‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 2)Chapitre 23 sur 41 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

État de la cour de France et de la maison de Condé après la mort de Condé. — La Bruyère reste attaché à Leurs Altesses M, le Duc et M'"'= la Duchesse avec des fonctions de gentilhomme. — Il compose son livre sous l'inspiration de Bossuet, et non pas sous celle de Malebranche. — Le sermon dogmatique de Bossuet pour la fête de la Circoncision (1687) lui fournit le plan de son livre. — Les oraisons funèbres de Condé par Bossuet, Bourdaloue et autres, lui donnent aussi d'utiles leçons dont il sait profiter pour ne pas déplaire à M. le Prince d'aujourd'hui, Henri- Jules de Bourbon. — Influence de Bossuet sur la Bruyère, auquel il enseigne le mépris de la flatterie et le goiit de la perfection.

« S'il est périlleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore davantage de s'y trouver complice d'un grand (1) : il s'en tire, et vous laisse payer doublement pour lui et pour vous. » Le Dauphin (2) dans son obscure intrigue avec M"® de Polignac avait deux complices, M. de Sainte-Maure et le jeune M. de Créquy; mais il n'en avait pas d'autres. D'une part, Monseigneur exigeait le plus grand secret (3), et ce n'était qu'avec peine qu'il avait admis M. de Créquy dans sa confidence, sur la proposition de M. de Sainte- Maure qui trouvait la responsabilité trop lourde pour lui tout seul. D'autre part (4), les deux associés ne voulaient partager avec j)ersonne les bénéfices de leur entreprise ; depuis le mois d'août qu'avait été fondée leur société, leurs espérances avaient grandi démesurément. M""" de Polignac,

(1) Chap. IX, n» 38.

(2) De Sourches, t. I, p. 468, 409, 470.

(3) Dangeau, t. I, p. 428. Addition de Saint-Sivion, t. I, p. 428-429.

(4) Saint-Simon, Mémoires, éd. Cheruel, t. Y, p. 197.

DANS LA MAISON DK CONDK. rX)7

<{ cetto créature d'esprit- et de boutades, qui ne He mettait en peine de rien que de ho divertir », voulait Huivre sans contrainte toute» se» fantai- HJi'S. liC roi rtiiif (Ic^vciiu h! iiih-IimIc, <jii(» le r^gIle de Monseigneur était inlailliblenient trù.s prochain. IMus le roi HUpportuit d'opénitioiiH, d'incisions et do douloureuses éjjreuveH, plus nos deux coni[)lice8 étaient sûrs de luin; une; grande fortune. Car enfin b; roi mort et Monseigneur roi, qui pourrait les en enipôclier? Ce n'était pus uru! ilIusioM de croire que le nouveau souverain, bien conseillé, était cupubli! de; sounuîttre la terre entière. Or, avec M"'" de l'olignac, eux deux, eux seuls étaient maîtres de Monseigneur. Il ne fallait pas une gninde force (h logiqne pour tirer la conséquence, tf. Je sujipose, dit la Jjruyère (1), qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent seuls, et qui la partagent toute entre eux deux : je suis persuadé qu'il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que pour les limites. » Quels fous insupportables que ces moralistes! Est-ce que la querelle sur les limites pouvait jamais arriver? Si Monseigneur avait plus de confiance en M. de Sainte-Maure, M""' de Polignac montrait plus de complaisance à M. de Créquy : il y avait compensation. Sur ce piedlà ils pouvaient longtemps rester unis et se soutenir contre vents et marées jusqu'à leur succès. Pendant que le roi dans son lit de douleur souÔrait comme un criminel au supplice (2) , la complaisance de M""" de Polignac pour M. de Créquy alla si loin, que M. de Sainte- Maure, qui en suivait le progrès avec inquiétude, <crut s'apercevoir que son complice était aussi bien traité que Monseigneur lui-même : première querelle sur les limites. M. de Sainte-Maure ne pouvait pour si peu abandonner la partie oîi il était engagé ; mais M. de Créquy profita de la fortune favorable avec trop d'insolence : seconde querelle sur les limites. Auparavant M. de Créquy était amoureux de la fille aînée du comte de Gramont; il venait de l'abandonner avec de mauvais procédés. Le comte de Gramont, pour s'en venger, débaucha certain valet de chambre de M""" de Polignac , lequel déroba la cassette de sa maîtresse et la remit à M, de Gramont. Comment la cassette, pleine des lettres de M. de Créquy et autres, passa-t-elle des mains de M. de Gramont dans celles du roi? On ne sait. Les gens qui se disaient les mieux informés des choses de la cour prétendaient que tout cela n'était qu'un jeu, et que c'était M. de Sainte-Maure qui avait

(l)Chap. V, n" 47.

(2) Lettre de il'"* de Maintenon.

donné des lumières pour découvrir la vérité : troisième et dernière querelle sur les limites. Le 13 décembre, le roi parla à Monseigneur très honnêtement, mêlant des discours d'ami à des conseils de père. Monseigneur, touché de cette conduite du roi, lui confessa toute l'intrigue qu'il avait eue avec M"*^ de Polignac ; il avoua même les conseils qu'elle lui avait donnés sur ce qu'il devait faire dans le cas où Sa Majesté viendrait à mourir. Sur cela le roi fit voir à Monseigneur les lettres qu'on avait trouvées dans la cassette de M"° de Polignac, où cette dame et M. de Créquy ne traitaient pas Monseigneur avec tout le respect qu'ils lui devaient : ils l'appelaient un gros gifflard. Monseigneur indigné consentit sans peine à ce que le roi exilât M. de Créquy hors du royaume et reléguât M™° de Polignac dans ses terres. M. de Sainte-Maure devait aussi être puni ; mais M. de Montausier vint demander sa grâce : le roi l'accorda, sous prétexte que c'était trop peu de chose pour tirer à conséquence. M. de Créquy espéra quelque temps qu'on lui pardonnerait aussi : il se trompait. Il lui fallut partir ; il laissa Sainte-Maure en France et parcourut les pays étrangers. Voilà comment les deux complices de Monseigneur se partagèrent le monde au grand chagrin de leur famille et à la grande satisfaction de la cour. Le 13 décembre, le roi se portait considérablement mieux et l'on ne doutait plus de sa guérison (1). Monseigneur avait fait couper ses cheveux, qui étaient fort longs et fort beaux (2). C'était un grand sacrifice de sa part ; on eût dit qu'il entrait dans un cloître. Il prit perruque et devint un courtisan comme les autres.

M. le duc de Vendôme, M. le grand prieur, M. l'abbé de Chaulieu, M. le marquis de la Fare et autres libertins à grands projets, qui avaient à Anet donné une si belle fête à Monseigneur, furent obligés d'ensevelir dans le silence les rêves de leur ambition ; mais comme ils n'avaient pas trempé dans l'intrigue de M""" de Polignac, on les tint quittes du reste. Les cent mille francs qu'ils avaient dépensés furent de l'argent perdu pour M. de Vendôme, ou plutôt de nouvelles dettes ajoutées à celles qu'il avait déjà ; mais cela profita aux maîtresses de M. de Chaulieu et de la Fare, qu'on avait fait venir de Paris pour chanter la Galathêe de Campistron avec la musique de Lully. Ainsi l'on protégeait les arts, et l'on se flattait de savoir s'amuser mieux que personne. « Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, dit la

(1) Dangeau.

(2) De Sourches.

DANS I,A MAISON DE (JONDI^:. r,n>.i

Mniy6n' ( 1 ), l'on sedoiiiK! pour conmiisseur en niUKi(jue,(;n tableaux, eu l)âtiuientH, et vu bonne chère : l'du croit avoir pluH de plaisir ({u'un autre Ji entendre, h voir et à uian<,'er ; Ton impose à «eH Henildalde», et l'on se trompe soi-m^me. »

Les sa^es de la nouvelle école n(! vouluiciit rien adiiKtttrc (jue de posilif, et ils avaient pour jjrincipe d'a^nr à leur guise. « C'est avec raison, ce me semble, que frère Jean disait au bon Pantagruel : « Nouh autres moines, liélas î nous n'avons que notre vie en ce monde, d Pantagruel lui répondit : *i Jlé! (jue diable ont de plus les rois et les princes? J) Chacun effectivement n'a qu'un certain nombre de jours; il n'est question (pie d'eu faire un bon usage. Les préceptes de la morale sont à peu prés inutiles, les conseils de la i)hilo8ophie ont peu de pouvoir : rexi)érieuee du monde est le plus utile de tous les livres. Jl ne s'agit pas de savoir ce que les hommes doivent penser et faire, il s'agit seulement de ce qu'ils pensent, de ce qu'ils fout, de ce qu'ils sont capables de faire et d'en juger par ce qu'ils ont fait (2). » N'est-ce pas là le positivisme tel qu'on pouvait alors le concevoir? Au nom de ce qu'on appelait l'expérience, on ôtait à l'homme ses plus nobles croyances; on le dépouillait de son âme, de sa liberté morale, de toute espérance d'une vie future ; on se persuadait qu'il n'existe pas d'autre science que celle du monde, ni d'autre ciel que les abîmes de l'inconnaissable ou du néant. c( Il y a deux mondes, répondait la Bruyère (3), l'un où l'on séjourne peu et d'où l'on doit sortir pour n'y plus rentrer ; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis , la haute réputation , les grands biens servent pour le premier monde ; le mépris de toutes ces choses sert pour le second. Il s'agit de choisir. »

Il y a surtout une question capitale où la Bruyère ne pouvait admettre le doute , c'est l'existeuce de Dieu (4) : « Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu : il parlerait sans intérêt ; mais cet homme ne se trouve point. » — « J'aurais une extrême curiosité, disait encore la Bruyère (5), de voir celui qui serait persuadé que Dieu n'est point : il me dirait du

(1) Chap. VIII, n» 82.

