‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 19 sur 52 · VOYAGE DE LA COUR A CHAMBORD · texte numérisé non relu

VOYAGE DE LA COUR A CHAMBORD

La Bruyère , chargé d'easeigner la politique au duc de Bourbon , se crut obligé de résumer avec quelque précision ses idées sur ce sujet. « Quand, dit-il (1), l'on parcourt sans la prévention de son pays toutes les formes de gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir : il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de

(1) Chap. X, n» 1.

pins raisonnable et de plus sûr est d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre. »

Telle est sa profession de foi politique, que l'on trouve en tête du chapitre yj^a^ souverain ou de la rcpublique (1). Jamais il n'y changea rien. Dans les neuf éditions de son livre qui ont été imprimées sous ses yeux et soigneusement revues par lui, on trouve toujours la même formule, dans les mêmes termes et à la même place. C'était donc l'expression exacte et fidèle de sa pensée.

La foi politique de la Bruyère est celle d'un philosophe. ( omme Descartes, mettant en dehors de toute discussion la religion catholique, où il était né, se réserva pleine et entière liberté pour examiner sans préjugé toutes les questions philosophiques qu'il voulait comprendre, ainsi la Bruyère, mettant en dehors de toute discussion la monarchie deLouis XIV, sous laquelle il vivait, se réserva pleine et entière liberté pour examiner sans prévention les gouvernements de l'Europe.

Il n'essaya point de faire, comme Aristote, une analyse minutieuse et une comparaison approfondie de toutes les constitutions qu'il put connaître, ni de composer un traité complet sur la politique. Il ne devait enseigner au duc de Bourbon rien de complet, rien de profond, mais seulement ce qui pouvait être d'une utilité immédiate à Son Altesse. Néanmoins, comme il suivait rigoureusement la belle règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide des moindres vérités avant qu'elles ne soient clairement et distinctement connues, nous pouvons tenir pour certain qu'il ne jugeait les différentes formes de gouvernement, soit dans l'histoire de France, soit dans la géographie de l'Europe, qu'après les avoir sérieusement étudiées. M. le Prince^ qui savait si bien apprécier les hommes et dont la perspicacité faisait trembler les beaux esprits du temps, n'eût pas témoigné à la Bruyère une si grande confiance, s'il ne se fût assuré qu'il la méritait.

Indépendante, modeste et sérieuse, la politique de la Bruyère ne manquait pas d'élévation, mais elle était pratique. Suivant lui, aucune forme de gouvernement n'est parfaite, toutes ont leurs avantages et leurs inconvénients, ou, comme il dit avec finesse, il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. S'il était obligé de choisir, il serait fort embarrassé ; et il avoue franchement qu'il ne saurait à quelle forme de gouvernement il doit se tenir. Il a pour cela deux raisons. La première est historique : la valeur réelle d'une constitution

(l)Chap. X, IV' 1.

politique dépend des mœurs et du caractère du peuple, des circonstauces plus ou moins favorables et de la manière de s'en servir. La seconde raison est toute logique : quand une fois on est entré dans le doute philosophique, on n'en peut plus sortir que par des expériences que dans ce cas l'on ne doit pas même essayer. Il faut donc que des accidents, indépendants de notre libre arbitre, tranchent la question insoluble. Notre naissance fixe notre choix. La raison nous commande de nous en tenir au gouvernement établi dans le pays où nous sommes nés. Cette forme de gouvernement peut avoir et doit avoir ses défauts ; cependant, à tout prendre, elle vaut encore mieux pour nous que des révolutions. D'ailleurs, on peut espérer l'améliorer : il y a mille manières d'y parvenir, c'est surtout le talent de ceux qui ont part aux affaires ; mais vouloir changer cette forme de gouvernement pour une autre, serait une folie, serait un crime. Le commencement de la sagesse politique est de craindre le souverain qui commande, et la fin de la vertu politique est d'estimer et d'aimer son gouvernement comme le meilleur que l'on puisse avoir.

C'est exactement la doctrine enseignée par Bossuet au Dauphin. On la retrouve dans la Politique tirée de l'Ecriture sainte (1) : « 11 n'y a aucune forme de gouvernement ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvénients, de sorte qu'il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes , en quelque forme qu'ils soient établis : qui entreprend de les renverser n'est pas seulement ennemi public (2), mais encore ennemi de Dieu. »

Ce qui distingue la doctrine politique de la Bruyère, c'est qu'elle ne s'appuie pas sur le droit divin. Simple laïque, il ne pouvait parler comme un évêque des puissances établies par Dieu. Il ne s'adressait qu'à la raison humaine. Cette méthode n'était point sans danger ; car, pour faire l'éloge du gouvernement de Louis XIV, il le soumettait sans aucun scrupule au libre examen. Ces philosophes sont incorrigibles : les plus dociles s'émancipent toujours par quelque endroit. Un jour ou l'autre, le duc de Bourbon s'en apercevra et le fera sentir cruellement à la Bruyère. Le côté faible des philosophes est de prétendre n'avoir aucune prévention. C'est ce qu'on ne peut leur pardonner dans le monde, et c'est ce qui les rendait ridicules à la cour. En mathéma-

(1) Livre II, article l^"", proposition 12.

(2) S. Paul, Ép. aux Romains, c. xiii, v. 1, 2.

tiques ou en métaphysique, il est possible de n'avoir pas de prévention; en politique, c'est difficile; à la cour, c'est impossible. La Bruyère ne pouvait faire abstraction de toutes les personnes avec lesquelles il vivait, ni des sentiments qu'elles lui inspiraient. Y fût-il parvenu, il lui serait resté toujours les préventions de son métier de moraliste. Il n'y a pas de cause d'erreur plus difficile à éliminer. Il s'en apercevra bientôt lui-même : c'était l'une des choses qu'il supportait avec le plus d'humeur.

Ai)rès le roi , l'homme politique qui exerçait alors la plus grande puissance était Lonvois. Il avait créé l'état militaire de la France, œuvre immense, œuvre durable qui a fait longtemps la gloire de ce pays. Mais, malgré ses talents et ses grands services, Louvois, le ministre favori du roi, n'était ni aimable ni aimé. On eût été heureux de le voir tomber en disgrâce. « Qu'un favori s'observe de fort près, dit la Bruyère (1) ; car, s'il me fait moins attendre dans son antichambre qu'à l'ordinaire, s'il aie visage plus ouvert, s'il fronce moins le sourcil, s'il m'écoute plus volontiers et s'il me reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence à tomber, et je penserai juste. » Louvois n'avait pas été heureux depuis quelque temps. Sa fête de Meudon avait mal réussi ; il venait de faire prendre son gendre en flagrant délit de lèse-majesté ; c'était M. de Seignelay qui avait signifié les ordres du roi à M"" de Bouillon ; on disait que M'"'' de Maintenon se souvenait que Louvois avait été opposé à son mariage avec le roi ; enfin on remarquait qu'il était plus doux et plus poli. Le moraliste en tira cette conclusion : « L'homme a bien peu de ressources en soi-même (2), puisqu'il lui faut une disgrâce, une mortification, pour le rendre plus humain, plus traitable, moins féroce, plus honnête homme. » Le moraliste avait mal compris le terrible jeu de l'homme d'Etat.

« Concentré dans le secret des grandes aftaires, Louvois, dit son historien M. C. Rousset, était inattaquable ; mais depuis qu'il s'était éparpillé dans les mille détails de la surintendance des bâtiments, il avait multiplié contre lui-même les chances d'embuscade et de surprise. » Lorsque, pour surpasser Colbert, il avait entrepris le gigantesque i)rojet d'amener la rivière d'Eure à Versailles, « il s'était aventuré sur un terrain trop favorable aux cheminements de ses adversaires. » Il y était attaqué de deux côtés à la fois : en dessous,

(1) Chap. VIII. n" !t4.

