyait, et c'est ce qu'il voulait faire entendre à son élève
(1) Bayle, Dictionnaire, article Perrot D'ÂBLANCOrRT.
(2) Mémoires de Dan^eau, t. I, p. 334.
DANS 1,A MAISON DIO CONDK. i;;i
pur cc'8 paroles (I) : « (jiii est plus esclave (jii'uu courli.suu assidu, si ce n'est un courtisan plus assidu? »
Le H'.) juin, au nionieul, ofi la lîniyèn! récapitulait au due de Bourbon le r6«,nie de Henri II, Corhinelli écrivait ù Hussy-Hahutin ef, lui annonçait de Paris les changements survenus à la com-dc Versailles ÇZ). (( Vous inande-t-on des nouvelles de ce pays-ci, iMonsieur? Vous diton (pie l'amour y reprend ses droits v.t sa force, et «pi'il s'est mis sous la protection de !\lonseigMeur ? Vous dit-on que le beau sexe se tue pour avoir riioiincurde ses bonnes grâces; que tout est promenades, rendez-vous, billets doux, sérénades et tout ce qui faisait les délices de notre bon vieux temps? A ne dire que la moitié des choses, on pourrait vous mander tout ceci ; cependant on ne vous mentirait i)as, quand on vous dirait qu'il y a dans cette cour des images de la cour d<; Henri III, et si le maître n'y tenait la main, il n'y aurait bientôt plus de maris jaloux à Versailles. »
Monseigneur s'amusait beaucoup de ces petites intrigues , qui rappelaient la cour de Henri II et même celle de Henri III. Hommes et femmes rivalisaient d'esprit pour le flatter (3). M'"*' de Caylus, dont le mari était alors de quartier comme meniu de Monseigneur, nous a rapporté les bons contes qu'on faisait pour justifier sa conduite envers Madame sa femme. « LaDauphine, dit-elle (4), était non seulement laide , mais encore choquante ; cependant Monseigneur l'aima, et peutêtre n'aurait-il aimé qu'elle, si la mauvaise humeur et l'ennui qu'elle lui causa ne l'avaient forcé à chercher des amusements ailleurs. » Et qu'est-ce qui exerça cette contrainte sur Monseigneur? — « Ce fut une femme de chambre allemande, nommée Bessola : elle avait été élevée avec la Dauphine, et par la liberté qu'elle eut de l'entretenir et de parler allemand avec elle elle la dégoûta de toute autre conversation; elle fut cause que la Danphine ne s'accoutuma jamais à ce pays-ci et prit pour la retraite un goût qui ne convenait pas à sou rang. Le roi fit de vains efforts pour soustraire la Dauphiue à une si fâcheuse influence (5) ; il lui projDOsade marier cette fille à un homme de qualité, afin qu'elle pût être comme les autres dames, manger avec elle quand
(1) Chap. viiT, n» 69.
(2) Mme de Sévigné, t. VII, p. 517, 518.
(3) Dangeau.
(4) Souvenirs de .1/nio j^, raylus,
(5) Soiicenirs, p. 114.
l'occasion s'en présenterait, et la suivre dans ses carrosses; mais la Dauphiue par une délicatesse ridicule répondit qu'elle ne pouvait y consentir, parce que le cœur de Bessola serait partagé! Elle passait donc sa vie avec elle, renfermée dans de petits cabinets derrière son appartement, sans vue et sans air ; ce qui, joint à son humeur mélancolique, lui donna des vapeurs (1). Il est aisé de comprendre qu'un jeune homme tel qu'était Monseigneur devait s'ennuyer infiniment entre Madame sa femme et la Bessola, d'autant plus qu'elles se parlaient toujours en allemand, langue qu'il n'entendait pas, sans faire attention à lui. » On le voit, c'est la faute de M"® Bessola si Monseigneur, poussé à bout, eut des amantes de toutes sortes. Jamais la Dauphine ne put entendre ces finesses de style , jamais en ce sens elle ne sut la cour. « Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un homme, disait la Bruyère au duc de Bourbon (2), c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot. Un homme qui sait la cour (3) est maître de ses gestes, de ses yeux, de sou visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice qu'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune que la franchise, la sincérité et la vertu. »
Du reste. M"'' la Dauphine n'était point d'une laideur choquante, quand elle vint en France, comme le veut M""^ de Caylus ; mais elle arrivait précédée d'une réputation extraordinaire de beauté qui lui fit grand tort. Le témoignage de M"'' de Sévigné sur ce point est très explicite (4). Depuis que M"*^ la Dauphine était en France, elle avait presque toujours été grosse ou malade, ce qui lui avait fait perdre la fraîcheur de son teint et l'élégance de sa taille. Elle avait pris le goût de la retraite à la cour de Bavière, où elle avait été élevée, et non dans le chagrin d'être laide (5) : les mémoires de M. de Coulanges ne laissent pas de doute sur ce point.
Enfin, pour les qualités du cœur et de l'esprit, Fléchier lui reconnaît.
(1) Souvenirs, p. 115, 116.
(2) Chap. viii, n" 1.
(3) Chap. VIII, \Y' 2.
(4) T. IV, p. 414 ; t. VI, 1. 304, 305, 3015.
(5) Mémoires de Ccmlanffes, publiés par M. de Montmerqué , 1820.