(2) Introduction des Mémoires de la l'are.

(3) Chap. XA'i, no31.

(4) Chap. XVI, n" 11.

(5) Chap. XVI, n» 12.

moins la raison invincible qui a pu le convaincre. » « L'impossiblitié où je suis de prouver que Dieu n'est pas me découvre son existence (1). )) Ce qui le conduit à nier l'existence de l'athéisme : (( L'athéisme n'est point. Les grands , qui en sont le plus soupçonnés, sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas ; leur indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article si capital, comme sur la nature de leur âme, et sur les conséquences d'une vraie religion ; ils ne nient ces choses ni ne les accordent : ils n'y pensent point (2). »

Les véritables athées, selon la Bruyère, n'étaient point ceux qui comme M. de Vendôme s'endormaient dans une superbe indifférence religieuse, pendant que la Fare chantait les douceurs de la paresse et Chaulieu les délices de la philosophie ; on les connaissait les uns et les autres : ils ne portaient point de masque et ne trompaient personne. Les véritables athées étaient ceux qui étaient les moins soupçonnés de l'être, je veux dire ces courtisans qui, en vue de leur fortune (3), s'étaient fait dévots sous un roi dévot. La Bruyère n'était pas dupe de leur hypocrisie. « Quand le courtisan, dit-il (4), sera humble, guéri du faste et de l'ambition ; qu'il n'établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents ; qu'il sera équitable, soulagera ses vassaux , paiera ses créanciers ; qu'il ne sera ni fourbe ni médisant ; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours illégitimes ; qu'il priera autrement que des lèvres, et même hors de la présence du prince, alors il me persuadera qu'il est dévot. » Inutile d'ajouter que pour ces courtisans la mort de Louis XIV eût été une véritable délivrance ; mais personne plus qu'eux ne fit éclater une joie bruyante dès qu'on crut le roi sauvé.

Heureusement il se rencontrait à la cour des gens qui n'étaient point des hypocrites. c( De quels yeux, dit Bossuet (5), regardions-nous le roi lorsque, aux dépens d'une santé qui nous est si chère, il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir, et que, maître de sa douleur comme de tout le reste des choses , nous le voyions tous les jours, non seulement régler ses affaires selon sa cou-

(1) Chap. xvr, n° 13.

(•2) Chap. XVI, n° 16.

(3) Chap. XIII, n° 18,

(4) Chap, XIII, n» 23.

(5) Oraison funèbre de Louis de Bourbon.

DANS I,A MAISON DK CONDI-:. f.l!

tuiiic, iiuiis ciKîorc eiitreltiiir mi ccnir atttîiidric! uvco lu iiiôiuc traii- <|iiillit(3 (jii'il lui fait paraitn; duiiH H(!H jardins (tiiciiutitéH. j> Le froid Daii^a»au est lui-môme tout ému : <t Le 25 décembre, dit-il, le père Hounlalouc, (|ui prêchait à VcrHailles, fit uu compliment au roi Hur le rétablissement dv. sa santé, le plus toueliant et le plus patbétique que j'aie jamais eutenda. » Le 27, Loavois écrivit & tous les gouverneurs, à tous les intendants et olHeiers de la couronne, une lettre circulaire oii il annonçait que le roi était complètement et absolmnent guéri. « La plaie s'est trouvée ce matin entièrement fermée, et vous pouvez compter que ce que je vous en mamle est au pied de la lettre, l'ayant vu de mes yeux. » Il y eut une; explosion de joie immense dans toute la France, des actions de grâces s'élevèrent de tous côtés vers le ciel, qui avait exaucé les vœux du peuple. A Paris , l'allégresse publique déi)assa tout ce que l'on peut imaginer. Quand le roi alla avec toute sa cour assister au service solennel qui fut célébré à Notre-Dame et aux fêtes qui lui furent données à l'hôtel de ville, les transports du peuple, en voyant le roi qu'il avait cru perdre, ne connut plus de bornes (1 ). Condé, qu'on venait de perdre, n'était qu'un grand homme ; mais Louis XIV qu'on retrouvait avec sa vigueur, sa prudence et toute sa puissance, c'était la France, la France elle-même, qui se relevait avec son glorieux passé et un avenir qu'on croyait plus brillant encore.

Pendant ce temps la maison de Condé était plongée dans le deuil le plus profond. Le 21 décembre, M. le prince de Conti donnait l'eau bénite ii feu M. le Prince son oncle, au nom de Sa Majesté, et avec toute la pompe royale. M. le Prince fit faire à la paroisse de Fontainebleau un grand service pour le repos de l'âme de son père, et le corps fut ensuite transporté à Valéry, lieu de sépulture de la famille (2). Le convoi était conduit par l'évêque d'Autun, ami du défunt, et fut reçu à Valéry par l'archevêque de Sens. Tous les gentilshommes et officiers de la maison de Coudé étaient présents (3). Après l'office des morts, le hérault d'armes de France du titre de Saintonge, étant descendu dans le caveau, reçut le corps sur lequel les trois autres héraults, de Charolais, de Picardie et de Roussillon apportèrent leurs chaperons. Alors le roi d'armes ayant crié trois fois à très haute voix : « Le premier

(1) Gazette de France. De Sourches, etc.

(2) Histoire des 2>rinces de Condé, par le duc d'Aumale, t. I, p. 267, 268,

(3) Mercure de France, n» de décembre 1686.

prince du sang est mort! » appela tous les honneurs. M. de Férensac, représentant M. de Rlcous, premier maître d'hôtel de feu M. le Prince, apporta le bâton qui était l'insigne de ce commandement ; M. Sanguin apporta le bâton de capitaine des gardes ; M. le chevalier de Blanchefort apporta le cordon bleu et le collier de l'ordre ; M. de Lanmary, premier écuyer, apporta l'épée ; M. le comte de Briord apporta le manteau, et M. le comte de Moreuil la couronne. Toutes ces marques d'honneur furent déposées sur le cercueil. Alors le roi d'armes fit avancer les officiers sous la charge du premier maître d'hôtel; M. de Férensac leur cria : « Le premier prince du sang est mort, sa maison est rompue, vous avez à vous pourvoir. » Le capitaine des gardes rompit son bâton, le premier maître d'hôtel rompit le sien, et tous les deux eu mirent les morceaux sur le cercueil. Ces cérémonies achevées, le roi d'armes cria trois fois : « Le premier prince du sang est mort ; priez Dieu pour son âme. » On récita le Deprofondis, et tout fut fini : la maison du grand Condé, premier prince du sang, n'existait plus.

L'évêque d'Autun revint à Fontainebleau, où l'on avait laissé le cœur de feu M. le Prince dans un vase de vermeil en dépôt à la paroisse (1). Il le porta, le 24 décembre, à Paris dans l'église Saint-Louis des jésuites, rue Saint-Antoine. M. le Prince et M. le prince de Couti s'y rendirent pour le recevoir. Ce cœur fut placé avec les cérémonies ordinaires sur une crédence, près de la chapelle où était déjà le cœur de Henri II de Bourbon, prince de Condé. Enfin il fut décidé que, le 1 3 mars prochain, un grand service funèbre serait célébré à Notre-Dame de Paris par ordre du roi, comme on avait fait jadis pour M. de Turenne.

Bossuet ne manqua pas de visiter la famille de Condé affligée. Il y avait deux ans et demi, pour consoler M""" la Princesse, il s'était chargé de faire l'oraison funèbre de la princesse palatine ; pouvait-il aujourd'hui refuser de faire l'oraison funèbre du grand Condé? Il s'était bien promis en prononçant celle de Michel le Tellier qu'on ne l'y reprendrait plus ; mais pouvait-il ne pas accorder au grand homme qui fut son ami les derniers efî'orts d'une voix qui lui fut connue ? Bossuet seul était capable de louer dignement Condé ; c'était le vœu de tous les siens ; c'était le désir du roi ; c'était le cri public. Bossuet accepta : c'est Condé qui mettra fin à tous ses discours ; mais il se

(1) Journal de Dangeau.

DANS LA MAISON' DK CoNUK. .113

(loniicni la con.solation di; lu louer Hcluii hou p^nùt et sa conviction, avec uuo i»l('iiui liberté, «ans lliitter perHouue.