(2) Chap. viii. n- ÎM.

par ]a charité clirétieune des courtisaus, qui blâmaient ces dépenses inutiles et ces travaux inhumains; au grand jour, par les amis de feu M. de Colbert, qui se moquaient de ces maladresses monumentales, surtout par le ministre de la marine, le brillant Seignelay, qui triomphait presque autant des déplaisirs du beau-père de M. de la Eoche- Guyou que du bombardement de Tripoli par la flotte de Sa Majesté. Louvois, criblé d'épigrammes légères auxquelles il ne pouvait répondre, avait bien été obligé de radoucir le ton d'un ministre favori ; il s'était aperçu des atteintes portées à son crédit par diverses faveurs qui furent alors répandues sur la famille de Colbert, et que le marquis de Sourches énumère avec complaisance. La Bruyère a parfaitement décrit la physionomie de Louvois à ce moment ; tout le monde alors prenait plaisir à le voir un peu mortifié, plus humain, plus traitable. Mais à ce moment-là même Louvois, dans le mystère du cabinet, dressait contre son rival une puissante batterie, et organisait contre tous ses adversaires une opération formidable qui devait les anéantir à tout jamais.

Pendant qu'il soutenait auprès du roi le crédit de MM. de la Rochefoucauld et Villeroy, qui avaient condamné leurs propres fils à l'exil, pendant qu'il obtenait des consolations pour les innocents punis à la place des coupables, et faisait envoyer MM. de Dangeau et de Bellefonds à Evreux, en visite auprès de M, et de M"" de Bouillon, pendant qu'en dirigeant les solides travaux de Maintenon, il prenait à la cour les airs et les façons de M™" de Maintenon ellemême, et se montrait doux et bienveillant pour tout le monde, afin que tout le monde rendît témoignage à sa justice, il tendit au trop zélé fils de Colbert un piège où le jeune ministre donna tête baissée. Il s'agissait de rendre un compte exact de toutes les forces de terre et de mer dont le roi pourrait disposer en cas de guerre. Le ministre de la marine offrit d'aller sur-le-champ inspecter le port de Brest et les vaisseaux du roi, tandis que le ministre de la guerre examinerait les places et garnisons des Flandres, du Luxembourg, de l'Alsace et de la Franche- Comté. Le 22 août, M. de Seignelay partit pour la Bretagne, et M. de Courtenvaux, fils de Louvois, pour la Flandre française. Louvois demeura seul auprès du roi ; s'il avait besoin d'excuse, la maladie de son père, le chancelier Michel le Tellier, qui avait déjà quatre-vingt-trois ans, parut une raison suffisante. Il n'avait pas même attendu l'absence de son rival pour démasquer ses bat-

teries. Il voyait bien par où le roi menaçait de lui échapper : M. de Harlay, archevêque de Paris, soit par zèle pour la religion, soit pour faire oublier les différends avec la cour de Rome, dit l'abbé le Gendre, redoublait d'instances auprès du roi, en demandant l'extinction du calvinisme. M™*' de Maintenon laissait croire au roi qu'il était un apôtre. Louvois,pour écarter les influences ecclésiastiques qui minaient son crédit auprès du roi, avait pris en main la propagande catholique dans les provinces protestantes ; il lui imprima une direction militaire. Si Louis XIV voulait être plus catholique que le pape, Louvois devint plus catholique que le roi. L'intendant Foucauld avait, au moyeu <,( d'une mission bottée », converti presque subitement la ville de Pau et une partie du Béarn; Louvois venait de le faire nommer intendant du Poitou pour y appliquer le même procédé de prosélytisme avec « les dragons de M. d'Haszfeldt, qui y avaient déjà produit de bons effets ». M. de Baville fut chargé de procéder en Languedoc de la même manière. Le maréchal de camp de Saint-Ruth alla commander les troupes (1) en Dauphiné ce pour engager insensiblement les huguenots à quitter leur mauvaise religion ». Les o:randes dragonnades sévissaient. Louvois faisait le siège du calvinisme comme Vaubau avait fait le siège de la place de Luxembourg. Il était sûr du succès et marchait avec fermeté à son but, au moment où la Bruyère le croyait ébranlé, moins féroce et plus honnête homme.

Si la Bruyère ne pouvait pénétrer les sombres mystères de la politique de Louvois, qui se dérobait à sa vue, il observait très bien la lutte de M""" de Montespan et de M™'' la Duchesse, qui se passait sous ses yeux, puisque la personne même du duc de Bourbon en était l'objet. M"*" la Duchesse connaissait « le monde, ses maux toujours plus réels que ses biens, et ses douleurs toujours plus vives et plus pénétrantes que ses joies » ; elle était revenue à la cour pour suivre son fils dans sa nouvelle condition et l'aider des conseils de son expérience. Cela déplut à M™° de Montespan, qui entendait gouverner seule son gendre : elle y tenait d'autant plus qu'elle espérait se consoler des froideurs du roi par la confiante docilité du duc de Bourbon. Il était si jeune, si aimable, il aimait si joliment sa fille. Que pouvait-il lui refuser? D'ailleurs, où pourrait-il trouver de meilleurs conseils que près de sa belle-mère? Elle savait si bien la cour;

(1) De Sourdies, t. T, p. 29C et note 1.

elle connaissait si bien le fort et le faible de chacun ; elle le disait si bien, avec un esprit si net, si vif et d'un tour si original. Pouvaitil mieux faire que de l'écouter? Il avait appris l'espagnol pour entendre ce qu'une mère dit à sa fille quand elle la marie : il n'avait qu'à prêter une oreille attentive pour apprendre , même en bon français, une foule de choses intéressantes qui faisaient rire M. le Duc et obtenaient d'avance son approbation. M'"" la Duchesse alla passer les fêtes de la Notre-Dame dans la retraite, à Maubuisson. Les vertus de la princesse Louise de Bavière sa tante faisaient, dit Bossuet, éclater par toute l'Église la gloire de ce saint monastère, et M"'® la duchesse de Bourbon y vint aussi avec son mari (1) , pour apprendre à connaître les saintes de sa nouvelle famille. Le duc de Bourbon s'y donna le plaisir de raconter à sa tante. M™*' d'Hanovre, tout ce qu'il avait fait avec son père pour lui obtenir sa j)eusiou de 12,000 livres. C'était bien quelque chose, pourtant cela ne suffisait pas tout à fait pour rendre la vie extrêmement gaie dans une maison aussi austère ; il essaya de chasser, mais il n'y avait guère de gibier dans les bois mal entretenus de la célèbre abbaye ; la chasse ne fut pas heureuse. Lorsque le duc de Bourbon fut revenu à Versailles , M"'^ de Montespan se moqua des plaisirs de Maubuisson auxquels elle n'avait point pris part. « Il me parut un peu gêné de la présence de M""' de Montespan, dit M. de Ricous ; de son côté, elle ne fait pas, ce me semble, tout ce qu'il faudrait pour lui donner un air plus libre avec elle. » — Au contraire, il se sentait libre avec sa mère , qui pouvait bien n'être pas toujours d'une conversation fort divertissante, mais qui n'avait jamais la prétention de s'emparer de lui. Seulement M'^Ma Duchesse, malgré sa soumission de novice envers son mari, ne se croyait pas obligée d'être soumise à M""® de Montespan. Voilà la guerre allumée, guerre discrète et délicate, sans cris, sans fracas ni tumulte, guerre d'influence entre deux femmes dont la Bruyère trace le portrait en les opposant l'une à l'autre (2). « Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin, un esprit éblouissant et qui impose, et que l'on n'estime que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche

(1) Mss. de l'hôtel de Condé.

