‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 145 sur 198 · Page 167 et Î · texte numérisé non relu

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un problème dont la solution est presque aussi difficile que celle des chrétiens en terre d'Islam, bien qu'il nous semble très égoïstement se poser d'une façon toute différente. Ce problème, la France le rencontre en Algérie, l'Angleterre dans l'Inde, la Russie dans le Turkestan ; et, nulle part, sauf peut-être avec les Russes plus asiatiques, la fusion ne peut s'opérer entre la race chrétienne et la race musulmane. Les deux flots se côtoient avec plus ou moins d'antipathie, mais sans se mélanger.

Dans ces pays, qui étaient encore turcs hier, comme la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie, la question s'est posée à l'état tout à fait aigu et, en fait, il faut bien le dice, quelles qu'aient été les mesures prises pour conserver (au moins momentanément) une population turque, dont on avait besoin pour rendre certains gros services matériels ou même pour continuer à cultiver la terre, le départ des Turcs s'est toujours fait> plus ou moins vite, mais progressivement. Le Turc regagne peu à peu l'Asie ; il ne saurait demeurer dans un pays dont il n'est pas le maître, non pas tant parce que sa religion en souffre que parce que, oriental avant tout, il travaille seulement par saccades, gaspille son bien et, nécessairement, fini% par se ruiner le jour où on lui interdit de piller. Avec toutes ses qualités énerniques de travailleur, il est incapable de la tâche continue, sans répit, que donne par exemple le Bulgare, de ce labeur qui amasse grain à grain et conserve, dans les greniers clos, le tas de la fourmi.

Quand on arrive en Bulgarie et que l'on traverse rapidement le pays en s'arrôtant un moment dans les principales villes, la première impression est que les Turcs ont disparu. Il y a bien encore une mosquée à Sophia, mais elle semble quelque peu abandonnée et, quand Paris en aura une à son tour, il sera plus avancé en cela que beaucoup d'autres villes bulgares.

Mais, pour l'ensemble du pays, cette première impression est très inexacte ; les Turcs sont encore assez nombreux dans le pays, plus de 500 000, et l'on a déjà pu s'en rendre compte quand nous avons parcouru certaines régions où ils dominent comme le Déli-Orman, d'autres où ils sont encore très nombreux comme les villes du Danube, Choumla, Philippopoli, etc...

Quel est donc le rôle de ces Turcs en Bulgarie et quels sont les rapports des Turcs avec les Bulgares? Ayant jadis étudié avec sympathie les < Grecs de Turquie » j'étais curieux de voir à leur tour, par une juste revanche, les « Turcs de Bulgarie » qui, à certains égards, pourront donner également une idée des « Turcs de Grèce ».

La situation officielle des Turcs en Bulgarie reste toujours confinée dans ce domaine des fictions compliquées, où se plaisent les Orientaux pour se faire illusion à eux-mêmes et, comme on dit en Chine, pour« sauver la face «."Les Turcs, affectant de considérer la Bulgarie comme une vassale, ne daignent pas y entretenir de représentant : ce qui ne leur permet pas d'y défendre convenablement leurs intérêts. Ainsi, au XVIII® siècle, tandis que tous les pays européens avaient à Constantinople des ambassadeurs, exposés, en cas de déclaration de guerre, à aller habiter le château des Sept-Tours, sa Hautesse le Sultan ne condescendait pas à entretenir elle-même des ambassadeurs en Europe et, comme, en ce temps, les informations télégraphiques des journaux n'avaient pas encore remplacé les courriers diplomatiques, il en résultait qu'on était à Constantinople dans l'ignorance la plus absolue de ce qui se passait en Europe.

