‹ La cabane de l'oncle TomChapitre 10 sur 52 · X- Ah 1 s’écria celui-ci avec un air de rapide intelligence · texte numérisé non relu

X- Ah 1 s’écria celui-ci avec un air de rapide intelligence

— Sans doute, madame veut que je gagne du temps : le plus vulgaire observateur ne s’y tromperait pas. Je ferai en sorte qu'elle soit contente; tout à l'heure ces animaux seront libres, courront dans la prairie jusqu’à la forêt, et le marchand ne partira pas de sitôt.

Andy. fit un sourire qui avait l’air d'une grimace.

— Vous comprenez, dit Sam, si le cheval du négrier s’emporte, nous nous empresserotis de secourir M. Ilaley, et nous lui serons bien utiles; oh 1 oui, on ne peut plus utiles I .

Et les deux esclaves, renversant leur tête en arrière, se mirent à rire de tout leur cœur, mais d’un rire étouffé, pendant qu’ils faisaient claquer leurs doigts et sautaient de plaisir.

'l'audis qu’ils se réjouissaient ainsi, Haley parut dans le verandah. Un peu radouci par quelques tasses d’un café excellent, il semblait d’assez bonne humeur, causait et souriait. Sam et Andy, prenant leurs chapeaux en feuilles de palmier, s'étaucèrenl vers les poteaux pour être prêts à aider le monsieur.

Sam avait dénatté les bords de son chapeau, de manière que les tresses dénouées, se dressait autour de sa tête, lui donnaient un air de fierté menaçante, comme à un chef indien. La coitfure d’Andy, au contraire, avaiteniièremeiit perdu ses bords; il enfonça la forme sur sa tête et regarda autour de lui avec satisfaction,' comme pour dire ; Qui osera prétendre que je n’ai pas un chapeau?

— En route maintenant, mes gaillards 1 dit Haley, ne perdons point de temps.

— Pas une minute, maître, répliqua Sam, pendant qu’il lui donnait les rênes de son cheval et lui tenait l’étrier ; au même instant, son camarade détachait les autres quadrupèdes.

Aussitôt que Haley fut en selle , sa fougueuse monture fit un bond soudain qui le désarçonna et l'envoya rouler 5 quelques pieds sur l’iicrbe sèche. Sam, proférant des exclamaiions furieuses, tira la bride de toutes ses forces, mais il s'y prit de telle sorte que les'

feuilles dénaltées donnèrent dans les yeux du cheval , ce qui n’était guère propre à le calmer. Il culbuta donc violemment le nègre, et faisant deux ou trois fois bruire ses naseaux avec dédain, lança quelques ruades, puis galopa vers le bas de la pelouse, suivi par Bill et Jerry, que l’autre noir n’avait pas manqué de lâcher, les effrayant d'ailleurs par ses cris et ses jurements. Alors eut lieu vue scène de désordre. Sam et Andy couraient en criant, les chiens Jurlaientçà et là, Mike, Mose, Mandy, Fanny et tous les moricauds, mâles et femelles, jouaient des jambes, frappaient des mains, hurlaient et braillaient avec un zèle dérisoire et une activité infatigable.

Le cheval blanc de Haley, animal rapide et plein de feu, sembla comprendre les intentions secrètes des principaux personnages et ' vouloir jouer convenablement son rôle dans l’épisode burlesque; ayant devant lui une pelouse longue et large à peu près d’un mille et aboutissant de toutes parts à des forêts sans bornes, il se fil un amusement de se laisser approcher; mais lorsqu’on n'était plus qu’à deux doigts de sa croupe, il bondissait, soufflait bruyamment dans ses naseaux, puis la bêle malicieuse disparaissait dans une avenue du bois. Bien n’était plus loin de l’esprit de Sam que l’idée de saisir un des quadrupèdes avant qu’il jugeât le moment opportun, et cependant il avait l’air de ne pas ménager ses efforts. Comme l’épée de Richard Cœur-de-lion, qui brillait toujours au plus fort de la mêlée ou sur le front de bataille, le nègre se montrait dans tous les endroits où une monture allait être attrapée; arrivant en pleine course, il criait à tue-tête: Sont ion! arrêlez-le I et le cheval effrayé redoublait de vitesse.

Haley se promenait de long en large, maugréait, jurait, frappait du pied. De l’avenue, M. Shelby tâchait de diriger la poursuite, et sa femme, debout devant la croisée de sa chambre, tantôt riait, tantôt s’émerveillait, non sans soupçonner toutefois la cause .secrète de ce comique événement.

