‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 31 sur 52 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

La Bruyère rédige son livre sur les Mœurs ou caractères de ce siècle, écrit le commencement et la fin de son Discours sur Théopliraste, et joint ses Caractères à ceux du philosophe gi-ec. — Il lit son ouvrage à quelques amis, entre autres à Boileau. — Quelles dames furent soupçonnées d'en avoir écrit la meilleure partie. — Après quelques hésitations, il donne son livre à l'imprimeur Etienne Michallet, rue Saint-Jacques, à Paris.

La Bruyère n'avait point l'ambition d'être un grand écrivain ; il voulait seulement montrer aux hommes (1) ces images des choses qui leur sont si familières et dont néanmoins ils ue s'avisent pas de tirer leur instruction. Ni sublime comme Pascal, ni délicat comme la Rochefoucauld, il se contentait d'être raisonnable, et pour cela il n'était pas besoin de talents extraordinaires, a II y a, dit-il (2), dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui les rend sages. » Là se bornaient toutes ses jirétentions. Peu de métaphysique, beaucoup de bon sens pratique, nulle profondeur de vues, la connaissance acquise par un long usage de la vie, une intelligence nette et claire des choses communes, une simple tendance vers la raison et des aspirations sincères vers la vertu : voilà toute la sagesse de la Bruyère. Un gen tilhomme de la maison de Coudé pouvait s'en contenter, et cela suffisait pour faire un bon livre.

Ce livre commençait par la traduction des Caractères de Théo-

(1) Préface et Discours sur Thcophraste,

(2) Chap. XI, no 153.

phraste. Comme l'ouvrage de Tliéophraste n'est qu'une simple instruction sur les mœurs des hommes et qu'il vise moins à les rendre savants qu'à les rendre sages, la Bruyère ne voulut point le charger de longues et curieuses observations ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact de l'antiquité. Il se contenta de mettre de petites notes à côté de certains endroits qu'il crut les mériter, afin que nuls de ceux qui ont de la justesse, de la vivacité, et à qui il ne manque que d'avoir lu beaucoup, ne se reprochassent pas même ce petit défaut. Mais comment mettre les Caractères ou mœurs de ce siècle après ceux de Tliéophraste? Voilà la grande difficulté devant laquelle il avait reculé une première fois, et devant laquelle il ne reculera plus. « Je n'estime pas, dit -il, que l'homme soit capable de former dans son esprit un projet plus vain et plus chimérique que de prétendre, en écrivant de quelque art ou de quelque science que ce soit, échapper à toute sorte de critique et enlever les suffrages de tous ses lecteurs. » D'ailleurs, depuis qu'il est entré dans la maison de Condé, il a complété ses recherches, terminé ses études et ses découvertes : il a vu des choses qui lui étaient nouvelles et dont il ne se doutait pas, et, avançant par des expériences continuelles dans la connaissance de l'humanité (1), il a fini par savoir de combien de manières différentes l'homme peut être faible ou vicieax. Descartes l'a guidé dans ses recherches ; mais lorsqu'il a voulu mettre en ordre toutes les vérités qu'il avait trouvées, Bossuet lui a fourni le moyen de les classer; il lui a même inspiré le plan et Féconomie de son livre. Maintenant la Bruyère va écrire ce livre et mettre les vérités qu'il a découvertes dans le meilleur jour pour produire l'impression nécessaire à son dessein (2).

c( Mon livre, dit-il (3), est composé presque en entier de remarques solides et de sérieuses réflexions, et pour le reste de peintures ou caractères. » Quel fut donc son travail? Il commença par écarter toutes les remarques qui n'étaient pas solides, c'est-à-dire (4) qui ne reposaient pas sur des faits clairement et distinctement connus ; et toutes les réflexions qui n'étaient pas sérieuses, c'est-à-dire (5) qui ne

(1) Chap. XI, n" 15G,

(2) Chap. I, n» 3i.

(3) Préface du discours à l'Académie.

(4) Chap. XII, n» 42.

(5) Discours sur ThéojjJiraste.

tendaient pas à rendre l'homme raisonnable. Il mit ensuite de côté tout ce qui était trop commun pour fournir à la satire, et tout ce qui était trop singulier pour fournir à la saine morale (1). Pourquoi décrire ces âmes faibles, molles et indifférentes, sans vice ni vertu, qui ne se distinguent par aucun caractère particulier? Pourquoi relever ces ridicules répandus parmi les hommes , qui par leur singularité ne tirent point à conséquence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction ? Ce sont des vices uniques qui ne sont point contagieux, et qui sont moins de l'humanité que de la personne ou de l'individu. Beaucoup sont du ressort de la médecine (2), et non de la morale. Un grand nombre d'autres observations, qui ne parurent pas d'un utile emploi (3), furent aussi réservées pour des occasions meilleures.

La Bruyère voulait censurer les vices sans offenser les vicieux. Pour exécuter ce dessein, il n'admit dans les divers chapitres de son livre que des moralités qui pouvaient s'appliquer à tout le monde et ne s'adressaient à personne en particulier. Il cita les noms de Fabrj^, Rousseau, la Couture; mais c'étaient des noms si décriés, qu'aucun homme honorable ne pouvait s'en plaindre. Il nomma Despréaux, Corneille, Racine, LuUy, Mignard, Lebrun, Harlay, Séguier, Bossuet, Couti, Eughieu, Coudé, mais toujours par groupes et toujours pour signaler leurs mérites ou leurs talents. Et ces noms glorieux, il les écrivit en grosses lettres capitales, dans les beaux endroits, dont la clarté fût encore augmentée par l'obscurité qui les environnait. Ordinairement il se servait de locutions indéfinies, dont le sens est plus ou moins compréhensif selon le nombre de personnes qu'on a en vue ; par exemple : les hommes, les femmes, les jeunes gens, les v^ieillards, la plupart, plusieurs, ceux qui, celles qui, tel qui, il y a des gens qui, etc. Mais le procédé qu'il employa le plus pour dissimuler les noms des personnes fut de mettre le pronom indéfini on sujet de ses phrases. Ainsi 071 sert à désigner toutes les personnes : on, c'est Coudé , c'est M. le Prince, M'^^" la Princesse, M. le Duc et ]\P'^ la Duchesse ; 071, c'est le prince de Conti, la princesse de Conti, le prince de la Roche-sur- Yon ; on, c'est le Dauphin, la Dauphine, et même le roi. C'est encore M""" de Maintenon, M™® de Montespan ; ce sont les ministres Louvois et Seignelay ; les prédicateurs Bossuet, Bourdaloue,

(1) Chap.xr, 110 158.

(2) Discours sur Théophraste.

(3) La Bruyère, édit. Chassang.

et Fléchier; les jésuites de la Chaise, Talon, Alleaume et tla llosel ; ce sont les grands et les petits, les gentilshommes et les bourgeois, la cour, la ville et la province ; en un mot, on, c'est tout le monde et ce n'est personne. L'auteur est tellement habitué à ce mot on, qu'il s'en sert de la façon la plus bizarre : dans un passage de son JJiscours sur Tkcophraste (1), il attribue à tout le monde ses impressions personnelles et des réflexions que lui seul a faites pour rattacher ses Caractères h ceux de Théophraste.

Les locutions indéfinies, malgré l'abus qu'il en a fait dans sa première édition, ne suffirent pas pour désigner toutes ses remarques, ni surtout les peintures qui personnifiaient les vices et les faiblesses des hommes. Les prédicateurs empruntaient à l'Ecriture sainte des exemples de vertus et de diff"érents vices ; la Bruyère emprunta à la mythologie, à l'histoire et à la comédie des exemples dont il se servit pour le même usage. Bossuet avait pris les noms de Salomon, David, Loth, Nabuchodonozor et Balthazar pour montrer l'enchaînement des passions; la Bruyère donna les noms d'Oronte, Cléante et Lucile (2) aux héros de trois anecdotes ; les noms d'Ariste et Zelotes (3) à deux auteurs jaloux l'un de l'autre; les noms de Sosie, Arfure, Crésus et Champagne (4) à quatre personnages comiques; le nom de Narcisse (5) au Parisien du bon ton ; les noms de Théotime, Théodule et Théodore (6) à trois types de prêtres. Enfin il indiqua (7) sous l'initiale de N*** deux espèces d'hommes bien difi'érents : le vieux bourgeois qui bâtit, et le courtisan disgracié. Qu'y avait-il là qui pût blesser M. le Prince et les connaisseurs ?

