‹ La cabale des dévots, 1627-1666Chapitre 6 sur 38 · I-A OAHAI.K DK? OÉVOTS · texte numérisé non relu

I-A OAHAI.K DK? OÉVOTS

« chets-nés de la direction » le premier Président et le Procureur général du Parlement. Comme nous pouvions nous y attendre, les principaux de ces directeurs étaient pris parmi les meneurs de la Compagnie.

Le 28 septembre, du Plessis-Montbard rapporte que tout est organisé, que les lettres patentes ont été vérifiées, que les directeurs ont prêté serment. Un de ceuxci, M. de la Chapelle-Pajot, n'est pas de la Compagnie ; mais il fait partie d'un cénacle de piété que le P. Bagot, jésuite, a fondé ; et, sur cette recommandation, il est admis par le « Saint-Sacrement » le 9 novembre. Le 22 mars 1657, du Plessis-Montbard annonce que tout va être prêt ; la Compagnie, dans sa joie, souscrit pour mille livres, et beaucoup de membres, comme particuliers, pour des sommes plus importantes encore. Le 19 avril, la Compagnie est informée qu'un des confrères les plus zélés, Louis Abelly, curé de Saint-Josse, a accepté la direction spirituelle de l'œuvre; et, le 13 mai, elle apprend enfin que la fondation de l'Hôpital général a été consacrée par la messe du Saint-Esprit et par une prédication d'un autre confrère, Godeau, évèque de Vcnce, et que le lendemain les pauvres seront enfermés.

mcMit, Christophe du Plkssis. sieir de Montuard, consolller du roi, Jean de Gaumont, avocat. Bertrand Duouahd, conseiller et maître diuMel du roi, Claude Chomel, ancien trésorier des ligues des Suisses et Grisons, Jean de la Place, conseiller et secrétaire du roi ; Antoine Pajot, sielu de la Chapelle, Gabriel de Gaumont, siELu DK GiiAVANSKS ; Louis SÉiiuiER. SIEUR DE Saint-Firmln ; Nicolas Barbier, conseiller et receveur de la Cour des Aides: Jean Lévô(iuc et Denis Pichon, anciens consuls, marchands bourgeois; Sébastien Cranioisy, ancien juge consul, ancien échevin. marchand bourgeois ; Henry Gillot, ancien consul, marchand bourgeois ; Jaccjues Laugeois, ancien consid. marchand bourgeois ; Jean Le Marchand, bourgeois: Claude Patin, ancien consul, marchand bourgeois ; André Le Vieu.x, ancien consul, ancien échevin, marchand bourgeois ; Jaccpies Poignant, marchand ; Christophe Maillet, ancien consul, marchand bourgeois : Antoine Vitré, marchand bourgeois ; Jaccjues Belin. bourgeois ; Sauveur de Blulamac^'UI, écuyer ; Louis Collaid, bourgeois. Tous les iioms imprimés en petites ca|)itales, sauf un, sont cités par d'AigerLson. Celui de Jean de la Place est dans les |)rocés-verbau.x de la Compagnie de Grenoble qui, le li juillet 1057, apprend sa mort.

Du Plessis-Montbard pouvait répéter à la Compagnie qu'elle « avait été le berceau de cette œuvre », qu'elle « en avait eu la première vue et en avait jeté les premiers fondements par des personnes qu'elle avait nommées pour cet effet », que ces personnes « avaient tiré d'elle leur plus grande bénédiction, pour le succès qu'on en voyait et qui, depuis longtemps, avait été si universellement désiré • ».

On ne comprendrait pas que les mêmes hommes, qui avaient si bien développé l'œuvre des forçats et qui devaient un jour organiser l'hôpital général, eussent oublié le soin des prisons. Ici, encore, ils ne furent pas les simples collaborateurs du saint. Aux yeux du monde, ils avaient peut-être l'air d'être groupés autour de lui. En réalité, ils eurent souvent tout le mérite des initiatives avec la joie subtile d'être ignorés du public.

