‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 21 sur 52 · OCTOBRE-NOVEMBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE-NOVEMBRE

Chambord, malgré sa belle architecture, n'était plus qu'un magnifique rendez -vous de chasse, comme l'avait été Versailles sous Louis XIII. Pour ceux qui n'avaient pas la passion de la chasse, la vie y manquait d'agrément : on n'y était jamais bien installé ; le roi lui-môme n'y était pas au large, et M™" de Mainteuon ne s'y trouvait pas tellement à son aise qu'elle tînt beaucoup à y revenir. Aussi ce fut le dernier séjour que fit la cour de Louis XIV dans cette superbe

et ennuyeuse résidence. A Fontainebleau, au contraire , tout semljlait être à souhait pour l'agrément de la vie. Sa Majesté devait y prolonger son séjour cette année jusqu'après la Toussaint, pour y donner à sa cour tous les divertissements qu'on pouvait désirer. « On y a, dit M. de Ricous (1), deux jours la comédie française, un jour l'italienne, un jour bal et appartement. M. le duc de Bourbon étudie le matin avec M. de la Bruyère et danse avec Fabvier. A midi, il sort de sa chambre et va chez M™*' la Duchesse et chez M'"'' la duchesse de Bourbon ; de là, à la messe du roi. Ensuite il se met à table. Après dîner, il renvoie chercher M. de la Bruyère et il étudie jusques à la chasse, s'il y en a, jusques à quatre heures et demie, s'il n'y a pas de chasse pour lui. Au retour de la chasse ou après son étude, il va à la comédie, ou chez M"''' la duchesse de Bourbon, où il est jusqu'au souper. Il va attendre le roi chez M"'" de Montespau, d'où il sort après le roi pour se retirer chez lui. Voilà comme les jours se passent à Fontainebleau. » Maintenant voici en détail ce que faisait, la Bruyère avec le duc de Bourbon (2 octobre 1685,) lettre à M. le prince : « Monseigneur, hier lundi , le matin et le soir, je fis étudier M. le duc de Bourbon ; j'ai fait la même chose aujourd'hui : ainsi depuis dimanche j'ai eu avec Sou Altesse quatre longs entretiens sur l'histoire de Louis XII qui s'achemine par là vers sa fin. Elle m'envoie quérir dès qu'elle a le moindre intervalle qu'elle peut donner à ses études, et me tient fidèlement la parole que j'ai eue d'elle à Chambord, qu'elle remplacerait ici le temps perdu à la chasse et aux divertissements, en m'accordant toutes les heures qu'elle aurait de libres à Fontainebleau. Je dois assurer Votre Altesse Séréuissime que tout commence bien ici , et qu'il y a même lieu d'espérer que la fin répondra au commencement. Nous en sommes présentement à la révolte des Génois, à leur punition, et à l'entrée du roi Louis XII dans leur ville ; cela me donne l'occasion d'entretenir M. le duc de Bourbon de la république de Gênes, de lui en faire l'histoire dès son premier établissement jusques à ses dernières soumissions à Versailles dont nous avons été les témoins. Si ces sortes de digressions ne déplaisent point à Votre Altesse, je continuerai d'en faire ainsi de chaque Etat, royaume ou ré]3ublique, que je lui expliquerai en détail, mais pourtant fort succinctement, et sans retarder le cours de notre histoire ordinaire qui fait la marche de nos études. Il a présentement assez d'application, et telle que j'en suis content. Dès

(1) Mss. de l'hôtel de Condé.

H24 LA BRUVERE

que je le serai moius, vous en serez aussitôt averti : je le lui fais entendre ainsi de temps en temps pour me faire écouter. Je ne désire rien au monde que de pouvoir lui être utile par mes soins, et vous persuader que je suis avec le respect que je vous dois, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

L'éducation du duc de Bourbon, désorganisée à Chambord, se réorganisa non sans peine à Fontainebleau autour de la Bruyère, qui était resté seul à son poste dans les circonstances les plus difficiles (1). Le 3 octobre, Gourville écrivait de Paris à M. le Prince : « J"ai été cette après-dînée chez M. Sauveur pour savoir s'il était ici , et lui dire, de la part de Votre Altesse Sérénissime, d'aller incessamment à Fontainebleau. J'ai parlé à un homme qui loge avec lui : il m'a dit qu'il était allé à la Flèche et qu'il ne doutait pas qu'il fût en route pour s'en revenir, mais qu'il allait lui écrire à tout hasard à la Flèche pour le presser d'en partir au plus tôt. » Gourville courut aussi après les RR. PP. Alleaume et du Rosel ; mais il eut moins de peine à les rattraper. D'ailleurs, le R. P. Bergier avait écrit de Chantilly au P. Talon pour l'informer des intentions formelles de M. le Prince ; cependant ils prirent encore quelques jours avant de partir pour Fontainebleau. M. de Briord y était arrivé aussitôt que la cour et s'était installé dans ses nouvelles fonctions auprès du duc de Bourbon ; mais dès le commencement il vit combien le duc de Bourbon était difficile à gouverner, car de la Noue du Vair écrivait, le 2 octobre, à Condé : « Je crois que Sa Majesté, à la première occasion, dira à M. le duc de Bourbon que. Vos Altesses Sérénissimes ayant mis M. de Briord auprès de lui, elle entend qu'outre le compte qu"il leur rendra de sa conduite, il l'eu informe aussi, afin de l'autoriser davantage. » Le roi dit-il au duc de Bourbon ce que croyait de la Noue du Vair ? Nous ne pouvons le savoir : M. de Briord, étant auprès du jeune prince dans une charge qui ne lui appartenait pas, manquait d'autorité parce qu'il avait une situation fausse. Au contraire, la Bruyère avait une situation nette et franche, quoique subalterne : il entendait les devoirs de sa charge dans le sens étroit, comme le voulait M. le Duc: mais il les remplissait dans toute leur étendue, sans avoir besoin d'emprunter la moindre parcelle de l'autorité royale. Il regrettait un peu la large responsabilité que M. le Prince avait voulu lui donner, mais celle qu'il avait suffisait à sa capacité; il n'importunait personne de ses plaintes et

1^1) Mss. de riiôtel de Condé.

réprimait lui-même les inquiétudes de son ambition. <( Un homme de mérite, et qui est eu place (1) , n'est jamais incommode par sa vanité. Il s'étourdit moins du poste qu'il occupe, qu'il n'est humilié par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne. Plus capable d'inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres , il ne pèse qu'à lui-même. »

Il y avait deux choses qui rendaient alors extrêmement difficile et pleine de périls l'éducation du duc de Bourbon. Ce n'était pas le caractère mobile et fantasque de M. le Duc , car M. le Prince, qui connaissait son fils, savait réprimer ses écarts et le ramener dans la bonne voie. Ce n'était pas même l'orgueil malicieux et brutal du duc de Bourbon, car le jeune prince avait aussi des qualités sérieuses et une généreuse ambition dont ou pouvait se servir pour l'arrêter dans le mal et le conduire au bien ; mais c'étaient le crédit que lui donnaient les grandes entrées, et la position incertaine et mystérieuse que lui faisait son mariage inachevé. Dans V Institution au droit français (2), il est écrit : « Le consentement des époux qui fait le mariage doit pour être légitime avoir trois qualités : être libre , autorisé, public. » Le consentement du duc de Bourbon et de M"" de Nantes avait ces trois qualités : donc il était légitime, donc leur mariage était valide. Mais, d'après les lois canoniques alors en vigueur, la cohabitation était indispensable. La demi-heure que les deux époux avaient passée ensemble à distance respectueuse dans le grand lit du roi était une présomption légale en leur faveur. Cependant, tant que la cohabitation n'était pas un fait accompli, il fut toujours possible, sur la demande de l'un des deux époux, de rompre le mariage. Ainsi le duc et la duchesse de Bourbon étaient mariés, et ils ne l'étaient pas. De cette situation contradictoire, invraisemblable, qui semble empruntée au Roman comique de Scarron, M™'' de Main tenon se servira fort habilement pour amuser Sa Majesté ; mais cette situation mal définie et difficile à comprendre donnera lieu, pour ceux qui n'étaient pas tout à fait au courant, à des malentendus, à des méprises risibles et à des bévues extrêmement dangereuses. Malheur à ceux qui blesseront le duc de Bourbon, car il peut toujours se venger au moyen des grandes entrées. Il ne sera même pas permis de se laisser prendre en flagrant délit de mauvaise

(1) Chap. II, no 13.

(2) L'abbé Fleury.

plaisanterie avec les intentions les plus inoffensives, ainsi qu'il arriva à l'abbé Genest et aux jésuites du collège Louis le Grand.