Les vices des hommes sont souvent ridicules. « Il ne faut pas mettre un ridicule où il n'y en a point (8) : c'est se gâter le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce et d'une manière qui plaise et qui instruise. » Ainsi il pouvait comme la comédie corriger les mœurs en riant. Il le pouvait même mieux que la comédie,

(1) Édition Servois, t. I, p, 31, 32.

(■2) Chap. VI, n" 20; ch. v, n^ 43 ; ch. IX, no 14.

(3) Chap. I, n» 19.

(4) Chap. VI, no' 15, 16, 17, 18.

(5) Chap. VII, n" 12,

(6) Chap. XIII, n° 1; ch. XV, 11° 14; ch. XV, u° 16.

(7) Chap. XI, n» 124; ch. viii, n» 66.

(8) Chap. I, no 68,

car, sous prétexte de corriger les mœurs, souvent elle les corrompt par nue licence effrénée. C'était l'opinion de Bossuet (1) que « les comédiens, n'ayant d'autre règle que leur profit, mêlent le mal au Lien, et même donnent la préférence au mal pour plaire à la multitude, qui aime mieux le mal que le bien. » La Bruyère veut comme Ménandre présenter au public un comique épuré des pointes , des obscénités et des équivoques, qui est pris dans la nature et qui fait rire les sages et les vertueux. Il ne se flatte pas d'égaler l'exactitude et la politesse de Térence, ni la force comique et l'éclat de Molière ; mais ses remarques et ses réflexions, assaisonnées du sel (2) que Bossuet admet dans ces sortes d'ouvrages, vaudront bien « les comédies de collège (3) que les jésuites offraient à la jeunesse de leurs écoles d'après les règles sévères de leur vénérable institut. »

Il nous est difîicile de savoir au juste quels changements la Bruyère fit subir à ses remarques et réflexions avant de les publier ; mais il nous a dit qu'elles étaient de toute longueur et de toutes formes. « On pense les choses d'une manière différente, et on les exprime par un tour aussi tout différent ; par une définition, par une sentence, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, par un trait, par une description, par une peinture : de là procède, dit-il (4), la longueur ou la brièveté de mes remarques. » Quelques-unes étaient assez courtes pour être des maximes, mais les antres étaient beaucoup plus étendues ; et d'ailleurs il n'avait nullement envie (.5) d'imiter les codes, les coutumes, les ordonnances des rois.

Il n'a pas voulu non plus imiter les Caractères de Théophraste. Il avait pour cela diverses raisons ; voici la principale : les caractères ne sont pas des remarques solides, mais des peintures où la fantaisie a grande part ; ce ne sont pas des réalités , mais des abstractions. L'écrivain choisit dans la vie et les mœurs de plusieurs personnes des traits qui ont une grande analogie; il les rassemble, il les ajuste de manière à n'en faire qu'une seule et même physionomie, qui paraît vivante, mais qui n"a jamais existé. Peut-être dans Théophraste l'artifice est-il trop visible pour produire cette illusion : ses caractères commencent

(1) Lettre au P. CafEaro,

(2) Lettre à M. Spon.

(3) Maximes et rétiexions sur la comédie.

(4) Préface des Caractères.

(5) Institution au droit fraiirais, ch. iv, par Cl. Fleurj-, édit. Laboulaye et R. Dareste.

toujours par nue définition courte et concise qui explique le titre ; ils se développent toujours de la même façon, par une énumération de tous les traits qui peuvent se rapporter à la définition ; ils se terminent quelquefois par un trait qui résume tous les autres et indique l'impression que l'auteur veut produire ; ils se réduisent enfin à cette unique figure que l'on appelle description. En traduisant Tliéophraste, la Bruyère avait reconnu que la langue française se prêtait mal aux subtilités du grec : ainsi, dans le texte grec il avait trouvé trois espèces d'avarice, deux sortes d'importuns, des flatteurs de deux manières et autant de grands parleurs; de sorte que les caractères de ces personnes semblent rentrer les uns dans les autres au grand désavantage du titre. La Bruyère s'excuse sur l'infériorité de son génie pour ne pas copier cette forme des caractères qui avait si bien réussi à Théopliraste. ( î'est un prétexte fort poli pour se dégager de ces pesantes entraves : il avait voulu étudier sincèrement la nature avec une pleine et entière liberté; il rédigeait ses remarques et réflexions comme elles s'étaient oftertes à son esprit, sans beaucoup de méthode et selon que les divers chapitres y conduisaient, par les âges, les sexes et les conditions, et par les vices , les faibles et le ridicule qui y sont attachés.

Théopliraste lui-même n'avait pu pratiquer la méthode aristotélique dans toute sa rigueur. Il faut, selon Aristote, bien définir chaque titre de caractère, et en le développant demeurer toujours fidèle à la définition. « Or les caractères de Théopliraste ne sont pas toujours suivis et parfaitement conformes : emporté quelquefois parle dessein qu'il a de faire des portraits, il se trouve déterminé à ces changements par les mœurs et le caractère seul du personnage qu'il peint et dont il fait la satire. » Comment la Bruyère a-t-il pu vérifier cette dernière conjecture? Il a négligé de nous le dire; mais il loue Théopliraste, qui s'était si bien approprié les idées et les principes d' Aristote , d'avoir fait voir aussi comment on pouvait s'en afl"rancliir. Il lui sait gré de l'étendue de ses caractères et de la satire ingénieuse qu'il en tire contre les vices des Athéniens. Ce sont surtout ces peintures naïves, prises sur le vif et faites d'après nature, que la Bruyère admirait le plus dans Théophraste : elles s'éloignaient de la règle d' Aristote sur la manière d'écrire des caractères, mais elles étaient si vraies, qu'elles faisaient honte aux Athéniens et servaient à les corriger... Voilà seulement ce que la Bruyère pouvait imiter en restant original.

Sous cette forme nouvelle, libre et dégagée de toute entrave , la

Brnyère écrivait aussi des cavactères. Qu'est-ce que le portrait du docteur et de Tliomme docte (1)? Il l'a dessiné d'après Bouaventure d'Argonne et lui-même. Qu'est-ce que le portrait de l'homme adoré des femmes (2)? Il l'a esquissé d'après le duc d'Elbœuf. Qu'est-ce que Cléaute (3), ou l'honnête homme dont les vertus sont incompatibles avec celles de sa femme? Il l'a croqué d'après M. de Saint-Géran. Qu'estce que Oronte (4), ou l'homme déjà vieux qui épouse une jeune et jolie femme? Il en a forcé les traits pour qu'il ne ressemblât pas trop à M. de Dangeau épousant M"'^ de Lœwenstein. Quand la ressemblance avec un personnage vivant est trop facile à reconnaître (5) , il tourne le portrait en charge ou en caricature, mais le caractère reste ; quelquefois, quand le personnage dont il fait le portrait est à lui seul un caractère digne de ce nom, il le peint tel qu'il le voit sans y rien changer : c'est ainsi qu'il a tracé le caractère d'un véritable évêque ((3) en représentant M. le Camus, évêque de Grenoble, et par contraste la satire vivante de M. de Harlay, archevêque de Paris. Ordinairement les remarques qui subissent le moins d'altération, celles qui demeurent les plus fidèles images de la nature, sont peu étendues et ne portent pas même de nom fictif. Ce sont des fragments de portraits qui produisent tout seuls l'effet voulu , et suffisent pour frapper l'esprit du lecteur et lui insinuer la moralité.