Quand il s'était chargé de l'oraiMou funèbre de la princeHHO palatine, il avait présenté et fuil. agréer- Sauveur et lu Bruyère pour achever Téilucation du dnc de J'ourbon. Cette éducation était finie. Sauvenr venait d'ôtro nomnié professeur do géométrie au Collège de France. Les ItW. PP. AUeaume et du Rosel, dont l'engagement touchait à son terme, rentrèrent dans leur couvent. Qu'allait-on faire de la Bruyère? Si M. le Duc n'avait plus de leçons à recevoir, il lui restait à connaître précisément ce qui l'intéressait le plus et ce qui était le plus important, l'histoire contemporaine dejtuis l'accession des Bourbons au trône de France. Il n'était plus besoin de maître, mais peutêtre ne sera-t-il pas désagréable à M. le Duc d'avoir un lecteur, comme en avait en le Dauphin, pour lui faire les lectures politiques qui lui plairont le mieux, i)Our les lui expliquer quand elles paraîtront obscures, ou pour les résumer, s'il convient à Son Altesse d'en conserver une idée nette et précise. Il ne déplaisait pas non plus à M""® la Duchesse d'avoir auprès d'elle à son service un homme de lettres qui lût pour elle les modernes ou contemporains qu'elle devrait connaître, qui prît de la littérature ce qui était ennuyeux, et ne lui réservât que ce qui était facile et agréable. Le titre de lecteur n'existait point dans la maisou de Condé. La Bruyère ne pouvait donc prendre le titre qu'avait feu M. de Cordemoi auprès du Dauphin. M. le Prince, curieux de voir auprès de son fils et de sa belle-fille un gentilhomme qui ne leur pouvait donner que de bons conseils, l'attacha avec 3,000 livres de traitement à Leurs Altesses Sérénissimes M. le Duc et M'"'' la Duchesse. Bossuet ne pouvait qu'approuver une telle décision ; la Bruyère s'y soumit avec empressement, et , pour bien marquer qu'il s'engageait sans retour à la maison de Condé, il brûla ses vaisseaux et quitta sa charge de trésorier de France eu la généralité de Caen (1). Cette charge fut donnée aussitôt à M. de la Bonde d'Iberville ; mais cet employé de M. de Colbertde Croissy, ministre des afiaires étrangères, eut beaucoup de peine à se faire payer ses gages.

C'en est fait, « Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands, que d'être réduit à vivre familièrement avec ses égaux (2). » Pourquoi ? — Il y avait dans l'antiquité un certain Lucile

(1) Xotice biographique sur la Bruyère, par G-, Servois, p. Li et lu. (•2) Chap. IX, n» 14.

OU Lucilius qui probablement n'était point inconnu de la Bruyère. Ami de Lœtius et de Scipion, il hanta la bonne société de son temps et polit au contact de l'urbanité romaine la rudesse de son style et la grossièreté de sa verve satirique. C'était un homme de mœurs sévères qui n'épargnait dans ses satires aucun des vices de ses contemporains, et cependant l'on ne voit pas que , dans une société où les grands répondaient si volontiers à coups de bâton aux épigrammes des gens d'esprit, Lucile ait eu à se repentir de sa témérité. Je vous entends, Lucile, vous êtes épris de la maison de Condé, et vous y êtes si bien pour écrire vos satires, que vous y demeurerez jusqu'à votre mort, sans redouter le mal de M. le marquis de Termes, et à l'abri des inconvénients de votre métier.

D'ailleurs ce ne sont pas des satires proprement dites que notre Lucile chrétien et français voulait composer (1) : « Les grands sujets sont défendus à la satire. » C'était un grand sujet, si jamais il en fut, que la Bruyère méditait depuis longtemps. Il étudiait les mœurs de l'homme ; il voulait les soumettre à la raison et faire une science de la morale. Pour y parvenir, il avait besoin d'une entière liberté. La science doit être modeste et n'empiéter jamais sur le domaine de la politique ou de la religion ; mais elle doit être indépendante dans ses recherches philosophiques. Descartes l'avait fortement démontré par ses préceptes et par ses exemples, et la Bruyère restait fidèle au cartésianisme.

Il est arrivé à des esprits d'une portée extraordinaire, après avoir été introduits dans leur ordre spécial de connaissances, d'atteindre d'eux-mêmes sans autre secours , par divers degrés et en marchant de découverte en découverte, jusqu'aux plus hauts sommets de la science qu'ils étudiaient. Quel magnifique horizon se déroulait alors devant eux! Avec quelle grave émotion et quel contentement ils considéraient et ils admiraient la vaste étendue de la vérité ! Il ne fallait pas leur parler de restreindre à de médiocres proportions le spectacle qui ravissait leur esprit. Telle était alors la joie intime de la Bruyère, et il voulait la goûter et la savourer dans toute sa plénitude.

Il connaissait non seulement le peuple et la bourgeoisie , les légistes et les lettrés, Paris et la province, mais encore la noblesse et les grands. Chantilly et la maison de Condé, Chambord, Fontainebleau

(1) Chap. I, no 65.

DANS LA MAISON DK (ONDK. r,]r,

et Versailles, lu cour, les priiiees et \o. roi, loiit, IV'cliil, de France. Non Hculcnient il les (ronnaiHsuit, niais oncon; il les avait comparés entre eux et mflroiuont approfondis; il avait discerné leurs pensées, leurs sentiments, leurs goûts et leurs allrcticMis, et il se faisait une idée juste et complète des mœurs du di\-He[)tième siècle. Comme Fleury avait comparé les mœurs des Israélites ù, celles des chrétiens, ainsi pouvait-il comparer les mœurs de la ré^jublique athénienne à celles de la cour de Louis XIV, de manière (jue les femmes et les gens du monde passent, aussi bien (jue les érudits, les comprendre et les juger.

Théophraste avait fait un tableau de la civilisation grecque en décrivant (quelques caractères. La Bruyère veut peindre et représenter la civilisation française dans ses détails et dans son ensemble. Mais les mœurs françaises n'ont pas la naïveté et la simplicité des mœurs grecques : elles se composent de rapports si multiples et d'habitudes si compliquées, qu'il faut pour les démêler une analyse profonde (1) : a Les caractères de Théophraste, par mille choses extérieures qu'ils font remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses démarches, apprennent quel est sou fond, et, sans aller plus avant, nous font remonter jusqu'à la source de son dérèglement. Pour bien voir et pénétrer jusqu'au fond les mœurs françaises, il faut plus s'appliquer que ne l'a fait Théophraste aux vices de l'esprit, aux replis du cœur, à tout l'intérieur de l'homme. »

Eu efifet, quelque diversité qui se trouve dans les complexions et dans les mœurs, le commerce du monde et la politesse donnent les mêmes apparences, font qu'on se ressemble les uns aux autres (2) par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent communs à tous, et qui fout croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y rapporte. Mais celui qui se jette dans le peuple ou dans la province y fait bientôt, s'il a des yeux, d'étranges découvertes, y voit des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas , dont il ne pouvait avoir le moindre soupçon ; il avance par des expériences continuelles dans la connaissance de l'humanité ; il calcule presque en combien de manières différentes Fhomme peut être insupportable. Quand il approche de la cour et des hommes polis et raisonnables (3), les agréments de cette société , qui en province paraissait si belle et si brillante, dimi-

(1) Discours sur Théophraste.

(2) Chap. XI, n° 156.

(3) Chap. VIII, n» G.

nuent comme ceux d'une perspective que l'on regarde de trop près. Dans ce nouveau monde qui lui était inconnu, il voit régner également le vice et la politesse (1) ; actions, paroles, démarches, tout l'extérieur nous trompe. Il creuse, il fouille l'intérieur de l'homme : il le voit agir et parler contre ses sentiments (2). Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde (3)? De même qui peut définir la cour? Et comment saisir le courtisan? « Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête ; comment le fixer, cethomme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et mille figures (4)? Je le peins dévot, et je crois l'avoir attrapé; mais il m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement de cœur et d'esprit où il sera reconnaissable ; mais la mode presse, il est dévot. »

Pour trouver le vrai au milieu de tant de causes d'erreurs , il n'y avait qu'un moyen : la Bruyère déplorant d'abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes, découvre le principe de leur malice et de leur faiblesse, de sorte que l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire, et qu'on ne s'étonne plus des mille actions vicieuses ou frivoles dont leur vie est remplie (5). Voilà le livre que la Bruyère va composer. Quel est ce principe de la malice ou des faiblesses des hommes? La Bruyère ne le dit pas. Il suppose sans doute que tout le monde alors le connaissait.

Lorsque la Bruyère entra dans la maison de Condé, Bossuet était déjà préoccupé des discussions suscitées j^ar le livre de Malebranche sur la nature et la grâce. Depuis ce moment le savant évêque n'avait fait que s'éloigner de plus en plus des idées du philosophe de l'Oratoire. Malebranche s'obstinait à démontrer les mystères de la religion avec l'évidence de la géométrie ; il prenait la place d'Adam pour nous raconter la création de première main, la place des anges pour faire les miracles dont il ne pouvait logiquement se passer, la place de Dieu pour nous faire voir comment il était l'auteur du libre arbitre chez les hommes. C'est ce que Bossuet ne pouvait tolérer (6). Le meilleur et

(1) Chap. VIII, n» 9.

(2) Chap. VIII, n° 2.

(3) Chap. VIII, n" 3.

(4) Chap. XIII, n° 19.

(5) Discours sur Thèophraste.

(6) Malebranche, cité par Amauld ; h Traité des vraies et fausses idées, Cologne, 1G83.

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le itliis sûr en cch nmtiôres est de ne point se presser de parler des clioses dont ou n'a point d'évidenco et que les autres ne sont pas disposés à concevoir. Arnanld s'était décidé ù réfuter ]\lalebranche. r.ossuet, (pii en avait été inloriiié, sollicitait, Arnauld de publier son ouvrage. La réfiitatiou l()n<^ten»pH })r(iMiis(!, lon<^(.ein[»s attendue, avait enfin paru. Mais comme il arrive souvent, surtout quand il s'agit de nouvelles opinions, elle n'avait convaincu (pie ceux qui l'étaient déjà. Malebranche disait qu'on ne l'avait i)as entendu et ré[)était ses idées avec nue éloquence éblouissante. La beauté de son génie, la lumière de son langage, la modestie de sou caractère, lui gagnaient des adhérents; il Taisait école. Et cette école, sans le vouloir, justifiait ceux qui comme Bayle voulaient qu'on parlât douteusement des choses douteuses (1), favorisait ceux qui comme Fontenelle se moquaient de l'obscurité des oracles (2), et fournissait des prétextes d'émancipation à ces esprits légers qui n'entendaient pas être conduits par la philosophie (3) aux plus rigoureuses obligations du christianisme, et qui croyaient pouvoir être philosophes à meilleur marché.