(2) Chap. m, n° 2.

et qui est comme une suite de leur haute naissance, un mérite paisible mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de leur modestie, qui écliap})ent et qui se montrent à ceux qui ont des yeux. » La Bruyère avait des yeux, et il voyait bien (1). « L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit. » Mais il se garda bien de prendre parti (2). « Il est aussi dangereux à la cour de faire des avances que de n'en point faire. » Après tout, il n'avait pas trop à se plaindre (3) : « Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre, l'empêchait de se trouver malheureux par la fortune des princes et des ministres qui lui manquait. » Il fallut bien que ceux qui se faisaient tirer l'oreille pour lui témoigner les égards qui lui étaient dus finissent par s'y résigner. Le roi avait déclaré qu'il allait partir pour (Jhambord, et il venait de fixer les places de ses carrosses. Ou dut se hâter dans la maison de Condé de faire les mêmes préparatifs pour accompagner le duc et la duchesse de Bourbon. Le 18 août, M. de Gourville avait écrit de Paris à M. le Prince (4) : c< Je viens d'arriver de Saint-Maur, M"' le Duc m'ayant mandé par son trompette de me trouver ici à une heure. M^"^ le Duc a réglé que M. de la Bruyère irait à cheval à Chambord. Je lui parlerai du sieur Sauveur, ainsi que Votre Altesse me l'a ordonné. » — Eu efiet, le lendemain il écrivit de nouveau : « M. le Duc a ordonné de faire donner aux révérends pères et au sieur Sauveur des places dans les voitures ordinaires avec Fabvier. Je lui ai fait dire de les prendre et que je les ferai payer. » Dans ces deux lettres , nous voyons Gourville , rigoureux observateur de l'étiquette, mettre chacun à son rang dans la maison de Condé, appeler le maître de danse, Fabvier tout court; le célèbre mathématicien professeur de fortification, le sieur Sauveur; les jésuites Alleaume et du Rosel, les révérends pères; mais, quand il parlait de la Bruyère, il écrivait c( M. de la Bruyère ». Quoique de race bourgeoise, la Bruyère était alors traité comme un gentilhomme de Leurs Altesses. S'il n'eu avait pas le titre, il en avait déjà les fonctions. Enseigner la politique à M. le duc de Bourbon ! Tout le monde s'inclinait devant ce privilège, sauf à se moipier de la maladresse du philosophe , s'il ne se tenait pas

(1) Chap. IV, no 78.

(2) Chap. VIII, n° 37.

(3) Chap. XI, n" 135.

(4) Mss. de l'hôtel de Condé.

mieux sur les chevaux de M. le Duc que Racine ou Boileau sur ceux du roi. Mais, inférieur pour tout le reste aux deux grands liistoriograplics, la Bruyère, sans être un élégant cavalier, leur était supérieur en fait d'équitation.

Eufin la Bruyère avait, malgré M. le Prince, un avantage qui ne manquait pas d'agrément : il accompagnait le duc de Bourbon partout, excepté dans le monde; il n'assistait point aux fêtes et ne rendait pas compte des plaisirs du monde ; il n'était pas chargé d'amuser le jeune prince, ni de lui apprendre à s'amuser; il avouait franchement que les études dont il était chargé, très sérieuses par ellesmêmes, n'avaient aucun rapport avec le plaisir et la gaieté, et il s'effor(;ait par mille moyens ingénieux d'en adoucir l'amertume, tandis que le jeune prince, soit dans le cabinet du roi, soit dans les conversations de la cour, en reconnaissait tous les jours l'évidente utilité. Aussi le duc de Bourbon se savait gré à lui-même, comme s'il avait fait acte de courage et de raison, toutes les fois qu'il pouvait donner à M. de la Bruyère le temps convenu, et il n'y manquait guère. 11 était un peu moins assidu avec Sauveur, parce qu'il ne voyait pas aussi bien l'incontestable nécessité des théories mathématiques dans la pratique des fortifications. Mais avec les maîtres chargés de lui apprendre à s'amuser dans le monde il ne voulut pas s'ennuyer chez lui et se mit fort à son aise ; il finit même par les renvoyer les uns après les autres. Quand Gourville communiqua à Fabvier les ordres de M. le Duc pour le voyage de Chambord, le maître de danse lui dit avec bonne foi qu'il n'était pas nécessaire de le faire venir à Chambord, si Son Altesse ne devait pas requérir ses services plus souvent qu'elle ne l'avait fait dans les derniers temps à Versailles. Informé de ce fait, absolument contraire à ses intentions, M. le Duc entra dans une grande colère et eut avec son fils une explication des plus vives. M. le Duc n'entendait pas que son fils profitât de ce qu'il avait les grandes entrées pour s'émanciper à ce point. M. le duc de Bourbon comprenait encore moins que, si le roi le traitait comme un homme digne de s.a confiance , ou voulût le traiter comme un enfant qui n'a ni bon sens ni raison. M. le Duc fut très ému de cette querelle : il eut peur d'eu tomber malade, et fit venir les révérends pères dans sa chambre ])our leur raconter cette petite afiaire qu'il avait eue avec son fils. Ils lui dirent que le duc de Bourbon renvoyait aussi fort souvent le maître d'armes. Quant au

maître de dessin , il y avait déjà longtemps qu'il n'en était plus question. M. le Duc promit d'y mettre bon ordre : « Il est important, dit-il, de ne souffrir aucun retranchement dans tout ce qui a été réglé avec M. le Prince. » Du reste, ajoute le P. Alleaume, qui nous donne ces détails, le duc de Bourbon fait son devoir avec les autres maîtres. Et la Bruyère se disait en lui-même (1) : « Le sage évite quelquefois le monde de peur d'être ennuyé. »

Pendant que M. le Duc prenait avec les révérends pères ces belles résolutions pour empêcher son fils de lui échapper, le jeune prince, qui ne s'en inquiétait guère, était allé avec le Dauphin faire une magnifique partie de chasse (près Paris) dans la plaine Saint-Denis. La société était des plus brillantes et des plus gaies : ou y remarquait MM. de la Rochefoucauld, de Vardes, de Grammont, de Tingry, de Lory, etc., etc. Beaucoup d'habiles chasseurs y déployèrent leurs talents. On tua six cents pièces de gibier. La part de M. le duc de Bourbon était déjà de trente perdreaux dans la matinée. Ce qu'il y avait de plus beau, c'est qu'il avait tiré ces perdreaux à cheval. Quelle fermeté sur ses étriers! quelle adresse! quel coup d'œil! Il caracolait avec grâce, lorsque dans un champ de choux et d'asperges, près d'Aubervilliers , il ajusta un lièvre qui se dérobait devant la chienne de M^ le Dauphin. Il tira, manqua le lièvre, et tua la chienne de Son Altesse Royale. Grand émoi. On accourt aux cris de la bête expirante, on la ramasse, on la soigne. On se demande avec inquiétude ce que va dire Monseigneur : il aimait beaucoup cette chienne, qui était vraiment excellente. Le duc de Bourbon était aussi pâle et aussi abattu que s'il avait fait une chute effroyable. On le consola en lui disant que ce n'était pas sa faute ; mais ces consolations, dont il sentait l'ironie, étaient autant de blessures qui renouvelaient sa douleur. Monseigneur se montra bon prince et témoigna quelque pitié pour son petit cousin. Au déjeuner à Aubervilliers, on parla beaucoup de cette affaire importante : le duc de Bourbon, piqué au vif, déclara qu'il ne chasserait plus de sa vie. On fit de grands efforts pour le tirer de son désespoir : rien ne put réussir. A la fin on rapporta la chienne, qui n'était pas encore morte ; on remarqua qu'elle n'en mourrait pas. Cela seul rendit quelque courage au jeune prince ; il consentit à chasser à pied dans l'après-dînée , et il tua bien encore une huitaine de pièces avant de rentrer à la maison. Il appela

(1) Chap. V, n'^' 83.

la Bruyère auprès de lui, pour se distraire de ses plaisirs par quelques études sérieuses ; mais il ne put se tenir de lui dire son chagrin. Ce qu'il ne pouvait supporter, c'était l'opinion qu'il avait donnée de lui à tous les courtisans de Monseigneur. La Bruyère lui répondit (1) : tï Nous clierclions notre bonheur en dehors de nous et dans l'opinion des hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sincères, sans équité, pleins d'envie, de caprices et de préventions. Quelle bizarrerie! » Et il voulut s'occuper des études, mais ce fut impossible : Monseigneur resta plongé dans son noir chagrin.

