I. Portraits littéraires^ édition de i86a, tome I, p. Sgo
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lés près des trois quarts de sa vie. Peut-être avons-nous trop scrupuleusement recueilli de minimes détails; mais les minuties même ont ici leur prix : il est permis de ne les point négliger, lorsqu'il s'agit d'un philosophe qui, pour avoir été le plus pénétrant observateur et le peintre le plus illustre des mœurs de ses contemporains, n'en est pas moins le plus inconnu des grands écrivains de son époque.
LA FAMILLE DE LA BRUYÈRE ET LE PEU QUE l'oN SAIT DE SA JEUNESSE.
Jean de la Bruyère, né à Paris dans la Cité, près de Notre- Dame et de l'Hôtel-Dieu, a été baptisé le 17 août i645 dans l'église de Saint-Christophe, le lendemain sans doute de sa naissance. On l'a fait gentilhomme d'origine, et l'on s'est trompé. Il se considéra, selon l'usage, comme anobli par la charge de trésorier de France, qu'il acheta; mais son père, Louis de la Bruyère, contrôleur général des rentes de l'Hôtel de Ville, était un bourgeois de Paris : la qualification de « noble homme » qui lui est donnée dans les actes notariés est une irréfutable preuve de roture, loin d'être un signe de noblesse*.
I. Jusqu'à ce que Jal eût découvert dans les registres des paroisses de Paris l'acte de baptême de la Bruyère (voyez son Dictionnaire critique de biograpliie et d'histoire^ p. 71 5), les biographes, sur la foi d'un catalogue rédigé par Nicolas Clément, sous-bibliothécaire du Roi, avaient accepté comme lieu de sa naissance un village voisin de Dourdan. Nous ne savons d'où Clément avait tiré ce renseignement. Il n'y a guère lieu de supposer, tant il y a peu de ressemblance, qu'il ait pu confondre la ville de Dourdan (Seine-et-Oise) et celle de Mondoubleau (Loir-et-Cher), dans le voisinage de laquelle la famille de la Bruyère a possédé une propriété. Le souvenir s'en était conservé à Mondoubleau : «Quelques habitants de cette ville, dit Expilly au sujet de Mondoubleau, en font la patrie de M. de la Bruyère; mais il en étoit seulement ori-
XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
On trouve, au dix-septième siècle, plusieurs familles de la Bruyère, dont quelques-unes étaient nobles, et les ge'néalogistes du siècle suivant, qui ont tenté, sans y réussir, de reconstituer celle du moraliste, n'ont pu, en la rapprochant d'elles, la bien distinguer et limiter. Aujourd'hui, grâce aux recherches de Jal et à celles que nous avons faites de notre côté, soit dans les archives, depuis incendiées, de la ville de Paris, soit dans quelques études de notaires, il de\'ient du moins facile de nommer jusqu'au quatrième degré les aïeux de notre Jean de la Bruyère, et de reconnaître, entre ses homonymes contemporains, ceux que lui rattachait un lien de parenté*.
Le nom de sa famille avait eu quelque retentissement dans les dernières années du seizième siècle. Son trisaïeul paternel, apothicaire dans la rue Saint-Denis, qui, comme lui et comme l'oncle qu'il eut pour parrain, s'appelait Jean de la Bruyère, et son bisaïeul, Mathias de la Bruyère, lieutenant civil de la prévôté et vicomte de Paris, ont été les plus ardents promoteurs de la Sainte-Union à Paris : suivant de Thou, ce sont eux, entre autres, qui y ont fondé la Ligue en 1576, entraînant par leurs instigations, nous dit-il, les débauchés, les ambitieux, les misérables qui ne pouvaient rien espérer que d'une guerre civile, et de riches bourgeois qu'aveuglaient leurs sentiments de haine pour les protestants^.
ginaire, et il n'y avoit point pris naissance. » {Dictionnaire géographique^ 1762-1766, tome IV, p. 835.)
1. Voyez, à la suite de la Notice, le Tableau généalogique. Peutêtre pourra-t-on, en poussant les recherches plus loin, relier nos la Bruyère à une ou plusieurs familles du même nom qui vivaient à Paris au treizième et au quatorzième siècles : un Guillaume de la Bruyère, procureur au Parlement, fut inhumé, l'an i3oo, dans l'église Saint-Magloire (conférez l'Épitaphier in-folio de la Bibliothèque de l'Arsenal, tome III, p. 1087 bis, et YHistoire de la ville de Paris, par l'abbé Lebeuf, édition Cocheris, tome II, p. a85); et un Etienne de la Bruyère figure parmi les membres de la confrérie de Saint-Jacques-aux-Pèlerins, en i338 (voyez les Archives hospitalières de Paris, par H. Bordier et Brièle, 1877, 2« partie, p. 3i).
