La bruyère
Les réflexions de la Bruyère, écrites comme par occasion et entremêlées de portraits pris sur le vif, forment une œuvre d'un genre particulier, et qui diffère singulièrement des traités didactiques de ses devanciers sur le thème éternel de la morale, comme aussi des Pensées de Pascal et des Maximes de la Rochefoucauld. Les Caractères sont, en quelque sorte, des mémoires où, tantôt sous la forme d'une remarque générale, tantôt sous celle d'un portrait, la Bruyère note le souvenir d'une lecture, d'une rencontre, d'une conversation, d'une bonne ou mauvaise fortune, de l'événement, grand ou petit, qui a retenu son attention. Il n'est pas de livre moins impersonnel. La Bruyère lui-même nous en avertit, lorsqu'il se présente à nous comme un de ces écrivains « par humeur, que le cœur fait parler,... et qui tirent de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier^, jj Aussi ne pouvons-nous aller bien loin dans la lecture des Caractères sans que notre esprit se détourne de la page que nous avons sous les yeux pour se reporter vers l'auteur lui-même, et chercher dans sa vie et dans son propre caractère l'origine de certaines de ses impressions et de certains de ses jugements.
Il en est de même pour les Essais de Montaigne, de qui l'on peut dire aussi que le cœur et l'humeur le font parler. Montaigne toutefois s'épanche en de si libres causeries sur tout ce qui le touche qu'on le connaît après l'avou' lu. La Bruyère, au contraire, par le tour qu'il donne à sa pensée, par le soin