Ce ne fut pas son père qui l'en tira, lorsqu'il voulut lui faire reprendre ses leçons de danse. Le duc de Bourbon prétendit qu'il était souffrant, qu'il s'était enrhumé à la chasse, en un mot, qu'il ne pouvait pas danser. M. le Duc insista. Le 21 au soir, avait lieu à Marly la dernière fête de la saison, puisque le roi allait partir pour Chambord. M'"'' la duchesse de Bourbon y dansera sans aucun doute; estce que son mari n'y dansera pas? Non, non, mille fois noni M. le Duc fut obligé de baisser le ton devant l'énergique volonté de son fils. La fête eut lieu. On y joua le Sicilien de Molière, avec des entrées de ballets et les bons danseurs et danseuses de l'Opéra. M'^'^ la duchesse de Bourbon y obtint le plus grand succès ; M""' la princesse de Conti se soutint à la hauteur de sa réputation. M"" de Roquelaure atteignit presque l'éclat de ces deux princesses. M. le duc de Bourbon assista à toute la fête, vit toutes les danses; mais, comme il l'avait déclaré , il ne dansa pas. Son père maudissait l'entêtement d'un enfant sur lequel il avait eu le tort de faire reposer ses espérances. Le fils donna toujours pour excuse le gros rhume qu'il avait attrapé la veille. Les amis du Dauphin attribuèrent cette subite indisposition au dépit d'avoir tué la chienne de Monseigneur. Le 23 août, Sauveur disait : « Le peu d'attention qu'a eue le duc de Bourbon cette semaine, et le peu de leçons qu'il a prises, est cause que nous n'avançons guère; j'espère que les leçons de Chambord répareront ce qui nous manque ici. » Le même jour, le P. Alleaume écrivait à Condé : (,( Il paraît que la réprimande de Son Altesse Sérénissime M*^'' le Duc a fait un fort bon effet : on est depuis ce temps-là dans une grande exactitude. M*^' le duc de Bourbon se leva hier fort matin : il alla de suite au manège. M. de la Bruyère, M. Sauveur et les autres maîtres eurent leur temps et furent satisfaits de son application. Nous le

(1) Chap. XI. n» 76.

LA BRUYÈllE. — T. r. . 20

serons demain. » M. le Prince s'aperçut facilement que le P. Alleaume prenait ses désirs pour la réalité. Quant à la Bruyère, il composa cette recette philosophique (1) : « Les hommes, eu un même jour, ouvrent leur âme à de petites joies et se laissent dominer par de petits chagrins. Rien de plus inégal , ni de moins suivi que ce qui se passe en si peu de temps daus leur cœur et dans leur esprit (2). Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde que ce qu'elles valent. » Il appliqua ce remède à Chambord, à Fontainebleau et à Versailles, et il s'en trouva toujours bien. Il excellait surtout dans cette i^olitique. Mais cela ne suffisait pas pour garantir le duc de Bourbon de tous les dangers qu'il pouvait courir.

Au moment où le roi allait partir pour Chambord, M. le Prince arriva tout à coup à Versailles, 26 août. Personne ne l'attendait : que venait-il faire? Venait-il rétablir le bon ordre dans l'éducation de son petit-fils? Il en avait bien le droit, et on put le croire dans la maison de M. le Duc, car alors il fut annoncé que M. de Briord avait la charge de premier gentilhomme de la chambre de M. le duc de Bourbon ; il fera même en quelque façon les fonctions de gouverneur, ajoute Dangeau, mais il garde la charge de premier écuyer de M. le Duc. Ce M. de Briord était un jDolitique remarquable qui se distinguera plus tard dans la diplomatie de la fin du règne de Louis XIV. Le roi luimême lui reconnaîtra le talent d'écrire fort bien une dépêche, et autant de fermeté que de tact daus les négociations. Mais pourquoi Condé voulait-il le mettre auprès du duc de Bourbon ?

« Ce qui faisait alors, dit le marquis de Sourches (3), le plus grand bruit dans le monde, était une ligue qu'on prétendait avoir été signée entre l'Angleterre, l'Espagne, la Hollande et le Brandebourg. On ne savait si elle était ofiensive ou seulement défensive ; mais on craignait que ce ne fût une méchante affaire pour la France, si l'Empereur venait à s'en faire une arme contre le roi. Heureusement l'Empereur avait alors sur les bras une grosse armée turque de 4.5,000 hommes qui arrivait en Hongrie au secours de Xeuhausel assiégée. Le seraskier commandant les Turcs avait déjà pris Wiszgrad et assiégeait le château de Grau qui ne pouvait résister longtemps; le duc de Lorraine, chef des Impériaux, laissant 20,000 hommes devant Nenhausel sous

(1) Chap. XI, n° 133.

(2) Imitation de J.-C, liv. III, c. xxxni. (8) Mémoires, t. I, p. 276.

les ordres du général comte Caprara, avait marché droit aux Turcs avec le reste de ses troupes et celles de l'électeur de Bavière. Une grande bataille était inévitable. Les yeux de toute l'Europe étaient dirigés de ce côté. La paix de tous les États chrétiens dépendait du succès des infidèles. « Ces nouvelles pouvaient bien n'être i)as étrangères à la venue de M. le Prince à la cour (1). »

En effet, il y prenait grand intérêt ; il ne faisait guère que d'arriver, lorsqu'on apprit par diverses lettres d'Allemagne qu'il y avait eu grande bataille entre les Lnpériaux et les Turcs, queNeuhausel était prise, et que les neveux de Coudé, M. le prince de Conti et le prince de la Roche-sur- Yon, qui servaient l'Empereur malgré le roi, s'étaient couverts de gloire en combattant les infidèles.

Condé expliqua lui-même ces événements militaires à son petit-fils. Cette leçon fut à coup sûr plus intéressante que celles de la Bruyère. On peut la résumer à peu près ainsi (2), d'après le marquis de Sourches et les lettres du marquis de Lassay au maréchal de Bellefonds. Le château de Grau, qui avait déjà subi plusieurs assauts, était sur le point d'être forcé, lorsque les Turcs, apprenant l'arrivée du duc de Lorraine avec 35,000 hommes, vinrent l'attaquer sans lui donner le temps de prendre un poste avantageux dont il voulait s'emparer. « Il faut avouer, dit Lassay (3), témoin oculaire, que cette nation-là fait de belles diligences (14 août). Le duc de Lorraine, surpris, avait pu cependant ranger son armée sur trois lignes dans un espace assez étroit, protégé sur sa gauche par une montagne qu'il avait fortement occupée. Ses escadrons et ses bataillons, mêlés alternativement l'un avec l'autre, étaient si serrés qu'il n'y avait presque point d'intervalle. Les Turcs avaient pour méthode de percer par des charges de cavalerie l'armée ennemie, pour revenir l'attaquer en queue pendant que l'infanterie la pressait en tête. Ils firent leur première charge de fort bonne grâce ; mais ils furent reçus par un feu d'artillerie et de mousqueterie si bien nourri, qu'on vit leurs masses profondes, sous des volées de balles et de mitraille, onduler comme les épis de blé agités par le vent. Quelques-uns pénétrèrent à travers les petits intervalles de la première ligne et furent écrasés par la seconde, où se distingua par son coup d'ceil et par son courage M. le prince de la Roche-sur-

(1) Recueil de différentes choses , par Lassay, t. I, p. 120-168.

(2) De Sourches, t. I, p. 277-282; Lassay, t. I, p. 1(59-217. (."!) Lassay, t. I, p. 196.

Yoli. Les autres s'arrêtèrent eu confusion tout près de la première ligne, qui ne cessait de les couvrir de ses feux, tournèrent lentement, péniblement, et se retirèrent en désordre. Une autre partie de leur armée essaya de s'emparer de la montague sur la gauche des chrétiens ; cette seconde charge , moins impétueuse que la première , fut aussi vivement repoussée : les chrétiens, voyant les infidèles lâcher pied partout, les suivirent au petit pas et en bon ordre sans rompre leurs lignes. Les Turcs firent encore une troisième charge, mais si molle qu'elle ne servit qu'à montrer leur complète déroute. Le seraskier, qui avait voulu les rallier, tomba dangereusement blessé ; leur infanterie se dispersa dans tous les sens, leur cavalerie s'enfuit plus vite encore qu'elle n'était venue, et leur camp fut pillé. La nuit qui suivit', le duc de Lorraine envoya M. le prince de Commercy porter aux troupes qui étaient restées devant Neuhausel la nouvelle de cette victoire. L'enthousiasme fut si grand, que le général Caprara ordonna l'assaut pour le lendemain. Neuhausel, qui se défendait depuis si longtemps, fut enlevée en un coup de main : la garnison et les habitants furent passés au fil de l'épée. Il n'eu échaj^pa guère que deux cents, disait-on, et parmi eux la femme du gouverneur, qui vint se réfugier entre les bras du prince de CJommercy. » Battus sur tous les points, les Turcs allaient perdre la Hongrie , et l'armée de l'Empereur poursuivait ses succès avec autant de prudence que de fermeté. « Cette grande nouvelle, dit le marquis de Sourches (1), fut suivie d'une légère indisposition du roi : ce ne fut autre chose qu'une vapeur qui le prit daus la nuit du 28 au 29 et qui l'empêcha néanmoins de partir pour Chambord comme il l'avait résolu : il remit son départ au 3 septembre. Les malicieux dirent que cette indisposition venait du chagrin d'avoir appris les brillants succès des armes de l'Empereur. « Condé ne fut pas moins ému que le roi : mieux que personne il voyait avec son coup d'œil d'aigle les conséquences de ces événements pour la France. Mais il avait encore d'autres raisons. « Il y a, dit la Bruyère (2), de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté de notre naturel. » Condé était venu auprès de Louis XIV implorer le pardon de ses neveux, le prince de Conti et le prince de la Roche-sur- Yon, qui avaient noblement pris leur part à la victoire de Grau

(2) Chap. IV, n" 79.