DANS LA MAISON DK CONDK. 4.TJ
avec, raison, la retemio (lu'iiispirc la solilud"', la jtoliteHse que (Ioiuh; TiiHago tlii iiioikIc, une litote wAAr (jui inanjiiait la grandeur de sa naissan(!e, une scrupuleuse ])udeur qui marquait le londs de sa V(!rtu, une viviicilc (|ui lui faisait souvent prévenir les pensée» des autres, luic sa<^csse (pli lui donnait toujours le temps de peser les siennes; une bonté prête eu tout temps à l'aire le bonheur des uns, ù, SMula<^cr les peines des autres; une sincérité qui la rendait incapable de dissimuler; une fidélité inviolable dans ses amitiés et dans ses paroles; enfin une piété (pli n'était ni austère ni relâchée, et qui, diri«^ée par Bossuet, se faisait honorer de tous, mais malheureusement ne se faisait pas craindre. Ah! si elle avait employé cet art des personnes do son sexe et de sou élévation, qui pour faire valoir leurs sentimeuts se servent de l'autorité qu'elles ont et de la complaisance qu'on a pour elles ; si elle eût pris parti dans les querelles des gens d'esprit, dans les disputes des théologiens, montré autant de présomption que de curiosité daus ce qu'elle ignorait ; si elle avait fait son étude des défauts d'autrui, si elle eût appris à se jouer de la faiblesse des dames de la cour et à cacher beaucoup de venin sous peu de paroles, on l'eût redoutée et peut-être respectée. Mais c'était sa maxime, «. que la raillerie ne convient point à ceux qui sont élevés au-dessus des autres; qu'il est inhumain de s'en prendre aux gens à qui la crainte et le respect (!)tent la liberté de se défendre, et que de tels discours sont empoisonnés et par la dignité de celui qui parle et par la maligne et flatteuse approbation de ceux qui écoutent (1). »
Monseigneur avait mauvaise grâce à se moquer de la laideur de sa femme. Elle était alors grosse du duc de Berri ; il lui contestait ses souffrances : « Il faudra que je meure pour me justifier, » dit-elle avec résignation. Bessola était malade, et personne n'avait pitié de la pauvre fille. Pendant cette belle saison où Monseigneur faisait ses délicieuses promenades dans les jardins de Versailles avec la princesse de Conti,la Dauphine s'y promena aussi avec Bessola convalescente, mais à une autre heure sans doute, de peur d'y rencontrer son mari. Cette action toute simple fut la meilleure réponse aux épigrammes des beaux esprits , et réduisit Monseigneur à se promener aussi quelquefois avec Madame sa femme, soit en carrosse, soit en gondole ; il lui donna même deux ou trois fois la collation avec beaucoup de galau-
(1) Fléchier, Oraison funèbre de M""" la Dauphine.
terie. Mais il ne parvint pas à la tromper : c< Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, dit la Bruyère (1), pourvu qu'il n'en ait pas ailleurs un véritable. )> M™" de Polignac alors était en passe de devenir auprès de lui une Diane de Poitiers.
Il était naturel que M""" de Polignac, après sa lune de miel, vînt remercier Monseigneur de sou mariage. C'est lui qui l'avait fait : il avait même conduit cette affaire avec beaucoup d'esprit et de fermeté. Le roi aimait à le dire, et les courtisans aimaient à le répéter. Très flatté de passer pour un habile homme, Monseigneur renoua ses relations avec M""" de Polignac, et tâcha d'y mettre quelque finesse.
Le roi ne fermait pas les yeux sur les actions du Dauphin ; mais il est difficile à uu père de famille qui a donné de grands scandales, et se range ensuite à une vie meilleure, de faire de la morale à son fils. Il est obligé de dire, comme Louis XIV, que la galanterie est un mal, mais que c'est le plus pardonnable de tous aux jeunes gens (2). Monseigneur demeurait serré envers son père ; il n'en pensait pas moins que M"'" de la Yallière et M""" de Montespan avaient fait le malheur de sa mère : il n'aimait pas la bâtardise, et voyait cependant la maison de son père remplie de bâtards. Leur légitimation ne lui avait fait rien perdre; il leur faisait bon accueil, mais leur présence à la cour l'autorisait à imiter les mœurs de son père, en attendant qu'il put imiter ses grandes actions. Or, quand pourra-t-il imiter les grandes actions de son père ? « Triste condition des rois et qui dégoûte de la vie des princes (3). Il faut devoir la couronne à l'agonie de ses proches. Le Dauphin, qui s'empêche de souhaiter que son j)ère y passe bientôt, est homme de bien ! » Il ne manquait pas de gens autour de Monseigneur pour le lui faire entendre et pour lui montrer (4) ce qu'il gagnerait à la mort de son père. Jamais il ne parut leur prêter une oreille attenti\e. On admirait sa bonté. Si le roi eût été, je ne dis pas sévère, mais seulement juste envers son fils unique, on eût dit que, semblable aux avares, il détestait son successeur. Ou l'a même dit, quoique ce fût parfaitement faux. La seule chose vraie est ce que dit la Bruyère sous forme de maxime générale (6) : « Les enfants peut-être
(1) Chap. III, 11'' 69 .
(2) Lettre de Briord, 29 avril.
(3) Chap. VI, no 68.
(4) Chap. VI, n» 69.
(5) Chap. vr, n° 07.
DANS r,.\ MAISON liK (ONIiK. 4X,
si-raiciil. plus cliers h leiii'H pures, et réciproqueiiiciit les pères à leurs «•nruiifs, Hiuis le titre d'iirriliors. x Miiis lu lîiiiyrrc uv. piihlicru ces n'llexioiis (|ii(' (lualrc uns plus tard. Anjourd'lmi, sur <-i' sujet, à cîmisi- (le la inaliidii! du roi, il l'ai lait se tain;, et il ne tut.
De tous les eulants naturels du roi, la princesse; de Couti était la seule pour la([uelle I\I<»useifj^iieur etU une amitié partieulière. Monseigui'ur avait alors viu^t-cinq ans : elle en avait vin;j;t. Ils étaient les plus rapj)rocliés par lYi^c et pouvaient le mieux se comprendre. Depuis la mort du prince di; Couti, cette ])riucesse, séparée de la famille de son mari, se rattachait tout uatunilIeiiKMit à celli; de son père, et elle était heureuse de voir l'inclination que son IVère aîné avait pour elle. C'était une douce et honnête consolation dans sou veuvage. On croyait que quelques occasions de galanteries, qu'il trouvait chez elle, l'y avaient attiré; mais elle n'y voyait ou n'y voulait voir qu'un pur eftet, de la tendresse fraternelle. Il venait chez elle jusqu'à deux ou trois fois par jour; elle ne s'étonnait pas que deux ou trois fois il ait ]tii s'ennuyer che/- lui. La princesse; de Couti était tout le contraire de M""" la Dauphiue avec sa Bessola. Aussi belle que M™" de Fontanges, agréable comme M"'" de la Vallière sa mère, elle avait la taille et l'air du roi son père. Auprès d'elle, les plus belles et les mieux faites n'étaient pas même regardées. Cependant sa cousine germaine, M"'° de Choiseul, qui était aussi très belle, avec une taille faite au tour, brillait dans sa société (1). On ne peut nier que la princesse de Couti ne fût extrêmement coquette. M'"" de Choiseul l'était encore plus. Toutes les deux avaient eu la petite vérole ; le fard et les autres artifices connus effaçaient l'outrage qu'avait subi leur beauté (2). Comme la saison était très chaude, M'"'' la princesse de Couti aimait les toilettes décolletées qui plaisaient à Monseigneur,
Et faisaient voir à la cour
Que du maître des dieux elle reçut le jour.