Bossuet était inquiet du mauvais tour que prenait cette affaire (4). Au milieu du choc et de la confusion des idées sur la question de la nature et de la grâce, se préparait contre l'Eglise un grand combat où beaucoup d'autres articles de la religion seront attaqués. Bossuet voyait, sous le nom de la philosophie cartésienne à son avis mal entendue, naître plus d'une hérésie qui allait faire perdre à l'Église tout le fruit qu'elle en eût pu tirer pour établir dans l'esprit des philosophes la divinité et Tinimortalité de l'âme ; et il se plaignait que ces querelles de théologiens apprissent aux gens du monde à mépriser la théologie. Le mal gagnait : les temps que Bossuet avait prédits, où l'on tiendrait tout dans l'indifférence, hors le plaisir et les affaires, étaient proches ; des jeunes gens se laissaient prendre à l'appât des nouveautés. Un grand parti se formait, qui devait éclater en son temps, si de bonne heure on ne cherchait à s'entendre avant de s'engager tout à fait. Pour lui, il se chargea d'éclaircir la question théologique au double point de vue de la doctrine et de la pratique.

Il y avait alors des esprits forts qui disaient : « Qu'est-ce que le

(1) Pensées diverses sur la Comète, 1682.

(2) Histoire des Oracles.

(3) Eloge de Malebranche , par Fontenelle.

(4) Lettre de Bossuet, 21 mai 1687. Œuvres complètes, t. XXVI, p. 397-399,

péclié? Je n'entends pas cela... » et qui se croyaient autorisés par leur ignorance à rejeter la grâce qui remet le péché. Ainsi des courtisans ou des gens de guerre, qui reconnaissaient que M. le Prince était mort en héros chrétien, soutenaient qu'il eût mieux fait de mourir sur le champ de bataille et dans le feu du combat que de mourir dans son lit de maladie ou de caducité, lentement, froidement, sans gloire et d'une manière indigne du grand Condé (1). Bossuet, pour répondre à ces objections, traita la question du péché et de la grâce : 1" au point de vue de la doctrine , dans un discours dogmatique où il exposa la croyance de l'Eglise catholique ; 2° au point de vue de l'application et de la pratique, dans l'oraison funèbre de Condé, où il raconta la vie de M. le Prince, sa conversion et sa mort. C'est pourquoi l'abbé le Dieu nous signale ce discours dogmatique et cette oraison funèbre comme les deux pièces les plus importantes de l'éloquence de M. de Meaux (2). Ces deux pièces en effet forment un corps de doctrine que la Bruyère écouta, médita et suivit dans la composition de son livre des Caractères.

On possède encore le manuscrit authentique, tout entier de la main de Bossuet, du discours dogmatique ou sermon pour la fête de la Circoncision, qui fut prononcé le P'' janvier 1687, dans l'église Saint-Louis des jésuites , rue Saint- Antoine , devant un auditoire d'élite. Il y avait là non seulement des jésuites, mais encore des religieux de différents ordres, des savants qui prenaient intérêt à ces graves questions, des hommes pieux et éclairés qui voulaient entendre M. de Meaux, et des gentilshommes de la maison de Condé qui savaient que le prédicateur devait remercier les jésuites de la part qu'ils avaient prise à l'éducation de M. le duc de Bourbon et à la conversion de M. le Prince. Assurément la Bruyère devait y être. Dans la circonstance, le seul caractère de Bossuet était efficace pour la persuasion (3) : il parut, et tous ceux qui étaient venus l'entendre étaient déjà émus. Le discours qu'il prononça fit le reste.

Qu'est-ce que le péché? « L'homme est soumis par sa nature et doit être soumis par son choix à la volonté divine, parce que c'est la raison éternelle qui gouverne le monde (4). Il s'y doit unir de tout son cœur,

(1) Lettre de Bussy à M™^ de Sévigné, 18 janvier 1687. Voltaire, Sïede de Louis XIV, cil. XII.

(2) Mémoires de l'abbé le Dieu.

(3) Chap. XV, no 24.

(4) Œuvres complètes de Bossuet, éd. Lâchât, t. VIII, p. 346 et suivantes.

DANS LA MAISON HK CONUK. r,l'.»

cm- (•'»'.st. co (|ui le fiiif jnsfc, ce ({iii 1(> fuit droit, co. <\\n h fait vcrtneux. (.^miiul il pèche, il s'en (KHaclie, il pn'fùr*! «a volonté à celle de Dieu; la volonté dépendante! et subordonnée à la volonté «ouveraine ; la volonté ornint(î et défectnensc; ji la volonté toiijourH droite qui cHt sa règle II elle-même; la volonté particulière, c'est-ii-dire Hoi-méme, à la volonté première et universelle par Impielle tout subsiste, o(i tx)ut ce qui est, tout ce qui vit, tout ce qui entend, trouve son ordre, sa consistance, son repos. Rebelle contre Dieu, contenij)teur du bi(!n de tout et de tous, le pécheur est encore le plus grand ennemi de soi-même; il corrompt dans sa conscience son plus grand bien, qui est l'innocence... Ainsi le péché est le plus grand de tous les maux : plus grand sans com[)arai8on (^ue tous les maux qui nous menacent par le dehors, parce que c'est le dérèglement et l'entière dépravation du dedans; plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentielles, parce que c'est un ])oison fatal à la vie de ITirae ; plus grand que la perte de la raison, parce que c'est la perte de la probité et de la vertu, et qu'après tout, c'est perdre plus que la raisou que d'en perdre le bon usage sans quoi la raison elle-même n'est plus qu'une extravagance et un égarement criminel ; mal intime qui efface en nous tout ce qui unit à Dieu, et en faisant entrer la malice jusqu'au fond de notre âme, l'ouvre ainsi de toutes parts à la vengeance. » Voilà le péché dans l'âme humaine. C'est cette doctrine, comme dit la Bruyère (1), qui éclaire tout l'intérieur de l'homme et permet de sonder le cœur humain dans les replis les plus cachés. En effet, quand une fois les hommes ont perdu la grâce de Jésus-Christ, non seulement ils oublient Dieu, mais encore ils suivent aveuglément les lois de leur nature corrompue par le péché. Alors on peut prévoir tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire, et l'on ne s'étonne plus des mille actions vicieuses ou frivoles dont la vie est remplie.

ce Non, mes frères, il n'y a erreur si extravagante ni passion si désordonnée dont nous n'ayons en nous le principe. Et ne dites pas qu'il y a des crimes pour lesquels vous vous sentez tant de répugnance que vous les pouvez éviter sans le secours de Dieu, car qui pourrait ici vous représenter l'enchaînement de nos passions, et comment ces passions, que vous chérissez , entraîneront l'une après l'antre , pour ainsi parler, leurs compagnes qui vous font horreur ? Combien éloigné de l'idolâtrie devait être le sage KSalomon , à qui Dieu s'était fait con-

(1) Discours sur Thiophraste,

naître par des apparitions si manifestes! Ses aveugles amours l'y précipitent. Quoi de plus opposé à la clémence et au cœur magnanime de David que de répandre le sang innocent d'un de ses plus fidèles serviteurs, d'un Urie qui ne respirait que son service? Un regard jeté mal à propos et trop doucement arrêté l'a engagé peu à peu, contre son humeur, à une action si noire et si sanguinaire. Combien était ennemi de l'incontinence Loth qui s'était conservé sans tache avec sa famille, parmi les abominations de ces villes qu'on n'ose nommer! On sait où le vin l'emporta. Nabuchodonosor n'était que superbe : son orgueil méprisé le fait devenir cruel. Qu'avait besoin Balthazar, dans ses banquets dissolus, des vaisseaux du Temple de Jérusalem? N'y avait-il pas assez d'autres coupes d'or dans Babylone enrichie de la dépouille de tant de rois? Qu'on les apporte néanmoins, précipitez vos pas, troupes d'esclaves. Enivrons-nous, dit-il à ses femmes et à ses maîtresses, dans ces coupes sacrées d'où l'on a fait tant d'effusions au Dieu des Juifs! C'est ainsi que son intempérance le pousse jusqu'à la profanation et au sacrilège. Tant il est vrai que, la lumière de Dieu étant une fois éteinte, le principe de la droiture entamé et la conscience affaiblie, tous les crimes l'un après l'autre se naturalisent dans notre cœur, et nous tombons d'excès en excès. L'auriez-vous cru, je vous le demande, l'auriez-vous cru si on vous l'eût dit dans votre jeunesse, que vous eussiez dû vous durcir ce front jusqu'à mépriser tous les bruits et tous les reproches du monde ? Et vous, l'eussiez-vous pensé, que vos lèvres accoutumées, je ne sais comment, à ce plaisir qu'on ne connaît pas de mentir toujours, à la fin dussent proférer autant de mensonges que de paroles. Vous êtes tombés par degrés dans cet abîme; et pour vous faire descendre dans ces profondeurs, il n'a fallu que vous y conduire par une pente plus douce et plus insensible. »

Si nous voulions chercher des allusions dans ce morceau, combien n'en trouverait-on pas! Mais rien n'était plus loin de la pensée de Bossuet ; s'il plongeait son regard dans les profonds abîmes du cœur humain, c'était pour le relever aussitôt vers les abîmes encore plus profonds de la miséricorde divine. La Bruyère s'arrêta devant le tableau que Bossuet avait tracé de l'étrange misère de l'homme que ses ignorances aveuglent, que ses lumières confondent, à qui sa propre sagesse est un lacet, et sa vertu même un écueil contre lequel ses forces se brisent parce que son humilité y succombe. Le moraliste compta de

DANS T.A MAISON DK CONDK. .Vil

coiiiliicii (l'crrtMïrs lo cœnv liiiiiiuiii éiait, lu jiroicjdc» combien de vauiiÔH il l'-tait l(\j()uet., do coiiiliieu de paHHioriH il «''tait Ir. tlu'jUro.