Mais souvent la Bruyère disperse dans les divers chapitres de son livre les fragments de portraits anonymes : il a recours à ce subterfnge quand ce sont les portraits de personnages importants qu'il est dangereux de blesser, comme l'archevêque de Reims et M™*" de Maintenon. On retrouve ces fragments de portraits dans tous les coins de son livre. C'est ainsi qu'il a pu insérer dans ses seize chapitres, par fragments disséminés, les portraits de la maison de Coudé tout entière. On en peut faire une galerie fort curieuse, comme l'a remarqué Bussy-Rabutin. C'est ce que démontre fort bien, et de la manière la plus convaincante, la correspondance de Condé avec la Bruyère et avec tous les gentilshommes, médecins et jésuites, qui vivaient auprès du duc de Bourbon.

(1) Chap. II, n» 28: cil. V de ce livre.

(2) Chap. III, n" 21 ; ch. X de ce livre.

(3) Chap. V, n" 43 ; ch. XVI de ce livre.

(4) Chap. VI, n" 60: ch. XVI de ce livre.

(5) Fleury, iJiscoic/s à l' Académie. Eloge de la Bruyère, (G) Chap. XII, n« 25 ; ch. XVIII de ce livre.

Souvent aussi la Bruyère réunissait ces fragments de portraits authentiques par groupes plus ou moins nombreux, suivant l'impression qu'il voulait produire. Plus il réunissait de ces fragments dans un même caractère, plus ce caractère se rapprochait de ceux de Théophraste (1). Narcisse est un joli échantillon de ce genre. Combien de nobles et de bourgeois ont fourni des traits de leur physionomie pour former celle de ce grave Parisien si content de lui-même, et qui croyait ressembler à si peu de monde ? Les faiseurs de clefs peuvent essayer de les compter, ils n'y parviendront pas. Peut-être faudrait-il en dire autant de Sosie (2), ancien valet, financier concussionnaire et homme de bien; d'Arfure (3), femme modeste et vertueuse, que tous les prêtres de sa paroisse veulent confesser depuis que son mari s'est enrichi ; de Crésus (4) , qui meurt abandonné de tous parce qu'il a dépensé sa fortune mal acquise ; de Champagne (5), qui ne pense pas à ceux qui meurent de faim quand il dîne bien. Il est évident que ces caractères ne sont pas uniquement des portraits. Ils ressemblent à tant de monde qu'ils ne ressemblent plus à personne en particulier. En général, plus les caractères de la Bruyère se rapprochent de ceux de Théophraste, plus sont nombreux les originaux dont il a emprunté les traits. Mais c'est toujours à la nature vivante qu'il emprunte la couleur et le mouvement dont il anime ses descriptions.

Il ne se contente pas de représenter les divers caractères par des échantillons qui vivent sous nos yeux, il nous peint aussi les diverses sociétés de son temps, les sociétés littéraires (6), comme l'hôtel de Rambouillet ; les sociétés bourgeoises (7), comme les coteries delà ville de Paris; les sociétés de Versailles (8), comme la cour du Dauphin. Il décrit la cour de Louis XIV, si variée et si mobile dans sa solennelle majesté, mieux qu'aucun historien ne l'avait fait jusque-là. Tacite, le plus grand peintre de l'antiquité, n'a pas de tableau plus saisissant et plus coloré que la peinture de Louis XIV (9) dans la chapelle de Versailles. La forme des caractères prend alors une ampleur

(1) Chap. VII, n" 12.

(2) Chap. VI, n" ]5.

(3) Chap. VI, no 16.

(4) Chap. VI, n» 17.

(5) Chap. VI, n» 18.

(6) Chap. V, n» 65.

(7) Chap. VII, no 4.

(8) Chap. VIII, nos 13^ 14.

(9) Chap. VIII, nf 74.

qu'on ne peut même pas soupçonner dans Théophraste, et une élévation philosophique qu'on ne trouve guère que dans Bossuet. Non seulement il donne comme des caractères toute une revue de la littérature ancienne et moderne, y compris le parallèle de Corneille et Racine (1), mais encore l'histoire des opinions religieuses au dix-septième siècle, et même son cours de philosophie cartésienne à M. le duc de Bourbon (2). Qu'est-ce que tout cela? Pour la Bruyère ce sont toujours « les mœurs ou caractères du dix-septième siècle ». Pour nous ce sont simplement les mémoires de l'auteur. La forme des caractères est un moule trop étroit pour contenir toutes ses remarques, réflexions, peintures : le moule à la fin éclate et se brise. Alors nous ne voyons plus que le penseur au moment où il pensait, nous exposant librement ses impressions et ses sentiments. Dans cette sorte d'improvisation réfléchie (3), l'écrivain se laisse emporter par son humeur, son cœur le fait parler et lui inspire la forme de ses pensées. C'est pourquoi il finit par donner le seul nom de remarques même à ses caractères.

S'il ne faisait pas de grands changements dans la forme de ses remarques, il était obligé d'en faire au moins dans le style. Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages (-4); comme elle n'est pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont le plus aimés. Ce qui paraissait divin quand il vivait dans la médiocrité bourgeoise, il le trouve raisonnable dans la maison de Condé ; ce qui jadis paraissait raisonnable lui paraît maintenant (5) insupportable. Entre toutes les diftereutes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. Ou ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant (G); il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre. Mais il était un bon auteur, il écrivait avec soin , et il ne se lassait point de chercher l'expression qui rendait le mieux sa pensée; souvent, quand il eut enfin trouvé cette expression qu'il cherchait depuis longtemps et qu'il ne connaissait pas , il éprouva que

(1) Chap. I, n° 54,

(2) Chap. XVI, n« 36.

(3) Chap. I, n» 64.

(4) Chap. I, n» 17.

(5) Chap. XI, n« 15G.

(6) Chap. I, n" 17.

c'était celle qui était la plus simple, la plus uaturello, qui semblait devoir se présenter d'abord et sans effort. Une noble simplicité et le naturel étaient alors le caractère du style de la cour. « Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement (1) celles se gâtent par l'emphase ; il faut dire noblement les plus petites : elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière. »

Une fois ses remarques arrangées, corrigées ou retouchées, il les disposa dans chaque chapitre d'après le plan qu'il avait adopté. Les raisons qui l'avaient déterminé à fixer l'ordre des chapitres entrèrent aussi, au moins pour une partie, dans une certaine suite insensible des réflexions qui composent chaque chapitre. La Bruyère n'io-norait pas, quoi qu'en aient dit ses critiques, l'art de lier ses pensées et de faire des transitions ; mais il crut devoir s'affranchir de ce travail inutile. Il n'exposait pas un système de philosophie dont tous les raisonnements se déduisent les uns des autres, et se tiennent ensemble par un lien logique qui ne se rompt jamais ; il n'avait pas créé une œuvre d'imagination dont les pièces assorties ne fissent qu'un seul tout de diverses parties; il n'écrivait pas un discours de rhétorique dont les idées sont si peu solides qu'on peut toujours les façonner à son aise. Dans ces diverses constructions logiques il est bon de relier ses paragraphes par des transitions ; mais la science morale, telle qu'il la comprend, étant comme l'histoire naturelle de ce temps-là (bien avant Darwin) étrangère à l'art des transitions, il fallait accepter les faits moraux que l'expérience lui avait fournis , lors même qu'ils s'enchaînaient mal entre eux. C'était déjà beaucoup d'avoir pu, en composant son livre, ramener ses 420 remarques à certaines idées générales qui se rattachassent à une vue d'ensemble. Quant à les réunir toutes par un enchaînement qui se suivît naturellement et ne fût jamais interrompu, c'était impossible. Quelquefois ses remarques se tenaient entre elles par des rapports que nous pouvons discerner; quelquefois elles se trouvaient séparées par des intervalles qu'aucune transition ne saurait eifacer. Il se résigna volontiers à cet inconvénient : plus il s'éloignait des artifices oratoires et des finesses pédautesques, ])las il se rapprochait du style épistolaire et même de celui de la conversation. Il évitait tout ce qui pouvait sentir la vanité d'auteur ou le métier d'écrivain ; mais il profita plus d'une fois de la liberté que lui laissait l'absence de trausitions, pour mettre ses remarques j^ar la place qu'il

(1) Chap. III, n" 77.