C'était un aventureux personnage que l'abbé Genest. Fils d'une sao-e-femme, il n'avait reçu qu'une éducation fort incomplète, lorsqu'il partit avec un de ses camarades qui allait faire fortune aux Indes. Pris en route par des croiseurs anglais, il fut emmené à Londres et employé par un pair d'Angleterre pour donner à ses enfants des leçons de français à la campagne. Genest y apprit à parler ano-lais et à connaître les chevaux. Un écuyer du duc de Nevers , qui était venu acheter des chevaux en Angleterre , le ramena en France. Genest accompagna le duc de Xevers en Flandre durant les campagnes de 1672 et 1673. Le duc de Xevers aimait à improviser des vers : Genest imita son nouveau maître ; il eut un accessit de vers à l'Académie française en 1673, et un prix en 1674. Il avait été fort étonné, en chantant les dernières conquêtes de Louis le Grand (1), d'avoir reproduit les pensées des anciens , qu'il n'avait jamais lus. Le R. P. Ferrier, confesseur du roi, lui avait dit à l'armée : « Je voudrais bien vous voir plus de sagesse et un autre habit. » Le poète lauréat prit le costume ecclésiastique, suivit le cours de physique de Rohaut, mit en vers français la philosophie de Descartes, apprit le latin et composa, sur une traduction latine de V Odyssée d'Homère, la tragédie de Pénélope, dont Bossuet approuva les sentiments vertueux. Pénélope fut jouée en 1684, et, quoiqu'elle contînt, comme le reconnaît Voltaire, des situations dramatiques, elle eut peu de succès ; mais l'auteur était entré chez M'^*" de Scudéry, qui tenait maison ouverte aux beaux esprits; là il avait connu Pellisson, qui le présenta à M. de ^Malezieu, et par M. de Malezieu il arriva jusqu'à Bossuet, qui le fit placer auprès des filles légitimées du roi. M'"' de Nantes et M"" de Blois (décembre 1684) (2). La Bruyère nous le dépeint (3) avec un air réformé, une modestie outrée, un habit singulier, une ample calotte. Mais il ajoute qu'une gravité trop étudiée devient comique. Eu efi'et, on riait, à la cour et dans la maison de Condé, des grands rabats, de la vaste calotte et du nez prodigieusement long de l'abbé Genest. Le lendemain des noces de M. le duc de Bourbon, ou donna, chez M. le Prince à Versailles, à la jeune épousée le divertissement d'entendre

(1) Préface de l'ode sur les conquêtes de Louis. 1C74.

(2) Journal de Danfjeau.

(3) Chap. XII, n" 29, 4* édition.

chanter des vers de l'abbé Genest sur son mariage (1). La musique était de la Lande, maître de chapelle du roi. Ce petit opéra parut assez gai; mais c'était un épithalame, qui fut imprimé tout au loug dans le Mercure galant du 31 août. Ce qui garde, quand on le chante, le vague de la musique, prend, quand on l'imprime, une précision et une fermeté qui ne convenaient pas très bien au sujet. Beaucoup de lecteurs crurent le mariage achevé. Les courtisans avisés se moquèrent du poète boufïbn. La Bruyère se moqua du Mercure galant. Tout cela était au-dessous de rien. Mais l'abbé Genest ne donna plus de leçons qu'à M"" de Blois.

Le R. P. Fallu avait composé en latin un épithalame (2) dans le même goût. Cette pièce fut lue à la rentrée des classes du collège Louis le Grand et plut extrêmement aux anciens camarades du jeune héros. On s'aperçut de la faute commise, quand déjà la pièce lui avait été envoyée. Le P. Talon tourna la chose en plaisanterie. Le 7 octobre 1685, il écrivait à Condé : « Voici les secondes noces de M'^'"" le duc de Bourbon que j'envoie à V. A. S. Puissent-elles durer autant que les miennes ! Pour le moins soixante et dix ans : car il y a autant de temps que je me mariai dans le noviciat du faubourg Saint-Germain. Par la grâce de Dieu, mon mariage a été si hem-eux que, sans avoir jamais eu d'autre femme, j'ai eu depuis ce temps-là la plus belle lignée d'enfants que jamais homme ait pu avoir. Je me suis vu à la tête d'une armée de quarante mille hommes où, depuis celui qui commande jusqu'au dernier goujat, chacun m'appelait son père. Je vous laisse à penser si, depuis ce temps-là, les générations se sont accrues, etc., etc. » Cette fadaise suffit pour enterrer le fâcheux épithalame.

(( L'on marche sur les mauvais plaisants, dit la Bruyère avec dégoût (3), et il pleut par tout pays de cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare ; à un homme qui est né tel il est encore fort délicat d'eu soutenir longtemps le personnage. Il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer. »

Le 7 octobre, l'envoyé de Bavière, qui devait faire part au roi du mariage de Maximilien avec l'archiduchesse d'Autriche, eut sa première audience ; il y avait déjà longtemps que ce mariage était un fait accompli : c'était tout le contraire de celui du duc de Bourbon.

(1) Mss. de l'hûtel de Condé.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

(3) Chap. V, n" 3.

Le prince de Couti, avec sa gaucherie ordinaire, ne manqua pas cette occasion de se moquer de son petit cousin. Le duc de Bourbon ]e félicita de connaître si bien les aifaires d'Allemagne et de Hongrie. Le prince de Conti répondit qu'il avait été à aussi bonne école que le duc de Bourbon. La Bruyère conçut quelque humeur d'être comparé à Maxirailien de Bavière, frère de M*"' la Dauphiue ; et il compara le prince de Conti à Fleury, son ancien précepteur. « C'est la profonde ignorance qui inspire ordinairement le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre luimême. Celui qui sait beaucoup pense à i3eine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment (1). »

Personne à la cour ne riait plus fort du duc de Bourbon que le prince de la Roche-sur- Yon. Quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il avait une si étrange manière de rire que Saint-Simon la compare au braire d'un âne. C'était une grande hardiesse de sa part d'être revenu à la cour, car il n'avait ni les grandes ni les petites entrées ; mais il avait voulu, en l'absence de M. le Duc, braver les nouveaux avancés, les menacer de ses regards intrépides, et leur prouver que la faveur ne fait pas le mérite. Le 6 octobre (2), il y avait eu grande chasse dans la forêt : le roi y était avec les dames et les filles d'honneur à cheval. On avait tendu les toiles pour prendre des sangliers ; dans l'enceinte des toiles, on avait dressé un échafaud pour les dames; mais beaucoup d'entre elles aimèrent mieux rester à cheval, et, quand un sanglier tombait dans les toiles , elles s'avançaient pour avoir le plaisir de le voir tuer à coups de dard et d'épée. La chasse fut fort divertissante : il y eut trente sangliers de tués. M™" la duchesse de Bourbon eut tous les honneurs et les plaisirs de cette fête. Elle regardait tous les jours son mari sans grande émotion; ce jour-là, elle fut émue et même effrayée de voir avec quelle bravoure le duc de Bourbon égorgea un sanglier. Les poètes latins (3) de la compagnie de Jésus célébraient ces brillants exploits des Coudé. « Quelle effroyable bravoure, s'écria le R. P, Talon, pousse Son Altesse à s'ébattre et à lutter contre des monstres plus redoutables et plus dangereux que tous les diables! Car on chasse un diable avec un peu d'eau bénite, an lieu que les sangliers ne se rendent qu'à la mort. »

(1) Chap. V, n» 7(5.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

(3) Borhonides apri venator. vol. IL p. 113, Œuvres poétiques de J. Commire, Paris, chez Baibou, 1753.

Le prince de la Roclie-sur-Yon ne put sous les yeux du roi prendre part à ce glorieux déploiement de vaillance; mais deux jours après, le 8 octobre, il prit sa revanche à la chasse de Monseigneur. Ce n'était pas là une chasse pour amuser les filles et les dames. M'"*^ la Dauphine voulut y assister, parce qu'on chassait le cerf; mais la bête fut poussée avec tant de vigueur que bientôt on la perdit de vue. Le prince de la Roche-sur- You, jaloux de se distinguer, serra le cerf de trop près : à un relancé, il reçut en plein visage un coup d'andouiller si violent qu'on le crut mort. Il avait été enlevé fort haut au-dessus de sa selle, et on le trouva étendu à terre, privé de sentiment et tout en sang. Quand on le releva, il avait une incision assez large dans la joue au-dessous de l'œil. Après avoir recousu les lèvres de la plaie, on reconnut que ce ne serait pas aussi dangereux qu'on l'avait craint. Le prince de Conti dit à ceux qui le soir, au coucher du roi, lui demandaient des nouvelles de son frère : « Ce ne sera rien , mais il en sera marqué pour sa vie. » Le duc de Bourbon prit sa revanche, et se moqua de son cousin comme son cousin s'était moqué de lui. « C'est une chose monstrueuse, dit la Bruyère (1), que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d'improuver et de mépriser les autres, et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent et nous méprisent. »

Le malheur semblait s'acharner sur les princes de Conti. La princesse de Conti tomba malade. Après la répétition d'un ballet de Lulli qu'elle devait danser avec la duchesse de Bourbon, elle avait eu chaud et s'était déshabillée , la fenêtre ouverte. On crut d'abord qu'elle avait une fluxion de poitrine ; mais bientôt la petite vérole parut sur sa face gonflée et hideuse. Le roi descendit chez sa fille (2) , et tâcha de la consoler par tout ce qu'il put lui dire de plus doux et de plus honnête, comme un homme qui avait tout oublié. Le prince de Conti ne put moins faire pour sa femme que de s'enfermer avec elle. La grande Mademoiselle, qui n'avait pourtant pas beaucoup à craindre pour sa beauté, s'enfuit précipitamment. Beaucoup de demoiselles furent très alarmées (3), « La réputation des biens diminue en elles avec celle de la beauté. »

(1) Chap. XI, n" 78.