M"^" de Choiseul suivait cette mode , et montrait à la jeunesse qui l'environnait qu'elle était aussi faite en déesse (3). En ce temps-là. Monseigneur (4), qui avait jusqu'alors toujours aimé à se coucher de
(1) M"'" deSévigné.
(2) Chap. VIII, n« 74.
(3) M""deCaylus.
(4) Dangeau. De Sourches.
43G LA BRUYERE
bonne heure, prit l'habitude de s'aller promener après souper dans les jardins, et de pousser ces promenades jusqu'à une heure après minuit. Il y alla quelquefois avec la princesse de Conti et quelques autres dames. Quelquefois il n'était accompagné que de son officier des gardes du corps. Le roi savait tout cela ; mais il espérait que Monseigneur, trouvant dans la société de la princesse de Conti des amusements qui suffisaient à le distraire de ses ennuis, n'irait point eu chercher ailleurs, surtout avec M™° de Polignac.
Mais M™" la Dauphine s'en prit à la princesse de Conti de ce que son mari l'abandonnait ; son aigreur pour elle et les plaintes qu'elle fit à Monseigneur ne produisirent que de mauvais effets. « Il n'y a qu'un premier dépit en amour comme une première faute en amitié dont on puisse faire bon usage (1). » Si nos princes sont doux, ils sont opiniâtres; s'ils échappent une fois, leur fuite est sans retour (2). M"" de Maintenon l'avait prévu et eu avertit inutilement M"" la Dauphine. La princesse de Conti fut, toute sa vie, bonne amie, généreuse et fidèle ; elle rendit de grands services à ceux auxquels elle s'attacha. Esprit médiocre et point défiant, elle passa sur bien des choses sans le moindre soupçon ; mais elle avait une humeur capable de gâter ces excellentes qualités. Ce défaut apparut en même temps que la jalousie de la Dauphine; alors, où Monseigneur pouvait-il trouver la consolation dont il avait besoin? Et c'est ainsi que Monseigneur tomba dans les filets de M™" de Polignac.
Dès le mois de mai, ces promenades nocturnes de Monseigneur et ses continuelles confidences au comte de Sainte-Maure faisaient raisonner les courtisans ; mais il ne paraissait encore rien de déclaré, sur quoi l'on pût établir des fondements certains. « Si Monseigneur avait quelque galanterie en tête, on pouvait espérer, dit le chef de la police de la cour (3), qu'elle ne durerait pas longtemps, vu le confident qu'il avait choisi. » Sainte- Maure était neveu du duc de Montausier, qui l'avait fait nommer d'abord enfant d'honneur et ensuite menin de Monseigneur. Par lui-même, ce n'était rien du tout, dit Saint-Simon ; mais il brillait par le nom et l'autorité de son oncle entre les gentilshommes particulièrement attachés au Dauphin. Eu 1680, après le mariage de Monseigneur, Montausier déjà vieux avait voulu se retirer :
(1) Chap. IV, n» 28.
(2) M'"« de Caylus.
(3) De Sourches, 1. 1, p. 38i-385.
DANS LA MAISON DV. OiNUK. 4.'{7
liî roi avait (Irsiri! (|ii'il ^^anlâl , aveu; le t,iti(^ d»' |)r(!iiii('r ^ciitillionmic (le la cliaiul)i'e, la in<^in<î autorité auprès <le MoiiHci^iMMir, et vcMJlàt à ce (|U(! le princH! mît on pratique le» BagcH niaxiinos danH le8«]uell(;s il l'avait (''Icvi'. I)t!^ji\ copciulaiit Montausicr no venait plus «(uère & la cour (pU! lors(pril croyait pouvoir cire utile à son élève par kcs conseils. ICn l('tS2, il demanda la permission de se retirer tout à fait, et il chargea son neveu de rapi)cl(!r ii Son Altesse Royale; les priiicijtcs de sou éducation, si jamais elle venait à y mancpier. I\Iou8eigneur déclara et répéta souvent (pi'il no manquerait jamais ni au nom ni au neveu de M. de Moutausier. Quant aux principes, il les avait déjà oubliés deiMiis longtemps. En mai lOSC), il y avait encore des gens qui supposaient ([ue ]\I. de Sainte-IVIaure ne les oublierait i)as, ou du moins saurait empêcher J\Ionseigueur de tomber dans quelque intrigue galante capable de compromettre sa dignité. Sur quoi reposait cette espérance? Est-ce que le neveu soutiendra les traditions de l'oncle? C'est là ce qui faisait raisonner les courtisans. Sainte-Maure était embarrassé dans ses affaires : la preuve en est que, l'an passé, il avait demandé au roi la permission de vendre son régiment, et, quoique cela déplût fort à Sa IMajesté, il l'avait ol)tenue. Sainte-Maure comptait uniquement sur Monseigneur pour lui faire sa fortune : Monseigneur n'était pas prêteur (1), et Sainte-Maure fut peut-être le seul homme de qualité que Monseigneur aidât de sa poche. C'est ainsi que M. de Sainte- IMaure devint le confident de Monseigneur dans l'intrigue de M'"" de Poliguac.
