‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 25 sur 54 · DES ESPRITS FORTS · texte numérisé non relu

DES ESPRITS FORTS

Les esprits forts savent -ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande faiblesse que d'être incertains quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son âme n'est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n'est point corruptible comme ces viles créatures? N'y a-t-il pas plus de force et plus de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un être supérieiu" à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se doivent rapporter? d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et même une portion comme esprit et comme immortelle?

L'on doute de Dieu dans une pleine santé, comme l'on doute que ce soit pécher que d'avoir un commerce avec une personne libre (1). Quand l'on devient malade et que l'hydropisie est formée, l'on quitte sa concubine, et l'on croit en Dieu.

H faudrait s'éprouver et s'examiner très sérieusement avant que de se déclarer «sprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes, de finir comme l'on a vécu ; ou, si l'on ne se sent pas la force d'aller si loin, se résoudre de vivi'e comme l'on veut mourir.

Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place ; si elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une extrême misère que de donner à ses dépens à ceux que l'on laisse le plaisir d'un bon mot.

Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agréable littérature, esclaves des grands, dont ils ont épousé le hbertinage et porté le joug toute leur vie contre leurs propres lumières et contre leur conscience ; ces hommes n'ont jamais vécu que pour d'autres hommes, et ils semblent les avoir regardés comme leur Dieu et leur dernière fin. Ils ont eu honte de se sauver à lem's yeux, de paraître tels qu'ils étaient peut-être dans le cœur, et ils se sont perdus par déférence ou par fai-

(1) Une fiUe.

blesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des puissants assez puissants, pour mériter de nous que nous croyions et que nous vivions à leur gré, selon leur goût et leui's caprices, et que nous poussions la complaisance plus loin en mourant non de la manière qui est la plus sûre poiu' nous, mais de celle qui lem- plaît davantage?

J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes règles, qu'ils sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons claires et de ces ai'g-uments qui emportent con\àction.

Je voudrais voir un honmie sobre, modéré, charte, équitable, prononcer qu'il n'}^ a point de Dieu : il parlerait du moins sans intérêt ; mais cet homme ne se trouve point.

J'aurais ime extrême curiosité de voir celui qui serait persuadé que Dieu n'est point : il me dirait du moins la raison invincible qui a su le convaincre.

L'impossibilité où je suis de prouver que Dieu n'est pas me découvre son existence.

Je sens qu'il y a un Dieu et je ne sens pas qu'il n'y en ait point : cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile ; je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma natm-e ; j'en ai reçu les principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis trop natm'ellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté ; mais il y a des esprits qui se défont de ces principes. C'est une grande cpiestion s'il s'en trouve de tels ; et quand il serait ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.

L'athéisme n'est point : les grands, qui en sont le plus soupçoimés, sont trop paresseux pour décider en lem* esprit que Dieu n'est pas ; lem- indolence va jusques à les rendre froids et indifférents siu" cet article si capital, comme sm* la nature de lem*âme et sur les conséquences d'une vraie religion. Us ne nient ces choses ni ne les accordent : ils n'y pensent point.

Les hommes sont -ils assez bons, assez fidèles, assez équitables, pom- devoir y mettre toute notre confiance, et ne pas désirer du moins que Dieu existât, à qui nous pussions appeler de leiu's jugements et avoir recom^s quand nous en sommes persécutés ou trains?

Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a été d'exciter le roi très chi'étien à renoncer au cluistianisme, à permettre l'entrée de son royaume aux Talapoins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur reli-

=r=: LES CARACTERES OU LES MOEURS = 133

gion à nos femmes, à nos enfants et à nons-mêmes, par leurs livres et par leurs entretiens ; qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, oii ils eussent placé des figures de métal pour y être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes? Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules ; ils supportent néanmoins nos rehgieux et nos prêtres, ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous? Ne serait-ce point la force de la vérité?

Il y a deux mondes : l'un où l'on séjourne peu et dont l'on doit sortir pour n'y plus rentrer ; l'autre oii l'on doit bientôt entrer pour n'en jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute réputation, les gTands biens, servent pour le premier monde ; le mépris de toutes ces choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.

Qui a vécu un seul jom" a vécu un siècle : même soleil, même terre, même monde, mêmes sensations ; rien ne ressemble mieux à aujom'd'hui que demain. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c'est-à-dire à n'être plus un corps, mais à être seuleinent esprit. L'homme cependant, impatient de la nouveauté, n'est point curieux sur ce seul article ; né inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivi'e ; il consentirait peut-être à vivre toujours ; ce qu'il voit de la mort le frappe plus violemment que ce qu'il en sait ; la maladie, la douleur, le cadavre le dégoûtent de la connaissance d'un autre monde : il faut tout le sérieux de la rehgion pour le réduire.

Si Dieu avait donné le choix ou de mourir ou de toujours vivre, après avoir médité profondément ce que c'est que de ne voir nulle fin à la pauvreté, à la dépendance, à l'ennui, à la maladie ; ou de n'essayer des richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la santé que pour les voir changer inviolablement et par la révolution des temps en leurs contraires, et être ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait guère à quoi se résoudre. La nature nous fixe et nous ôte l'embarras de choisir, et la mort qu'elle nous rend nécessaire est encore adoucie par la rehgion.

La religion est vraie, ou elle est fausse : si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour l'homme de bien, le chartreux ou le solitaire, ils ne courent pas

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un autre risque ; mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pom* l'homme \icieux; Tidée seule des maux qu'il se prépare me trouble l'imagination ; la pensée est trop faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sm* la vérité de la religion, il n'y a point pom' l'homme un meilleur' parti que la vertu.

Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu méritent qu'on s'efforce de le lem' pouver, et qu'on les traite plus sérieusement que l'on a fait dans ce chapitre : l'ignorance, qui est leur caractère, les rend incapables des principes les plus clairs et des raisomiements les mieux suivis. Je consens néanmoins qu'ils lisent celui que je vais faire, pour\^i qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que l'on pouvait dire sur' une vérité si éclatante.

11 y a quarante ans que je n'étais point, et qu'il n'était point en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi qui suis une fois de n'être plus. J'ai donc coimnencé, et je continue d'être par quelque chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et plus puissant que moi : si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise ce que c'est.

Peut-être que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une natm^e universelle qui a toujom's été telle que nous la voyons, en remontant jusque.- à l'infinité des temps ; mais cette nature, où elle est seulement esprit, et c'est Dieu ; ou elle est matière, et ne peut par conséquent avoir créé mon esprit ; ou elle est un composé de matière et d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la natm-e, je l'appelle Dieu.

Peut-être aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de matière qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi matière, qui a toujours été et qui sera toujoiu'S telle que nous la voyons, et qui n'est point Dieu ; mais, du moins, faut-il m'accorder que ce que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une chose qui pense, et que, s'il est matière, il est nécessairement une matière qui pense : car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or, ce quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujom's, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut indisp ensablement que ce soit à une natm-e universelle ou qui pense, ou qui soit plus noble et plus pai'faite que ce qui

pense ; et si cette nature ainsi faite est matière, l'on doit encore conclure que c'est une matière universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite que ce qui pense.

Je continue et je dis : Cette matière telle qu'elle vient d'être supposée, si elle n'est pas un être chimérique, mais réel, n'est pas aussi imperceptible à tous les sens ; et si elle ne se découvre pas par elle-même, on la connaît du moins dans le divers arrangement de ses parties, qui constitue les corps et qui en fait la différence. Elle est donc elle-même tous ces différents corps ; et comme elle est une matière qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et par une suite nécessaire selon tous ces corps ; c'est-à-dire qu'elle pense dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans moimême qui ne suis qu'un corps, comme .dans toutes les autres parties qui la composent. C'est donc à l'assemblage de ces parties si terrestres, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la matière universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose qui est en moi, et qui pense, et que j'appelle mon esprit ; ce qui est absurde.

Si, au contraire, cette nature universelle, quelque chose que ce puisse être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de là qu'elle n'est point matière, ni perceptible par aucun des sens. Si cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je conclus encore qu'elle est esprit ou un être meilleur et plus accompli que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en moi et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle à laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et qu'il le trouve encore moins dans la matière, ainsi qu'il a été démontré, alors je ne chspute point des noms ; mais cette source originaire de tout esprit, qui est esprit elle-même, et qui est plus excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu.

En un mot, je pense, donc Dieu existe : car ce qui pense en moi, je ne le dois point à moi-même, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois qu'il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant ; je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de moi, et qui soit matière, puisqu'il est impossible que la matière soit au-dessus de ce qui pense ; je le dois donc à un être qui est au-dessus de moi, et qui n'est point matière ; et c'est Dieu.

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De ce qu'une natiu'e universelle qui pense exclut de soi généralement tout ce qui est matière, il suit nécessairement qu'un être particulier qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre matière : car, bien qu'un être universel qui pense renferme dans son idée infiniment plus de grandeur, de puissance, dïndépendance et de capacité qu'un être particulier qui pense, il ne renferme pas néanmoins une plus gi'ande exclusion de matière, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de ces deux êtres est aussi grande qu'elle peut être et comme infinie, et qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matière quïl est inconcevable que Dieu soit matière. Ainsi, comme Dieu est esprit, mon âme aussi est esprit.

Je ne sais point si le cliien choisit, s'il se ressouvient, s'il affectionne, s'Û craint, s'il imagine, s'il pense. Quand donc l'on me dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais l'effet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée par le divers arrangement des parties de la matière, je puis au moins acquiescer à cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je pense ; or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel ai-rangement des parties de la matière, c'est-à-dire d'une étendue selon toutes ses dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans tous ces sens, avec ce qui pense?

Si tout est matière, et si la pensée en moi comme dans tous les autres hommes n'est qu'un effet de l'aiTangement des parties de la matière, qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses matérielles? La matière a-t-elle dans son fond une idée aussi pure, aussi simple, aussi immatérielle, qu'est celle de l'esprit? Comment peut-elle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre être? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-à-dire ce qui est à l'homme une conviction qu'il n'est point matière?

H y a des êtres qui dm-ent peu, parce qu'ils sont composés de choses très thfférentes et qui se nuisent réciproquement ; il y en a d'autres qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples ; mais ils périssent parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit dm'er beaucoup, parce que c'est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition ; et il n'y a pas de raison qu'il doive périr, car qui peut corrompre ou séparer un être simple et qui n'a point de parties?

L'âme voit la couleur par l'organe dej'œil, et entend les sons

par l'organe de l'oreille ; mais elle peut cesser de voir ou d'entendi'e, quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse d'être, parce que l'âme n'est point précisément ce qui voit la couleur ou ce qui entend les sons, elle n'est que ce qui pense. Or comment peut-elle cesser d'être telle? Ce n'est point par le défaut de l'organe, puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière ; ni par le défaut d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et des éternelles vérités. EE** est donc incorruptible.

Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir de l'idée de son être infini et souverainement parfait doive être anéantie.

Si l'on ne goûte point ces remarques que j'ai écrites, je m'en étonne, et si on les goûte, je m'en étonne de même.

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