(2) Dangeau, 12 octobre 1G85.

(3) Chap. III, no GO.

M. le Duc, à peine guéri de sou attaque de goutte, revint à la cour. Pour exécuter les promesses qu'il avait faites à son père, il prit d'une main ferme les rênes de l'éducation de son fils. Dans une chasse au cerf avec le roi , le duc de Bourbon fut jeté deux fois à terre par ce joli cheval alezan que lui avait donné le Dauphin. Le roi lui dit de se modérer, parce qu'il était d'humeur à se casser le cou. Le lendemain (14 octobre), M. le Dnc dit à son fils qu'il n'irait plus à la chasse, s'il ne savait mieux tenir son cheval. Il y eut entre le père et le fils dispute fort vive. M. de Fereuzac ne pouvait comprendre la négligence de M. le dnc de Bourbon. Comment ? Son Altesse ne pensait pas à ce qu'elle faisait! Le duc de Bourbon soutint qu'il y pensait fort bien, et livra un tel assaut à M. de Ferenzac que le pauvre gentilhomme en eut une attaque d'apoplexie (1). « Le dédain et le rengorgement dans la sociiété attirent précisément le contraire de ce à quoi l'on vise, si c'est à se faire estimer. »

M. le Prince écrivit à son fils pour l'engager à bien tenir la position qu'il avait prise et à ramener le duc de Bourbon dans le droit chemin. « Il ne fait pas mal, me dites-vous ; cela ne suffit pas : il faut qu'il fasse bien ; il faut être ferme à ce qu'on lui ordonne et ne point se rebuter pour lui faire venir l'envie de plaire. » Alors la Bruyère écrivit à Condé la lettre suivante (2) : « Monseigneur, je crois que Votre Altesse Sérénissime est informée que les études de M. le duc de Bourbon sont fort régulières à Fontainebleau. M. Sauveur travaille avec lui tous les matins depuis dix heures jusqu'à onze ; les révérends pères et moi alternativement tous les matins, depuis onze heures jusqu'à midi. J'ai outre cela toutes les après-dîuées, où je travaille deux heures, depuis trois heures jusqu'à cinq, avec Son Altesse : ces après-dîuées sont consacrées à l'histoire : et les matins, un jour à la géographie jointe aux gouvernements, l'autre jour aux généalogies et à la fable : cela sans interruption, ainsi que M. le Duc l'a ordonné. Nous parlâmes hier, dans notre entretien del'après-dînée, de la bataille de Ravenne, et ainsi nous voilà à la fin de la vie de Louis XII. Je lui fais toujours répéter la Flandre, l'Allemagne, la France, la Hongrie, afin qu'il retienne mieux des choses si essentielles, et qu'il sache les noms par cœur. Il saura à la fin de ce mois les généalogies des maisons de Haute -Bavière, Palatine, et les deux

(1) Chap. V, n° 60,

(2) Lettre n» IX.

Autriches, et ira bien avant dans les Métamorphoses. Il a pour cela nne application dont je snis content, qui va encore s'accroître par le désir qu'a Son Altesse M. le Duc de lui faire répéter de temps en temps : la nécessité de rendre compte l'intéressera beaucoup à bien étudier, et me sera de quelque soulagement. )>

Pendant ce temps-là s'achevait l'immense affaire d'Etat que Louvois avait entreprise pour consolider son crédit ébranlé. Les dragonnades avaient réussi ; devant les missions bottées, les temples protestants s'écroulaient et les huguenots se convertissaient par milliers. Enfin le jour était arrivé où il n'y aurait plus en France que des catholiques. C'était une véritable révolution : révolution terrible dans les provinces éloignées, oà il y avait des pleurs et des grincements de dents chez les nouveaux convertis ; révolution pacifique à la cour, où l'on n'avait pas d'autre religion que celle de Sa Majesté ; mais révolution violente comme toutes les autres, où la minorité de la nation, disparaissant tout à coup, laissait un vide énorme et un trouble profond dans toute la société française. La commotion, dont le contrecoup devait porter si loin, s'en fit sentir à ce moment dans les endroits qui semblaient le plus à l'abri, jusque dans l'éducation de M. le duc de Bourbon, où la Bruyère étonné avait peine à comprendre ce qui se passait autour de lui.

Les RR. PP. Alleaume et du Rosel, qui étaient revenus depuis le 9 octobre à Fontainebleau, avaient appris les nouvelles de la cour auprès du P. de la Chaise (1) : il leur avait dit que le roi était content de la conduite du duc de Bourbon, qu'il ne lui était rien revenu que de très avantageux sur le jeune prince; mais il avait ajouté qu'il fallait exhorter Son Altesse à continuer, et s'appliquer plus que jamais à lui imprimer dans l'esprit les principes de la religion, car Sa Majesté était inexorable pour c eux qui s'en écartaient. Le roi renvoyait les convertis à son confesseur, qui ne savait plus comment les satisfaire. Le R. P. de la Chaise était accablé d'abjurations : les gens qui changeaient de religion lui disaient tous que les dragons convertiraient le diable, s'ils paraissaient aux portes de l'enfer. « Le 18, le père de la Chaise, fatigué de ce qui lui tombait sur les bras, s'est dérobé un instant, dit le R. P. du Rosel, pour prendre l'air dans la forêt avec nous. » Ensuite le môme R. P. du Rosel racontait que M. le Duc était aussi fort embarrassé : « Au pays de Gex qu'il gouvernait , l'indiscré-

(1) Mss. de l'hôtel de Condé.

tion et les menaces des gens trop zélés avaient causé une panique. Parler de dragons à des gens qui demeurent aux portes de Genève, c'était les jeter dans la gueule du loup. » M. Sauveur était arrivé à Fontainebleau peu après les révérends pères , non sans avoir fait courir après lui le gros M. de Gourville, qui enrageait de ne le pouvoir attraper ; le sréomètre avait abandonné avec plaisir le reste de ses affaires à la Flèche et à Paris, afin de seconder les dispositions favorables que le duc de Bourbon montrait maintenant pour les mathématiques; il ne s'occupait pas des affaires de religion. Mais M. de Briord et les autres gentilshommes de M. le duc de Bourbon étaient bien obligés d'y faire la plus grande attention. Le 13 octobre, M. de Briord écrivait à Coudé : « Le nonce est rer;u par le roi ; on ne dit pas qu'il ait encore rien dit au roi de la part du pape sur les conversions des huguenots ; mais on m'a assuré que le roi a ordonné qu'on se plaignît à Rome de ce que les huguenots se retirent comme dans un asile à Avignon et dans le Comtat. La déclaration qui su[»prime l'édit de Nantes est là toute prête. Au compte que j'ouïs faire, il y a deux jours, à M. de Louvois, il ne reste pas en France plus de 80,000 huguenots, et l'on estime que dans très peu de temps il en restera très peu. » Dans tous ces faits qui paraissaient si clairs aux révérends pères, à M. de Briord et aux courtisans, il y avait un problème que la Bruyère ne pouvait s'expliquer : c'étaient ces conversions si subites et si nombreuses à la seule vue des insignes de l'autorité ou de la force armée. « Il faut aux enfants, disait-il (1), les verges et la férule ; il faut aux hommes faits une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des timbales, des hoquetons. La raison et la justice, dénués de leurs ornements, ni ne persuadent, ni n'intimident : l'homme, qui est esprit, se mène par les yeux et les oreilles ! »

L'orateur de l'assemblée du clergé tenue à Saint- Germain en Laye (2) félicita le roi d'avoir préféré le dessein de ramener dans l'Église les prétendus réformés à toutes les considérations humaines, à toutes les raisons politiques. Mais à Rome c'était différent. « Le croira-t-on? Ce sera sans doute avec peine, cependant la chose n'en est pas moins vraie (3) : quelque joie qu'eussent les cathoHques d'un

(1) Chap. XI, n" 154.

(2) Harangue faite au roi, le 14 juillet 1G85 , par Mgr Daniel de Cosnac, etc. Paris, chez Frédéric Léonard, 1G85.