Quelle morale pouvait prêcher ce favori vendu à son maître? Ce n'était pas celle de sou oncle. Montausier était considéré (2) comme uu homme d'une vertu haute et austère, d'une probité au-dessus de nos mœurs, d'une vérité à l'épreuve de la cour, philosophe sans ostentation, chrétien sans faiblesse, courtisan sans passion; l'arbitre du bon goût, le défenseur de la rigidité des bienséances, l'ennemi du faux, l'ami et le protecteur du mérite, le zélateur de la gloire de la nation, le censeur de la licence publique; enfin il était, disait-on, de ces hommes qui semblent être comme le reste des anciennes mœurs, et qui seuls ne sont pas de notre siècle. Sainte- Maure n'était rien de tout cela, mais il jouait son rôle avec hardiesse et sans embarras, par habitude. Qu'avait-il à craindre? Bien des courtisans disaient qu'il
(1) Saint-Simon.
(2) Massillon, Oraison funèbre du Dauphin.
avait trouvé le meilleur moj^eu de guérir le Dauphin de sou infirmité ]iaturelle, c'est-à-dire de la paresse. Ce n'était pas en lui donnant des giffles comme M. de Montausier, ni eu lui faisant de beaux discours comme M. de Meaux. Ou se moquait de cette philosophie sourcilleuse des anciens pédagogues. Monseigneur n'était plus d'âge à se laisser battre par son gouverneur, ni gronder par un éloquent précepteur : il essayait la couronne qui devait un jour tomber sur sa tête. Sainte- Maure lui-même eut ses admirateurs et ses envieux. Il fit école dans la jeunesse de la cour, et surtout chez la princesse de Conti ; enfin il eut toutes les bonnes grâces de M°"= de Choiseul. La tête lui tourna : il se crut un homme important, qui ne devait plus souffrir de rivaux. Or, juste à ce moment un jeune homme, M. de Chamarande, s'était follement épris d'amour pour M""' de Choiseul. Un aiglon s'envole vers le soleil en disant : Si je nejjeux, dumoinsje veux. Telle était sa devise galante (1). Il fut jaloux du pouvoir de Sainte-Maure auprès de W^° de Choiseul ; il lui chercha querelle. Sainte-Maure n'était point endurant : l'an passé, en pareil cas, il avait failli se couper la gorge avec M. de Eoucy ; l'on disait que le feu prince de Conti avait dû se jeter entre les combattants. Cette fois il sut mieux se contenir : Chamarande ne s'étonna pas de tant de modération de la part d'un homme qui avait vendu sou régiment. Sainte-Maure s'enveloppa dans sa dignité de meuiu, et traita Chamarande avec une hauteur méprisante ; mais cela faillit les perdre l'un et l'autre. M. de Chamarande, le père, ordonna à son fils de regagner son régiment: et M. de Sainte-Maure, par ordre supérieur (2), dut s'abstenir d'entrer avec Monseigneur chez la princesse de Conti, où il avait accoutumé de le suivre. Cette petite exécution eut lieu vers la mi-juin, dans le même temps que M. le Duc obtint les grandes entrées. Aussi la Bruyère i^arle-t-il sévèrement de M. de Sainte-Maure et de ses semblables : pour lui tous ces gens, qui se vantent d'être plus habiles à diriger un prince que Montausier et Bossuet, sont des charlatans. « Il y a dans les cours, dit-il (3), des apparitions de gens aventuriers et hardis, d'un caractère libre et familier, qui se produisent eux-mêmes, protestant qu'ils ont dans leur art toute l'habileté qui manque aux autres , et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de l'erreur publique, ou de
(1) De Sourches, t. I, p. 233.
(2) Dangeau, 14 juin, t. I, p. 340.
(3) Chap. VIII, no 16.
DANS l,A MAISON DE CoNDK. 1.5'.»
l'uiiKtiir (|ii'<m( li's lioiniiics pour lu iioiivcaiit»' : ils percent, lu foule, d parvioiiHoiit Jiis<|ii'it rurcnllc du prince, îi (jni le courtisan leH voit parler, pemlant (prii se ( ioun f lienrctix d'eii être vu. Ils ont cela de commode pour les «grands, (pT ils en sont. souOerts sans consétpienee, et eou^édiés de mCuie : alors ils disparaissent, tout à la fois riches et décrédités, et le monde qu'ils viennent de tromper esfc encore près d'être trompé par d'autres. ï>
Si M. de Siiinte-I^Iaure n'alla plus chez M"'" la |»rincesse de Conti, il demeura toujours lueniu de ]\Ionseigneur; mais, pour couvrir l'intri- >;-ue de ]\1""' de Poliufuac, il laissa placer bien en vue, comnu! confidents de Monsei<;neur, ]\IM. le comte de Marsau, le comte de Commiuges et le chevalier d(i Mailly, qui n'étaient pas plus que les autres au courant de cette affaire. M. de Marsan, le joli petit prince qui faisait honneur aux Myrmidous, comme l'appelle M"'' de Sévigné, n'eu fîiisait guère à la maison de Lorraine, dont il descendait, ni à la princesse de Conti, qui fut toujours trop généreuse pour lui et sa famille ; mais il avait épousé une riche veuve, amie de M'"" de Maintenon, et il profitait des restes d'une grande fortune, et du crédit qu'il avait acquis ainsi, pour s'engager dans une haute et belle aventure. M. de Comminges était aussi gros et grand que M. de Marsau était petit; mais plus fier d'avoir été aide de camp du roi, au siège de Luxembourg, que de s'en rendre digne, il menait auprès de Monseigneur la vie d'un officier galant et aimable, et s'était épris de M"° de Doré, première fille d'honneur de la duchesse de Bourbon. Il n'était pas sans fortune, mais il était jaloux de son indépendance; ce qu'il cherchait surtout auprès de Monseigneur, c'était son plaisir. Le chevalier de Mailly était fils du riche marquis de Mailly, mais ce n'était alors qu'un cadet. Fort élégant gentilhomme, il tenait de sa mère, que l'on appelait la Bécasse, une physionomie singulière, que Saint- Simon a définie eu disant qu'il avait le nez tourné à une grande fortune. Habile intrigant, il savait admirablement profiter des occasions. C'est lui qui, an grand carrousel de la prise de Grenade, avait pour devise un thermomètre avec ce mot : « Plus il fait chaud, plus je m'élève. » En ce moment, il courtisait M"^ delà Koche-Aynard, seconde fille d'honneur de la duchesse de Bourbon, et il portait ses vues sur la nièce de M"*" de Maiutenon, M"° de Sainte-Hermine, qu'il aurait bien voulu épouser. Derrière ce brillant rideau de confidents, Monseigneur se crut suffisamment à l'abri. Mais M. de Sainte-Maure,