Dès 1631, <( la charité s'échauffa pour la visite des prisons ». Elle était mue alors, avant toute chose, par la préoccupation des âmes. On ne songeait qu'à procurer des secours spirituels aux détenus qui en étaient privés. M. Martin, officiai de Saint-Germain des Prés, prit sur lui d'aller confesser quelques misérables enfermés dans les cachots du Petit-Ghàtelet. Cette entreprise ne fut pas du goût des magistrats qui firent défense expresse de la renouveler sans une permission spéciale. Peu de temps après on décida qu'il y avait lieu de faire adorer le Saint-Sacrement aux criminels sur le point d'être conduits là la mort. On sut donner les avertissements nécessaires aux chapelains de la Conciergerie et aux docteurs de Sorbonne qui les assistaient dans cet office, et o afin que la chose fût solidement établie pour l'avenir, M. le procureur général fut prié par quelques particuliers de

♦ Annales, p. 92 (B.-F. 163).

la Compagnie dordonner dans toutes les prisons celte pieuse pratique pour la consolation des patients K »

Ces visites régulières dans les maisons de détention amenèrent vite la découverte de bien des abus. Les confrères, emportés par leur zèle apostolique, ne distinguèrent d'abord que les désordres moraux qui s'y étalaient. Les femmes de mauvaise vie pouvaient y entrer et y demeurer avec la plus grande liberté, et « d'un lieu de pénitence et de douleur en faisaient un cloaque de perdition et de scandale ». On résolut d'agir. « M. le procureur général fut averti par ordre de la Compagnie, et cet avis produisit de sévères défenses aux geôliers de laisser entrer dans les prisons aucunes femmes de débauche. Mais parce qu'il était difficile de distinguer les bonnes d'avec les mauvaises, on trouva à propos de faire ordonner que les femmes et les filles ne parleraient plus aux prisonniers qu'au travers d'une grille, et cela s'exécute encore, si ce n'est à l'égard des dames de qualité et de vertu, que leur piété mène souvent dans les prisons pour y secourir les prisonniers ». La Compagnie fit même poser à ses frais plusieurs de ces grilles *.

Elle fut émue de pitié par la brutalité sauvage des greffiers de la ïournelle qui avaient coutume de lire l'arrêt aux condamnés à mort « sans qu'ils eussent personne auprès d'eux pour adoucir le coup d'une pareille prononciation ». « Sur ce sujet, dit d'Argcnson, deux des confrères furent chargés de représenter à M. le procureur général qu'il serait de la piété chrétienne de iViire en même temps entrer le docteur ou le confesseur qu'aurait choisi le condamné pour le consoler en cette occasion si importante, ce qui fut trouvé fort raisonnable, et M. le président de Lamoignon-*, qui sans doute présidait lors à la Tournelle, promit qu'il ferait observer

* Annales, p. 41, il t (B.-F. 26, 27).

* Annales, p. i2, 18 b (B.-F. 28, 40).

^ Chrétien de Lanioigrjon, président h mortier, membre de la Compagnie du Saint-Sacrement et père de Guillaume de Lamoignon. le futur j)renner jjrésidenl.

cette règle ^ » Gela se passait en 1633. C'est vers 1G3d, que A'incent de Paul dut entrer dans la Compagnie. Celleci, avant son arrivée, n'avait pas été tout à fait inactive. Ce qu'elle allait entreprendre dans l'avenir ne devait être que la suite logique de ce qu'elle avait déjà accompli.

Elle n'avait cessé d'augmenter le nombre de ses membres. Elle'avait ainsi, à sa disposition, plus de prêtres qui pussent aller confesser les prisonniers; et comme elle avait toujours plus d'intelligences au Palais, il lui était devenu aisé d'obtenir pour ses délégués toutes les autorisations indispensables^. Les difficultés, quand il y en eut, vinrent des curés qui croyaient que ces initiatives particulières faisaient injure à leur diligence pastorale. On finit, dit d'Argenson, par laisser ce soin aux curés qui « se rendirent exacts d'envoyer de leurs habitués aux prisons situées dans l'étendue de leurs paroisses». L'historiographe delà Compagnie aurait pu dire qu'elle ne se résigna pas à l'abandon de cet office sans avoir pris quelques précautions ^.