Suivant lui, il y a <li\ obstacles (pii all'aibliHHont d'abord dans riioiiiMUî la coiiiiiiissaïKîc «le l)i«'n. I" Ii'au(«'nr (vjtiiin('ii«!«' c«!tt<' confession de» hoiiuncs «le non siîîcicî [)ar la si«'nii<; : des ouvrages d«' l'esjtrit ou de la vanit«j «rauteur. Les hommes s'attachent avec une j)a88ion folle aux er«jatious de leur intell i^^euce. 2" \)u mérite jiersonnel ou estime partioulii^re «juiï 1(>s hommes ont pour leur propre mi'rite. C'est le })6ché favori «les philosophes et de la Bruyère. îi" Des femmes ; leurs séductions naturelles et leur art merveilleux pour établir leur empire : il les juu^e avec la sévérité un ])en farouche d'un célibataire. 4" Du cœur : «j[ui peut résister fi son entraînement? Notre philosoplie ne connaît guère l'amour ; mais il comprend bien l'amitié. 5° De la société et de la conversation. Que de sottises nous fait dire et nous fait faire le désir de plaire dans le monde ! L'auteur en parle avec la précision judicieuse d'une expérience consommée. C" Des biens de fortune : que de curieuses observations avait fait sur la cupidité et l'avarice le trésorier de France et général des finances! 11 sait mieux que personne où est l'âme d'un financier. 7" De la ville : il se moque des coteries, des prétentions, des ridicules des habitants de Paris, et cependant il les aime. On voit très distinctement qu'il est parisien. 8" De la cour : il en parle sur un ton un peu dogmatique ; il y est nouveau venu : mais comme il pénètre l'ambition et ses intrigues! 9° Des grands : personne n'a mieux décrit leur orgueil, leur sève maligne, leur dureté; il leur oppose son orgueil de plébéien. 10° Du souverain ou de la république : le professeur de politique ne se fait aucune illusion sur la forme du gouvernement, ni sur les hommes qui gouvernent; il voit bien ce dont est capable l'égoïsme ou la passion politique.

Ensuite la Bruyère examine les cinq obstacles qui éteignent dans l'homme la connaissance de Dieu. 11° De l'homme. L'homme est né méchant. Non, dites-vous, il est léger. Le moraliste reprend (1) : les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne le sont que dans les petites choses : ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les bienséances ; ils changent de goût quelquefois ; ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal ou dans l'indiflférence pour la vertu. 12° Les passions une fois excitées ofFus.

(1) Chap. XI, n° 2.

522 LA BRUYEKE

quent notre raison, troublent notre jugement; nous ne savons plus distinguer la vérité, nous ne cherchons plus, nous prenons uu mauvais entêtement pour une persuasion : de là les partis, les cabales, les hérésies. Ajoutez à cela l'artifice des flatteurs, et le manque de discernement si naturel à notre paresse : et voilà comment l'erreur après une trop facile victoire établit sa tyrannie dans le cœur humain et s'y fait un règne paisible. 13° Il y a aussi des vices qui nous sont étrangers et que nous contractons sous l'empire de la mode. Pour le vêtement, un philosophe se soumet à la mode avec indifférence ; pour le goût et le vivre, s'assujettira la mode est une folie; pour ce qui concerne la conscience, c'est pis encore ; et cependant telle est la puissance de la mode que par hypocrisie le libertin devient dévot. 14" Il y a des usages dont on ne peut s'affranchir : ils ne sont pas tous absurdes; mais il est absurde d'obéir à un usage uniquement parce qu'il est établi. La raison a toujours le droit de se faire entendre et il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, car Dieu c'est la souveraine justice et la raison suprême. 15° Comment se fait-il qu'on oublie Dieu? Cependant il y a dans toutes les églises des voix éloquentes qui prêchent la parole divine? « On nous entend quelque temps , dit Bossuet, pendant que nous débitons une morale sensible et que nous reprenons les vices communs du siècle ; mais quand nous venons à ce qui fait l'homme intérieur, c'est-à-dire à ce qui fait le chrétien, à ces désirs du règne de Dieu, à ces tendres gémissements d'un cœur 'dégoûté du monde et touché des biens éternels, c'est une langue inconnue. Je ne m'en étonne pas : ce cantique des joies célestes que je commençais à chanter, c'est le cantique de Jérusalem. Et de qui sont environnés les prédicateurs? De qui sont composés ordinairement les grands auditoires, si ce n'est des habitants de Babylone, des mondains qui apportent leurs vanités, leur corruption, leur vie sensuelle à ces saints discours? Et bientôt ils condamneront encore, si Dieu le permet, le prédicateur, s'il ne sait pas caresser les tendres oreilles et flatter par quelque nouvel artifice, contenter ou surprendre leur goût ou raffiné ou bizarre. » — « On n'écoute plus sérieusement la parole sainte, dit la Bruyère. Le discours chrétien est devenu un spectacle : c'est une sorte d'amusement entre mille autres, c'est un jeu où il y a de l'émulation et des parieurs. » 16° Ce dernier chapitre est aussi dans Bossuet : « Malheur à nous, s'écrie Bossuet, malheur à nous, non pas à cause de ce délnge de maux dont la vie humaine est accablée , ni à cause de la pauvreté et des ma-

DANS LA MAISON DK CoNDK. .023

liulirs, et (le la vieilIcHse et de. lu mort! Malheur à notiH à cause dr» joii'H (jiii noiiH tmiMpont, qui oh.scnrcisHcrit imH yciiXjCiui uou.s (sachent 1108 devoirs et la (in inallieureus(! de touH nos deHHeina! Malhenr ii une jeunesse enivrée (|ui se^^lorilic; diiiiH ses désonlrcs, et (jui a li<»nte de donner des bornes ù. ses excès! Malheur au pécheur fortuné qui dit en Bon cœur aveuj^le : J'ai péché, et que m'est-il arrivé de mal ? Il ne songe pas que le Tout-Puissant l'attend au mauvais jour, et qu'assuré de son coup il nopréeij)ite pas sa ven^^eance. Malheur àrinijtie qui se délecte dans la singularité d(ï ses sentiments! Il craindrait de i»araitre faible s'il en revenait; et ])lu8 faible il craint de perdre de vaines louanges de quelques amis (|ui, aussi ])eu résolus que lui sur les vérités de la vie future, sont néanmoins bien aises de montrer jusqu'où peut pousser l'apparence de la sûreté au milieu de l'incertitude et du doute. Mais Dieu confondra bientôt leur vaine philosophie ; et malgré cette honteuse dissimulation , il trouvera dans leur cœur de quoi les convaincre : Il n'y a point de paix pour l'impie, dit le Seigneur. » — « 11 faudrait s'éprouver et s'examiner très sérieusement, dit la Bruyère (1), avant de se déclarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes, de finir comme on a vécu; ou si l'on ne se sent pas la force d'aller si loin, se résoudre de vivre comme l'on veut mourir. » « Je ne conçois point (2) qu'une âme que Dieu a voulu remplir de l'idée de son être infini et souverainement parfait, doive être anéantie. » Voilà le seizième chapitre de la Bruyère, où l'auteur démontre la faiblesse et le ridicule des prétendus esprits forts, et réduit comme Bossuet toute la philosophie à la connaissance de Dieu et de soi-même.

Eu résumé, « sur seize chapitres qui composent le livre des Mœurs de ce siècle, quinze s'attachent à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions humaines, et ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord et qui éteignent ensuite dans les hommes la connaissance de Dieu. Ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu; où les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont apportées ; où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes des libertins. » C'est la Bruyère luimême qui écrivit en 1G93 ce résumé de son ouvrage, et déclara bien

(1) Chap. XVI, n" 7.

(2) Chap. XVI, n' 42.

haut que tel était le plan qu'il avait suivi en traitant des mœurs ou caractères. Il était fier que ce fussent « les solitaires, les chartreux, les jésuites ou ces hommes religieux qui habitaient en France les cloîtres et les abhayes, qui eussent les premiers reconnu le plan et l'économie de son livre. » (1) Ce n'est pas étonnant : son livre, par le fond et même un peu par la forme, ressemblait à la plupart des sermons de cette époque.