soit qu'il ne pût plus agir tout seul comme intermédiaire, parce qu'il était devenu suspect à beaucoup de gens, soit qu'il appréhendât de se perdre, parce qu'il savait bien que ce commerce n'était pas agréable au roi, s'associa, du consentement de Monseigneur, le fils aîné du maréchal de Créquy, M. le marquis de Créquy , dont la santé avait bien été un peu ruinée par des excès de la jeunesse, mais dont l'esprit aventurier, hardi et rompu à toutes les intrigues, offrait de grandes ressources dans une si difficile entreprise. Enfin M™'' de Choiseul leur restait fidèle, et entretenait le zèle de la princesse de Conti à servir Monseigneur. On avait fait courir le bruit qu'elle avait été chassée de la cour pour l'affaire du jeune Chamarande ; cependant elle était demeurée, bravant tout ce que l'on pouvait dire. Mais le roi commençait à voir d'un mauvais œil toutes ces intrigues. M'"" de Maintenon, qui ftiisait transporter à Saint-Cyr toutes les demoiselles de Noisy, tremblait pour leur sécurité auprès d'une jeunesse si éveillée et si entreprenante. Monseigneur fut obligé de montrer plus d'attention pour M"^" la Dauphine. Il lui donna plus souvent la collation, soit sur le canal, soit à la ménagerie, notamment le jour où elle entra dans son neuf (1), c'est-à-dire dans le neuvième mois de sa pénible grossesse. Ce jour-là M"'' de Choiseul, mortifiée par le roi, s'en alla à Paris, où le bruit se répandit qu'elle n'eu reviendrait pas de sitôt. On disait aussi que M. de Marsan, M. de Commiuges, M. de Mailly et M. le marquis de Créquy avaient ordre de se retirer de la cour. Qu'était-il donc arrivé ?
Monseigneur, après s'être ennuyé avec Madame sa femme, s'était un beau soir dédommagé en' soupant avec ses confidents : il avait montré une gaieté excessive et fait venir des vins capiteux ; on avait bu plus qu'à l'ordinaire ; les têtes s'étaient échauffées ; on s'était ensuite promené dans les jardins, où l'on avait laissé des traces de la débauche. Le roi indigné avait fermé la porte voisine par une défense générale d'y passer. Ce fut un tollé dans toute la cour contre les confidents de Monseigneur; on maudissait d'autant plus leur grossièreté, que les innocents pâtissaient pour les coupables. La Bruyère, exclu de l'allée des Philosophes, s'écriait : « Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait vomir, nous dirions : ce Cela est bien barbare (2). »
(1) Dangeaii.
(2) Chap. XII, n° 24.
DANS r,A MAISnX DK CnN|)K. 411
l'uo uinl)Ji8HU(l(! siuiiioisL' vi-miil (riirrivcr «-n I''niiic<' : elle oxcitaif dans le peiiplo une ciiriosilé imïvc, et, iiurl'ids hrulah;; chez les coiirtisans, surtout dans la jeunesse frivole et parmi les compagnons de M()nH('i<i^ii('Ur, un ('toiuiciMcnt di-diiiu-iicux. On nu'firisait, fort ces barbares, (jiie M. (le Scii^iieliiy avait invités à din'-r : ils connaissaient mal les usages IVanraiset les règles de réti(iuett(! ; mais le I*. de la Chaise, qui alla les voir, déclarait au 1*. du Hosel (ju'iis n'étaient point barbares, et ({ue le ehel' surtout de l'ambassade manquait bt^aucoup de bon sens. Dans l'hôtel de Condé on se moqua fort de l'étonnement de ceux (jui les regardaient comme des barbares. « Si 1(!8 ambassadeurs des princes étrangers, dit la lîruyère, étaient des singes instruits à marcher sur leurs pieds d(! derrière et à se faire entendre par interprète, nous ue pourrions pas marquer un plus grand étonnement que celui que nous donne la justesse de letirs réponses, et le bon sens qui paraît quehiuefois dans leur discours. La prévention du pays, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l'on pense juste partout où il y a des hommes. Nous n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares ; et, s'il y a eu uous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d'autres peuples raisonner comme nous (1). Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés (2). » La Bruyère, eu faisant ses leçons de géograi)hie politique, citait un exemple curieux : il lui était arrivé à lui-même, dans une province voisine et sans passer la mer, de trouver des villageois doux et insinuants et des magistrats grossiers. Et il concluait ainsi (3) : « Avec un langage si pur, une si grande recherclie dans nos habits, des mœurs si cultivées et un visage blanc, nous sommes barbares pour quelques peuples. »
Le duc de Bourbon avait pris part à la débauche de Monseigneur et de ses confidents. Il fut soupçonné d'eu avoir apporté l'cdeur dans la chambre de sa femme. La ducliesse de Bourbon eut des vapeurs : elle ne pouvait s'empêcher de pleurer; elle finit par s'évanouir auprès de son mari, qui se trouva fort embarrassé. Il voulut tourner cet accident en raillerie ; mais ce n'était point raillerie que les vapeurs de la duchesse de Bourbon. Elles continuèrent les jours suivants. M"'' de Montespan, M"'' de Thiauges, M""" de Moreuil, opinèrent pour qu'on la sé-
(1) Cbap. XII, n" 22 § 1.
(2) Chap. XII, n° 22 g 2.