Il est clair que ces descentes perpétuelles dans les prisons^ devaient aboutir^ la découverte d'àulres abus qui n'intéressaient pas seulement la yj^^sj^rHIù^ll^J^ sonniers. En 1636, on en rencontra de prodigieux. Maints archers du prévôt de l'Ile et de la Monnaie arrêtaient souvent des paysans sous de faux prétextes, les incarcéraient sans décret et sans écrou, puis exigeaient d'eux des sommes, qu'ils ne devaient pas, pour un prétendu droit des prisons. Certain greffier demanda un jour à trois prisonniers de lui payer vingt livres chacun pour trois interrogatoires et il voulut les obliger à payer cette somme solidairement. D'autres geôliers exigeaient des détenus une redevance comme droit d'entrée. Sur les instances de la Compagnie le procureur général intervint à la Conciergerie. Le chancelier députa des maîtres

• Annales, p. 20 b (B.-P\ 43).

* Annales, p. 18. 30 (B.-F. 39, 64).

■' Annales, |). 18 (B-.F. 30). Voir j)lus loin, i). 104.

70 LACABALEDESDliVOTS

des requêtes dans les autres prisons. On rédigea des règlements...

Mais la Compagnie savait ce que valent les règlements, quand il n'y a personne pour veiller à leur application. Depuis l'origine, elle déléguait tous les trois mois trois confrères à la visite des prisons. Le 12 juillet 1636, elle chargea ceux qui étaient en fonctions d'étendre un peu leur activité, de recevoir les requêtes des détenus, de conférer ensemble sur leurs nécessités, de solliciter l'expédition de leurs affaires et le jugement de leurs procès, de lui présenter sur tout cela des rapports. Cette mission était si considérable qu'elle ne put être remplie que pour la Conciergerie. On comprit peu à peu la nécessité de créer une société nouvelle, qui aurait une existence publique, mais qui recevrait de la Compagnie cachée toute son inspiration.

C'est ainsi qu'en 1640 se fonda la Compagnie des Messieurs qui travaillent à la délivrance des pauvres prisonniers pour dettes ^ Ce titre ne révélait qu'une partie de la tâche assumée par cette société. 11 s'agissait bien, en premier lieu, de libérer des débiteurs emprisonnés. On s'efforcerait d'agir auprès des créanciers ; mais chaque délégué le ferait comme de son chef « afin que les créanciers ne se rendent pas plus difficiles aux accommodements ou ne concertent quelques fraudes » avec l'intéressé lui-même. On examinerait de très près les titres des créances, on négocierait de.s remises, on feraitsurseoir à la contrainte par corps, on poursuivrait des arrangements définitifs. Mais on ne s'en tiendrait pas là; on surveillerait l'admi-

* Le manuscrit 2 5G9 de 1 Arsenal contient les « ri^glrmonls » de la société et le « catalogue général » de ses nienibtvs à partir de 1G40. Les noms «'onnus du « Saint-SacrcmiMit » abondent dans cctle liste. — D'Ar^enson a commis ici un Itipsus valatni. Kn racontant les événements de lamiée 1()3(k il mentionne la délégation des trois confrères au soin des prisons, et il ajoute (pie, quatre ans aj)rés, ces trois confrères créèrent la société des prisons, cela nous conduit bien à l'année 1640. (pii est la date de la fondation de celte société. Mais d'Argen.son écrit que les trois confrères revurent leur délégation le 12 juillet IGW : il est clair qu'il a voulu écrire 1636. Annales, \^. 32 (H. -F. 65).

ŒUVRES DE BIENFAISx\NCE 71

nistration des prisons, on aurait l'œil sur les agissements des greffiers et geôliers, on demanderait la répression des abus, on procurerait les exercices religieux aux détenus.

Cette société ne se substitua pas du premier coup à la Compagnie du Saint-Sacrement dans le soulagement de ces détresses. La Compagnie se faisait aider par elle ; mais elle n'avait pas renoncé à cette forme de son activité. Elle avait une commission qui s'en occupait toujours. En 16o4, pourtant, accablée par le nombre de ses entreprises, il lui parut qu'elle devait décidément léguer à son auxiliaire un travail qui l'encombrait. Et tout à coup, ce transfert devint indispensable, urgent. Le moment était venu où la conspiration de charité que les confrères avaient organisée dans l'ombre apparaissait comme une menace pour les autorités civiles et ecclésiastiques. Le 17 septembre, la Compagnie dénoncée et poursuivie comprit que les visites aux prisonniers la signalaient trop. Elle résolut de s'en décharger sans plus de retard sur l'assemblée qu'elle avait formée '. Elle avait cru, en constituant cette assemblée, s'assurer simplement une collaboratrice. En réalité, elle s'était procuré une héritière et'une continuatrice de ses efforts.