LA BCUYÈRE. — T.I. . 35

leur donnait, dans un jour meilleur et propre à faire l'impression qu'il voulait.

Enfin la Bruyère avait fini sou livre : que va-t-il en faire? Il put écrire en tête (1) : «Je rends au public ce qu'il m'a prêté; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage : il est juste que , l'ayant achevé avec toute Tattention pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature, et s'il se connaît quelques-uns des défauts que je touche, s'en corriger. » Notre auteur a bien changé de ton et de style depuis le moment où il recevait chez lui , dans sa modeste chambre de philosophe, le chartreux Bonaventure d'Argonne ! Ce n'est plus l'esprit un peu morose et pédantesque du bourgeois de Paris, qui se plaint du gouvernement français, et qui a peur de l'épée des gentilshommes : il parle, avec l'air dégagé de ceux qui vivent à la cour de France, le langage vif, aisé, naturel d'un gentilhomme de M. le Duc. Il n'a plus rien à craindre. Il n'espère pas plaire à tout le monde (2) : il connaît la diiïérence des esprits des hommes aussi prodigieuse en eux que celle de leurs visages ; mais autant la peinture des mœurs grecques et l'éloge de la République athénienne, qui orne le Discours sur Théopliraste , flatteront les savants épris de l'antiquité, autant la peinture des mœurs du dix-septième siècle, la critique des Français, avec l'éloge du roi, flatteront les femmes, les gens de la cour et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition. Il se trouvera peut-être des gens qui, ne sachant pas le grec, voudront profiter de sa traduction pour goûter la sagesse du vieux philosophe grec et la manière dont il parle en français.

Néanmoins il restait toujours dans l'esprit de la Bruyère une inquiétude dont il ne pouvait se défaire. Il avait écrit de bonnes choses (3), il en était persuadé, mais étaient-elles assez bonnes pour mériter d'être lues? Il n'avait plus qu'un moyen de s'en assurer (4) : « On devrait aimer à lire ses ouvrages à ceux qui eu savent assez pour les corriger et les estimer. » C'est ce qu'il fit.

Voltaire rapporte que la Bruyère confia son manuscrit à M. de Malézieu. Le fait nous paraît vraisemblable. Tous deux Parisiens,

(1) Préface des Cavactères.

(2) Discours sur Tluophraste.

(3) Chap. I, n» 18.

(4) Chap. I, n" 16.

presque du même âge, ils avaient embrassé le cartésianisme dans le même temps et suivi les cours de Rohaut; tous deux mathématiciens hellénistes, amis de Bossuet, ils s'étaient liés depuis qu'ils étaient à la cour. Le roi admettait M. de Malézieu souvent dans son particulier, à la suite du duc Maine, lorsqu'il n'était question que d'amusement : ces occasions si flatteuses étaient extrêmement favorables pour faire briller la vivacité, le génie et les ressources du génie de Malézieu. M. de Malézieu , rapporte Voltaire, rendit son manuscrit à la Bruyère en lui disant : « Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis. » — Ce n'était pas du tout ce que voulait la Bruyère. Quelques lecteurs croient le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre et qu'il y a de l'esprit (1) ; mais il leur renvoie tous leurs éloges, qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. En effet ce compliment de M. de Malézieu ne dit rien qui vaille. La Bruyère chercha d'autres conseils et plus clairs et plus précis.

On peut supposer, d'après une lettre de Bussy (2) et une lettre de Boileau (3), que M. le marquis de Termes fut un des premiers qui connurent le livre des Caractères. La Bruyère ne pouvait mieux s'adresser qu'à ce courtisan qui avait une grande expérience des dangers de la cour. « M. de Termes avait été , dit M""" de Sévigné, extraordinaire en toute sa vie. » D'abord, cousin germain de M™" de Montespan et l'un des plus brillants cavaliers de la cour, il avait été blessé au passage du Rhin et y avait acquis une belle réputation. Depuis lors il portait un palais d'argent qui lui donnait une prononciation fort étrange ; mais dès qu'il chantait , il n'y paraissait plus , il avait la plus belle voix du monde. Cela lui valut l'avantage d'être aimé du beau sexe. « Je voudrais, écrit M'"'' de Sévigné (4), que vous pussiez voir jusqu'à quel excès la présence de Termes et de Flamarens fait monter la coiffure de deux ou trois belles de ce pays... C'est à pâmer de rire. » Ce succès universel compromit la réputation de M. de Termes : il fut accusé, quoique innocent, d'avoir trempé avec la comtesse de Soissons dans la terrible affaire des poisons qui fit tant de victimes. Il obtint ainsi un long séjour à la Bastille, d'où il ne sortit pas trop fier,

(1) Chap. I, n" 34.

(-2) 10 mars 1688.

(3) 19 mai 1687.

(4) Vichy, 6 septembre 1077.

ni trop riche. Il eut le malheur de vouloir être premier valet de chambre du roi, pour se mettre à l'abri auprès de Sa Majesté : les grands seigneurs ne le lui pardonnèrent pas, et l'accusèrent de rapporter tout au roi. C'est pour cela qu'il fut si indignement battu par des estafiers de la maison de Coudé. Depuis lors il vivait dans une sorte de solitude au milieu du grand monde ; il était poli et accostant, mais on ne lui répondait qu'en fuyant (l):il s'était fort attaché à deux bourgeois qui n'étaient pas fiers et qui avaient beaucoup d'esprit, Racine et Bùileau, historiographes du roi. Pour une raison semblable il se lia aussi avec la Bruyère. Le commerce amical d'un tel homme était une trouvaille pour l'auteur des Caractères. Pendant qu'il était eu quête de bons conseils sur son livre, qui pouv^ait lui en donner de meilleurs que M. de Termes ? Il dut s'en passer (2) : ce Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un manuscrit que l'on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur, jusqu'à ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel sera son sort parmi les habiles. Ils ne hasardent point leurs suffrages, et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude : ils disent alors qu'ils sont les premiers qui ont approuvé cet ouvrage, et que le public est de leur avis. » M. de Termes engagea peut-être la Bruyère à lire son livre à Racine et Boileau.

Racine était fort reconnaissant à M. le Prince de la protection dont il l'avait honoré en toutes rencontres , et de la remise de la paulette qu'il était obligé de lui payer comme trésorier de France à Moulins. L'ancien trésorier de France à Caeu comprenait très bien l'obligation qu'avait M. Racine envers M. le Prince, et n'était nullement surpris (jue M. le Prince eût confié à l'historiographe du roi le soin de veiller à la mémoire de feu M. son père, et de lui rendre compte de tout ce que l'on écrivait en l'honneur de la maison de Coudé. Mais il ne pouvait comprendre les plaisanteries dont Racine et Boileau étaient l'objet à la cour. On les appelait Messieurs du .Subhme. Ce sobriquet bizarre leur avait été donné par la jeuue noblesse militaire dans la campagne de Flandre de 1678. M. le Prince les avait menés à la tranchée d'Ypres, ponr qu'ils pussent voir le péril de près et le mieux dépeindre ; mais je pense, dit M™*" de Se vigne (3),

(1) Saint-Simon.

(2) Chap. I, n" 21.

(3) 2-2 mars 1087.

que la peur les a empêchés de rien voir. Pradon, en 1G85, venait de publier, dans ses Nouvelles Bemarques, des vers fort piquants contre Messieurs du Sublime, et surtout contre Boileau, qui à Gand, près du mont pagnote, tomba dans uu canal plein de bourbe :

Là ce guerrier n'eut pas la figure poudreuse , Mais bien comme le Rhin la barbe limoneuse; Et sortant du bourbier, jurant et menaçant , Accusait de sa chute un cheval innocent.