Les jésuites avaient des raisons particulières pour reconnaître le plan de la Bruyère, ou du moins pour se souvenir du sermon de Bossuet qui l'avait inspiré. M. de Meaux, en terminant son discours, les avait remerciés de tout ce qu'ils avaient fait pour l'éducation des princes de la maison de Coudé, et pour le bien de l'Eglise non seulement en France, mais encore dans l'univers entier: « Et vous, célèbre compagnie qui ne portez pas en vain le nom de Jésus, à qui la grâce a inspiré ce grand dessein de conduire les enfants de Dieu dès leur plus bas âge jusqu'à la maturité de l'homme parfait en Jésus-Christ ; à qui Dieu a donné vers la fin des temps, des docteurs, des apôtres, des évangélistes, afin de faire éclater par tout l'univers et jusque dans les terres les plus inconnues la gloire de l'Évangile, ne cessez d'y faire servir selon votre sainte institution tous les talents de l'esprit, de l'éloquence, la politesse, la littérature, et afin de mieux accomplir un si grand ouvrage , recevez avec toute cette assemblée en témoignage d'une éternelle charité la bénédiction du Père, du Fils et du Saint- Esprit. »

Voilà, si je ne me trompe, un magnifique compliment; mais Bossuet avait aussi, dit-on, adressé aux jésuites quelques critiques qui leur furent très sensibles (2). C'est à eux qu'il aurait dit : « N'y aura-t-il que des excès dans l'Evangile? Jésus-Christ n'aura-t-il jamais parlé qu'en exagérant? Ou faudra-t-il forcer toutes ses paroles en faveur de nos passions et pour y trouver des excuses? » C'est aussi aux jésuites qu'il aurait dit : « L'homme curieux de spectacle s'en fait un, tant il est vain! de la peinture de ses erreurs et dé ses défauts, et croit avoir satisfait à tout, quand il laisse du moins censurer ce qu'il ne corrige pas. »

Pour prendre les gens du monde par leur faible et les ramener à leurs devoirs par des choses qui fussent de leur goût et de leur portée,

(1) Préface du discours à l'Académie.

(2) Mémoires de Vabbé h Dieu , p. 116, 117, 118, 119. Note de l'abbé Guettée.

DANS LA MAISON DK ('ONDK. 525

IcM prcHlicatours (1(! Trcdlc de noiirdaloiK! leur (iirruiciit la peintiinilo leurs erreurs et, (k; leurs (l(5Jaut.H. l'cndant lorigteiniiH leg gens du nioiulc accdururont à co spectadt; coimiim! à la eoinédio. CharriU'H des descriptions (ju^om leur faisait de leurs coiiteuiporaiuH, de leur» concitoyens, do ceux enfin à qui ils ressemblaient et ne croyaient pas ressembler, ils s'amusaient à les considérer, à les examiner, à les discerner ( I ) : ils ne })erdaient ])as de vue les personnes qui les entouraient, et n'oubliaient qu'eux-niênies dont ils auraient uni(pienieiit dû s'occuper; on s'ils se reconnaissaient aux vives et innocentes i)einture8 de Bourdaloue, ils se récriaient : « Le i)rédicateur frappait comme un sourd {'^) ;il n'éi)arguait personne; c'était un sauve-qui-peut général. » Quanta se corriger, ils n'y jiensaient même pas. La Bruyère a])pelait cehi suspendre l'Kvaugile. Bossuet invita les jésuites à laisser de côté ces finesses dont le monde était las : il leur recommanda la vive et majestueuse simplicité, les douces promesses et l'onction céleste de l'Evangile. Mais la Bruyère n'était point un prêtre ; il n'avait aucun engagement religieux; il se trouvait donc libre d'imiter Bourdaloue dans ses peintures de mœurs : et même Bossuet semblait lui promettre beaucoup de succès , excepté celui de corriger ses lecteurs.

L'oraison funèbre de Condé ne fut guère moins utile à la Bruyère que le sermon pour la fête de la Circoncision, mais d'une manière toute ditlerente. Si le T"'' janvier Bossuet avait indiqué à la Bruyère ce qu'il fallait imiter, le 10 mars il lui indiqua ce qu'il fallait éviter.

Le roi avait ordonné qu'un service funèbre, d'une magnificence extraordinaire, fût célébré à Notre-Dame de Paris en l'honneur de Condé, comme ou l'avait fait douze ans auparavant en l'honneur de Tureuue (3). C'est au nom du roi que les grands corps de l'État, les cours supérieures et tout ce que le royaume avait de plus auguste, furent convoqués pour rendre des devoirs publics à la mémoire du prince; et c'est pour obéir au roi que Bossuet, faisant effort sur sa propre douleur, anima de sa voix cette triste cérémonie. Mais le roi, qui avait payé les frais du service funèbre pour Turenne, ne voulut pas les payer pour Condé. Et pourquoi ne voulut-il pas les payer ? « Le roi , dit sèchement Dangeau, ne fait la dépense d'un service funèbre que pour les généraux morts à la tête de ses armées. » Était-ce la faute de Condé

(1) Discours sur Tki'opJtraste,

(2) iM-^e deSévigné, t. VI, p. 332.

(3) Dangeau, t. I, p. 433.

s'il n'avait pas été tué sur le champ de bataille? M. le Prince son fils fut cruellement offensé. Il ne pouvait se plaindre au roi qui ne Teût pas permis ; il laissa éclater son mécontentement devant les jésuites de son entourage, et déchargea sa colère sur le père Rapin, parce que dans son livre du Sublime ou de l'Éloquence des bienséances, il accordait à feu M. deTurennele sublime du génie militaire et tous les mérites d'un grand capitaine, pour ne réserver à feu M. le Prince que le sublime de l'esprit, de la politesse, de la magnificence et toutes les autres qualités qui font la grandeur d'âme. Hé quoi! le grand Condé n'était-il donc qu'un grand homme de cabinet, un héros de la vie privée, un homme inutile qui buvait du lait au village , un homme pieux qui n'avait jamais fait campagne, un timide dévot! Le 28 février 1687, le père Rapin écrivait à Bussy-Rabutin cette lettre humiliée (1) : « Mes amis m'obligent. Monsieur, défaire un éloge de M. le Prince pour faire ma paix : car M. le Prince d'aujourd'hui n'a pas été content de moi dans le petit livre du Sublime. Personne n'a mieux connu que vous feu Monsieur le Prince. Je vous demande en grâce, comme une marque de votre amitié, de me donner quelque ouverture sur cela, par ces traits ressemblants que vous remarquez mieux que les autres.» Or voici ce que Bussy écrivait (18 janvier 1687) à M"^" de Sévigné (2) : « On m'a envoyé la lettre que M. le Prince écrivit au roi la veille de sa mort, et un récit de ses dernières actions et de ses dernières volontés. Je l'ai trouvé par tout cela ce que vous me mandez : un héros chrétien; mais avec tous ces beaux dehors, je crois qu'il pensait alors ce que lui mandait autrefois Voiture : que la mort sur le champ de bataille a une tout autre mine que celle qui, tremblante et froide, vient prendre un homme dans son lit. » Et le refus du roi de payer le service funèbre à Notre-Dame de Paris sembla justifier ceux qui portaient ce jugement téméraire sur les derniers moments de feu M. le Prince.

Il en coiita 100,000 francs à M. le Prince, le fils : il les déboursa de grand cœur pour rendre à son père l'honneur qui lui était dû. Mais cette dépense lui fit aussi beaucoup d'honneur à lui-même. Avec l'industrie et l'esprit qu'il avait pour ces sortes de choses (3), il prépara la plus belle, la plus magnifique et la plus triomphante pompe funèbre qu'on eût jamais vue depuis qu'il y a des mortels. Un livre en- Ci) Correspondance de Bussy, t. VI, p. 42.

(2) Ibid., t. YI, p. 24, 25.

(3) M™" de Sévigné, 10 mars 1687.

DANS LA MAISON DK CONDK. .V27

lier (I) l'ut, (îoiiancré à ladcHcription dcH liomicurs rendus ù < "onde. Bien des beaux esprits s'épuisèrent à faire; valoir tout ce qu'avait fait ce ;!;ruud prince, et. tint ce (pi'il avait été. Ses pères étaient représentés par des niédailles juscpi'à saint Louis ; toutes ses victoires par des basreliels, avec des (U^vises c^ni parlaient de tous les temps de sa vie. Le mausolée, jusepie auprès de la voûte du cliœur, était couvert d'un dais eu forme do pavillon, dont les (juatre coins retondjaientcn <(uise de tentes. Tout était semé île Heurs de lis d'uni; couleur soml)re, et andessous brûlait une petite lampe qui faisait raille petites étoiles. Kn un mot, l'on n'épar<;na rien de tout ce <[ni pouvait rendre ce Iui^td)re spectacle aussi beau que possible. Mais ce fut i)Our M. le Princtî la cause de bien des humiliations. D'abord le i)arlement reçut ordre par une lettre de cachet de venir au service en robe rouge ; on représenta au roi qu'il ne venait jamais en cet habit à aucun service, excepté au service des rois et des reines (2) : le roi donna contre-ordre. On rejeta la faute sur un commis de Seignelay : le ministre avait signé sans voir ce que son commis lui présentait. Ensuite, comme les curieux allaient voir la décoration de Notre-Dame plusieurs jours avant la cérémonie, Monsieur, frère du roi, fut averti que M. le Prince avait fait semer de fleurs de lis d'or le drap qui était sur la représentation (le cercueil vide porté par le catafalque). Monsieur était extrêmement jaloux des prérogatives de son rang ; d'ailleurs il n'aimait guère son cousin M. le Prince : il se plaignit au roi avec vivacité, ce II n'appartenait qu'aux rois, disait-il, d'avoir un drap semé de fleurs de lis d'or sur leur représentation ; et les frères de roi ne devaient avoir que trois fleurs de lis. » Comment arranger cette afiFaire? On était à la veille du service funèbre. Il fallut que M. le Prince se rendît à Versailles pour prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet, et changeât brusquement ce qui lui avait demandé tant de peine, de soins et de dépenses : il en conçut un extrême dépit. Peut-être ses ouvriers n'avaient-ils pas eu encore le temps d'achever les changements exigés, quand le lendemain sonna l'heure où le service devait commencer ; mais il fit attendre toute la compagnie plus d'une grosse heure et demie dans l'église Notre-Dame, quoiqu'il fût tout prêt dans l'archevêché. Le parlement offensé ne put s'empêcher d'en témoigner du chagrin. Tout le monde était fort

(1) Paris, chez Michallet , 1GS7. in-i'^, Honneurs funkbres rendus à très haut, tris puissant.... Condé.