(3) Mémoires de LegendrCj p. 67-69.

si heureux événement, on ne s'en réjouit guère à Kome, Innocent XI inoins qu'un autre, disant pour se disculper qu'il ne pouvait approuver ni le motif ni les moyens de ces conversions à milliers dont aucune n'était volontaire. » Forts de cette autorité, il se trouva des hommes pour faire entendre la voix de la justice et de la vérité jusque dans le conseil du roi. « Les consciences, disaient-ils (1), ne se gouvernent pas le bâton haut ; les manières dures, au lieu de gagner, révoltent. Le zèle des rois a besoin d'être réglé. En eflPet, les rois doivent le repos à leurs sujets avant toutes choses. Les huguenots avaient été déjà bien tracassés pour leur religion, par les ordres et par les soins du roi : la supprimer tout à fait, c'était tout hasarder. Si on ne garde plus aucune mesure avec eux, si on les pousse aux dernières extrémités , ou bien ils feront des assemblées clandestines, ou bien ils se révolteront ouvertement ; dans tous les cas, ils seront forcés de désobéir au roi. Peut-être ne sauront-ils pas faire la guerre civile à Sa Majesté dans le degré de puissance où elle est ; mais ils attendront une occasion favorable et quand ce sera plus dangereux pour le royaume; ou bien ils sortiront de France, ruinant le commerce, emportant beaucoup d'argent , diminuant nos forces par leur désertion, et augmentant d'autant celles des ennemis. Révoquer l'édit de Nantes, c'est priver le roi d'un million de sujets utiles, et appauvrir le royaume de plus de deux cents millions de livres. » Ainsi parla, diton, le Dauphin dans le conseil du roi, pendant que l'on discutait l'édit de la révocation; ainsi j^arlaient les sages partout où ils pouvaient se faire entendre. Mais les sages sont- ils écoutés en ces temps de violence et d'emportement? Les positions étaient prises dans une direction tout opposée ; le vent de l'opinion, soulevé par le roi, soufflait vers la persécution religieuse avec une impétuosité irrésistible. On se moquait de la pusillanimité de ceux qui doutaient de la puissance royale; on raillait le pape, qui semblait devenu le protecteur de l'hérésie contre le Roi Très Chrétien. On alla jusqu'à accuser Innocent XI d'être janséniste, et janséniste plus dangereux que le docteur Arnauld lui-même; car cet indomptable champion de Port- Royal avait, dans son exil, reconnu le droit de Sa Majesté à régler les affaires de religion, et dans le dernier de ses livres, qu'on avait saisi, il avait béni la justice d'un Dieu miséricordieux, en racontant ses

(1) Mémoires de Vabhé de Chois//, collection Micliaud, 3" série, t. YI, p. 597.

plus sévères rigueurs avec nue éloquence qui faisait couler les larmes de M. le chaucelier. Quant aux huguenots (1), ils n'étaient plus qu'une poignée de gens méprisés, sans chef et sans courage ; la plus grande partie d'entre eux s'étaient soumis, dès la première vue des dragons de Sa Majesté, aux injonctions de MM. les intendants; résisteront-ils quand le maître lui-même , redouté de l'Europe entière , leur parlera tout de bon et sans détour, quand il leur fera entendre par une déclaration solennelle sa volonté souveraine ? Il faut bien qu'ils obéissent : on ne leur laisse aucun moyen d'échapper. Le roi lui-même est étonné de la promptitude de leur soumission, et de la facilité avec laquelle il a établi l'unité religieuse dans son royaume (2). c( Il y avait longtemps que je méditais ce grand coup, disait-il au père de la Chaise, mais je voulais avoir dix ans de paix devant moi pour l'exécuter : il n'y a pas trois mois que j'y travaille, et tout est déjà presque achevé. )) Tel était l'aveuglement du roi. Le 20 octobre, le roi signa la révocation de l'édit de Xautes , et tout fut fini. La Bruyère écrivait en silence dans ses notes des réflexions qui nous montrent le fond de son cœur : « Il y a de certains maux dans la république (3) qui y sont souôerts parce qu'ils préviennent ou empêchent de plus grands maux ; il y a d'autres maux qui sont moins pernicieux dans leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume plus raisonnable (4). Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique qui consiste à tuer ceux qui font obstacle à notre ambition est fort bornée et de nul raffinement. » La Bruyère avait compris ce qui se passait : Louvois avait tout fait, et le roi s'en attribuait la gloire.

Le moindre inconvénient de ces fameux coups d'État ou des révolutions politiques est de mettre les hommes d'un noble cœur et d'une intelligence élevée dans une situation si fausse qu'ils n'en peuvent sortir sans s'abaisser. Il y avait juste trois mois que l'évêque de Meaux n'était venu à la cour, quand il fut appelé à Fontainebleau au moment de la révocation de l'édit de Nantes. Certes la nouvelle manière (le prêcher l'Evangile n'était pas la sienne. Ce n'était pas avec des dragons qu'il avait combattu à Metz le catéchisme de Paul Ferry ;

(1) Mémoires de l'ahbé de Choisi/, p. 597,

(2) Mss. de l'hôtel de Condé. Lettre du R. P. du Rosel à Condé.

(3) Chap. X, n» 7.

(4) Chap. X, n'^ 2.

il n'avait employé aucun appareil militaire pour vaincre les scrupules (le Turenne ; il évitait avec soin tout ce qui ressemblait à la contrainte dans sa polémique contre Jurieuet les ministres protestants ; il n'apportait dans la dispute que des manières polies et chrétiennes, dit le ministre du Bourdieu, et dans ses ouvrages que de la modération, de l'honnêteté et des ménagements, dit Spanheim (1) : la i)atience et la vérité, disait-il lui-même, suffisent pour triompher de l'erreur et du mensonge. Sou influence n'était peut-être pas étrangère aux paroles de bon sens que le Dauphin, son élève , avait fait entendre dans le conseil du roi. Il est certain que M'"'' la Dauphine, dont il était le directeur spirituel , voyait avec eifroi et inquiétude le grand parti qu'avait pris le roi de proscrire les protestants, avec lesquels elle avait vécu en bonne intelligence dans sa patrie allemande, et pour lesquels sa cousine la duchesse d'Orléans, zélée admiratrice du roi, conservait pourtant une estime particulière. Mais Bossuet n'avait pas été appelé à la cour pour donner sou avis. Sa Majesté n'attendait de M. de Meaux que les éloges qu'elle croyait mériter. Aucun doute n'était admis ; la moindre hésitation eût paru un blâme indirect, qui dans la circonstance eût été fort mal accueilli. On ne pardonnait pas au pape son silence; il fallait que Bossuet, quoiqu'il fût juste du même avis que le saint-père sur les conversions forcées , parlât tout de suite et parlât bien , s'il ne voulait par sa faute exposer l'Eglise et l'Etat aux plus graves complications. Il n'avait pas même le choix de la question sur laquelle il devait s'expliquer. La question de droit était résolue, disait -on, par la pratique constante de l'Eglise, et par ce qu'on appelait la doctrine de saint Augustin. Les théologiens de la cour faisaient déjà traduire les deux lettres de l'évêque d'Hippone à Vincent et au comte Boniface, où ce grand docteur avait épuisé la matière; et l'on allait publier cette traduction comme le meilleur résumé de la théologie officielle. La question d'opportunité avait été résolue dans les conseils du roi et par la sagesse de Sa Majesté. Il ne restait plus à régler que la question de forme et d'application : elle venait aussi d'être décidée sans appel. On ne tint pas même compte (2) de la protestation du nonce contre la doctrine gallicane, ni de l'opposition du pape aux conséquences qu'on en tirait.

(1) Relation, p. 277.

(2)Daiigeau, 21 octobre 1G85.