Certes la Bruyère eut fait meilleure figure à cheval, s'il lui eût été permis d'accompagner M. le Prince, qui venait de partir pour Luxembourg avec le roi et toute la cour. Mais M. le Dac n'était pas fâché de se délivrer de cet homme de lettres, qui lui avait expliqué la politique allemande comme s'il eût été Maximilien de Bavière. Le prince de Conti avait comparé à Maximilien le maître de politique de M. le Duc. Ce nom lui resta quelque temps dans la maison de Condé. Les deux historiographes du roi riaient entre eux de Maximilieu de la Bruyère , comme la Bruyère riait de Messieurs du Sublime. Boileau malade ne put accompagner le roi à Luxembourg. liacine, un peu souffrant, fut seul dii voyage ; il s'assura de la protection de M. le Prince et remplit auprès de lui les fonctions d'homme de lettres. La Bruyère n'en fut point jaloux ; mais il alla lire son manuscrit à Boileau. On peut se représenter ainsi leur entrevue.

Boileau (1) souffre de la poitrine, il a uqg extinction de voix ; il ne dissimule pas son dépit de ne pouvoir remplir sa charge d'historiographe du roi. Pendant que son collègue et ami Racice, quoique souffrant aussi, accompague Sa Majesté avec toute la cour dans le voyage de Luxembourg, Boileau demeuré seul s'est retiré dans la petite maison d'Auteuil qu'il avait achetée deux ans auparavant. Il a auprès de lui le jardinier Antoine, qu'il rendra célèbre en lui adressant, quelques années plus tard, une fort belle épître en vers ; mais alors Antoine ne s'occupait que de son jardin. L'esprit de Boileau est déjà triste et mal ordonné, car il a dit adieu aux médecins et n'a gardé pour le soigner qu'une ânesse, dont le lait l'engraisse et ne le guérit point. Dégoûté de toutes choses , peu s'en faut qu'il ne soit dans uu état presque aussi désespéré que le malheureux Furetière, qui est abandonné de tout le monde. Cependant l'auteur des Satires, comme

(1) Lettre de Boileau à Racine en cour, 19 mai 1687.

l'appelait Molière, fait amende honorable à ses amis : à Racine, dont la santé l'inquiète; au chirurgien Félix, dont il ne peut supporter l'absence; à M. de Termes, qui est assez galant homme pour le plaindre quand les courtisans l'oublient. La Bruyère est venu voir le malade, mais il n"a eu nulle pitié de ses souffrances. Lorsqu'il faisait ses leçons d'histoire et de géographie politique à M. le duc de Bourbon, Maximilien ne s'occupait guère que des affaires d'Allemagne et de Hongrie ; aujourd'hui qu'il a l'insigne honneur de consulter l'oracle du bon goût, le maître de la doctrine littéraire, l'arbitre des réputations, il ne songe qu'au livre qu'il a écrit, et ne parle que du degré de perfection où il veut le conduire. Ou l'a engagé à lire son livre à M. Despréaux ; on attend la décision de M. Despréaux pour se prononcer sur le mérite du nouvel auteur (1) : la Bruyère apporte à Auteuil tout le zèle d'un homme qui débute dans la carrière, et tout le feu d'un écrivain qui sait que de cette entrevue dépend son avenir. Boileau accueille avec politesse le gentilhomme de M. le Prince et veut s'excuser sur son indisposition ; mais il est engraissé par le lait de son ânesse, la Bruyère peut-il tenir grand compte de ces excuses ? D'ailleurs l'auteur a trop besoin de ses conseils pour manquer une si belle occasion : la lecture commence. Ce n'est pas fatigant d'écouter. Je suppose que la Bruyère lut d'abord deux ou trois caractères traduits de Théophraste. Le traducteur de Longiu pouvait-il ne pas approuver cette traduction si vive et si française du philosophe grec? Non sans doute. Alors la Bruyère lut deux ou trois chapitres de son livre sur les Mœurs de ce siècle. Qu'est-ce que cela? Des satires en prose par morceaux détachés, sans transitions. Boileau n'avait rien fait, rien vu de semblable ; il écouta d'abord avec surprise : il paraissait saisi par la nouveauté de ce qu'il entendait. Enfin il demanda à la Bruyère où il avait pris ses modèles (2). La Bruyère lui parla des Proierhes de Théophraste, dont il est fait mention dans Diogène Laërce, et des Proverbes de Salomou, qui se composaient de pièces détachées : voilà pour la forme ; quant au fond, il fallut bien avouer qu'on avait tâché d'imiter Horace et Boileau. Boileau sourit, et dit que cela ressemblait plutôt aux Petisées de Pascal ou aux Maximes de la Rochefoucauld. La Bruyère sentit la critique. Il pouvait imiter un ouvrage perdu de Théophraste sans qu'on le soupçonnât de plagiat, il pouvait s'autori-

(1) Chap. I, n" 19.

(2) Discours sur Théophraste.

ser de l'exemple de la Bible sans que Boileau l'accusât d'être inspiré du Saint-Esprit; mais il no pouvait pas écrire un livre qui eût quelque ressemblance avec les Pensées de Pascal ou les Maximes de la Rochefoucauld, sans que la comparaison avec des hommes qui avaient tant d'esprit ne lui fît le plus grand tort, au moins dans l'estime de Boileau. La Bruyère avait mis beaucoup d'esprit dans son livre, et du meilleur; du moins il s'en flattait, et il s'efforçait de le faire sentira Boileau par sa manière de lire, peut-être aussi par le choix des remarques qu'il lisait. Fatigué, importuné, Boileau trouva que la Bruyère (1) était un fort bon homme qui avait du savoir, du mérite, à qui il ne manquerait rien si la nature l'avait fait aussi agréable qu'il avait envie de l'être. Il loua modestement le Théophraste de M. de la Bruyère : c'était la seule manière de se délivrer de l'auteur et de son livre. La Bruyère en s'en allant excusa enfin Boileau (2); il le plaignit même d'avoir écouté de belles choses qu'il n'avait point faites.

C'est bien ainsi que Racine comprit ce qui s'était passé à Auteuil. Le 24 mai 1678, de Luxembourg il répondait à Boileau : « Votre lettre m'eût fait beaucoup de plaisir si les nouvelles de votre santé eussent été meilleures. Je vis M. Dodart (médecin janséniste) comme je venais de la recevoir, et la lui montrai. Il m'assura que vous n'aviez aucun lieu de vous mettre dans l'esprit que votre voix ne vous reviendrait point, et me cita même quantité de gens qui sont sortis fort heureusement d'un semblable accident. Mais sur toutes choses il vous recommande de ne point faire d'effort pour parler, et, s'il se peut, de n'avoir commerce qu'avec des gens d'une oreille fort subtile ou qui vous entendent à demi-mot. » La Bruyère avait fait la sourde oreille, et il accusait Boileau de jalousie. Il se nomme Ariste (en grec, le meilleur ou l'homme qui veut être parfait); il nomme Boileau Zelotes (en grec, rival jaloux). Il est évident que dans sa pensée ces deux noms avaient une certaine exagération comique : la Bruyère n'était point parfait et Boileau n'était point jaloux. Il faudra bien reconnaître cette double vérité : la Bruyère devra faire amende honorable à Boileau, et Boileau faire des compliments à la Bruyère.

Il n'est pas absolument impossible que la Bruyère ait communiqué son manuscrit à quelque femme de ce temps-là. On sait (3) qu'il fai-

(1) Lettre du 19 mai, (-2) Chap. I, no 19.

(3) Chap. I, 11° 37,

sait grand cas de leur talent naturel dans l'art d'écrire des lettres. Il y en avait, dit-on, au moins une (1) dont il partagea bon nombre de sentiments et d'idées; car on ne craignit pas d'insinuer qu'elle avait fait la meilleure partie de sou livre. Quelle était cette femme? Sur un mot lancé à la légère, on a supposé que c'était M""^ de Boislandry (2), la maîtresse de Chaulieu. Il nous semble que Ilicauète, comme l'appelle le poète libertin (3), dut bien rire, si l'on voulut lui faire accroire qu'à l'âge de quinze ans, pendant qu'elle était encore unie à ce sot de Boislandry, elle avait écrit la meilleure partie du livre de la Bruyère sous l'inspiration de l'évêque de Meaux. «;< Personne n'a jamais écrit mieux qu'elle, dit Chaulieu (4), et peu aussi bien. » Il est étrange qu'il ne soit pas resté une seule lettre de cette femme qui écrivait si bien et qui avait eu tant de correspondants. Et Chaulieu, qui a cru voir son portrait dans celui d'Artéuice (5), s'est fait tant d'illusion sur cette femme, qu'on ne peut accorder la moindre confiance à ce qu'il en dit. A plus forte raison, les conséquences qu'on a tirées de là sont-elles au moins suspectes.