2. Principium Lutetia; factum, ut primaria urhs ceteris toto regno exemplo suo prœiret : nhi, instigantihus inter alios Petro Bruerio, sepiasiario, ac Matthia, ejus filio, prtefecti parisiensis assessore, huic
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On a souvent confondu le père et le fils, dont les noms reviennent tour à tour dans les re'cits de la Ligue*. Animés des mêmes passions, ils ont eu toutefois un rôle différent, le père se jetant au milieu des agitations populaires, le fils servant la même cause de tout le pouvoir et de toute l'influence que lui donnaient d'importantes fonctions, mais plus discrètement, ainsi qu'il convenait à un magistrat.
Membre du Conseil des Seize, Jean de la Bruyère se fait remarquer par une activité qui le signale aux railleries et aux colères des royalistes^; en souvenir de sa profession, ils le nomment « le sire Safranier de la Ligue'. » On le voit se mêler à tous les actes du Conseil, signer les lettres qu'on adresse au Pape ou au roi d'Espagne, faire montre de zèle en tout temps et en tout lieu; mais il ne fut, en somme, qu'un personnage secondaire parmi les chefs de la bourgeoisie ligueuse.
fœder't certatim pler'ique^ qui v'ita per înfamiam in aléa et lustris acta decoxerant^ nomen dederunt; qiiibus omnibus, aut ad ambitionem et inexplebilem avaritiam satiandam aut ad ruinas domesticas sarciendas bello civili opus erat. Multi prseterea ex opulent ioribus civibus, qui, odio Protestantium cseci, parum pericula quœ ex talibus in légitima régna fœderationibus in publicœ tranquillitatis perniciem sequi soient, anima providebant , imprudentia summa factiosorum fidem secuti fuerant. {Tliuani Historiarum liber lxtii, édition de lySS, tome III, p. 498.) De Tbou fait ici de la Bruyère un parfumeur {seplasiarius) \ mais ailleurs (livre cii, tome V, p. io5) il lui donne sa qualification véritable : pharmacopola,
I. Voyez particulièrement la Chronologie novenaire de Palma Cayet et les Mémoires de Pierre de VEstoile, passim.
a. « .... Si jamais la justice règne, toutes les forêts ne suGGront pas faire gibets et roues pour les Seize et leurs agents; et principalement pour ceux qui sont nommés par la harangue faite par les bourgeois de Paris au légat Gaétan (5 janvier iSgo), par laquelle
les Seize sont nommés : le premier desquels est de la Bruière »
(Ze Maheustre, dans le Dialogue entre le Maheustre et le Manant : voyez la Satire Ménippée, édition de Ratisbonne, 1726, tome III, p. 461.) Le lieutenant civil Mathias de la Bruyère fut chargé, en décembre iSgS, de rechercher l'auteur de ce Dialogue ligueur : P. de l'Estoile l'accuse de n'avoir pas dirigé son enquête de manière qu'elle réussît.
3. « .... Au surplus, dit ailleurs le Maheustre en parlant des Seize
XVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
Mathias de la Bruyère, qui avait été d'abord avocat du Roi en la cour des Aides, occupa le siège, avons-nous dit, du lieutenant civil de la pre'vuté de Paris. Après la journée des Barricades (12 mai i588), le lieutenant civil Jean Seguier avait quitté Paris pour rejoindre la cour d'Henri III. De ce fait, Mathias de la Bruyère, qui était depuis dix-sept ans lieutenant particulier, c'est-à-dire substitut du lieutenant civil, se trouva investi des fonctions mêmes de lieutenant civil : le 6 février iSSg, le gouvernement de la Ligue lui en conférait le titre, que devait confirmer, le 23 novembre iSSg, un arrêt du Parlement*. Il avait voulu être le député du tiers état de la prévôté de Paris aux Etats généraux de i588; mais il n'avait obtenu que io5 voix sur 386 suffrages*. Au mois de février iSSq, sa candidature au conseil général de l'Union eut meilleur succès : l'un des vingt-quatre élus de la bourgeoisie de Paris, il prit place dans l'assemblée qui devait diriger les affaires du Royaume sous la présidence du duc de Mayenne, et que ce dernier cassa en i5gi.
Les ardeurs des deux la Bruyère ne les protégèrent pas toujours contre les soupçons de trahison. Un jour, en 1 586, la Bruyère le père fut mandé auprès du Roi. C'était sans nul doute l'apothicaire, et non l'homme politique, qu'Henri III appelait au Louvre ; mais cette audience, qu'expliquait si bien la profession du ligueur, lui était donnée dans le temps oiî le Roi venait d'apprendre ou allait apprendre un projet d'émeute que le Conseil des Seize avait mis en délibération, et auquel s'était associé le duc de Mayenne. L'un des membres du Conseil, Nicolas Poulain, en avait livré le secret : ce fut l'apothicaire qu'on accusa de délation. Une autre fois, au mois d'août i588, le plan d'une entreprise du duc de Guise fut
(ibidem^ p. 4^5), l'on en fait des risées en notre parti, avec force sobriquets. Ou dit que la Bruyère est le sire Safranierde la Ligue.... »
I. Nous devons à M. E. Campardon la date de cet arrêt, qui attribuait à Mathias de la Bruyère le payement de tous les gages de sa cliarge depuis le jour où il l'exerçait, c'est-à-dire depuis mai i588.
a. Voyez dans la Bibliothèque de C École det Chartes^ année i845- 1846, p. 4^2 et suivantes, un article de M. Taillandier sur cette élection, et le procès-verbal où sont énumérées les paroisses qui ont volé pour la Bruyère.