(3) Chap. XII, n» 24 g 3.
parât de son mari. Il fallut que les médecins de la Faculté intervinssent pour maintenir l'union des deux époux. Le roi ordonna à Fagon de visiter l'appartement de la duchesse de Bourbon, et de voir s'il n'y avait point d'odeur qui lui pût faire mal. Il dit à M"'" de Moreuil d'y prendre garde, et de n'en point souffrir. Ces nouvelles affligèrent M. le Prince. Il se consola vite quand il apprit que M. le Duc avait conçu l'espoir de devenir bientôt grand-père. Cet espoir était prématuré, mais il suffit pour désarmer la colère des grands-parents. Puis le duc de Bourbon expliqua fort bien la part qu'il avait prise au souper de Monseigneur (1) : « On avait apporté un certain vin blanc que Monseigneur trouvait fort bon. Il engagea la compagnie à en boire comme lui. Je ne voulus pas faire le précieux; je crus devoir faire comme Monseigneur, jusqu'à ce que j'eusse vu qu'on poussât les choses trop loin. Mais cela n'arriva point ; et personne ne se fût aperçu qu'on fût plus gai qu'à l'ordinaire, si Monseigneur n'en eût plaisanté lui-même. Yoilà toute la débauche. Il faut qu'on ait mal informé M. le Prince. » Néanmoins M. de Ricous dut expliquer au duc de Bourbon les sentiments de Coudé, que la Bruyère nous a conservés (2) : « Il faut faire comme les autres » : maxime suspecte et qui signifie presque toujours v( il faut mal faire », dès qu'on l'étend au delà de ces choses purement extérieures et qui n'ont pas de suites , qui dépendent de l'usage , de la mode et des bienséances. »
Les confidents de Monseigneur apprirent cette vérité à leurs dépens. Le roi ne leur dit rien , mais tout le monde leur fit comprendre qu'il fallait s'en aller sans bruit comme M""" de Choiseul. Quoi! quitter la plus brillante fortune au moment où elle commençait à leur sourire ! Ils ne pouvaient s'y décider : ils hésitèrent quelque temps. Enfin Comminges et Marsan prirent ainsi leur parti : « Les deux tiers de ma vie sont écoulés ; pourquoi tant m'inquiéter sur ce qui me reste (3) ? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les humiliations, ni les hontes que j'essuie ; trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne voit bien qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose , et ceux que je contemplais si avidement, et de qui j'espérais toute ma grandeur; le meilleur de tous les biens, s'il y a des
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(2) Chap. XII, no 10.
(3) Chap. vili, n" CC.
DANS l<A MAISON DK CONDK. 14:5
liit'iis, c'i'st le ri'pos, lu retraite v.t un endroit (|(ii si»it, hoii (loiniiinc N*'* a pensé cela dans sa disgrâce, et l'aonlilii'' dans la jtro.H|iérité, »• «lit la I5rnyère. Imi ellet, M. de Coniniin^^cH nr. retira duuH Hon domaine du l,an^niedo(! et iM. de ]\Iursun dans hch terres d(! Sainton^'-e ; inuiH dans (jnelqnes mois ils seront revenus à la eour, plus brillants «pK* jamais. M. de ]\Iailly alla à son réjj^iment, mais avant nn an il épousera la nièce de M'"" d(^ ]\Iaintenon. Cluunarande resta encore moins de ((înipsàTarmée. Quant à M. de Cn'-quy, il ne quitta point la cour; il était nécessaire Ji M. dr. Sainte-Maure et. à ^Monseigneur.
!\[aislM""'de l'olignac n'était i)a8 encore j)rè8 de devenir une Diane de i'oitiers. \a' (*> août, M. de Hieons écrivait à ( "onde (1) : « M""" la princesse do Conti essaie de pinson plus à détaclier j\Ionseigneur de M"" de Poliffnac relie se sert de M"" de la Force. » C'était la fille de ce duc de la Force qui venait do faire son abjuration entre les mains de l'archevêqne de Paris. Le roi ne savait que faire pour Ton récompenser; il coinl)Iait ses enfants de faveurs : il donna à sa fille le titre de fille d'honneur de M""' la Daupliine, quoiqu'il n'y eût point de place vacante. Sa (Qualité et sa conversion avaient décidé le roi à créer cette place pour elle. D'ailleurs on voulait arracher la nouvelle catholique à sa mère, qni était encore suspecte d'hérésie, et l'on pensait qu'en entrant dans la chambre des filles de M™" la Dauphine, sous la surveillance de M"'" de Montchevreuil, ]\I"° de la Force ne pouvait recevoir que de bous principes. M'"" de Montchevreuil, cette vieille amie que M"" de ^laintenou avait mise aux trousses des filles d'honneur, était une vraie gouvernante, comme M""" de Brinon à Saint-Cyr. Froide et sèche dans le commerce de la vie, d'un maintien raide et composé, sans autre charme qu'une dévotion outrée, sans autre mérite que de n'avoir pas de galanterie, mais siire et secrète jusqu'au mj^stère, elle possédait la considération la plus marquée de Sa Majesté, et faisait trembler devant elle, non seulement les filles d'honneur, mais encore les dames de la cour, qui recherchaient sou approbation. Elles savaient bien se dédommager du respect qu'elles étaient contraintes de lui témoigner. M""^ de Sévigné l'appelle une bonne dindonnière ; Saint- Simon, après nous l'avoir décrite en son portrait, maigre, jaune, d'une figure triste qui riait niais et montrait de vilaines dents, ajoute : « Il ne lui manquait que la baguette pour être une parfaite fée. Heureuse-
( 1 ) Mss. de l'hôtel de Condé.