Mais, dit-on, si ce n'était pas M™'' de Boislandry, c'était M™'' de Soyecourt. Elle était un peu plus âgée que la Bruyère ; elle ne menait pas la vie évaporée de M'"° de Boislandry. Il est certain que le moraliste la connaissait. Avec quelle éloquence il regrettera la mort de sou fils, ancien camarade du duc de Bourbon. Nous accordons volontiers que la mère de ce jeune homme, dont il louera la pudeur et la vertu, fût une de ces femmes auxquelles il pensait quand il écrivait (6) : c( L'amitié peut subsister entre des gens de ditiereuts sexes, exempte même de toute grossièreté. Une femme cependant regarde un homme comme un homme; et réciproquement un homme regarde une femme comme une femme. Cette liaison n'est ni passion ni amitié pure ; elle fait une classe à part. » Mais il y a loin de là à une véritable collaboration dans le livre de la Bruyère. — Eh bien ! nous dit-on, si ce n'est pas cette dame plus âgée que la Bruyère, c'est une de ses parentes plus jeune que lui; car on lit dans la Bibliothcque des écrivains de V Oratoire que <( la Bruyère était fort l'ami de la marquise de Belleforière Soyecourt,

(1) Préface du Discours à TAcadémie.

(2) Remarques et éclaircissements de Walkenaer, p. 723.

(3) ŒuTi-es de Chaulieu, la Haye (Paris), 177-4, in-8'\ t. II, p. 221.

(4) Ibid., t. I, p. 34 et 35.

(5) Chap. XII, n" 28.

(6) Chap. IV, n" 2,

et qu'elle aurait pu donner quelques mémoires sur sa vie et son caractère ». Y lit-on qu'elle pût écrire la meilleure partie du livre des Caractcres ? Nullement. Donner des mémoires dans ce sens, c'était donner des renseignements, rien de plus. Il est possible que la Bruyère ait lu son manuscrit à la marquise de lîelleforière Soyecourt. Ilien ne l'a démontré jusqu'ici. Mais ce n'est pas de l'avoir écrit avec lui qu ou l'a soupçonnée (1).

II est évident que la personne dont nous cherchons le nom n'était point une inconnue; autrement l'insinuation qui a tant piqué la Bruyère, en perdant toute vraisemblance, perdait son aiguillon. Ce devait être au contraire une de ces femmes de talent dont la Bruyère a fait un si bel éloge, et dont il a osé dire (2) que si elles étaient toujours correctes, les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit. Cette femme devait même être plus célèbre que la Bruyère lui-même, comme écrivain, lorsqu'on éleva des doutes sur la propriété littéraire du moraliste. Ilappelons des dates. Depuis près de quinze ans. M"''' de la Fayette jouissait de la meilleure réputation littéraire. La Bruyère n'aurait pas osé sans doute l'appeler une de ses amies, mais il la vit et la connut à cette époque. S'il avait négligé de rendre visite à cette grande amie de la maison de Coudé, pendant qu'il était professeur du duc de Bourbon, ce dont on peut facilement douter, du moins il n'y manqua pas lorsqu'il fut nommé gentilhomme de ses Altesses Sérénissimes. Pouvait-il s'en dispenser ? Pouvait-il ne pas faire ce que faisaient les autres gentilshommes de cette maison? M. Deschamps lui-même, dans sa disgrâce, continuait d'y aller. M"*" la Princesse y allait assez souvent : M""" de Se vigne l'y rencontrait encore le 29 octobre 1G88. M'"^ de la Fayette recevait toujours des cadeaux de Chantilly, et se tenait au courant de ce qui se passait à l'hôtel de Coudé. Elle avait suivi avec le plus vif intérêt les grands et les petits événements dont la Bruyère avait été témoin : elle avait applaudi aux progrès de l'éducation du duc de Bourbon depuis que la Bruyère était auprès de lui ; et elle avait pris une grande part à la douleur de M. le Prince après la mort de M. son père. En un mot, elle était toujours amie de la maison de Coudé; et l'on peut supposer que la Bruyère avait trop le sentiment de son devoir pour ne pas lui témoigner le respect et la déférence qu'il

(1) Servois, Notice hiographique sur la Bruyère, p. cxxxii.

(2) Chap. I, n" 37.

lui devait. « Elle était auteur et, dit Gourville, elle attirait les gens chez elle pour leur donner des conseils et les gouverner. Assurément la Bruyère fut très flatté, si elle voulut bien le traiter de la sorte pendant qu'il écrivait son livre. Qui connaissait mieux qu'elle les mœurs de ce siècle? Avec sa droiture d'esprit, avec son expérience consommée, sa critique vive et nette, elle exerçait autour d'elle, sur tout ce qui était délicatesse morale, une autorité assez semblable à celle de Bossuet en théologie, et elle rendait, dit M""*^ de Sévigné, des arrêts sur le ton du conseil d'en haut. C'est pourquoi la Bruyère renie l'influence de M™® de la Fayette et son culte pour la Rochefoucauld (1). Il se moque de ceux qui se croient assez d'autorité et de génie pour dicter les lois de la morale. Il n'a pas plus de confiance que Fontenelle aux formules des oracles. « Ceux qui font des maximes veulent être crus. » Il consent au contraire que l'on dise de lui qu'il n'a pas quelquefois bien remarqué, jjourvu que l'on remarque mieux.

M"^ de Scudéry avait alors moins d'autorité que M'"'' de la Fayette, mais elle tenait école ouverte de bel esprit, tant elle avait la passion de la conversation et de la société polie. La société de ses samedis devait être un peu mêlée, et la Bruyère l'a si bien peinte, qu'on voit bien qu'il }• était allé. Peut-être y allait-il encore, car il a toujours parlé de M'"" de Scudéry et de son ami Pellisson avec beaucoup de respect. Il y a différentes choses qu'aux yeux des malveillants la Bruyère a paru empruntera M"" de Scudéry. Elle cultivait surtout ce qu'on appelait alors les vertus humaines, celles que la raison et la conscience semblent suaire à nous enseigner (2) : « La raison n'est pas aussi parfaite en tous les hommes qu'elle l'était en Socrate, pour leur faire connaître qu'il vaut mieux souffrir l'injustice que la faire; que s'il est défendu de tuer, il est défendu de se mettre en colère; que s'il est défendu de dérober, il doit être défendu de désirer ce qu'il est défendu de prendre ; mais tout cela se tire des principes naturels qui sont dans le cœur de l'homme ; la loi ne fait qu'enseigner au commun des hommes ce que les plus sages et les plus éclairés seulement seraient capables de trouver par les seules lumières naturelles. » N'estce pas ce que la Bruyère a pour but de montrer dans son livre? Bien plus, la Bruyère donne à ses caractères des noms empruntés à l'antiquité comme M"" de Scudéry; parfois ce sont les mêmes noms,

(1) Préface de la l'''^ édition de la Bruyère.

(2) Xoufelles Conversations morales j 1688, t. I, p. 69 et 70.

comme ceux de Cléaute, Pliilémou, Périandrc, etc. Cela ne suffisaitil pas pour que les })hilosoplies malicieux trouvassent la meilleure moitié de la Bruyère dans M"" de Scudéry ? Mais si on pouvait hasarder ce paradoxe dans la conversation, par malice et sans motif raisonnable, qui pourrait aujourd'hui sérieusement le soutenir? Je doute fort que la Bruyère ait lu son manuscrit à la spirituelle Sapho (1). Elle se vantait d'avoir vu tout ce qui est digne de l'être, et de s'être donné la peine de s'instruire de tout ce qui est digne de curiosité ; elle prétendait avoir tant d'adresse dans l'esprit, qu'elle se rendait maîtresse de celui des autres, et qu'elle leur faisait presque dire tout ce qu'elle voulait, quoiqu'ils crussent ne dire que ce qui leur plaisait. La Bruyère eût peut-être ri d'une si sotte prétention.