M. de Lassay, qui les avait suivis, écrivait alors : «Il y a uue si grande quantité de princes dans notre armée que je ne crois pas qu'on eu ait jamais tant vu ailleurs, hors dans les romans. » — Les princes de Conti avaient tenu haut le titre de princes français au milieu de cette fourmilière de princes de toute nation : mais ils n'avaient pu faire que les plus grands avantages ne fussent accordés aux princes allemands ou lorrains. Maximilien de Bavière, en épousant l'archiduchesse même sans dot, avait cueilli d'avance la plus belle palme de la victoire : le prince de Commercy, qui en France était bien au-dessous des princes de Conti, les avait cependant dépassés à Neuhausel, où ils arrivèrent deux heures après la prise de la ville. Aussi quittèrent-ils promptement le service de l'Empereur. Mercy n'avait pu les rejoindre que le lendemain de la bataille de Gran ; et il leur avait remis un reçu des lettres qu'on lui avait enlevées , signé de M. de Bissy, jjar ordre du roi. Ils avaient compris qu'ils étaient perdus. Quelle triste récompense devaient-ils attendre pour une si belle campagne! Ils se mirent aussitôt en route pour venir demander au roi pardon de leur folie, et firent prier M. le Prince d'intercéder pour eux. Ils marchèrent si vite, que le 30 août ils étaient déjà à Strasbourg avec le prince de Turenne. M. de Montclar, gouverneur de cette place, écrivait ce jour-là à Louvois : « Ils ne se sont pas enrichis des dépouilles des Turcs, car ils n'ont guère que leur chemise sur le dos. )> M. le Prince envoya secrètement audevant d'eux M. de Xaintrailles, écuyerdu duc de Bourbon, pour leur dire d'attendre à Meaux les ordres qu'il tâcherait d'obtenir du roi- — Mais le roi était si mécontent qu'il ne voulut rien promettre. Il sut fort mauvais gré à M. le Prince d'avoir tant présumé de sa bonté, et Xaintrailles, dit le marquis de la Fare, fut pour ce fait tenu longtemps en disgrâce. Tout ce que Coudé, malgré son âge, ses grands services, sa gloire et l'éloquence de ses prières, put obtenir, fut, non pas le pardon des princes de Conti, mais la permission de le demander, eu venant se jeter aux pieds du roi sans avoir vu personne avant Sa Majesté. Encore le roi déclara-t-il à M. le Prince qu'il voulait ôter à M. le prince de Conti les grandes entrées qu'il lui avait données, et qu'il le lui ferait dire par M""" la princesse de Conti (1). M. le Prince répondit au roi <i. qu'il fallait laisser à W^" la princesse de Conti l'emploi de porter de bonnes nouvelles, quand il y en aurait ; que c'était à lui de porter les mauvaises, et qu'ainsi il s'en chargeait ». Ce que Condé avait obtenu

(1) Dangeau, t. I, p. 216.

l)onr ses neveux était peu de chose, mais cela parut beaucoup auprès de ce qui était réservé à leur compagnon de voyage : M. de Tureune fut renvoyé en Allemagne avec ordre d'y attendre au delà des frontières françaises le jour où il plairait à Sa Majesté de mettre un terme son exil; et, en se séparant à Meaux des deux princes de Couti, il admira le bonheur qu'ils avaient d'être protégés par uu oncle si généreux et si puissant.

Mais M. le Duc, à Versailles, trouva que son père avait trop fait pour ses neveux et pas assez pour son fils. Si l'on avait ôté les grandes entrées à M. le prince de Conti, qui avait perdu la confiance du roi, pourquoi ne les donnait-on pas à M. le Duc, qui les avait si bien méritées? Puis M. le Prince chargeait M. de Briord de gouverner M. le duc de Bourbon à la cour. Est-ce que M. le Duc ne suffisait pas à remplir ces fonctions délicates? Si M. de Xaintrailles ne méritait plus la confiance du roi, pouvait-on faire quelque reproche à M. le Duc? M. de Briord, était, sans contredit liomme d'honneur et de valeur, mais n'était-il pas déjà bien récompensé de son attachement à M. le Duc? On faisait sur lui des contes assez désagréables (1). Aussi M. le Duc dit à M. le Prince que dorénavant il se chargeait de gouverner M. le duc de Bourbon. Il ne refusait pas dans cette grave occupation l'aide de son premier écu}" er ; mais il ne le fit pas nommer premier gentilhomme de la chambre (2). « Uu liomme qui a vécu dans l'intrigne, pensait la Bruyère, ne peut plus s'en i)asser; toute autre vie pour lui est languissante. )) Grâce à M. le Duc, l'éducation de son fils tomba dans l'intrigue.

Avant de partir pour Chambord (3) , M. de Louvois vint apprendre à M™" la princesse de Couti, de la part du roi, que le prince de Conti et sou frère revenaient de Hongrie ; que Sa Majesté leur avait pardonné : que , selon toutes les apparences , ils arriveraient incessamment à la cour, et cju'ils seraient les bienvenus. Cette princesse, dit le grand prévôt, eu eut une extrême joie que tous les courtisans partagèrent avec elle. Le lendemain elle eut une grande audience du roi, de laquelle elle sortit avec toutes les marques d'une entière satisfaction; et le 3 septembre, lorsque l'on partit pour Chambord, le roi avait dans son carrosse le Dauphin, la Dauphiue, la princesse de

(1) M"« de Sévignts t. III. p. 206. 207 ; t. IV, p. 21!i, etc.

(2) Chap. vni, ii'>91.

(3) De Sourches, t. I. p. 287.

Conti et la duchesse de Bourbon. Eu route, le roi alla visiter les travaux du canal de l'Eure et l'édifice surprenant de Maintenon. Le 4, lorsqu'il arrivait à Chartres, il trouva les princes de Conti qui vinrent se jeter à ses pieds et lui demandèrent pardon de lui avoir déplu. Sa Majesté leur répondit avec assez de douceur : « Je suis bien aise de vous voir de retour : des j)rinces de mon sang sont mieux près de moi que partout ailleurs. )> — Pas un mot de reproche ne fut prononcé. On eût dit que les lettres saisies sur Mercy et qui avaient excité une si grande colère étaient oubliées. La cour était dans l'admiration de tant de magnanimité. « Une grande âme, dit la Bruyère (1), est audessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie, et elle serait invulnérable, si elle ne souffrait par la compassion. »

Le même jour, arrivait à Chartres M. de Seignelay, de retour de Brest ; il arrivait trop tard : M. de Louvois lui avait déjà coupé l'herbe sous le pied. Le matin même du 3 septembre, à Versailles, le roi avait appris que toute la ville de Montauban, qui n'était guère habitée que par des huguenots, s'était convertie unanimement : grande nouvelle pour la religion , et qui faisait espérer que dans peu de temps on ne verrait plus aucun huguenot en France. En effet, le 6 septembre (2), le roi, après avoir entendu la messe dans la grande église de Chartres, et avoir fait ses prières dans la chapelle de la Vierge sous terre , se rendit à Châteaudun , où il annonça que plus de 50,000 huguenots venaient de se convertir dans la généralité de Bordeaux. Les courtisans avaient fait aussi leur pèlerinage à la Notre-Dame noire, qui avait sauvé, il y avait un siècle, la ville de Chartres des mains des protestants, commandés par le premier Condé. M. le Duc ne manqua pas de faire son pèlerinage avec le duc de Bourbon. Le moraliste, peu édifié, dit naïvement (3) : c( Ou ne voit point faire de vœux ni de pèlerinage pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit plus juste, l'âme plus reconnaissante ; d'être plus équitable et moins malfaisant ; d'être guéri de la vanité, de l'inquiétude d'esprit, de la mauvaise raillerie. » C'est une observation que Bourdaloue (4) a souvent faite dans ses sermons.