ment elle était dupe sans trop de difficulté, et il n'est pas de tour que les filles d'honneur ne cherchassent à lui jouer. » On en raconta cent histoires à M"' de la Force, dès qu'elle fut admise dans leur chambre; elle n'eut pas plus tôt vu les séductions imperceptibles du monde qui environnait Monseigneur, qu'elle les aima; elle se fit honneur d'une religion qui n'exclut pas les empressements et les afî'ections du siècle, et elle accommoda la dévotion avec les plaisirs (1 ). M"® de la Force avait été très belle : la petite vérole avait un peu gâté sa beauté, mais alors on savait si bien en effacer les marques, qu'elle était encore fort aimable. Lorsque l'on eut tourné vers cette nouvelle figure les regards errants de Monseigneur, elle brilla tout à coup d'un éclat imprévu, et fut bientôt à la mode. « Il paraît que cela commence à réussir », écrivait M. de Ricous à Condé. M""' la princesse de Conti, qui venait d'être cruellement humiliée à cause de M™" de Choiseul, n'était pas fâchée déjouer ce mauvais tour à M™® de Montchevreuil , et de se venger de M""" de Maintenon. L'intrigue de M™" de Polignac ne fut pas plus éteinte j)ar cette honteuse diversion que le feu qui couve sous la cendre. La correspondance entre cette dame et Monseigneur continua par l'intermédiaire de Sainte-Maure et de Créquy. Ils furent obligés de prendre les plus grandes précautions. « Il y a peu de galanteries secrètes : bien des femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants (2). » Mais le roi n'avait plus d'attention pour la galanterie ; ils espéraient qu'il ne s'apercevrait de rien : ils surent attendre les occasions propices. Pendant ce temps, M. 'de Créquy et M"^" de Polignac se consolaient entre eux de la timidité de Monseigneur, en disant tout bas qu'il méritait bien les gifiles de M. de Moutausier.
Le bon vieux temps, rêvé par Corbinelli et Bussy-Rabutin, était passé sans retour. Tant que Louis XIV vivra, on ne verra plus ces beaux jours où M'"'' de Sévigué (3) s'était crue transportée à la cour de Henri II. « Ah! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quel solide établissement ! quelle duchesse de Valentinois ! » Le règne de M™° de Montespan est fini. M"^® de la Fayette, qui avait raconté avec tant de charme les amours de la princesse de Clèves avec le duc de Nemours sous Henri II, ne peut plus rien, et se console de
(1) Chap. III, n° 53.
(2) Chap. III, n» 21.
(3) 11 juin 1677, t. Y, p. 170.
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la ptiissiinc.c do M""" tli; Maiiitciioii, eu csitéraiit, vuiiieiiKMil, ( 1 ) (jiie les jeunes (ille.s do Saint-Cyr Kaiiteroiit par-dessus les murailles pour se faire enlever p.ir les jeunes «^ens de; la eour. Mézeray (2) aurait lou6 «( l'amour de ll<'iiri II ])onr les l)el](!s-let,tres, si la dissolulioii d(! la cour, autorisée par rexeniplede ce prince, ii'eilt tourné les {>liis beaux esprits à composer des romans pleins do visions extrava<;ante8 et à faire des poésies lascives pour flatter rim[)ureié ([ui tenait les récompenses en nuiin et amuser un sexe qui veut ré<,nier en badinant. » l'ius rien de semblable à la cour de Louis XIV. Maintenant ces vieillards galants et polis, qui sont aux affaires et entourent le roi, méprisent ces vices, (jui ruinent les grands Etats et attirent le courroux du ciel. La cour du Dauphin, avec ses Jeunes gens qui n'aimaient que les plaisirs violents et grossiers, avec ses femmes fardées et leur toilette décolletée, avec ses courtisans qui cachaient sous leurs perruques une physionomie indécise et des sentiments obscurs, n'était pas composée de Français : c'étaient des barbares, des sauvages, semblables à ceux de l'Amérique, qui passent leur vie à la chasse, ne connaissent que des mœurs féroces, adorent le soleil et ne craignent pas Dieu. Quand la Bruyère les voyait à la messe du roi, dans la chapelle de Versailles, cela lui rappelait une médaille frappée assez récemment en l'honneur de la révocation de l'édit de Nantes, et dout le roi, disait le P. du Uosel, s'était beaucoup occupé avec le P. de la Chaise. Cette médaille, du reste fort connue, représentait un parterre de tournesols avec le soleil an-dessus ; l'exergue était ainsi conçue : Ah eo conversio nostra. « De lui vient notre conversion », faisait dire le P. de la Chaise aux protestants convertis ; mais la Bruyère traduisait : « C'est lui qui nous fait tourner » ; et il attribuait cette devise aux courtisans pour figurer leur culte bizarre , que Bossnet n'a pas craint d'appeler l'athéisme (le la cour. Heureusement le roi, qu'ils adoraient, adorait Dieu. Le professeur de géographie de M. le duc de Bourbon décrivait ainsi le pays des vrais Tournesols avec leurs mœurs et leur religion (3) :
«L'on parle d'une région où les hommes sont galants, polis et civils; les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse (4) : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans
(1) Mémoires de la cour, par M'"'^ de la Fayette.
(2) Mézeray, t. III, p. 54,
(3) Chap. VIII, n» 74.
(4) Cf. Les Conversations morales, par M'"<= Scudéri, p. 282-288; Paris, 1686. L'achevé d'imprimer est daté du 8 juin.
un âge où Ton commence aillem-s à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire, ou ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête : il descend à la moitié du corps, change les traits et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leurs dieux et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints , sacrés et redoutables ; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement aux prêtres et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqué. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment ***; il est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. »
Le duc de Bourbon n'eut aucune peine à comprendre cette leçon de géographie politique. Le 8 août, il refusa d'aller à la chasse avec Monseigneur. Qu'était-il donc arrivé ? La nuit précédente, le roi s'était réveillé claquetant des dents, avec douleurs de tête et un abattement considérable par tout le corps. Cet accès de fièvre, aussi violent qu'inattendu, jeta l'alarme dans toute la cour. Ou eût dit que c'était le coup de lance de Montgommery, qui frappa Henri II au milieu des fêtes et réjouissances. On saigna le roi, on le purgea. Le mal persista avec opiniâtreté. Le 21 août, sur les instances de M. de Louvois, on eut re-
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cours ù lu poiulrc des jé.suilcs. I^e (|uiii(j[uina lit sou iiiinich' onliiiuin-, il coupii lu lièvre. — L'iiHjuiétude avait été si ^raiiUo, (iirdle s'était rôpandur jusqu'il Ciiautilly. (Joudé accourut à Versailles pour voirie roi; il était lui-iuÔMic si soullVuiit de; la;,^outte, (pi'ou ne pouvait dire Icupiel des deux était \v. plus îiuiliidc Jls n'en parurent troublés ni l'un ni l'autre, h Hi la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à l'autre (1 ). » a Le roi s'est entretenu fort gaiement avec M. le Priuce, » dit froidement Dangeau.