A cet égard, le danger politique est moins grave

aujourd'hui et les Turcs, qui ont un intérêt immédiat à

^^^^^tgjTQ dans ces intrigues, savent, au contraire, admira-

ife&ent sur quelles rivalités d'intérêt, sur quels ressorts

secrets il convient d'agir pour maintenir quelque temps encore leur difficile équilibre. Le régime de la Presse moderne n'a pas de secrets pour eux et leurs représentants officieux dans toute l'Europe s'entendent à exercer, le cas échéant, sur elle ces moyens d'action, qui consistent à faire donner à propos ce que l'on appelle la cavalerie de Saint-Georges. Pour les intérêts de chaque jour, personnels et commerciaux, il n'en est pas de même. La Turquie se trouve donc à Sophia dans cette situation bizarre d'être obligée de se faire représenter en sous-mains par un agent inférieur, chargé seulement à titre officiel de surveiller le régime des biens vakoufs, le « commissaire des vakoufs », dont le rôle consiste surtout à protester inutilement dans toutes les occasions où le besoin s'en fait sentir.

Ces € vakoufs », que sauvegarde avant tout le représentant turc à Sophia, ce sont, on le sait, les biens des communautés religieuses, arrivés, dans les pays turcs, à couvrir des pays entiers et à y faire le vide, puisqu'ils sont, en principe, inaliénables. Vakoufs et cimetières envahissent progressivement et pour la même raison la Turquie : les cimetières eux-mêmes, quoique si complètement abandonnés en apparence et par cela même si pittoresques, représentant autant de concessions perpétuelles, dont les morts dépossèdent les vivants. Ainsi, dans certaines parties de la Chine, on ne saurait travailler aux mines de peur de troubler sous terre les esprits des ancêtres. Cette question des vakoufs et des cimetières musulmans subsiste en théorie dans la Bulgarie malgré son émancipation et, pas plus qu'ailleurs, on n'a le droit d'y toucher. Toutefois la difficulté s'aplanit par la disparition des vrais intéressés, qui ne sont pas les morts, mais les survivants et on la résoud peu à peu par le seul procédé qui puisse jamais aboutir avec des Turcs, par prétention. On ne touche paà aux vakoufs, ni aux cimetières ; mais un singulier

phénomène veut que, néanmoins, à Finsu de tous et contrairement aux interdictions publiques, ils se réduisent de jour en jour.

Tandis qu'en pratique, les Turcs de Bulgarie diminuent peu à peu de nombre et d'importance, le gouvernement ottoman ne les oublie pas, autant qu'on pourrait ie croire. Il envoie encore en de nombreux villages des agents à la fois prêtres, maîtres d'école et un peu espions, qui sont chargés de maintenir dans les esprits ce pieux fanatisme musulman.

Les Turcs qui subsistent en Bulgarie ont (toujours en théorie) les moyens légaux de se défendre. Ils sont traités exactement sur le même pied que les électeurs bulgares; ils élisent leurs maires là où ils sont en majorité et contribuent à l'élection .d^s députés, pour faquelle ils peuvent représenter un appoint qu'aucun candidat ne dédaigne. Le parlement bulgare compte même sept ou huit députés turcs et il s'est produit à une des dernières sessions ce fait original qu'un Turc, comme doyen d'âge, aurait dû présider la séance d'ouverture. On s'est tiré d'affaire par un de ces subterfuges qui, en Orient, sont les plus sûrs moyens diplomatiques. En fait, aucun Bulgare âgé de plus de vingt-huit ans et, par conséquent, à peu près aucun député ne sait officiellement son âge, puisque, du temps des Turcs, jusqu'en 1878, il n'existait aucun état civil; il a donc été facile d'attribuer à tel ou tel un âge supérieur à celui de ce Turc et de lui déférer la présidence.

Pour le fonctionnement des mairies turques, voici comment les choses se passent habituellement dans le Déli-Orman. Un Turc est nommé maire et ainsi les principes sont sauvegardés ; mais, comme ce Turc ne sait généralement pas un mot de bulgare et que, d'après la loi, tous les actes doivent être rédigés en bulgare, le gouvernement vient à son aide en lui

attribuant un secrétaire de la mairie bulgare nommé par lui. Ce secrétaire, le seul du pays parfois qui sache le bulgare, prépare toutes les pièces et le maire se contente de les signer. Comme il pourrait y avoir des abus, le secrétaire partage la responsabilité du maire.