Dimanche 21 octobre 1685, lettre du R. P. du Rosel à Coudé (1) : « Le roi a sigué hier la révocation : l'affaire est réglée. Le roi offre aux religionuaires qui sont sortis de France la rentrée libre dans le royaume et dans leurs biens, supposé leur conversion, et aux ministres le tiers de plus qu'on ne leur payait chez les huguenots, la liberté d'entrer dans les charges et d'être reçus avocats sans examen. Ainsi voilà l'exercice de la religion protestante défendu dans le royaume, et toute liberté de ,se convertir. Le roi a fait faire ce matin à la messe une cérémonie d'abjuration. Le prince de Richmond, fils naturel du roi d'Angleterre et de la duchesse de Portsmonth, en était le sujet. M. l'évêque de Meaux a fait là dessus-un discours fort beau et fort juste, par une application de l'évangile du jour. C'est la parabole d'un roi qui a invité à un festin solennel toutes sortes de personnes, et qui, sur le refus d'y venir, veut qu'on les engage à venir : compelle intrare bonos et malos, faites -les entrer bons et mauvais. Il en a fait ainsi, dans toutes les circonstances de l'Évangile, un rapport avec le roi. Sa Majesté a signé comme témoin de l'abjuration. Il y a eu l'aprèsdînée un autre sujet d'édification : cinquante -trois captifs, rachetés par les frères de la Merci d'entre les mains des Turcs, ont été amenés en procession par ces pères, qui desservent la chapelle du roi à Fontainebleau. Tous avaient la jDalme dans la main. Ils étaient délivrés comme les pauvres huguenots, et tout le monde chantait la gloire du roi, leur libérateur, »

« Rien ne ressemble mieux à la vive persuasion c|ue le mauvais entêtement : de là les partis, les cabales, les hérésies (2). > Spauheim compte parmi les mauvaises qualités du roi (3) un entêtement à exécuter des projets conseillés par un ministre violent ou artificieux. Ceux qui, dans cette mémorable journée du 20 octobre, parurent à la Bruyère véritablement sages, furent ces humbles et pauvres frères de la Merci, qui avaient tout sacrifié, tout livré, tout donné pour racheter des chrétiens enlevés à leurs familles par les corsaires de Tunis et d'Alger. Ils venaient, ces hommes de Dieu, d'affronter la peste, la servitude et le martyre pour sauver des chrétiens, pour arracher des esclaves à l'horrible joug des musulmans, où le corps et l'esprit souffraient d'égales tortures et où l'on n'était pas moins eu péril de sa vie

(1) Mss. de rhûtel de Condé.

(2) Chap. XII, n» 1.

(3) Relation de Simnlieim, p. 7.

que de son salut. Us avaient osé parler aux barbares au nom de ce roi céleste dont ils étaient les ambassadeurs ; ils leur avaient payé le tribut et porté l'or de la charité. Et maintenant ils venaient remercier le roi de France, leur protecteur, en tenant la palme de la vraie victoire daus la main, et ils chantaient le cantique de la délivrance avec ces malheureux qu'ils avaient arrachés aux horreurs de la captivité. Estce là cette liberté qu'on rendait aux protestants ? Hélas ! c'était tout le contraire (1). On leur arrachait les garanties que leur avait assurées l'édit de Nantes et l'on établissait en France l'oppression la plus dure, celle qui pèse sur la conscience religieuse. La Bruyère, à ce spectacle, fut profondément ému. Au milieu des courtisans comblés des biens de la fortune et des faveurs royales, il envia le sort des pauvres moines, qui n'avaient ni un grand nom, ni une grande autorité, ni une grande fortune, et qui, après avoir salué le roi, reprirent tranquillement le chemin de leur monastère ; an milieu des grands de la terre , si fiers de leur grandeur, il admira l'heureuse condition de ces hommes simples et humbles , et il laissa échapper ce cri de son cœur (2) : « Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou à uu grand nom, ou à une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en un moment de bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes. »

L'exhortation de Bossuet au duc de llichmond fut fort touchante et parfaitement belle; mais le jeune prince ne fut pas (3) le plus touché. C'était une triste conquête pour l'Eglise catholique que le fils de la duchesse de Portsmouth ; et la parabole d'un roi qui a invité à un festin solennel toutes sortes de personnes, et qui, sur leur refus d'y venir, veut qu'on les contraigne tous à venir, bons et mauvais, était un compliment médiocrement flatteur, mais trop mérité, pour le bâtard du feu roi d'Angleterre. Car quelques années après il quitta le roi de France, de la façon la plus impertinente, pour aller se joindre au prince d'Orange. Mais cela n'empêchait pas Bossuet ni toute la cour d'être fort troublés du fait étrange qui se passait sous leurs yeux : jamais rien de semblable n'avait encore été vu, disait-on. Au temps de saint Augustin, lorsque les évêques d'Afrique, qui avaient

(1) De l'trrévocabilité de VEdit de Nantes jrrouvée par les principes du droit, par Charles Ancillon; Amsterdam, 1688 (rare) ; prêté par Charles Read.

(2) Chap. VIII, n" 98.

(3) De Som-ches, t. I, p. 319, note 1.

beaucoup souffert de la violence des donatistes et qui ue pouvaient dans la paix venir à bout de leur opiniâtre haine contre l'Église catholique, implorèrent le secours de la puissance séculière, les déclarations des empereurs et les rigueurs salutaires, dont la charité était le principe, amenèrent tant de conversions que l'évêque d'Hippone, jusque-là opposé à la contrainte dans la prédication de l'Evangile, se réunit au concile de Carthage pour rendre à Honorius de très humbles actions de grâce d'un événement si heureux. La loi ne permit plus aux hérétiques de s'assembler en public ; le clergé, qui veillait sur eux, les empêcha de le faire en particulier. De cette sorte, la plus grande partie se fit peu à peu catholique ; à la longue l'hérésie s'éteignit. Voilà ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Église, disait Bossuet (1). « Mais nos pères u'avaient pas vu, comme uous, une hérésie invétérée tomber tout à coup ; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs les abandonner sans même attendre l'ordre, et heureux de leur alléguer leur bannissement pour excuse ; tout calme dans un si grand mouvement; l'univers étonné de voir, dans un événement si nouveau, la marque la plus assurée comme le plus bel usage de l'autorité, et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. » Pendant ce temps-là le moraliste écrivait (2) : « L'esprit de parti rabaisse les plus grands hommes jusqu'aux petitesses da peuple. »

Bossuet traça un tableau si pathétique de ce que jjeut faire la miséricorde du Seigneur pour appeler à lui ses élus, que la cour, dit l'abbé Le Dieu, fondit en larmes. M"'' la Dauphiue fut transportée d'aise ; elle ne parla que du sermon de M. de Meaux à toutes les personnes qui assistaient à son dîner, ce Je n'ai jamais ouï parler, disait-elle, comme parle M. de Meaux ; il m"a fait un plaisir que je ne puis exprimer, et plus je l'entends et plus je l'admire. » Comment la Bruyère eût-il pu demeurer insensible à l'éloquence de son protecteur, de son ami, de Bossuet, en un mot, qui avait si profondément ému toute la cour? Il fallut donc qu'il s'habituât à la vue de ces énormes événements, comme il s'était habitué à la vue des petites intrigues dont il était témoin (3). « Les grandes choses étonnent, les petites rebutent: nous

(1) Oraison funèbre de Michel le Tellier.

(2) Chap. XI, n» 68.

(3) Chap. XII, n» 3.

DANS LA :\1A1S0N DE fONDÉ. 339

nous apprivoisons avec les unes et les antres par l'habitude. » En effet, ceux-là même qui avaient prévu les conséquences désastreuses pour la France de la révocation de l'édit de Nantes, et qui en avaient été les plus effarouchés , se calmèrent quand ils virent que cela se passait si facilement, et sans les atteindre dans leur repos ni leurs intérêts. Il n'y eut (1) qu'un très petit nombre d'esprits froids et réfléchis pour voir la décadence de la France là où la plupart ne voyaient que sa grandeur et le triomphe de l'autorité royale.

Du moins Bossuet comprit-il le danger qui menaçait le clergé de l'Eglise gallicane. « Comment pourrons-nous incorporer tout à fait à l'Eglise de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis, et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau? Ah! si nous ne sommes infatigables à instruire, à reprendre, à consoler, à donner le lait aux infirmes et le pain aux forts , enfin à cultiver ces nouvelles plantes et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole, dont, hélas! on s'est tant servi pour le séduire, le fort armé chassé de sa demeure reviendra plus furieux que jamais avec sept esprits plus malins que lui ; et notre état deviendra pire que le précédent! » Louis XIV n'avait, selon Bossuet, accompli qu'une partie de ses devoirs, et la plus facile, si tant de gens s'étaient convertis sans savoir pourquoi. « Eh bien! dit le roi, le père Bourdaloue le leur fera savoir. Les courtisans entendront peut-être de médiocres sermons ; mais les Languedociens apprendront une bonne doctrine et une belle morale. » Pour que le roi déchargeât sa conscience de l'autre partie de ses devoirs, de la plus périlleuse, dit Bossuet, il fallait que par une règle inviolable ceux-là demeurassent exclus de l'épiscopat qui ne voulaient pas y arriver par des travaux apostoliques. Une foule d'ecclésiastiques briguèrent l'honneur d'aller prêcher aux nouveaux convertis la bonne doctrine et la belle morale. Plusieurs amis de Bossuet furent choisis : pour les évêchés , Huet et Fléchier ; pour les missions, Fénelon et Fleury. Mais en général la préférence fut accordée aux jésuites pour les missions. « On cherche actuellement parmi les corbeaux de saint Ignace, dit le R. P. Talon (2) , quelques dragons pour les envoyer dans les Cévennes, la Provence et la Guyenne. Nous ne manquons pas de ces bêtes-là dans nos ménageries, mais les évêques

(1) Cf. Histoire de la décadence de la France (Cologne, chez Pierre Marteau, 1G87), p. 117 (rare) prêté par Charles Eead.