Ou n'était plus inquiet de la santé de la duchesse de J3oarbon. Les vapeurs qu'elle avait éprouvées avaient fait place à une santé régulière, à une gaieté si franche et si vive, qu'elle amusait toute la cour. Quand le roi sortait eu carrosse, il voulait toujours avoir la duchesse de Bourhon avec lui. On la voyait aussi se promener souvent à pied dans les jardins de Versailles avec son mari. M. le Duc était content de les accompagner et de prendre part à leur bonne humeur. Elle alla plusieurs fois à l'Opéra de Paris avec Monseigneur, mais toujours en compagnie de M"'*' la Duchesse, dont la présence était nécessaire, car M""" de Poliguac vint deux fois trouver Monseigneur dans sa loge. An milieu de ces divertissements, la duchesse de Bourbon ne se laissait pas dissiper ; elle trouvait moyen de donner quelques heures à la Bruyère : le moraliste prenait un plaisir extrême à voir le caractère d'Arténice se développer sous ses yeux. Loin de s'appliquer à contredire avec esprit, elle ne cherchait qu'à lui montrer du bon sens et de la justesse; et il disait (2) : « Elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit : vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus delà vanité, soit qu'elle parle, qu'elle écrive : elle oublie les traits où il faut des raisons; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente . » Elle n'avait pas besoin de faire usage des jolis discours et des belles-lettres ; la sincérité, l'ardeur, l'empressement, lui suffisaient pour persuader et obtenir tout ce qu'elle voulait. Quelle joie pour son vieux maître de la voir sur ce grand théâtre faire briller toutes ses vertus ! Jamais il ne perdra le souvenir de ces beaux jours, et il en léguera à la postérité un souvenir impérissable.
(1) Chap. XI, nt' 33.
(2) Chap. xir, n» 28.
La tristesse de M""" la Daupliine faisait un contraste frappant avec le bonheur de la duchesse de Bourbon. Rien de sincère dans les soins qu'on rendait à cette malheureuse princesse. Après avoir essuyé de longs chagrins et supporté de cruelles souffrances, sans autres consolations que celles de la résignation chrétienne, elle vit arriver la fin de sa grossesse. Pendant une demi-heure on la crut morte, tant le danger était grand. Enfin elle mit au monde le duc de Berri, le 31 août à midi. A une heure Monseigneur était parti pour la chasse au cerf. Ou rapporte que la Danphine, tenant dans ses bras le nouveau-né, lui dit (1) :
0 mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère!
Elle était persuadée qu'elle en mourrait. Et le moraliste faisait cette réflexion bien bourgeoise (2) : « Il était délicat autrefois de se marier; c'était un long établissement, une affaire sérieuse, et qui méritait qu'on y pensât. L'on était pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise : même table, même demeure, même lit. L'on n'en était point quitte pour une pension ; avec des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les apparences et les délices du célibat. »
Malgré son air naïf, la Bruyère comprenait très bien les mœurs des j)rinces : il n'en était que plus satisfait de voir le bonheur du duc de Bourbon confirmé par l'approbation du roi et l'applaudissement de toute la maison de Condé. Non seulement le jeune prince avait une conduite irréprochable, inais encore il prenait naturellement le parti du bon ordre et des bonnes mœurs. « Un jour, à la chasse de Monseigneur, il y eut une petite tricherie, écrivait de la Noue à M. le Prince, 8 août 1686 (3). M. de la Châtre demanda les figues au duc de Bourbon, et en les demandant il s'empara du panier. Le duc de Bourbon le lui reprit, en disant qu'il pouvait prendre des figues, mais qu'il ne fallait pas qu'il s'emparât du panier. On se moqua de l'autre : ce voyant, M. de la Châtre se fâcha, et s'en retourna en disant qu'il ne voulait point en prendre. On n'en rit que plus fort. Les petites o-ens comme lui doivent se connaître : le duc de Bourbon fut fort approuvé. » M. le duc de Bourbon avait compris la politique du roi.
(1) Andromaque de Racine, acte III, scène viii.
(2) Chap. XIV, no 34.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé.
DANS LA MAISON l)]i CONDK. M'J
Su Mujcslu laisMiiil son filn iiiiifjuc purfaitctncnt lihn- ilc vivre coiniiuî hon luiscnililuit : Monsci^iK.'ur l'-tiiit, d'âge à «e conduire toutHcul, et à choisir ses amis, môme parmi ces esprits légers r|ui voltigeaient autour de lui ; mais dès qu'ils voulaient s'emparer de rii(*riti(îr de la couronne ou qu'ils essayaient de prendre le [janier aux figues, toutes ces petites geus susjiendus à la fortune de Monseigneur roulai(;nt à terre, s'enfuyaient dans toutes les directions, et disparaissaient, sauf à revenir (juehiuo temjjs après ])our profiter de meilleures occasions. Pendante*' temi)S-lù,, le duc de Bourbon demeurait à la cour, le cœur content, l'esprit dispos et la vanité satisfaite : il jouissait simplement des avantages de son rang et de sa condition. « L'affectation dans le geste, daus le parler et dans les manières, est souvent une suite de l'oisiveté et de rindifléreuce ; et il semble qu'un grand attachement ou de sérieuses aff'aires jettent l'homme dans son naturel (1). »
La Bruyère, faisant uu retour sur lui-même, reconnut qu'il avait eu tort d'être si fort off'eusé des railleries qu'il avait jadis essuyées (2) : « Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nousmêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas. Une personne modeste n'a point cette délicatesse. » Après tout, la Bruyère n'était point à plaindre : il s'excitait lui-môme à goûter les avantages (jui lui étaient accordés, «c Pensons, disait-il (3), que comme nous soupirons présentement pour la florissante jeunesse qui n'est plus et qui ne reviendra point; la caducité suivra, qui nous fera regretter l'âge viril où nous sommes encore, et que nous n'estimons pas assez. »
(1) Chap. XI, n" 146.
(2) Chap. XI, n» 72.
(3) Chap. XI, n« 39.