Le 7 septembre, la cour a^rriva à Chambord. M. le Duc organisa l'éducation de son fils à sa manière et, deux jours après, il écrivit à

(1) Chap. XI, n» 81.

(2) Dangeau,t. I, p. 218.

(3) Chap. XIV, n" 20.

(4) Sermon pour la fête de sainte Geneviève et sermon sur l'Assomption.

M. le Prince qu'il avait réglé les études du duc de Bourbon et que son fils montrait beaucoup d'application pour remplir ses devoirs aussi bien à la cour qu'avec ses maîtres. Mais M. Sauveur, le professeur de fortification, qui avait cru réparer à Chambord le temps perdu à Versailles, renonça vite à cette illusion. L'intrigue de cour, reconnue par la Bruyère, eut bientôt mis les études en désordre. Les RR. PP. Alleaume et du Rosel furent réduits à en convenir. Ils ne pouvaient comprendre M. le Duc. La Bruyère le comprit parfaitement (1) : « Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà vécu ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à vivre un meilleur usage. »

Au fond de cette intrigue était toujours la question des grandes entrées, qui ne laissait pas de repos à M. le Duc. En être privé fut une cruelle mortification pour le prince de Conti (2). Il avait épousé l'aînée des filles du roi, et il était obligé d'attendre à la porte de la chambre de sou beau-père avec la foule des courtisans, tandis que le duc do Bourbon, qui n'avait épousé que la cadette , entrait sans demander. « Qu'avait donc fait son petit cousin pour mériter cette confiance exclusive ? Il n'avait pris part à aucune campagne ; on ne l'avait vu sur aucun champ de bataille ; il n'avait assisté à aucun siège. Il avait porté un bel habit au dernier carrousel et le jour de son mariage, mais ce mariage dont il était si fier n'était pas même achevé : c'était encore un enfant qui sortait à peine du collège ; il n'avait pas fini ses études ; il fallait le renvoyer à ses maîtres. » Pour prouver que son fils était déjà un homme, M. le Duc le conduisit non seulement à la chasse au cerf avec le roi, mais encore à la chasse au loup et au sanglier avec Monseigneur. On sait quel rude chasseur était le Dauphin ; là du moins le prince de Conti et le prince de la Poche-sur- Yon purent voir de leurs yeux ce qu'ils avaient oublié en Hongrie, que leur petit cousin était capable de tenir son rang à la cour, et que sou père était bien décidé à le pousser vigoureusement dans le chemin de la faveur, pour profiter de l'avantage que pendant leur absence il avait pris sur eux. Quant aux études du duc de Bourbon, c'était le moindre de ses soucis. Ce qui fut le plus amer à M. le prince de Conti fut de voir qu'il entraînait la princesse de Conti dans sa disgrâce. Toute

(1) Chap. XI, n" 46.

(2) De Sourches, 1. 1, p. 303, 304.

la cour s'en aperçut le 12 septembre (1), quand le roi alla courre le cerf en calèche : il emmena avec lui la duchesse de Bourbon , M""' de Montespan, M™" de Maintenon et la duchesse de Chevreuse, sœur de M. de Seignelay ; mais la princesse de Conti n'y fut point conviée. Elle crut, avec quelque fondement , qu'on se souvenait de la lettre qu'elle avait écrite à son mari eu Hongrie. Elle fut fort affligée et pleura beaucoup ; mais malgré sa douleur, aussi vive que respectueuse, elle ne put rompre cette barrière qui venait de s'interposer entre elle et son père. M. le duc et M"'" la duchesse de Bourbon trouvèrent à cette chasse au cerf beaucoup d'agrément : le roi savait bon gré à ces jeunes époux de prendre tant de plaisir en sa société. Enfin le prince de la Roche-sur- Yon, qui était tenu encore plus loin de Sa Majesté que le prince et la priucesse de Conti, partit, sans qu'on y fît grande attention, mais de fort mauvaise humeur, pour aller à Chantilly dire à son oncle les amertumes dont son frère et lui étaient abreuvés. Voilà les effets de la clémence et de la magnanimité du roi ! Les princes ne portaient pas envie aux faveurs dont le duc de Bourbon était comblé. M. le Duc et son fils avaient toujours fait bonne chère à leurs cousins, après comme avant leur voyage en Hongrie; mais vraiment on pouvait craindre que le duc de Bourbon, qui allait à la chasse tous les jours, non seulement délaissât les études qu'il n'avait pas terminées, mais encore compromît sa santé, un peu chétive, dans les exercices violents qu'aimait M^'' le Dauphin. Ces craintes, confirmées par les lettres des maîtres ou précepteurs du duc de Bourbon, pénétrèrent profondément dans le cœur de M. le Prince : il écrivit sur-le-champ, 16 août, à M. le Duc une lettre irritée (2) : « Je ne puis m'empêcher de vous témoigner qu'il me revient de tous côtés que votre fils va tous les jours à la chasse. J'appréhende que ce violent exercice, et particulièrement la chasse au loup, qui est la plus violente du monde, ne le fasse malade. Prenez-y garde ; cela l'empêche d'étudier. Il deviendra fort bon veneur, mais ignorant dans tout ce qu'il faut qu'il sache. C'est à vous à y remédier et à songer à sa vie, à sa santé et à sa bonne éducation. Je vous prie de n'attendre pas à y remédier quand il ne sera plus temps. » M. le Duc supporta vaillamment ces remontrances. A défaut de M""" la Duchesse, qui partageait les craintes de M. le Prince, il eut

(1) Dangeau, t. I, p. 220.

(2) Ed. Servois , t. II, à la suite de la lettre de la Bruyère n'^ v}u , et ai^ssi éd. Chassang, t . II, p. 392.

pour le soutenir la duchesse de Bourbon et surtout M"'" de Moutespan. Toute jeune et innocente, la duchesse de Bourbon goûtait avec une joie visible les préférences dont elle était l'objet, et nul ne pouvait douter qu'elle ne sût fort bon gré à son mari des honneurs et des plaisirs de la cour dont il jouissait, a II n'y a point (1) clans le cœur d'une jeune personne un si violent amour auquel l'intérêt ou l'ambition n'ajoute quelque chose. » M""' de Montespan le prenait sur un ton plus haut : très sensible à la satisfaction de voir sa fille l'emporter sur la fille de M'"'' de la Vallière, elle était loin de se montrer indiff'érente aux avantages qui étaient accordés à son gendre sur les princes de Conti, et ce n'était pas sans un certain sentiment de triomphe qu'elle encourageait M. le Duc dans la voie où il s'engageait. Quelles espérances nouvelles venaient reluire à ses yeuxî «. Quelques femmes, dit la Bruyère (2), ont dans le cours de leur vie un double engagement, également difficile à rompre et à dissimuler : il ne manque à l'un que le contrat, et à l'autre que le cœur. » Avec l'appui de sa fille et de son gendre, M™*' de Montespan ne pourrait-elle pas restaurer ce double engagement dans son ancien état, ou du moins s'en rapprocher un peu? A cette condition, elle laisserait volontiers les bénéfices du contrat à M™'' de Maiuteuon qui pouvait bien s'en contenter. M°"' de Maiutenon comprenait tout autrement le rôle qu'elle avait à jouer. Elle n'attribuait ni à sa jeunesse, ni à sa beauté, ni à sa naissance, le grand crédit dont elle jouissait auprès de Sa Majesté, mais seulement à sa soumission et à sa raison. Elle se gardait bien de le flatter et de lui parler comme à un homme élevé au-dessus de la condition des mortels, mais elle ne le blessait jamais j^ar des observations piquantes et se tenait scrupuleusement à l'écart de toutes les intrigues. Elle laissait jyjme (jg Montespan épuiser les derniers restes de son crédit à favoriser les vues profondes et l'ambition iuofiensive de M. le Duc. Elle savait que cela ne pouvait aller bien loin. L'esprit de ce prince était non seulement vif et brillant, et d'une conception aisée et prompte, mais encore hautain et défiant avec des manières qui ne lui gagnèrent jDas l'inclination des courtisans. Il répondit avec dignité à son père, lui prouva qu'on l'avait mal informé, et maintint fermement son droit à diriger, comme il l'entendrait, l'éducation de son fils (20 septembre 1685).