Du jour où elle s'était occupée, non seulement de l'état des prisons, mais des procès des prisonniers eux-mêmes, elle avait été contrainte de distinguer des maux qui n'étaient pas dus aux seuls geôliers. En avril 1655, quelqu'un fit comprendre « que, si l'on pouvait procurer quelque remède aux abus et aux longueurs des procédures, ce serait faire une grande charité à tout le public ». « Cette proposition, continue d'Argenson, fut approuvée, et l'Assemblée nomma des personnes fort expérimentées entoiles matières, pour conférer ensemble des remèdes et des moyens que l'on pouvait trouver de les faire réussir 2. » Il semble qu'on ait renoncé à réformer

' Annales, p. 82, 122 b (B.-F. J47, 210). - Annales, p. 83 6 (B.-F. 151).

la procédure elle-même et songé plutôt à fournir aux petites gens les consultations utiles et à leur faciliter les conciliations. « Le 16'^ de juin 1656, dit d'Argenson, M. le comte dAlbon proposa le dessein qu'avait eu un conseiller du Parlement de se lier avec quelques personnes de capacité et de piété, pour composer un conseil charitable pour terminer un procès à l'amiable entre ceux qui auraient véritablement le désir de s'accommoder. Cette proposition fut renvoyée à l'assemblée des officiers et elle y fut approuvée, et elle a eu d'heureuses suites et de de grands succès ^ » Il est malheureux qu'on ne puisse savoir quelle a été l'histoire de cette tentative originale, tribunal bénévole de conciliation, justice de paix organisée par de simples particuliers, première esquisse et prophétie des secrétariats du peuple^.

La Compagnie était douloureusement hantée par la pensée de la débauchç£riyée et pu^ E]le aurait

volontiers provoqué et organisé une répression rigoureuse de tous les désordres, et nous aurons à voir les efforts qu'elle a tentés dans ce but. Elle aurait surtout aimé de prévenir certains maux. Elle n'a cessé de se demander comment elle pourrait entraver, dans une mesure quelconque, le recrutement du personnel de la prostitution. C'est cette préoccupation qui l'a poussée tantôt à soutenir des œuvres déjà existnnlos. tantôt à on rêver d'autres tout à fait nouvelles.

^Annales, p. 90 6 (B.-F. 161). La Cnnipjignio avait on drjî'i ct'tte idée en 1043. Cf. Annales, ]). 48 (B.-F. «JO).

* Il faut sans doute rapprocher de cetto tentative de la Compagnie celle (jiii nous est ruconlée (huis la biographie dOlier (Paillon, t. II. p. rj07. TjOS). Je me contenterai de relever deux points, sans vu tirer de conclusions fermes. M. dAlhon. qui a eic nuMé a l'entrcjjrisc de la (]oin|)a}j:nie. était parliculici-enuMit lié aux (euvres d«* Saint -Siilpice. Le (vnseil charihible fut rétabli en 1000 |)ar M. de l'oussé. Il avait donc interrompu son travail pendant les tribidations de la Compaj^nie.

A peine établie, elle apprit, en 1631, qu'une personne de vertu, en se faisant religieuse, avait laissé deux cents livres de rente « pour entretenir, au faubourg Montmartre, une maîtresse d'école qui enseignerait vingt-deux filles jusqu'à l'âge de douze ans, à lire, à écrire et à prier Dieu ». La maîtresse, par excès de zèle, recevait dans son école, jusqu'à quatre-vingts filles et elle n'y pouvait suffire. La Compagnie intervint par l'intermédiaire du F. Philippe d'Angoumois, qui l'avait avertie; elle augmenta la rente de la fondation et fit apprendre la couture à ces fillettes pour les mettre en état de gagner leur vie.