(2) De Sourches, t. II, p. -28.

mécontent, et, quand Bossuet monta en chaire, on était assez mal disposé pour l'écouter avec modestie et recueillement.

On a souvent reproché à Bossuet d'avoir montré trop de déférence envers les grandeurs du monde et les pouvoirs établis ; ce n'est pas là, ce nous semble, son défaut dans l'oraison funèbre de Condé. Il avait pu dire librement, le jour de la fête de la Circoncision, en commençant son discours dogmatique : « Si nous avions conservé les sentiments que Dieu avait mis dans notre nature, il ne faudrait aucun effort pour nous faire entendre que le péché est le plus grand de tous les maux, et sans le secours des prédicateurs, notre conscience nous en dirait plus que tous leurs discours. Ce qui nous trompe, mes frères, ce qui fait que nous avons peine à donner au péché le nom de mal, c'est à cause qu'il est volontaire... » On veut accepter cette doctrine en général, mais jamais quand ou nous l'applique en particulier ; on veut bien que le Rédempteur ôte le mal du péché par la grâce qui nous le pardonne, que le divin Libérateur réprime l'attrait du péché par la grâce qui nous soutient, enfin que le Sauveur arrache jusqu'à la racine du péché par la grâce qui nous couronne et nous récompense dans la vie bienheureuse ; mais lorsque Bossuet , appliquant cette doctrine à la vie de Condé (1), montra la grâce qui prévient par la perte des plaisirs et des jouissances de ce monde, la grâce qui fait persévérer par la retraite et la pratique des vertus communes , la grâce qui consomme dans la gloire par la simplicité d'une mort chrétienne, alors le monde indigné (2) déclara que cette oraisou funèbre ne faisait honneur ni au défunt ni à l'orateur.

Cependant Bossuet ne refusait à Condé aucune louange ; il admirait en lui toutes les qualités qui font les héros : valeur, magnanimité, bonté naturelle , voilà pour le cœur ; vivacité , pénétration , grandeur et sublimité de génie, voilà pour l'esprit; n'était-ce pas assez pour porter la gloire humaine jusqu'au comble? A mon avis, c'est trop : toute louange languit auprès des grands noms ; la seule simplicité d'un récit fidèle pouvait soutenir la gloire du prince de Condé. En attendant que l'histoire qui devait ce récit aux siècles futurs le fît paraître, Bossuet satisfit largement à la reconnaissance publique et aux ordres de Louis XIV, en montrant dans son héros un prince qui avait honoré la maison de France, le nom français, son siècle et,

(1) Mémoires de l'abbé le Dieu,

(2) Lettre de Bussy à M">e de Sévigné, 31 mars 1687.

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pour ainsi dire, rimruanité tout entière. Cela ne parut pas encore assez. Que falliiit-il donc? Il lallait rayer de l'histoire les folles agitations de la Kroude, (|ui Intuiilèrent un njonient la prud(;nc(Mlu sage Turenno et qui })ortôrent l'orgueil de Coudé jnsqu'au.x plus coujjaliles entreprises; il fallait tair(î la grande trahison de M. le l'rinec; contre le roi qu'il essaya de faire i)risonnier à Gien ; il fallait ensevelir dans la nuit obscure ces guerres infortunées ofi il combattit avec les Espagnols contre les Français et fut vaincu par Turenne. Latcant fjumsine sole : ce qui s'est fait loin du soleil doit ùtre caché, comme disait finement une devise de son mausolée par le père Menestrier. Mais ]j(jssuet, loin de s'en tenir aux mémoires qu'on lui avait donnés et à ces finesses indignes d'un grand prince, exprima ouvertement sa pensée tout entière. « C'est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. S'il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles, et du cœur et de l'esprit. Tout part de sa puissante main : c'est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils et toutes les bonnes pensées. Mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu'il abandonne à ses ennemis, et ceux qu'il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'avec les autres, c'est la piété : jusqu'à ce qu'on ait reçu ce don du ciel, tous les autres, non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui eu sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que seraitce que le prince de Condé avec tout ce grand cœur et ce grand génie? Non, mes frères, si la piété n'avait comme consacré ses antres vertus, ni ces princes ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. » Et Bossuet ne craignit pas devant les saints autels et dans la chaire de vérité de répéter les paroles qu'il avait recueillies de la bouche même de Condé. ce II disait donc de cette prison malheureuse où il fut enfermé par Mazarin , qu'il y était entré le plus innocent des hommes et qu'il en était sorti le plus coupable. » « Hélas! poursuivait-il, je ne respirais que le service du Roi et la grandeur de l'Etat! » On ressentait dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n'en parler jamais, que comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer et de l'éclat infini de la divine miséricorde,

ne paraissent plus : ainsi dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services , il ne faut plus regarder que l'humble reconnaissance du Prince qui s'en repentit, et la clémence du grand Roi qui les oublia. » Alors, mais alors seulement, Bossuet osa comparer Turenue et Condé. Ils avaient failli tous les deux, et péché tous les deux; il avait été l'ami de ces deux grands hommes, le confident de leur repentir et de leur piété. C'est pourquoi il fut heureux de proclamer avec toute la force de son éloquence l'estime qu'ils avaient l'un pour l'autre, et la confiance qu'ils s'inspiraient mutuellement lorsqu'ils combattaient ensemble et du même côté pour leur roi et pour la France. Mais après les avoir ainsi relevés l'un par l'autre, et mis immédiatement au-dessous du roi ; après avoir montré que le grand génie de Condé embrassait non seulement la guerre et la politique, mais encore l'histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, les arts et les sciences ; après avoir étalé dans la personne de ce héros tout ce qui fait la gloire humaine, il avait brisé, foulé aux pieds cette idole des ambitieux, et réservé toute son estime pour la piété qui parut dans les dernières années de M. le Prince, toute son affection pour ce dernier jour où il le voyait plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroy, toute son admiration pour la mort du héros chrétien qui ne désirait plus que de voir face à face la divine majesté. C'était bien là dans toute son étendue la pensée de Bossuet : « Voilà la victoire qui triomphe du monde, notre foi, comme dit saint Jean. » Mais ce n'était pas là ce qu'attendait de l'orateur sacré la foule des beaux esprits, qui se flattaient d'être des connaisseurs.

Impossible de ne pas applaudir M. de Meaux. On disait donc qu'il s'était surpassé lui-même et que jamais on n'avait mis en œuvre si noblement une si belle matière (1). Mais aussi l'on trouvait cette oraison funèbre fort extraordinaire. On rapporte que le comte de Grammont, revenant de Notre-Dame, dit au roi qu'il venait de l'oraison funèbre de M. de Tarenne. Le trait est vraiment piquant, mais difficile à comprendre aujourd'hui. Les connaisseurs demanderont pourquoi M. de Meaux avait parlé de Turenne. Etait-ce pour faire plaisir à la maison de Bouillon, qui était toujours hostile à la maison de Condé? Pourquoi avait-il comparé sans nécessité feu M. le Prince à M. de Turenue? Etait-ce pour donner au premier la vivacité et la fortune, et au

(1) De Sourches, t. II, p. 28, Lettre de W^^ de Sévigné à Bussy, 10 mars 1687. Bussy à M^o (Je Sévigné, 31 mars 1687.

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Hccond la jmulcncfî et la boniu; conduiti!? Le grand prévint de France ( 1) disait rroidcinc'iit : «( Il n'était pus d(! hon Bens de comparer M. le Prince à J\l. de Tiirenne, car tontes conipiuaisons sont o<lienses, et les princes particulièrement n'aiment qu'on les compare à personne : d'aillenra cela diminuait CM (juelque manière la «^doin; de M. le Prince de l'égaler à I\l. de Turenne. » Les dames même, comme M'"" de Sévigné, trouvaient ce parallèle un peu violent. Enfin Corbinelli prit la liberté de dire à M. de Meaux (2) (ju'il aurait pu ne pas pousser le parallèle de ces deux grands capitaines jusqu'à la comparaison de leur mort. C'était là en eflet le i)oint important aux yeux des gens du monde. Bossuet écouta Corbinelli, etuelniréj)onditrien. Il est clairque toute explication était inutile : ils n'étaient ])as au même point d(! vue et ne pouvaient pas se comprendre. Du reste, Bossuet en usait ainsi dans toutes les occasions (3) : jamais il ne voulait dire rien de son action, ni du succès qu'elle avait obtenu. La Bruyère ne dit qu'un mot (4), mais qui peint bien la situation : « Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touchés de très belles choses. »

De Visé, dans son Mercure calant (5), observa, en décrivant la pompe funèbre de Notre-Dame , «. que M. de Meaux n'avait point fait d'autre éloge de M. le Prince d'aujourd'hui, que de lui rappeler la confiance que son père avait eue en lui jusqu'à sa dernière heure. » Ce compliment n'était pas assez flatteur pour satisfaire M. le Prince d'aujourd'hui. Bourdaloue essaya de le satisfaire daus son oraison funèbre de Louis de Bourbon; il lui dit en face et devant une nombreuse assemblée : «Vous avez hérité non seulement des grandeurs de votre père, mais encore de ses lumières, de ses rares talents, de son esprit, et, malgré le silence que votre modestie m'impose , de ses qualités héroïques ; mais tout cela, séparé de sa piété, à quoi vous conduirait-il ? » M"" de Sévigné fut ravie d'entendre Bourdaloue, dans l'église des jésuites, rue Saint- Antoine , parler du cœur de Condé qui y était déposé, de ce cœur solide qui, dans le haut de la plus glorieuse vie, fut toujours audessus de la vanité, de ce cœur droit qui demeura toujours droit même au milieu des plus grands dérèglements, de ce cœur chrétien

(1) De Sourches, t. II, p. 28.