(1) Chap. m. n" 59.

(-2) Chap. III, II» 26.

Condé, piqué jusqu'au vif, répondit (1), le 23 septembre : « Je vois bien que ce qu'on vous mande de votre fils ne vous plaît pas. Je me dispenserai à l'avenir de vous en rien mander, jusqu'à ce que vous le trouviez bon. Vous me mandez qu'il n'a été qu'une fois à la chasse au loup. On m'avait mandé qu'il y était allé deux fois, et au cerf et au sanglier quatre jours de suite. Je n'ai rien trouvé à redire à celles du roi, au contraire ; mais à celles du loup, beaucoup. Je sais bien qu'il peut lui arriver des accidents aussi bien qu'à vous , mais il en peut arriver plutôt quand on y va souvent, et quand ce sont des chasses au courre depuis le matin jusques au soir. Je sais bien aussi que, quand on y va tous les jours, on n'étudie point, et qu'outre les accidents, il est bien difficile de ne point tomber malade. Mais, comme cela vous regarde de plus près que moi, aussi bien que le soin de son éducation, vous ferez de vous-même les réflexions que vous jugerez à propos, et je me dispenserai de vous en rien dire jusqu'à ce que vous m'en priiez. »

Pendant ce temps-là , l'éducation du duc de Bourbon , sous l'unique autorité de son père, était en plein désarroi» Sauveur, dégoûté d'attendre que le jeune prince daignât s'occuper avec lui des principes de la fortificatiou , alla en Anjou régler quelques affaires de famille qu'il avait en ce pays. Les RK. PP. Alleaume et du Rosel, pensant que M. le Duc voulait émanciper son fils, se retirèrent avec son congé dans les couvents de leur ordre à Paris. !a Bruyère demeura seul auprès du duc de Bourbon, qui le faisait appeler quelquefois pour causer avec lui sur leurs études. Ce n'était pas là travailler : personne ne s'y méprit, la Bruyère moins que personne. Aussi le duc de Bourbon lui promit-il de réparer le temps perdu. — Où le réparerait-il? — A Charabord? ( "était impossible. — Où donc et quand? — Pour épargner de la peine et de la fatigue aux officiers de quartier qui entraient ou sortaient le P'' octobre, le roi avait la bonté de quitter Chambord vers le 27 septembre. Le duc de Bourbon donna donc sa parole qu'à partir du 1" octobre, lorsque la cour serait à Fontainebleau, il reprendrait ses études avec assiduité. La Bruyère se garda bien de douter de la parole de M. le duc de Bourbon.

Mais quelle différence entre l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments qu'il avait observés chez le même prince à Chantilly, à Versailles et à Chambord (2) ! Il eut tout le loisir de réfléchir

(1) Mss. de l'hôtel de Condé, publiés par Servois. t. II, p. 493.

(2) Chap. IV, n« 82.

31G LA BRUYERE

sur cette triste observation; et, repassant dans son esprit tout ce qu'il avait vu lui-même depuis un au dans la maison de Coudé, tout ce qu'il avait appris de divers côtés, et tout ce qu'il avait récemment entendu dire aux révérends pères sur la jeunesse de M. le Duc et sur celle de M. le Prince, il n'était pas sans inquiétude sur l'avenir du duc de Bourbon. « Quelques hommes, dans le cours de leur vie (1), sont si différents d'eux-mêmes par le cœur et par l'esprit qu'on est sûr de se méprendre, si l'on eu juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants , qui , par cette mollesse inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait d'autres , qui ont commencé leur vie par les plaisirs et qui ont mis ce qu'ils avaient d'esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont rendus religieux, sages et tempérants : ces derniers sont pour l'ordinaire de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l'adversité ; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et dont ils ne se défont jamais , un esprit de règle et de réflexion, et quelquefois une haute capacité quïls doivent à la chambre et au loisir d'une mauvaise fortune. » Si M. le Duc était des premiers, M. le Prince était de ces derniers : de quel côté se rangera 31. le duc de Bourbon ?

((. Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, pendant qu'ils se font un mérite ou plutôt une vanité de s'empresser pour celles qui leur sont étrangères et qui ne conviennent ni à leur état ni à leur caractère (2). » Voilà la mollesse inséparable d'une trop riante fortune , voilà le danger que la Bruyère redoutait pour le duc de Bourbon. Le 28 septembre, M. le Duc partit pour Chantilly, et le roi pour Fontainebleau, où. il arriva le 30 septembre. La Bruyère était arrivé avant Sa Majesté. Le duc de Bourbon fut logé au château, dans l'ancien appartement du cardinal de Bouillon, et la Bruyère à proximité. Le soir même de leur arrivée, le duc de Bourbon voulut prendre une leçon d'histoire, et continua les jours suivants avec le même zèle ; d'où la Bruyère tire cette conclusion : «.( Il semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments (3). »

(1) Chap. XI, n' 99.

(•2) Chap. XI. n' 139.

(3) Chap. IV, n" 82.

Il y avait à la cour nue persouue qui avait commencé sa vie par les disgrâces et qui ne se laissait point amollir par les douceurs d'une trop riante fortune. M'^'' de Maintenon, simple demoiselle, vieille, pauvre, veuve d'un auteur burlesque, la suivante de la maîtresse du roi, était devenue la confidente et, comme l'on croyait, l'épcuse légitime du roi , qui se trouvait encore dans la vigueur de l'âge et qui était au comble de la gloire (1). La Bruyère l'étudia de plus. près à Chambord, et finit par comprendre le mystère dont elle s'entourait. c( Une belle femme, dit-il (2), qui a les qualités d'un honnête homme, est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes. » M'"'' de Mainteuon joignait à l'agrément d'un beau visage et aux grâces d'une femme d'esprit des qualités vraiment viriles. Quel homme eut jamais moins de vanité frivole, moins de passion, plus de suite dans ses idées, plus de constance dans sa conduite? On ne remarquait en elle aucune de ces faiblesses dont M'"'' de Montespan était pétrie. Si elle laissait voir quelque passion féminine, c'était sur l'article de la piété catholique; Louis XIV, qui se flattait alors d'être théologien (3), lui en savait gré. Elle était d'origine protestante, et elle remerciait le roi de tout ce qu'il faisait pour ramener ses anciens coreligionnaires à la vérité ; elle tourna à sou profit le succès des dragonnades, inventées par Louvois. Chaque jour on annonçait de nouvelles conversions des huguenots. Après ceux de Bordeaux, c'étaient ceux de Toulouse , ensuite ceux de Cognac, puis ceux de Taillebourg, et ceux de Saint- Jean d'Angély, etc., etc. Ce terrible défilé d'heureuses nouvelles, qui se succédaient sans interruption, réjouissait le cœur du roi et fortifiait le crédit de M""' de Mainteuon. Aussi sa piété même j^rit-elle alors un caractère inflexible. Quand elle parle de la superbe de notre dévotion, on sent que personne n'était plus de force à l'intimider. Au nom de Dieu, elle était capable de tenir tête au roi lui-même, comme au nom du roi elle dirigeait tout le reste et faisait aller et venir où elle voulait son propre directeur, le bon abbé Gobelin, qui succombait à ce zèle de la maison du Seigneur. Le fier huguenot d'Aubigué dont elle descendait avait plus d'éloquence qu'elle, mais il n'avait pas cette grandeur simple et froide qui permit à la veuve de Scarron de

(1) Relation (VE. Spanhcim, p. 2i, 25.

(2) Chap. III, n» 13.

(;>) E. Spanheim, Relation, p. 24.

marcher de pair avec Lonis XIV; et, sans en avoir l'air, elle soumit le roi à une conduite régulière, dont elle lui laissa toute la gloire.