(2) Lettre à Condé. Mss. de l'hôtel de Condé.

en demandent Leaucoup. Il nous faudra lever non une compagnie de ces dragons , mais des régiments entiers. » Les plus petits abbés de cour devaient être des Xavier ou des Vincent de Paul. « Il est étonnant, disait la Bruyère ( 1) , qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonflés et la haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre jugement, nous négligions de nous en servir pour prononcer sur le mérite des autres : la vogue, la faveur populaire, celle du prince, nous entraînent comme un torrent; nous louons ce qui est loué bien plus que ce qui est louable. »

Comme moraliste et comme historien , la Bruyère devait résister à ce torrent. Il faisait alors répéter au duc de Bourbon le règne de Louis XII, écrit sous sa dictée. Rien de plus facile que de dire la vérité tout entière en pareil sujet. C'était la vie d'un bon roi, d"un roi humain et bienfaisant, aimé de ses peuples, dont il avait le cœur, et par le cœur tout ce qu'ils possédaient. Il n'y avait là rien où Ton pût trouver à redire, rien qui pût blesser M. le duc de Bourbon. Mais comment la Bruyère pourra-t-il exposer les règnes suivants , sans exciter de soupçons ? Comment pourra-t-il dire, sous les premiers Valois, les origines et les progrès de la réforme; sous les derniers A^alois, les guerres civiles et religieuses, et surtout les grands services rendus par les protestants à la maison de Bourbon , qui leur devait en grande partie la couronne de France? Car enfin, comme le disait très bien d'Aubigué, grand-père de M'"" de Maintenon, « si on doit aux catholiques la garde de la couronne, on nous doit celle de la tête à couronner (2). » — « On veut obliger l'histoire à taire la vérité : je dérogerais trop à mon devoir, si je ne laissais parler la perpétuelle justice et faveur du ciel qui paraît aux gestes pleins de merveilles de Henri le Grand , soit en la querelle des Valois ou des Lorrains, soit en celle de la religion; eu nul de ces points je n'ai pu, ni dû, ni voulu devenir lâche et infidèle par trop de circonspections ; car si je laissais tomber discrètement le grand roi que Dieu m'avait donné pour maître, si je le laissais tomber en réputation de tyran, quel supplice n"aurais-je pas mérité? Or serait-il tyran et parricide de sa patrie, s'il avait versé tant de sang pour causes légères et honteuses, et qui ne doivent éclater par l'univers; et notre roi régnant aujourd'hui aurait à cacher son extraction.

(1) Chap, XII, n» 7.

(2) Histoire universelle du sieur d'Aubigné: à Maillé, par Jean Moussât, imprimeur ordinaire du dit sieur, 1620; in-é», t. III, p. 4.

An contraire, l'Europe n'a rien de si splendide : il est de la plus hante tige du monde; son berceau s'est joué dans des triomphes houorables, })0ur causes justes qui cherchent lumière et vérité. Ici me soit permis de me tourner vers le roi et lui dire, le genou en terre : a Sire, je (( n'importune point les oreilles de mon prince pour me voir éloigné, « déchiré d'impostures et dépouillé de ce que j'avais acquis auprès de (( Henri le Grand par la sueur et le sang ; je me plains, sire, de quoi (,( ses véritables louanges sont haïes aujourd'luii comine autrefois sa « vie ; sans la justice de ses armes, en quels rangs seront tant de clieva- (( liers qui ont fait jonchée de leur vie à ses pieds, tant d'heureux com- <( bats et grandes batailles auxquelles il a toujours combattu et prié « Dieu en français? Deviendrout-elies des crimes et des horreurs à la c( postérité? N'écoutez point en telles matières ceux qui veulent être c( nommés vos pères d'une vaine appellation, mais plutôt cet excellent « père qui se plaint du fond du tombeau, et dit que nous avons armé les « berceaux des Bourbons ; et encore que la splendeur de leurs thrônes (.( nous ait fait perdre de vue, nos larmes ne sont point feintes à <( leurs sépulchres, après lesquels le soin de leur juste gloire vit encore *( en nous. »

Je suppose volontiers qu'à cette époque ou lisait peu V Histoire universelle de d'Aubigné parmi les gens de la cour de Louis XIV, mais la Bruyère avait fait cette lecture, on n'en peut guère douter; ou du moins il comi^rit parfaitement le danger d'exprimer lui-même les vérités historiques exposées par d'Aubigné. On ne voulait point obliger le professeur d'histoire à taire la "vérité ; mais il fut forcé, par les passions qui s'agitaient autour de lui, à user, sans être lâche ni infidèle, de grandes circonspections : (octobre 1685) : « Il y a trois jours que nous avons achevé la vie de Louis XII. Je la répète encore une fois avec monseigneur le duc de Bourbon, afin qu'il la sache mieux. Je ne le ferai plus écrire, et commencerai à lui faire lire les mémoires à François I"", pour suivre cette pratique dans les règnes suivants jusqu'à celui-ci (1). » La Bruyère, qui est content de l'application du prince, ne dit pas à Son Altesse sérénissime les raisons qu'il a de changer son enseignement. M. le Prince les avait bien comprises.

Le prince de la Roche -sur-Yon était dans une situation très différente de celle du duc de Bourbon. Ne pouvant vivre à la cour avec un

(1) Lettre IX à M. le prince de Condé.

emplâtre sur l'œil et la disgrâce du roi, il prit le parti de s'éloigner (21 octobre) : le roi ne Ini avait pas encore dit un seul mot depuis son retour ; il se plaignait que M. le Duc semblât ne plus le connaître. « C'est beaucoup tirer de notre ami (1), si, ayant monté à une grande faveur, il est encore un homme de notre connaissance. » Condé se trouvait à Paris pour régler les affaires de ses neveux : il lava bien la tête du prince de la Roche-sur- Yon ; celui-ci (2), très irrité, voulait retourner à Fontainebleau, ofi il trouverait des amis qui ne l'abandonneraient pas. — Quels étaient ces amis? — Jamais il ne put ou ne voulut le dire. « Eh bien! reprit Coudé, ces amis ne manqueront pas de dire que vous retournez à la cour après avoir vu M. le Prince, et que c'est M. le Prince qui vous l'a conseillé. Ils feront ainsi retomber sur moi cette faute que je crois très grande. Ce n'est pas impunément que Ton brave le roi au milieu de sa cour. » Mais l'oncle bon et sage eut beau dire, le neveu exaspéré reparut à Fontainebleau le 25 octobre- La princesse de Conti était déjà presque guérie : elle avait demandé un miroir et, quand elle s'était vue dans la glace, elle avait ri de sa propre figure. Elle se consolerait, disait-elle, quand même elle serait marquée de la petite vérole, parce qu'elle serait plus semblable au roi. Mais son mari ne prenait pas la chose aussi gaiement. D'abord il se sentait un peu souffrant; ensuite il était fort chagrin de ce que son frère le prince de la Roche-sur- Yon venait de lui raconter; enfin il apprit, avec une peine extrême, que M. le Prince venait d'écrire au roi pour dégager sa responsabilité dans la dernière équipée de son plus jeune neveu. Ce n'est pas tout : M. le Prince avait aussi écrit à M. le Duc qu'il plaignait ses neveux du méchant cas oti ils s'étaient mis , mais qu'il ne voulait pas « se laisser étrangler lui et les siens par une cabale ennemie ». Il engagea même M. le Duc à instruire Sa Majesté des gens qui gouvernaient le prince de la Rochesur- Yon, et de leur secret dessein de brouiller la famille de Condé. M. le Duc avait eu trop de ménagements jusque-là : c'était le seul tort dont il s'accusât. « Mais celui-là, vous l'avez eu, lui écrivait son ])ère. Croyez-moi, prenez pour maxime d'aller toujours droit, faire le bien, et laisser le reste à la providence de Dieu. Je m'en suis toujours bien trouvé, et j'ai ma conscience que la vérité sera toujours la plus

(1) Chap. vin. n" 25.