Les Turcs, loin d'être soumis à des vexations, jouissent, au contraire, en Bulgarie, de certains privilèges, dont le principal est d'être dispensés du service militaire moyennant un impôt. On leur a également laissé, pour les relations entre eux, la loi turque, ne les assujettissant à la loi bulgare que pour leurs relations avec les chrétiens.

Les rapports de ces Turcs avec les Bulgares sont, en général, beaucoup meilleurs qu'on ne pourrait le croire. Malgré toutes les abominations jadis commises par les bachi-bouzoucks et les Albanais, malgré des massacres dont les derniers remontent à trente ans, malgré les exactions des pachas, on ne semble pas rendre les paysans turcs restés dans le pays responsables de ce qu'ont fait jadis leurs vizirs ou leurs soldats. Il est impossible de causer avec un Bulgare sans l'entendre, au bout d'un quart d'heure, déblatérer contre la Grèce; il est rare de l'entendre se fâcher contre les Turcs. C'est que le Turc est, chacun le sait, fini, muselé, mis dans l'incapacité de nuire, du moins en Bulgarie; l'âpreté de la lutte se reporte en Macédoine, et, là encore, elle est beaucoup plus vive entre futurs héritiers. Bulgares et Grecs, que contre l'éternel moribond dont on se partage d'avance l'héritage.

Et puis, comme tous ceux qui ont affaire aux Turcs, le Bulgare établit la distinction entre l'homme du peuple, paysan, portefaix ou cocher, dont il connaît les qualités et dont il utilise les services, le Turc qui a toujours été et sera toujours dans une situation inférieure, qui ne fait concurrence à personne, qui ne risque pas de s'enrichir et ne porte pas d'ombrage et^

d'autre part, le Turc officiel, qui est généralement, surtout quand il a Tair civilisé, une bétc malfaisante. Il faut bien le dire, si, dans tout l'Orient, on entend cet accord de récriminations presque unanimes contre le Grec, contre le Juif, contre l'Arménien, représentés comme occupant trois degrés successifs dans l'échelle de la duplicité, de la mauvaise foi, de la perfidie, de l'ingratitude, etc., et si, au contraire, on dit plutôt du î)ien des Turcs, en les défendant contre nos indignations européennes, c'est beaucoup parce que le Turc n'est pas gênant et, au contraire, quajid il a quelque chose, se laisse exploiter, tandis que les premiers travaillent, calculent, économisent, absorbent et s'enrichissent. On préfère toujours la fréquentation du prodigue à celle de l'avare : elle rapporte plus.

Ce que sont ces Turcs de Bulgarie, j'ai essayé d'en donner une idée quand nous avons visité le Déli- Orman. Presque tous appartiennent au peuple; il n'y a guère nulle part de bourgeoisie proprement dite chez les Turcs et encore moins chez les Turcs de Bulgarie. On me disait cependant que, parmi les Turcs des pays chrétiens, les moins disposés à partir en Turquie étaient ceux qu'une certaine situation de fortune et un peu plus d'instruction avaient mis en contact avec l'Europe : ceux-là ont, paraît-il, quelque mal, ayant goûté de la liberté européenne, à retourner se placer sous la férule ottomane.

Dans le peuple on émigré volontiers et le gouvernement ottoman n'est pas fâché sans doute de rassembler ces brebis dispersées dans son bercail; à ceux qui se sont appauvris ou ruinés, il offre des secours tentateurs. C'est ainsi que, lorsqu'on visite à Constantinople, du côté de l'Ok-Mcidan, le pauvre quartier des Arméniens absolument dépeuplé par les épouvantables massacres de ces dernières années, on y trouve aujourd'hui, installées dans les maisons jadis raffinées et

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