Vers la même époque, peut-être en 163G, elle apprit l'existence, à Montmorency, d'un établissement qui avait pour but « de secourir les filles dont les mères avaient failli ». Elle s'intéressa aussitôt à cette entreprise qui n'était guère qu'à l'état de projet ou d'ébauche. Elle paya les honoraires d'une maîtresse qui enseignerait aux pensionnaires toutes sortes d'ouvrages; surtout, usant des « voies excitatives », elle procura à la maison la haute protection de M. le Prince, père du grand Condé, et de M""' la Princesse. Elle se réserva le droit d'vy envoyer douze petites filles par an ^

M"^« de PoUalion avait entrepris, en 1630, de fonder la communauté des filles de la Providence qui devait fournir un asile aux jeunes personnes du sexe en danger moral. A la fin de 1637, son institut, qui ne devait être autorisé définitivement qu'en 4647, avait reçu toute son organisation. La Compagnie lui avait donné son patronage. Là aussi, elle pouvait placer douze pupilles. D'autres fois, elle dirigeait les fillettes qu'elle désirait préserver — à condition que ce fussent des orphelines — sur la maison que Marie Delpech de l'Estang avait établie dans la paroisse de Saint-Sulpice. En 1640, les pensionnaires de cette sorte d'hospice moral étaient au nombre de quatre-vingts. La Compagnie ne se contentait pas

' Annales, p. 3i h, 35 (B. -F. 69, 70).

d'ailleurs de confier à ces établissements les enfants recueillis par elle; elle ne considérait pas alors sa tâche comme terminée envers eux. Un ecclésiastique et un laïque les visitaient de sa part de temps à autre et faisaient le rapport de leur état à l'assemblée. Ils payaient leur pension, en retiraient la quittance et la rapportaient au secrétaire qui en chargeait le registre ^.

La Compagnie pensait qu'un enseignement professionnel, sans remédier à tout, aurait souvent empêché bien des chutes. Elle plaçait en apprentissage, chez des maîtres ou des maîtresses qui lui paraissaient mériter sa confiance, les enfants auxquelles elle s'intéressait ; et il est probable que cette œuvre était réservée à ces bourgeois qui étaient assez nombreux parmi les confrères et dont d'Argenson a oublié de donner quelques noms. En 1640, le 2 août, la Compagnie jugea qu'il y avait lieu d'assister un peu mieux au spirituel ces pupilles en apprentissage. Elle chargea quelques particuliers de veiller sur leur conduite, de les porter à fréquenter les sacrements et d' « obliger leurs maîtres et leurs maîtresses à les élever dans la crainte de Dieu ». Pour ne point négliger cette pratique, on lisait chaque mois en séance la liste des protégés des deux sexes et on s'engageait à les visiter. En dépit de ces soins, dit d'Argenson, « on vit peu de fruits de toutes ces peines )>. Ce service de placement semble s'être réduit de plus en plus-.

Pourtant, en 1055, cette idée d'un enseignement professionnel à organiser fut reprise. La Compagnie, très ardente à traquer les « Compagnons du Devoir », très active à fortifier et à diriger contre eux les « frères » cordonniers et tailleurs, voyait d'assez près quelques détails de la vie ouvrière. Le 4 juin, ,« on proposa, dit d'Argenson, d'établir dans Paris des petites communautés de filles pour enseigner à coiffer, à blanchir et à soigner les malades ». Mais l'historiographe est obligé

' Annales, p. 35, 45 (B.-F. 70. 85).

* Annales, j). 45 (B.-F. 85).

d'ajouter : « Je ne vois pas que ce projet ait eu des suites et des succès ^ »