(2) Lettre de Condé à son fils. Mss. de l'hôtel de Condé.

forte. » — « Il faut avoir de l'esprit, conclut la Bruyère (1), pour être homme de cabale : l'on peut cependant en avoir à un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir ; l'on va alors à une grande fortune ou à une haute réputation par d'autres chemins. »

Ce qui soutenait le vol de M. le Duc vers la faveur, c'est qu'il jouait de bonne grâce le rôle de beau-père. Il s'amusait des coquettes exigences et des innocents manèges de sa bru. Le beau-père de son fils lui en savait gré. Il était admirablement soutenu dans ce rôle par sa femme. M""" la Duchesse, dont la vertu ne jDortait ombrage à personne, et dont l'esprit sans éclat, mais attentif à tous ses devoirs, lui gagnait la confiance de la duchesse de Bourbon et du roi son père. M™*' de Montespan, sentant le terrain fléchir sous ses pieds, s'accrochait à sa fille de toutes ses forces, et la gouvernait avec soin ; mais la fille, à demi mariée, échappait tout doucement à la mère, par le secret pressentiment qu'elle aurait bientôt son indépendance. D'ailleurs M™^ de Maintenon était arrivée sans bruit à une telle hauteur, qu'il n'y avait plus de place auprès d'elle pour une ancienne rivale. On lui attribuait la révocation de l'édit de Nantes : exagération insensée, mais qui décelait sa véritable puissance. Il y avait alors dans la forêt, aux Basses Loges, un ermite qui passait pour avoir des connaissances particulières sur l'avenir. C'était, dit le R. P. Alleaume (2), un homme de bien, fort simple, provincial de son ordre, nommé le père Maur. Les dames de la cour allaient le consulter. M""" la Duchesse y alla aussi : le bon père n'était point prophète, tant s'en faut; mais il donnait avec une grande simplicité d'excellents conseils, que M""' la Duchesse reçut de même : elle s'en loua tout haut. Aussitôt M""' de Montespan se rendit auprès de l'ermite, et lui conta son cas. Le saint homme n'hésita point : il lui répondit que le premier pas qu'elle eût à faire, si elle voulait tout de bon retourner à Dieu, était de se retirer de la cour. Elle en était si mécontente qu'elle ne put s'en taire. Quelle impertinence ! Quelques-uns se moquèrent du bon homme d'ermite. Cependant le conseil était judicieux. c< Une grande parure, dit la Bruyère (3), pour le favori disgracié, c'est la retraite. »

Cela se passait le 28 octobre, pendant que le duc de Bourbon était

(1) Chap. VIII, no 92.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé. Lettre du R. P. Alleaume h Condé.

(3) Chap. X, u" 19.

344 I>A BRUYERP:

à la chasse à Valéry avec M. le Duc et Monseigueur. La chasse avait été magnifique et si amusante que le Dauphin se fit inviter à une nouvelle chasse au même endroit, pour le 5 novembre. Seulement cette fois il fut convenu que M™^ la duchesse de Bourbon irait avec son mari. M. le Duc en parla au roi, qui eu fut content. Sa Majesté était souffrante : elle avait la goutte, mais ne faisait qu'en rire; c'était un brevet de longue vie, disait-on. « Ce qui me console, dit le roi gaiement à M. le Duc, c'est que vous l'avez eue avant moi. » M. le Duc était le plus jeune des deux beaux-pères. Le lendemain M. le maréchal de la Feuillade parut devant le roi, le soulier droit tout coupé. Le roi lui demanda pourquoi il l'avait mis ainsi : « Sire, répondit-il, mon pied droit vient faire sa cour à votre pied gauche. » On assure qu'il n'avait aucun mal, et qu'il avait voulu dire un mot. Mais M. le Duc avait mieux réussi que lui. Le roi, dans sa bonté, lui dit que le prince de la Roche-sur- Yon venait de lui faire remettre une lettre, où il lui annonçait qu'il voulait se retirer de la cour et aller à risle-Adam. « Je suis bien aise, ajouta-t-il, qu'il se soit décidé à suivre enfin les conseils de M. le Prince. Je dis cela pour M. le Prince : car, pour le prince de la Roche-sur- Yon, je me soucie peu qu'il fasse. » (c Une grande parure pour le favori disgracié, répétait la Bruyère (1), c'est la retraite. »

Mais le prince de la Roche-sur-Yon ne pouvait s'y résigner. Le prince de Conti, tout malade qu'il était, alla se plaindre à M. le Duc du malheureux état où l'on avait mis son frère. M. le Duc répondit : <( Il s'y est mis lui-même. » De là une querelle entre les deux cousins. Le roi en fut très chagrin contre les princes de Conti. Il était temps que le prince de la Roche-sur-Yon s'éloignât. Tout le monde lui conseilla de partir; sa situation devenait aussi dangereuse que ridicule. Le prince de la Roche-sur-Yon avait enfin quitté Fontainebleau, lorsque la petite vérole parut à M. le prince de Conti : il revint à l'instant s'enfermer avec lui. M. le Duc apprit cette nouvelle au retour de Valéry. On s'y était fort amusé : après la chasse au loup, qui avait été fort belle, on avait joué au volant et au jeu de cartes appelé culbas. Monseigneur, M. de Vendôme, M. le duc de Bourbon et surtout M'"® la duchesse de Bourbon y avaient pris grand plaisir. Monseigneur donna ensuite un grand dîner à tous ceux qui l'avaient suivi dans le

(1) Chap. X, n" 49.

DANS LA AlAISON DE CONDE. 345

bean domaine des Condé. Ce dîner fat extrêmement gai : on riait de la conduite évaporée et de l'indécision de M. le prince de la Rochesur- You ; mais M. le Duc se croyait bien sûr d'avoir enfin les grandes entrées qu'avait perdues le prince de Conti. Entre beaux-pères on peut se faire ces sortes de cadeaux. Bien plus heureux que M. le Duc était encore la Bruyère, qui jouissait de ce spectacle, et goûtait à longs traits la joie de faire son devoir sans qu'on s'en aperçût. « Un honnête homme, pensait-il (1), se paie par ses mains de l'application qu'il a à sou devoir, par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois. »

Cependant la Bruyère avait un confident capable de le comprendre; car, le 8 ou 9 novembre, il écrivait à M. le Prince et lui présentait un petit tableau assez complet de ce qu'il avait fait à Fontainebleau (2) : (( Il est vrai, les études avaient été interrompues par la chasse au loup, les autres chasses et par les plaisirs de la cour : je dois seulement assurer Votre Altesse que le temps que nous avons libre est utilement employé. Je réveille l'attention de M. le duc de Bourbon par tout ce que je puis, et j'en suis assez content. » En repassant l'histoire et la géographie, il tâchait de lui rendre tout cela propre et familier. Le jeune prince apprenait par cœur tout ce qu'il avait intérêt de mieux savoir dans ses autres études. Quant à la Fable, elle avançait toujours assez, et le duc de Bourbon la retenait avec la facilité ordinaire. La Bruyère avait une manière si ingénieuse de l'expliquer, qu'il n'était pas fiicile de l'oublier. « Le peuple, dit-il (3), a souvent le plaisir de la tragédie : il voit périr sur le théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs. » La fatalité antique venait de frapper Michel le Tellier, peu de jours après la révocation de Fédit de Nantes (4). « Le bruit court que Pison est mort, disait-on dans la maison de Condé : c'est une grande perte ; c'était un homme de bien, et qui méritait une plus longue vie ; il avait de l'esprit et de l'agrément, de la fermeté et du courage; il était sûr, généreux, fidèle. » Ajoutez : « pourvu qu'il soit mort. » Il avait, dit-on, chanté sou Nimc

(1) Chap. II, n» 15.

(-2) Lettre XI.

(3) Chap. VI, nt) 31.

(4) Cliap. XII, n'> 78, 4« éd.

flimittis eu mourant, comme uu homme henreusemeut dégagé, à qui ni l'Église, ni le monde, ni son prince, ni sa patrie, ni les particuliers, ni le public n'avaient j^lus rien à demander, depuis qu'il avait scellé le fameux édit de révocation. Cependant on avait encore bien des griefs : n'était-ce pas lui qui, pendant la Fronde, avait fait arrêter M. le Prince et l'avait fait jeter en prison? Mais la Bruyère ne voulut rien dire de cet homme profond dont les terribles conseils ressemblaient à une eau dormante, suivant le mot de l'Ecriture. Il y avait là des abîmes cachés dont il était imprudent d'approcher, même après la mort du ministre. « L'on doit se taire, dit-il (1), sur les puissants ; il y a presque toujours de la flatterie à en dire du bien ; il y a du péril à en dire du mal pendant qu'ils vivent, et de la lâcheté quand ils sont morts. »

Le lendemain du jour où la Bruyère avait écrit cette lettre, on apprit que M. le Prince avait eu la fièvre à Chantilly. M. le Duc et M"** la Duchesse partirent aussitôt de Fontainebleau pour se rendre auprès de lui. Le prince de la Roche-sur- Yon, trouvant que son frère allait mieux, partit aussi, afin de ne pas laisser circonvenir M. le Prince en son absence. M'^^ la princesse de Conti, voyant que sou mari n'avait presque plus de fiièvre, partit pour Versailles. Le jour suivant, 11 novembre, à cinq heures du matiu, le prince de Coati en s'éveillant sentit que sa tête s'engageait. Il ne put faire entendre autre chose que ces cris de douleur : « 0 ma tête! ma tête! que je souffre! » A huit heures, le roi apprit que le prince de Conti était à l'extrémité; il avait déjà perdu connaissance : on lui portait l'extrême-onction, mais il mourut sans avoir pu recevoir les sacrements. Il mourut, dira M"^ de Caylus (2), en badinant avec sa femme et ses amis; mais tout le monde, affirme Dangeau, fut dans une extrême consternation de la mort de ce pauvre prince , et toutes les circonstances rendirent la chose encore plus pitoyable. Ce jeune et beau prince, qui, cinq ans auparavant, était venu à la cour avec les plus vastes espérances et un éclat éblouissant, lorsqu'il avait épousé la fille de M'"'' de la Vallière ; ce gracieux, ce noble prince qui avait des procédés du chevalier Bayard, des bontés de Henri IV et des justices de Sully; ce prince de Conti, envié de M. le Duc et admiré de tous, à qui la protection de M. le Prince et l'aftection du roi promettaient un long avenir et les plus

(1) Cbap. IX, n" 56.