Ilresta toujours quelque chose de subalterne dans l'esprit de M""" de Mainteuon, mais elle avait une politique très élevée qui frappa la Bruyère. On ne pouvait la considérer comme une favorite : c'était bon pour M""' de Moutespau ; mais elle n'était pas même un favori comme les grands ministres de ce siècle. Les Luynes, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louvois, avaient comblé leurs familles etleurs amis d'honneurs et de biens de tout genre. Ils traînaient à leur suite dans le service du roi une foule de parents et de créatures ; ils étaient embarrassés dans lem- conduite i)ar mille engagements, mille liaisons qui les séparaient de leur souverain maître. Il n'étaient pas libres, en un mot, de l'aimer et de le servir comme ils l'auraient voulu. M'"" de Maintenon était tout entière au roi (1). « Le favori n'a j)oint de suite ; il est sans engagement et sans liaison ; il peut être entouré de parents et de créatures, mais il n'y tient pas ; il est détaché de tout, et comme isolé. » Pouvait-il y avoir dévouement plus sincère , désintéressement plus complet? Et cependant nul ne pouvait s'en apercevoir. « Rien ne fait plus d'honneur au prince (2) que la modestie de son favori. » Quel bonheur pour le roi, après avoir tellement usé des grandes passions, et quand il n'était plus capable que des médiocres, de trouver une femme qui ne connaissait pas les ivresses du cœur, et mettait toute son ambition à lui faire goûter au milieu de sa cour les douceurs d'un bon ménage bourgeois et les délices d'une judicieuse et fidèle amitié. « Il ne manque rien à un roi, dit la Bruyère (3), que les douceurs d'une vie privée ; il ne peut être consolé d'une si grande perte que par le charme de l'amitié et par la fidélité de ses amis. »

La Bruyère n'avait pas besoin d'expliquer la constitution française à M. le duc de Bourbon. Elle s'expliquait d'elle-même et se développait sous les yeux de Son Altesse avec une parfaite clarté. On ne pouvait douter alors que tout l'Etat ne fût en la personne du roi (4). En lui était la puissance, en lui la volonté de tout le peuple. A lui seul appartenait de faire tout conspirer au profit de tous. Il était la raison qui conduisait le royaume, la cause suprême

(1) Chap. X, n'^ 18.

(2) Chap. X, no 17.

(3) Chap. X, n« 15.

. (4) Bossuet, Politique tirée de V Écriture sainte, 1. YI, art. l*^'".

DANS LA MAISON DE CONDÉ. 31t>

(la bien public ; sa volonté, c'était la loi. Tout l'art de la 2ioliti(]ue se réduisait donc à faire concourir ensemble deux choses inséparables, le service de l'Etat et celui du prince. Mais combien ce concours était difficile à établir, à maintenir et à conserver!

Et d'abord (1) « que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner! Une naissance auguste, un air d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la curiosité des peuples empressés de voir le prince , et qui conserve le respect du courtisan ; du sérieux et de la gravité dans le public ; de la brièveté, jointe à beaucoup de justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils ; une manière de faire des grâces qui est comme un second bienfait ; le choix des personnes que l'on gratifie ; le discernement des esprits, des talents et des complexions pour la distribution des postes et des emplois ; le choix des généraux et des ministres ; un jugement ferme, solide, décisif dans les aiïaires, qui fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste ; un esprit de droiture et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, des ennemis; une mémoire heureuse et très présente qui rappelle les besoins des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requêtes ; une vaste capacité, qui s'étende non seulement aux afiaires du dehors, au commerce, aux maximes d'Etat, aux vues de la politique, au reculement des frontières par les conquêtes de nouvelles provinces, et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inaccessibles ; mais qui sache aussi se renfermer au dedans, et comme dans les détails de tout un royaume ; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y régnent ; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remplies d'abus; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le renouvellement d'une exacte police, plus d'éclat et de majesté par des édifices somptueux ; une profonde sagesse, qui sait déclarer la guerre, qui sait faire la paix et contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des règles à une vaste ambition, et sait, au milieu d'ennemis couverts ou déclarés , se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles et cultiver les arts et les sciences; un génie enfin supérieur et puissant, qui se fait aimer et révérer des siens et craindre des étrangers... Ces admirables vertus, conclut la Bruyère, me semblent renfermées dans l'idée du souverain. Il est

(1) Ch.ip. X, n" 31!.

vrai qu'il est rare de les voir réunies daus uu même sujet (1) : il faut que trop de choses y coucoureut à la fois, l'esprit, le cœur, les dehors, le tempérament; de là vient que le monarque qui les rassemble toutes en sa personne ne mérite rien de moins que le nom de Grand. »

Cet idéal d'un grand roi pouvait être le portrait de Louis XIY : on l'a cru, on l'a dit, on l'a écrit ; et cependant la Bruyère se garde bien de l'affirmer. Il était obligé de parler le langage convenu à la cour de Louis XIY , mais il réservait toute sa liberté de penser. 11 conçoit même quelque chose de sui^érieur à un grand roi, c'est un très grand roi. Le signe particulier de cet idéal nouveau est bien remarquable (2) : « Sous un très grand roi, ceux qui tiennent les premières places n'ont que des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine : tout coule de source ; l'autorité et le génie du prince leur aplanissent lès chemins, leur épargnent les difficultés, et font tout prospérer au delà de leur attente. » Alors où donc est leur mérite ? Les plus grands personnages deviennent des subalternes. Cet idéal pouvait être rêvé par les courtisans, par les flatteurs : mais ou ne l'avait pas encore rencontré

Eu fait de flatterie, M. P. Hay, marquis deChastelet, qui avait publié le traité de la PoUfÀque de la France (3), allait plus loin encore , car il appelait Louis XR^ un dieu, qui seul méritait de commander à tous les hommes, et dont les nations de la terre attendaient impatiemment les oracles pour s'éclairer et les lois pour s'y soumettre. La Bruyère avait lu cet ouvrage et l'a souvent réfuté. Ainsi, de même qu'il trouvait oiseuses les discussions théoriques sur la valeur absolue de chaque forme de gouvernement, de même il rejetait les maximes générales et les recettes infaillibles pour bien gouverner. Il admettait (4) qu'un roi «devait bannir de ses Etats un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté, s'il s\'/ renconùri/t » ; mais il n'admettait pas (o) que « le roi fît sortir les huguenots de France pour extirper l'hérésie », sous prétexte que « les Athéniens avaient cru faire un acte de justice nécessaire eu condamnant Socrate à la mort (6) » : ni les huguenots, ni Socrate n'étaient en rébellion contre l'autorité légi-

(1) Chap. X, n« 35.

(•J) Chap. X, n" 33.

(3) Cologne, chez Pierre du Marteau, 1677.

(4) Chap. X, n» 35.

(5) Traité de la polkiqiie, c. v, p. G3-87.

(6) Ibid., p. G 5.

tirae. « Il faut toujours, disait le marquis du Chastelet (1), accommoder toutes choses à la règle générale de la politique, qui est de procurer incessamment le bien des Etats. Quand on accorda Fédit de Nantes, on pourvut au bonheur de la France, et, si ce bonheur veut aujourd'hui que cet édit soit révoqué, il n'y a pas de façon à faire : ou il faut révoquer, ou passer par-dessus. » Le vénérable ministre Dumoulin répondait (2) : ce L'état vraiment royal où le roi est à présent le garantira suffisamment de soulèvements au dedans et d'invasions au dehors ; et s'il en advenait, voilà plus de cent mille huguenots, que M. le marquis lui a trouvés au cœur de son Etat, lesquels il lui plaît appeler ses ennemis, mais qui en toutes occasions et surtout en celle-ci rendront à Sa Majesté un franc et fidèle service. » La soumission des huguenots aux dragonnades (3) était la meilleure réponse à M. du Chastelet. « Il y a peu de règles générales (4), dit la Bruyère, peu de mesures certaines pour bien gouverner ; l'on suit les temps et les conjonctures, et cela roule sur la prudence et sur les vues de ceux qui régnent : aussi le chef-d'œuvre de l'esprit, c'est le parfait gouvernement ; et ce ne serait peut-être pas une chose possible, si les peuples, par l'habitude où ils sont de la dépendance et de la soumission, ne faisaient la moitié de l'ouvrage. »

(1) Traité de laiwlitique, p. 74 et p. 75.

(2) Réflexions sur le Traité de la politique de France , par M. de rOrmegrigny, page ICI. Cologne, Pierre du Marteau, 1677.

(;>) Cf. mss. du P. Batterel, 3"= partie, c. 2, p. '254, cité par le P. Ingold de l'Oratoii-e. (4) Cliap. X, no 32.

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