En ce temps-là déjà, le personnel féminin de la débauche professionnelle se recrutait surtout parmi les filles de la campagne, attirées par Féclat de la capitale, avides d'y trouver l'aisance par un travail honnête, mais arrivant à Paris sans gagne-pain assuré, proie toute prête pour les proxénètes à l'affût. « On a remarqué, dit un document dont nous aurons à parler, qu'un grand nombre des filles qui viennent de toutes les provinces à Paris pour servir, ne trouvent point où se placer et, après avoir dépensé le peu qu'elles avaient apporté de leur pays, se trouvent réduites à une extrême nécessité, qui les fait tomber enfin dans le désordre, par le désespoir où elles sont de pouvoir trouver de quoi vivre par d'autres voies. L'on sait même qu'il y a, à Paris, quantité de créatures malheureuses et infâmes qui les retirent et les vendent. » « Ces misérables créatures, dit d'Argenson à peu près dans les mêmes termes, se trouvaient à la descente des coches et des bateaux pour voir arriver ces pauvres filles et, sous prétexte de charité, elles offraient retraites à ces innocentes pour les perdre -. »

Le « Saint-Sacrement » ne jugea pas suffisant de gémir sur ces crimes ni de les maudire. « Il y eut des personnes de la Compagnie assez zélées pour se charger d'aller aux mêmes lieux les jours de l'arrivée de ces coches, afin d'empêcher les nouvelles venues d'être surprises par les infâmes suborneuses qui les attendaient, et ces soins ont eu de favorables succès, parce que dans la suite plusieurs particuliers de la ville se sont donné le même soin pour empêcher ce désordre. » Il est dommage que l'on manque de détails sur cette œuvre. Mais, par bonheur, si nous ignorons comment elle a exactement fonctionné, nous savons avec précision ce que ses fondateurs ont voulu faire. Recueillons la confidence de leurs pro-

' Annales, p. 84 b (B.-F. 15-2).

* Annales, p. 43 (B.-F. 84).

jets dans l'appel qu'ils adressaient alors aux personnes charitables * :

On a pensé qu'il serait nécessaire d'avoir une maison où les filles qui viendraient de province à Paris, pour servir, et où celles qui sortiraient de service seraient reçues pour y travailler, et par leur ouvrage aider à la nourriture et à lentretien qu'on leur y donnerait, et où elles demeureraient sous la conduite de quelques dames de vertu, jusqu'à ce qu'on leur ait trouvé condition. Comme ces filles vivraient dans cette maison d'une vie réglée, retirée et occupée aux exercices de piété et à l'ouvrage, beaucoup de personnes viendraient y prendre des sujets propres à les servir. Et quand elles sortiraient de condition, elles retourneraient dans cette maison destinée à recevoir les filles qui ne peuvent trouver à servir ; et par ce moyen on empocherait mille désordres et on procurerait le salut de quantité de pauvres âmes qui se perdront sans cela...

Comme les ouvrages ordinaires où s'appliquent les filles, et principalement celles qui ne savent point d'autre métier que de servir, ne pourraient guère contribuer à leur nourriture et à leur entretien, on a cru qu'il serait à jiropos de leur faire faire de la dentelle et de la broderie, lequel travail pourrait aisément faire subsister celles de la maison dont je parle et pourrait même leur servir quand elles seraient en condition.

On choisirait dans Paris une dame de i)iétô et d'exemple (jui prendrait le soin de cette maison-là, et qui s'appliquerait à former ces filles dans tous les devoirs d'une vie chrétienne et ]>ropre à des personnes destinées à servir. On a déjà trouvé une bonne demoiselle qui s'offre à leur faire aiiprendre les ouvrages de dentelles et de broderie...

Ce projet ne resta pas sur le papier. Dans la Vie de M. le chevalier de la Coste, il est parlé de cette maison de refu<^e comme d'un établissement existant et que le pieux gentilhomme de Provence aurait voulu imiter, llien ne prouve (prdle ait survécu à la Compagnie.

* Projet d'une bonne œuvre 1res uiUeà la f/loit'e de Dieu ol an saint de plusieurs (hues, par la<iuelle on peut aisément préserver on retirer du désordre tes personnes qui nij Inuibcnt que par pure nécessité, et parce qu elles n'ont pas de quoi vivre (S. I. n. d., 4 pages). L'n exemplaire de ce prospectus ou appel se trouve dans un recueil de diverses |)riè'res imprimées qui est à la bibliotli('(ju(> Nationale (II. 27,l'.»'.i-i08). Ce recueil est en deux volumes, dont le premier est à la bibliothécpie de l'Arsenal. Il provient de Saint-Sulpice (V. p. ;;s. lo;',. lOi).

Page 1