(2) M"* de Sévigné à Bussy, 31 mai 1687.

(3) Mémoires de l'abbé le Dieu.

(5) Mars 1687, p. 335.

qni avait toujours dans ses égarements conservé la foi. Nullement choquée du double sens du mot cœur, ni de l'équivoque sur laquelle roulait le discours de Bourdaloue, « tout mon esprit, dit-elle, et celui c( de tout l'auditoire était pendu et suspendu à tout ce qu'il disait , de ce telle sorte qu'on ne respirait plus. De vous dire de quels traits tout c( cela était orné, il est impossible, et je gâte cette pièce par la grosce sièreté dont je la croque. C'est comme si un barbouilleur voulait « toucher à un tableau de Raphaël. » — « Vous me donnez une grande idée de cette oraison funèbre, répondait Bussy à sa cousine, en me disant que ce que vous m'annoncez n'est que croqué ! Bon Dieu ! Quel est donc l'original! car la copie est déjà très belle.» L'original, qui était une œuvre remarquable, n'eut point pourtant le succès qu'on en attendait à l'impression (1). Ce qui avait entraîné, enlevé M""' de Sévigné, ne produisit pas le même effet sur le public. M. le Prince n'était pas content que Bourdaloue eût mis une condition oiseuse, la piété, à la possession naturelle et à lajouissance légitime des qualités héroïques du grand Condé par son fils et unique héritier. Mieux valait encore n'en rien dire comme Bossuet, dont le discours, depuis qu'il était imprimé, gagnait tous les jours dans l'estime de tous les gens dégoût. Les autres (2) supposèrent qu'il avait bien retouché au parallèle avant de le publier.

Le père Rapin avait achevé l'éloge du grand Condé sous le titre du Magnanime. Bussy lui avait envoyé les beaux endroits du caractère de Condé, ou plutôt son portrait ressemblant sous les traits d'un illustre capitaine de la plus grande maison du monde, mais dont la naissance fut encore au-dessous de son mérite et de sa valeur (3). Il ne lui avait pas envoyé ce que Condé avait fait pour les Espagnols, quoiqu'il eût encore fait pour eux de belles choses ; mais cela ne pouvait entrer dans un éloge écrit pour lui par un Français. Le révérend père avait profité le mieux possible de ces précieux renseignements, et il avait déployé toutes les ressources de sa rhétorique pour satisfaire M. le Prince. Enfin il avait prié M. Racine , historiographe de France, qui lisait si bien, de lire le Magnanime à M. le Prince, dans un moment favorable où Son Altesse Sérénissime pourrait lui prêter l'oreille avec bienveillance. M. le Prince fit un peu attendre Racine

(1) Oraison funèbre de Co?! (7e', par Bourdaloue, cliez E. Michallet, 1687, in-é".

(2) Correspondance de Bussy, lettre de M""' de Coligny, t. VI, p. 69. (3)76itZ, t. VI, p. 41> et p. 590-591.

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après ruiKlicMcc <jii'il lui <lciMiui(liiit, et h; livrt; du vrru'rahic; pèn; Kapiri était déjà tout frippi', \nirw (pic Ilucine avait ét«5 obli^'é de 1(; jtoricr pliiHJcurrt jours dans sa poclic ( I ). Lors(pic Kuciuf! «Mit pu H'ac- <piittjîr do sa coniuiission, il eu rendit ainsi compte au révérend père : <i Monseigneur h. Prince m'a commandé de vous dire qu'il trouvait votre ouvrage très beau, et qu'il vous était fort obligé du zèle que vous témoigne/ ])our la mémoire de (eu ]\[onsi(!ur son père ; vous trouvère/, à la marge plusieurs n-marques qu'il a faites, et que j'ai écrites ]>ar son ordre. Si vous croyez qu'il soit besoin que je vous explique plus au long sa })ensée sur ces remarques, vous n'avez qu'à prendre la peine de me mander le jour et l'heure où il vous plaira ({ue je vous aille trouver. » On ne sait si le père Rapin put profiter des reraar- ([ues de Son Altesse Sérénissime ; il mourut peu de temps après (octobre 1(587); mais ce n'estccrtainement pas le Jfaf/na/t/me (2) qui a conservé la mémoire de Condé jusqu'à nos jours. Quoique Bnssy prétendît que, pour bien écrire les exploits des grands princes dont la gloire consiste surtout dans la conduite des armées, il fallait être de leur métier et de leur qualité ; quoique des courtisans et des hommes de guerre ne voulussent pas permettre à un évêque de juger les [deux grands capitaines de ce temps-là, loin de leur faire le moindre tort, l'éloquence de M. de Meaux les a protégés. Il s'est trouvé de nos jours des princes et des hommes de guerre, avec des talents pour écrire aussi grands que pour commander (3), qui ont reconnu que rien, aux yeux de la critique la plus sévère, n'était plus exact que le récit oratoire de la bataille de Kocroy par Bossuet (4). Maintenant, que Bussy s'étonne tant qu'il lui plaira que les grands princes n'aient pas pris soin de faire écrire leur histoire par des capitaines dont le style est plus propre aux actions militaires que celui des autres historiens, quelque esprit qu'ils aient d'ailleurs! Le jugement de la Bruyère sur ce débat est et demeure conforme à la justice et à la vérité. « La vie des héros a enrichi l'histoire et l'histoire a embelli les actions des héros (5). Ainsi je ne sais qui sont plus redevables , ou ceux qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur ont fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs

(1) Œuvres de Racine, t. VI, p. Ô57-558.

(2) ie Magnanime, ou l'éloge du prince de Condé, premier 2)rince du sang, j)cii un père de Li Compagnie de Jésus; Paris, 1687, in- 12, chez la veuve Sébastien Mabre Carmoisy.

(3) Correspondance de Bussy, t. VI, p. 590-591.

(4) Articles du duc d'Aumale sur Rocroy. Revue des Deux Mondes, 1884.

(5) Chap. I, n'^'12.

historiens. » Mais « devrait-il suffire d'avoir été grand et puissant dans le monde pour être louable ou non (1), et, devant le saint autel et dans la chaire de vérité, loué et célébré à ses funérailles ? N'y a-t-il pas d'autre grandeur que celle qui vient de l'autorité et de la naissance? Pourquoi n'est-il pas établi de faire publiquement le panégyrique d'un homme qui a excellé pendant sa vie dans la bonté, dans l'équité, dans la douceur, dans la fidélité, dans la piété? Ce qu'on appelle une oraison funèbre n'est aujourd'hui bien reçue du plus grand nombre des auditeurs, qu'à mesure qu'elle s'éloigne davantage du discours chrétien, ou si vous l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus près d'un éloge profane. »

La Bruyère ne publiera cette dernière remarque que dans quatre ans , lorsque la colère de M. le Prince sera éteinte et que personne n'y pensera plus. Mais dès aujourd'hui il recueille avec soin les sages conseils que Bossuet, sou protecteur et son ami, venait de lui donner non seulement par ses paroles, mais encore par ses actions et sa conduite. Bossuet lui avait appris à penser chrétiennement, à parler raisonnablement et à se taire prudemment ; c'était la meilleure manière de censurer les vices sans blesser les vicieux.

Bossuet lui donna encore une autre leçon. On fit des services funèbres en l'honneur de Condé dans beaucoup d'églises du royaume ; beaucoup d'oraisons funèbres furent prononcées par les plus célèbres prédicateurs. M. le Prince fit graver la décoration de ces églises et imprimer ces oraisons funèbres : il en composa un volume. « Ainsi ces ouvrages ramassés en un corps, dit le Mercure galant (2), rendront immortelle la mémoire du prince défunt, et marqueront à la postérité le tendre amour d'un fils pour un père dont il fut si tendrement aimé. » Illusion naïve ou vaine flatterie! Tout cela est tombé dans l'oubli. On se souvient encore de l'oraison funèbre de Louis de Bourbon prononcée par Bourdaloue. Le seul monument immortel élevé à la mémoire de Condé est précisément cette oraison funèbre où Bossuet a foulé aux pieds la gloire humaine et qui ne faisait honneur, disaiton, ni à ce prince défunt ni à l'auteur. Bossuet, avec son esprit grand et libre, et avec sa raison, plus forte que celle des autres, s'est afi'ranchi des liens étroits d'un genre convenu et des préjugés de ses contemporains. C'est ainsi qu'il s'est approché plus près que personne de la

(1) Chap. XV, n" 20.

(2) Décembre 1687, p, 227-229.

DANS LA MAISON DK (JONDK. 686

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(1) Clmi). I, 11" f.7.

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