Mais il accepta certainement les conclusions de M"^ de Scudéry sur la tyrannie de l'usage (2). Bon nombre des idées que l'on trouve en ce chapitre de M"" de Scudéry (3) se retrouvent dans les chapitres de la Bruyère sur la mode et de quelques usages. Il y a même dans les autres chapitres des observations qui sont communes aux deux écrivains (4), sur le jeu, sur les mouches, sur le fard, sur la dureté des jeunes gens envers les femmes qui ne sont pas belles (5), sur la bizarrerie des peuples du Canada qui se barbouillent de blanc, de rouge, de vert et de jaune, sur les mœurs bizarres des jeunes gens de la cour. Mais la Bruyère acceptait-il la doctrine de cette philosophie galante (0)? Approuvait-il le dialogue de l'incertitude? Non assurément. Le monde y est partagé entre les incertains et les décisifs ; nous dirions entre les sceptiques et les dogmatiques. Après avoir traité dans une conversation facile, naturelle et enjouée, les questions les plus ardues du doute et de la certitude, on finit comme toujours chez M"" de Scudéry par s'entendre, sinon par s'embrasser; sceptiques et dogmatiques conviennent de ce qui suit (7) : ou tiendra pour certain tout ce qui regarde la foi, le sens commun, le droit des gens, les lois du pays où l'on vit ; il faut aimer le roi que Dieu nous donne ; mais sont

(1) Le f/rand Cyrus, t. X, o\\ plutôt V. Cousin, la Société frant^aise au xvil« siècle^ 1. 1, p. 138,

(2) Conversations morales, 1686.

(7) P. 453, etc.

déclarés objets libres et eu pleine franchise toute la physique, l'astrologie, la médecine, les sciences, le mariage, le quinquina, le thé, le café et le chocolat. — La Bruyère ne chercha jamais chicaue à M"" de Scudéry sur ces diverses questions, et prit pour lui la liberté qu'elle réclamait pour elle. Après avoir passé eu revue toutes les philosophies, elle cite la foire Saint-Germain où elle a vu faire du feu sans fumée. Pour lui, il écoute sa raison, et certainement il ne consulte point celle des femmes pour composer ni pour écrire sou livre. Pourquoi? C'est, selon Ménage (1), qu'il les a trop maltraitées. La sentence de Ménage nous semble juste et décisive.

Le roi était revenu de Luxembourg, toute la cour était à Versailles; M. le Prince s'était retiré à Chantilly. Dans la maison de Condé comme à la cour, on ne s'occupait guère de la perfection du livre de la Bruyère. « Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur, ont ou des passions ou des besoins qui les distraient ou qui les rendent froids sur les conceptions d'autrui (2) : personne presque, par la disposition de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n'est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage. »

On venait d'apprendre à la cour que le roi avait donné 100,000 livres d'argent comptant à M. Daquin, son premier médecin; 80,000 livres à Fagon , ci-devant premier médecin de la reine; 150,000 livres à Félix, son premier chirurgien; et 60,000 à Bessière, chirurgien de Paris, qui avait toujours assisté aux opérations que Félix avait faites : «beaux présents pour ces messieurs, dit le marquis de Sourches, mais dont on croyait qu'ils avaient l'assurance avant que le roi partit pour Luxembourg (3). » Les courtisans ne les virent pas sans envie, et ne s'en consolèrent que parce qu'ils les regardaient comme des marques très certaines de la parfaite guérisou du roi. Pendant longtemps, en effet, les délibérations de Daquin, Fagon et Félix avaient eu une importance capitale; le salut de l'Etat en dépendait : le roi, pendant qu'il se portait bien, se moquait, comme Molière, de la médecine et des médecins ; mais lorsqu'il se sentit malade, il fut l)ien obligé de se mettre entre les mains de ceux qu'il avait raillés, et ils en avaientprofité pour faire largement leurs affaires. Ce qui excitait le plus vivement la jalousie des courtisans, ce n'était pas tant de voir les médecins ri-

(1) Menafjiana, t. IV, p. 281.

(2) Chap. I, no 19.

(3) De Sourches, t. II, p. 60.

DANS LA MAISON DE CONDÉ. 5rj7

cliement récompensés du service qu'ils avaient rendu en guérissant le roi, mais c'était de trouver dans ces familles de médecins une nouvelle classe de rivanx qui leur disputaient les faveurs royales. Ainsi Dangeau, le 4 janvier 1687, écrivait (1) dans son journal : <( Le roi a donné au fils de M. Daquin, son premier médecin, l'abbaye (lu'avait l'abbé de Coligny dans Reims ; elle vaut 13 à 14,f»00 francs. L'abbé Daquin rend une petite abbaye qu'il avait dans le diocèse de Luçon, et le roi charge cette petite abbaye de 2,000 francs de pension que Daquin a obtenus pour un de ses cadets et pour un précepteur de ses enfants. » Dangeau écrit encore (2) dans son journal, le 24 mars 1087 : a L'abbé de Montai s'est marié; il avait deux abbayes dont le roi a disposé : colle de ( -habrice a été donnée à Fagon, fils du premier médecin de la feue reine; celle de Rigny, au frère de Druis, gendre de Montai. » Ces faveurs ne se pouvaient justifier non plus que la chance de deux épiciers de Paris que le roi venait de recevoir à Marly parce qu'ils avaient gagné le gros lot de 50,000 livres à la loterie royale. « Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot (3), et quelques autres la faveur des grands? » La Bruyère répondit (4) : « Il y a déjà longtemps que l'on improuve les médecins, et que l'on s'en sert; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélature, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades ; il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé, et bien payé. »

Mais on ne paie pas avec la même monnaie celui qui veut nous corriger. Ou parlait beaucoup alors à la cour de France d'une lettre circulaire que M. le cardinal le Camus, évêque de Grenoble , avait écrite à tous les curés de son diocèse, dans laquelle il désapprouvait ouvertement la manière avec laquelle on avait obligé les huguenots à se convertir. Le grand prévôt de France dit que (5) « c'était une entreprise bien hardie à un évêque de fronder tout ce que le roi avait fait, et qui avait si glorieusement réussi pour le bien de l'Église ». Que dira-t-il

(1) T. Il, p. 2.

(2) T. II, p. 30.

(3) Chap. IX, n" 10. Cf. Dangeau, 5 mars 1687.

(4) Cbap. XIV, no 65.