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encore dévoilé et déjoué par Poulain, et de nouveau la défiance de quelques collègues s'égara très-injustement sur le nom de la Bruyère.
Les la Bruyère toutefois eurent peut-être, au milieu de la lutte, quelques heures de découragement. Un astronome italien, qui devait être condamné à mort pour la publication de libelles et pendu le i6 décembre iSgi, François Liberati, « accusa la Bruyère, lieutenant civil, de l'avoir envoyé vers le Roi faire sa paix, et le soutint jusqu'à la mort *. 5) Mais les négociations échouèrent si elles furent entamées, et ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en défmitive le père et le fils demeurèrent fidèles à leur cause.
Je regrette de le dire, les deux la Bruyère de la Ligue peuvent être accusés de complicité dans les événements de la journée du i5 novembre iSgi, où furent pendus Brisson, premier président du Parlement, Larcher, le plus ancien conseiller de la grand'chambre, et Tardif, conseiller au Chatelet.
Dans la semaine qui précéda le meurtre des trois magistrats, les Seize s'assemblèrent plusieurs fois dans la maison de l'apothicaire, les réunions générales se tenant dans la salle du rezde-chaussée, et les conciliabules secrets dans la chambre haute. Le 8 novembre, les convocations avaient été très-étendues. Il s'agissait de renouveler le serment de l'Union. Bussy le Clerc et quelques autres s'étaient chargés de rédiger la formule que devaient signer les adhérents; mais, pour épargner le temps, disait-on, ce fut sur un papier blanc que l'on recueillit les signatures. Quelques-uns hésitèrent à donner ce blanc seing à Bussy ; ils signèrent néanmoins, de gré ou contraints : deux ligueurs, placés près de la porte du rez-de-chaussée, veillaient à ce que personne ne se retirât sans avoir donné sa signature et fait un serment solennel de fidélité sur un missel, que Jean de la Bruyère, se prêtant à la mise en scène, avait déposé sur la table.
La réunion du 14, qui eut aussi lieu chez l'apothicaire, ajouta aux inquiétudes des politiques, et même aux appréhensions de ceux des Ligueurs qui gardaient encore quelque mesure.
I. Journal historique de Pierre Fayet sur les troubles de la Ligue ^ publié par V. Luzarche, Tours, 1862, in-8°, p. 118.
XVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
« Plusieurs de ceste assemble'c, dit Palma Cayet*, préjugèrent lors qu'il se feroit quelque chose d'extraordinaire qui appor-
teroit du malheur, voyant Bussy le Clerc, suivy du curé de
Sainct-Cosme, de Crucé Nicolas, le Normant, Drouart, Mongeot, et le Peuple, qui ne faisoient qu'aller et venir, tantost montans en haut à la chambre dudit la Bruière, puis descendans, se chuchetoient aux aureilles les uns aux autres : ce qu'ils avoient fait pareillement aux assemblées du mardy et mercredy auparavant. » C'est le lendemain que Bussy le Clerc faisait pendre Brisson et les deux conseillers.
Dans la matinée de cette journée sanglante, Jean de la Bruyère avait porté au capitaine de la garde espagnole, en compagnie de Pelletier, le fougueux curé de Saint-Jacques, un billet, signé de Bussy le Clerc et de quelques autres, qui contenait je ne sais quelle explication de la prise d'armes qu'ils avaient ordonnée. Il est peu vraisemblable que la Bruyère ignorât les projets véritables de Bussy. On pourrait toutefois faire remarquer à sa décharge que, dans les réunions qui s'étaient faites chez lui, le programme même de la journée révolutionnaire qui se préparait n'ayant pas été communiqué à tous, il n'est pas absolument démontré qu'il l'ait entièrement connu; de plus, qu'il ne faisait point partie du comité secret des Dix, qui avait reçu de la faction des Seize de pleins pouvoirs ; qu'il n'assista pas au meurtre des magistrats ; et enGn que son nom ne figure point parmi ceux des Ligueurs qui furent soupçonnés de complicité et recherchés, soit quelques jours après, par les ordres du duc de Mayenne, soit, en iSSg, par ceux d'Henri IV; mais est-ce \Taiment assez pour qu'il n'y ait pas une tache de sang sur le nom du premier Jean de la Bruyère?
Il est plus probable encore, on peut dire certain, que le fils fut instruit du complot. La veille de l'assassinat, Mathias de la Bruyère reçut la visite de l'un des présidents du conseil des Seize, Mathieu de Launoy. Au sortir de la réunion où le comité secret des Dix avait résolu la mort de Brisson, et quelques heures avant celle où devaient être réglés les détails du programme de l'insurrection, Launoy venait lui demander à dîner. Se serait-il présenté ce jour-là chez Mathias de la Bruyère, s'il