Enfin, vers midi, Sam revint triomphant, monté sur Jerry, tenant par la bride le cheval de Haley, tout fumant de sueur, mais l’œil animé encore et les naseaux dilatés, preuve que l’esprit d’indépendance n’était pas éteint en lui.

— Je l’ai attrapé I s’écria le noir avec orgueil ; si je n’avais pas été là, ils auraient pu le poursuivre deux jours ; mais j’en suis Tenu à bout.

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— Voust dit Haley d’un air furieux, sans vous cet accident ne serait pas arrivé.

— Que le ciel nous protège I dit Sam d’un ton de vive émotion ; j’ai tant couru et me suis donné tant de peine, que la sueur ruiselle sur mon corps.

— C’est bien , c’est bien 1 répliqua Haley, vous m’avez fait perdre près de trois heures, avec votre stupidité. Partons maintenant, et ne badinons plus.

— Comment I dit Sam, vous voulez donc nous tuer, hommes et bétes? Nous sommes prêts à tomber de lassitude et les chevaux sont trempés de sueur. Ne songez point à partir avant le dîner. 11 faut que nous bouchonnions la monture de notre maître : voyez comme elle s’est couverte de boue; Jerry boite d’ailleurs. Maîtresse ne voudrait pas nous laisser mettre en route. Ne craignez rien , nous attraperons tout de même Élisa : elle n’a jamais été bonne marcheuse.

Madame Shelby, qui avait entendu ce dialogue du verandah, résolut de paraître à son tour sur la scène et de jouer son rôle. Elle descendit, et témoignant avec politesse son regret de ce qui avait eu lieu, pria instamment Haley de dîner avant de partir, l’assurant que la cuisinière allait servir sans délai.

Tout bien considéré, Haley accepta l'invitation d’assez mauvaise grâce, et entra dans le salon, tandis que Sam , le regardant avec des yeux pleins d’une expression indéfinissable, se dirigeait vers les communs avec les chevaux.

— • L’avez- vous vu, Andy? l’avez- vous vu? dit Sam, quand il eut dépassé la grange et pendant qu’il attachait les quadrupèdes. Pardieu ! cela était aussi agréable que nos meetings. Comme il se trémoussait, comme il jurait, comme il frappait du pied I J’ai entendu ses exclamations. — Jure, me disais-je, vieux coquin, jure tant qu’il te plaira. Tu voudrais bien avoir ton cheval, maintenant ; mais, attends que je l'attrape, ou altrape-le toi-même. 11 me semble que je le vois encore.

El les deux noirs, s’appuyant contre le mur de la grange, rirent à cœur joie.

— H aurait fallu voir, dit Sam, dans quelle rage il était, lorsque je lui amenai son cheval : il m’aurait tué, s’il avait osé. Et moi, j’avais l’air timide et innocent comme une colombe.

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— Je TOUS ai, perbleu I bien vu, répliqua Audy ; vous è(es ua fin matois, Samb.

-O Je ne suis pas trop béte, c'est vrai. Avez'vous remarqué notre mailresse à la fetièlre? Je l’ai vue rire.

— Non, je courais alors après les animaux.

— J’ai acquis l’habitude de bobserver, ajouta Sam pendant qu’il s’apprêtait gravement bouchonner le cheval de Haley ; c’est une habitude importante, mon cher; il faut tâcher de la prendre, peu> daiit que vous êtes jeune. — Levez ce pied de derrière, Audy. — Soyez-en bien convaincu, c’est le seul talent de bobserver qui fait toute la diOéreuce entre les nègres. Avez-vous vu ce matin de quel côté le veut soufflait? Avez- vous compris ce que désirait notre mailresse, sans le laisser voir? C’est là ce qu’on appelle la bobsenaiion, faculté précieuse, vous en conviendrez. Les facultés sont ciiOérenles, selon les individus, mais la culture les développe beaucoup.

— Je crois que si je n’éiais pas venu au secours de votre dis> cerncment, ce malin, vous n’auriez pas vu si clair, rép'iqua Aiidy.

■— Vous êtes un enfant qui piomellez beaucoup, c’est vrai, continua Sam. J’ai une haute opinion de vous, et je puis sans rougir vous emprunter des idées. 11 ne faut dédaigner personne, car le plus h ibile a quelquefois la vue trouble. Et maiaieuaut, rentrons. Je parie que maîtresse nous donnera quelque bon morceau.

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