(5) De Sourches, t. II, p. GO.

doue de la Bruyère, si l'on s'aperçoit qu'il fronde quelqu'une des glorieuses actions du roi, ou quelqu'une des prouesses de Monseigneur, ou les mœurs de quelque princesse du sang, ou la vie scandaleuse de quelque grand seigneur? On put en juger par un fâcheux bruit qui courait à Versailles (1) le 20 juillet 1G87. M. de Nogaret, fils de M. de Calvisson, lieutenant général pour le roi en Languedoc, avait d'abord eu part aux bonnes grâces du Dauphin, mais il en était déchu depuis quelque temps à cause de sou esprit frondeur. Il s'était attaché d'amitié auprès de M. le Duc, qui semblait ne pouvoir vivre sans lui ; mais il ne parut pas que le roi eût cet attachement pour agréable. On disait donc que M. de Nogaret avait été accusé d'avoir fait des chansons sur le Dauphin, sur la princesse de Couti et sur ses filles d'honneur, et que Monseigneur, passant dans son carrosse par la cour de Versailles , et apercevant Nogaret, aurait dit : « Voilà un homme auquel j'aurais fait donner cent coups de bâton sans la considération que j'ai pour M. le Duc, qui a de l'amitié pour lui. » Monseigneur était assuré, ajoutaiton, que le roi n'y eût pas trouvé à redire. M. de Nogaret fut obligé de quitter la cour. La Bruyère ne pouvait trop réfléchir avant de publier son livre. « Un ouvrage satirique ou qui a des faits, qui est donné en feuilles sous le manteau aux conditions d'être rendu de même, s'il est médiocre, passe pour merveilleux (2) ; l'impression est l'écueil. » Mais la Bruyère n'a point fait un ouvrage de ce genre. Trouve-t-on dans son livre rien qui ressemble à ces libelles difî'amatoires qui révoltent les honnêtes gens par le spectacle odieux d'une haine envenimée ? Y voit-on des faits scandaleux , comme dans ces mémoires tant vantés par l'es^mt de parti, ou dans ces factums qui doivent couvrir de confusion les adversaires, et qui ne prouvent dans l'auteur qu'une aveugle antipathie , ou une passion vénale , ou une humeur chagrine et critique, ou tout au moins un zèle malentendu et une impardonnable légèreté ? Au contraire , il a pris toutes les précautions dont il était capable pour ne blesser personne : circonspect dans ses discours, il a des égards pour les usages qui n'offensent point la morale, et des ménagements pour le gouvernement et la religion. Il sait vivre, et il connaît son siècle.

Il va donc, dira-t-on , faire imprimer quelque chose comme le Jfercure gala7it? Seulement, au lieu d"une revue mensuelle, il va publier un

(1) De Sourches, t. II, p. 6G-67.

(2) Chap. I, n'^ 5.

tableau des mœurs athéniennes et des mœurs françaises; et, pour réveiller les esprits, il aura soin d'y répandre un peu de gaieté comme dans la comédie de Boursault (1). Uien ne blessait plus vivement la Bruyère que cette inévitable comparaison avec Doneau de Visé le rédacteur du Mercure galant. Ce détracteur de Molière, de Racine, de Boileau, avait une enseigne, un atelier, des ouvrages de commande et des compagnons qui travaillaient sous lui. Ce n'était pas un malhonnête homme, mais il faisait métier et marchandise de sa plume, et il prétendait donner des leçons de bienséance au public. « Le H.* G** est immédiatement au-dessous de rien (2). Il y a l^ien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre que de sottise à l'acheter. C'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. »

Le Mercure n'est point composé de mes ouvrages, répondra de Visé (3), et l'on ne me doit regarder que comme une bouquetière qui lie les fleurs des autres. Boursault lui faisait dire : « Je sers de secrétaire à tout le genre humain. » Rien de comparable au Mercure pour le désordre et la bigarrure. La Bruyère ne disait pas qu'il ne pût y avoir quelquefois dans le Mercure galant certaines pièces remarquables; mais elles se perdaient dans ce fatras d'un ouvrage confus. Comment pouvait-il en être autrement? « L'on n'a guère vu jusqu'à présent un chef-d'œuvre qui soit l'ouvrage de plusieurs (4) : Homère a fait son Iliade, Virgile XÉncide, Tite-Live ses Décades, et l'Orateur Romain ses Oraisons. »

Parmi les collaborateurs de Doneau de Visé , il y avait un jeune homme qui n'était pas l'ami de Messieurs du Sublime, mais qui comprenait mieux que la Bruyère l'esprit nouveau et la nouvelle philosophie. Outre de jolis vers, Fontenelle avait déjà publié les Lettres du chevalier d'Her..., où il définit l'amour le revenu de la beauté, et un petit traité du bonheur, où il explique le principe de la morale en deux mots : c< Il n'est question que de calculer, et la sagesse doit avoir toujours les jetons à la main. » Il venait de hasarder en 1686 un ouvrage fort remarquable et intitulé : les Entretiens sur la phtralitc des mo7ides. Des savants de nos jours admirent encore le mérite scientifique

(1) Le Mercure galant, ou la Comédie sans titre, 1683. Répertoire du Théiitre français , t. IX.

(2) Chap. I, n« 46.

(3) Juin 1693, p. 281.

(4) Chap. I, no 9.

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et ragTéal)le lucidité de ce livre : Tantenr excelle à parler galamment des lois de la physique, du système solaire et de la marche des étoiles. Il compare le ciel à TOpéra, il pénètre dans les coulisses de l'Astronomie, il explique les machines de l'Univers, développe le vol des différents mondes, dissipe toutes les illusions d'optique; enfin, sans qu'on y pense, il supprime tout doucement Dieu comme une hypothèse dont on n'a pas besoin, et lui substitue l'humanité, qu'il met partout, jusque dans les planètes. Les idées de la Bruyère sont le contraire de celles de Fontenelle : sou livre, où il promène le lecteur à travers toutes les sinuosités du monde moral et spirituel, aboutit à montrer que Dieu doit être partout et toujours présent à l'esprit de l'homme. Le livre de Fontenelle obtenait un grand succès ; la Bruyère l'a parfaitement compris (1) : « Tel, à un sermon, à une musique, ou dans une galerie de peintures, a entendu à sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même, des sentiments précisément opposés. Cela me ferait dire volontiers que l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le mauvais : le bon plaît aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque guère davantage d'y mettre le pire : il a ses partisans. »

Pourquoi donc le livre de la Bruyère ue réussirait-il pas ? C'est qu'il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que des louanges et même que des récompenses, qui est d'être sages. Après avoir bien réfléchi , la Bruyère arrive enfin à cette conclusion (2) : « Si l'on ne goûte point ces remarques que j'ai écrites, je m'en étonne; et si on les goûte, je m'en étonne de même. » Il a osé dire : « JeD. Son parti est pris : il va donner son manuscrit à l'éditeur Michallet, premier imprimeur du roi, rue Saint- Jacques à Paris.

Qu'est-ce qui l'a décidé? Dans les additions qu'il a faites à son Discours mr Théophraste , il avoue qu'il ne peut éviter la critique : « Il est naturel aux hommes de ne pas convenir de la beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les désigne et où ils se reconnaissent eux-mêmes ; ils se tirent d'embarras en le condamnant, et tels n'approuvent la satire que lorsque, commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes, elle va mordre quelque autre. » C'est pourquoi les Caractères ou Mœurs de ce siècle viennent

(1) Chap. xn, n« 12.

(2) Épilogue de la première édition.

se présenter au lecteur d'uu air si modeste, après la traduction du pliilosophe grec qui les protège de son autorité. L'auteur français est inconnu; le traducteur est anonyme; la raison, qu'ils prêchent l'un et l'autre, est impersonnelle : c'est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (1). Quoi de plus innocent que cet ouvrage? Si eu le lisant on se sent blessé de quelque trait de morale, on ne trouvera personne sur qui décharger sa colère ; en poursuivant sa lecture, on prendra plaisir à voir la satire d'autrui ; on rira peut-être, comme on riait, en lisant Molière, « des applications admirables qu'il faisait dans ses comédies des manières et des mœurs de tout le monde. » Rarement ou garde rancune d'un bon conseil donné poliment, en secret, par un anonyme, qui sait nous divertir.

La Bruyère avait rédigé avec grand soin sa remarque sur l'entrevue d'Auteuil, pour que Boileau ne pût se reconnaître dans le personnage de Zelotes ou ne fît qu'en rire : c'était la meilleure manière de lui faire amende honorable. De son côté, Boileau, qui prenait les eaux de Bourbon (l'Archambault) et se trouvait presque guéri de son extinction de voix, écrivit à son ami Racine de faire ses compliments à M. de la Bruyère (9 août). Alors la Bruyère donna son livre au libraire. Micliallet obtint, le 8 octobre 1687, le privilège pour dix ans d'imprimer les Caractères de Théophraste avec les Caractères ou. Mœurs de ce siècle. Ce privilège fut enregistré, le 14 octobre 1087, sur le livre de la communauté des trente-six imprimeurs et libraires de Paris.

(1) Préface de la première édition complète des Œuvres de Molière, 1682.

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