(2) M™L- de Caylus, p. 120.

grandes prospérités , venait de tomber tout à coup frappé par la disgrâce du roi, comme par le feu du ciel, et de s'éteindre dans l'abandon et l'isolement, au milieu de cette même cour qui jadis lui faisait fête et l'entourait de ses adorations !

Tout est étrange dans sa vie et sa mort, dit M'"" de Sévigné. c( Après avoir essuyé les périls infinis de la guerre de Hongrie, il vient mourir ici d'un mal qu'il n'a quasi pas ! Il est fils d'un saint et d'une sainte, il est sage naturellement, et par une suite de pensées emmanchées à gauche, il joue le fou et le débauché, et meurt sans confession et sans avoir eu un seul instant, non seulement pour Dieu, mais pas même pour lui ; car il n'a pas eu la moindre connaissance. » Une sorte d'horreur superstitieuse se répandit autour de ce cadavre avec l'odeur de la contagion. Sous prétexte de rentrer à Versailles, la cour s'enfuit de Fontainebleau ; sur la route de Paris , on rencontra, non sans un frisson , les gens de M. le Prince et ceux du défunt qui venaient pour transporter à Valéry le corps abandonné. Seul de sa famille, le duc de Bourbon demeura auprès de son cousin jusqu'au bout. Il reçut, chez lui ou chez M™^ la duchesse de Bourbon, les visites des fuyards qui défilaient devant lui avant de partir. Il était assez fatigué de cet exercice, le deuil lui défendant d'en prendre aucun autre. Il n'avait guère pour se distraire que d'étudier la théorie toute crue des fortifications avec Sauveur, ou de repasser l'histoire de Louis XII avec la Bruj^ère. Il y ajouta un médianoche avec son épouse, chez M""' de Montespan, dit le R. P. Alleaume, et il donna le pain bénit comme un bon paroissien et un digne chef de famille. Il n'oublia personne dans la distribution de son pain bénit, surtout le P. de la Chaise, qui en fut flatté et chanta ses vertus. La Bruyère en eut-il aussi sa part ? J'en doute ; il écrivait alors cette observation malicieuse (1) : « Nous faisons par vanité et par bienséance les mêmes choses et avec les mêmes dehors que nous ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme, qu'il n'aimait point. » Enfin, après avoir rendu les derniers honneurs à son cousin, M. le duc de Bourbon partit avec sa maison pour Versailles, où il fut rejoint par sa famille. Il y trouva même M. le Prince son grand-père , guéri de la fièvre. C'était une fausse alerte qu'on avait eue à Chantilly.

Cependant M. le Prince était encore un peu souftrant et fort attristé

(1) Cliap. XI, n" G4.

de ce qui s'était passé à Fontainebleau, lorsqu'il arriva, le 15 novembre, à Versailles. Il voulut que tant cFévénements malheureux servissent au moins de leçon à son 2)etit-fîls. « J'exigerais, disait la Bruyère (1), de ceux qui vont contre le train commun et les grandes règles, qu'ils sussent jdns que les autres, et qu'ils eussent de ces arguments qui emportent la conviction. » Condé était exactement du même avis. Après avoir interrogé avec bonté son petit-fils sur ce qu'il avait appris depuis qu'il ne l'avait vu, il lui demanda de se remettre au travail avec ses maîtres et de mener une vie réglée.

Da reste , tout le monde eut sa leçon. La belle veuve a fort pleuré, dit M""" de Sévigné de la princesse de Conti. Elle a cent mille écus de rente, et elle a reçu tant de marques de l'amitié du roi (2), que personne ne doute qu'elle ne se console (3). « Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus JLisques aux faveurs qu'il a reçues d'elle. » La voilà détachée de la maison de Condé.

Le prince de la Roche-sur- Yon fut plus longtemps affligé. La leçon fut plus rude pour lui que pour personne. A la demande de Condé, il fut autorisé par le roi à prendre lé titre de prince de Conti, devenu vacant par la mort de son frère aîné: mais aussi il fut invité à s'en aller à l'Isle-Adam, réfléchir dans Texil sur les vicissitudes humaines et sur l'extravagance des jeunes princes qui veulent secouer le joug de l'autorité. « Il lui est avantageux, disait le moraliste (4), de disparaître, plutôt que de traîner dans le monde le débris d'une faveur qu'il a perdue, et de faire un nouveau personnage si diflerent du premier qu'il a soutenu. Il conserve au contraire le merveilleux de sa vie dans la solitude: et, mourant pour ainsi dire avant la caducité, il ne laisse de soi qu'une belle idée et une mémoire agréable. »

M. le Duc reçut aussi sa leçon, et qui lui fut bien sensible. Le maréchal d'Humières, comme capitaine des cent gentilshommes de la chambre du roi, obtint tout naturellement les entrées de la chambre; ce n'était pas tout à fait les grandes entrées : mais à ce propos la question des grandes entrées fut soumise à une loi sévère. « Il fut établi, dit Dangeau, que les princes du sang n'ont aucune entrée par leur rang, et que, si M. le duc de Bourbon avait les grandes entrées

(1) Chap. XVI, n^' 10.

(2) Chap. XI, n» 30.

(3) Chap. III, n» 17.

(4) Chap. X, n'5 19.

comme époux de la fille légitime du roi, M. le Duc sou père, et le nouveau prince de Conti son cousin, ne les avaient pas. » Ainsi non seulement M. le Duc perdait le fruit de ses intrigues et de ses longs travaux, mais encore il semblait ravalé au même niveau que son cousin exilé. « Un noble, dit la Bruyère (1), s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans appui; s'il vit à la cour, il est protégé, mais il est esclave ; cela se compense. »

Bossuet, qui faisait la leçon aux grands de la terre et aux arbitres du monde; Bossuet, qui avait refusé de considérer la révocation de l'édit de Nantes comme une invasion militaire, et qui avait voulu apprendre à Louis XIV comment un grand prince, nn Constantin ou un Théodose, se sert de son pouvoir pour ramener ses peuples égarés dans le giron de l'Eglise; Bossuet reçut aussi sa leçon, et d'autant plus sévère qu'il fut contraint d'applaudir avec son éloquence à son l)ropre châtiment. M. de Meaux n'était pas un de ces courtisans qui ne songent qu'à leur iutérêt particulier. Même en prononçant son sermon du dix-neuvième dimanche après la Pentecôte devant le roi à Fontainebleau, il avait uniquement en vue le bien de la religion; il n'en avait pas moins fait l'éloge de ce qu'au fond du cœur, il n'approuvait guère, de l'œuvre de Louvois, de l'édit de révocation blâmé par le pape. La famille du chancelier le pressa de faire son oraison funèbre. Bossuet aurait voulu s'en dispenser ; mais l'archevêque de Reims ne voulut entendre aucune excuse. Fort avisé dans les affaires spirituelles et temporelles, il ne connaissait pas d'obstacle : il avait conduit avec plus d'énergie que de prudence le concile de 1681-1682 et entraîné les évêques beaucoup plus loin que Bossuet ne l'eût désiré. Il n'avait pas montré moins de zèle pour combattre l'hérésie et réduire les huguenots à entrer dans l'Eglise. Bref, il se croyait un grand seigneur et ses gens le croyaient encore plus que lui (2). Un jour, en 1674, le jeune prélat traversait Nanterre, lorsqu'il rencontra un homme à cheval : ses gens crient gare, gare! Le pauvre homme veut se ranger, son cheval ne le veut pas. Le carrosse et les six chevaux renversent tout ce qui se rencontre et passent par-dessus, si bien que le carrosse eu fut versé. Le pauvre homme et son cheval se relèvent, remontent l'un sur l'autre et courent, pendant que le cocher et les laquais crient : arrête! arrête le coquin! « Si j'avais tenu

(1) Chap. Yili, n° 67.

(2) M'^e de Sévigné, t. III, p. 491, 402.

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