‹ La cabane de l'oncle TomChapitre 19 sur 52 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Dès ce jour , Marie, dit Saint-Clare, l’âge d’or va commencer pour vous. Voici noire cousine de la vieille Angleterre, femme entendue, active, positive, comme on dit dans son pays, qui vous débarrassera de tous les soins du ménage, vous donnera le temps de vous reposer, de vous faire jeune et belle. Vous lui remettrez les clefs avec le cérémonial ordinaire, et le j)lus tôt sera le mieux.

Ces observations étaient faites pendant le déjeuner, quelques jours après l’arrivée de miss Ophélia à liiabilalion.

— Je puis vous assurer qu’elle est la bienvenue, dit Marie, appuyant sa tôle sur sa main avec la nonchalance d’une créole. Je suis persuadée qu’elle remarquera bientôt, pour peu qu’elle y mette de bonne volonté, que c’est nous maiiresses qui sommes les esclaves ici.

— Oh ! assurément, elle s’apercevra de cela et d’une foule d’autres vérités, je n’en doute pas, dit Saint-Clare.

— Certains philanthropes nous font un crime d’avoir des esclaves, comme s'^ nous gardions celle maudite engeance pour notre avantage et profit, s’écria Marie... et pourtant, si nous ne consultions que nos intérêts, notre Irauquillllé, nous les affranchirions tous à la Ibis.

Évangelino fixa sur sa mère ses grands veux, qui exprimaient ies diverses impressions que ces paroles avaient produites dans son cœur cl dans son esprit : elle lui dit avec simplicité ;

— Maman, pourquoi les gairllez-vous donc?

— Mon Dieu ! je n’en sais rien, îi moins que ce ne soit comme une épreuve cl une puiiilion : iis font le tourment de ma vie. Je suis sûre que c’est à eux seuls que je suis redevable de mes migraines, de mes violenles névralgies. Les nôtres sont, pour notre malheur, les êtres les plus dcteslablcs qu’on ail jamais vus sur la terre.

— AllonsI allonsl dit Saint-C.lare, quelque mouche vous aura pi(iuce ce malin; vous extravaguez it propos de nègres, et vous êtes injuste envers eux. Diles-moi si Manimy n’est pas la meilleure des créatures, s’il vous serait possible de vous en passer?

— Mammy est la meilleure esclave que j’aie jamais connue, répondit Marie; et pourtant elle est devenue égoïste, alfreusemenl égoïste: c’est un vice inhérent h sa race.

— L’égoïsme est un horrible défaut, dit Sainl-Clare avec une imperturbable gravité.

— Ce qui m’a convaincue de l’égoïsme de Mammy, dit Marie, c’csl qu’elle dort profondément toutes les nuits; n'est-ce pas épouvantable? Elle sait que j’ai besoin des soins les plus assidus, les plus aHcclueux presque à chaque instant, lorsque mes douleurs me reprennent, et pourtant elle est si lente à se lever! Je souffre plus qu’à l’ordinaire ce malin, pas suite des efforts qu’il m’a fallu faire pour la réveiller la nuit dernière.

— Maman, dit Évangeline, Mammy n’a-t-elle point passé dernièrement plusieurs nuits blanches auprès de vous?

— Comment savez-vous cela, mademoiselle? répondit Marie avec aigreur. Elle est venue vous faire ses lamentations, je suppose,

— Mammy ne se plaint jamais ; elle m’a dit seulement que vous aviez passé plusieurs mauvaises nuits, sans inlermillence.

— Pourquoi ne faites-vous pas venir Jeanne et Rosa pour la remplacer pendant une nuit ou deux, et lui donner le temps de prendre un peu de repos? dit Sainl-Clare. *

— Comment! c’csl vous qui avez le courage de me faire une pareille proposition! dit Marie. Vraiment, Sainl-Clare, vous parlez sans réfléchir. Dans l'état de surexcitation nerveuse où je me

trouve, le moindre souffle m’agare, me bouleverse les sens; je tomberais dans d'épouvanlables convulsions si je voyais près de moi une personne à laquelle je ne serais pas habituée. Si Mammy me portail le moindre intérêt, si elle remplissait ses devoirs, elle se réveillerait plus promptement et n’éprouverait pas tant de peine à se lever. J'ai entendu parler de gens qui avaient des domestiques dévoués ; semblable bonne fortune ne m’est jamais advenue ! — Et Marie poussa un profond soupir.

Miss Opbélia avait écoulé celle conversation avec un air de finesse, de gravité, qui décelait qu’elle savait étudier les personnes et les caractères. Elle ne desserrait pas les dents, bien résolue de savoir à quoi s'en tenir sur les personnes et sur sa position, avant d’exprimer le moindre avis.

— Je dois avouer que Mammy possède quelques qualités, ajouta Marie : elle est douce , prévenante, respectueuse, mais égoïste au fond du cœur. Elle ne se consolera jamais d'avoir été forcée de quitter son mari; car, voyez-vous, lorsqu’après mon mariage je vins habiter ici, je me vis dans la nécessité de l'emmener avec moi, et mon père ne pouvait se passer de son mari; il était forgeron et par conséquent indispensable. Je croyais, et je dis tout haut à Mammy qu’ils feraient bien de rompre leur mariage, parce que très-probablement il serait très-|)énible pour eux de vivre désormais séparés l’un de l’autre. Je regrette maintenant de n’avoir pas insisté sur ce point, je l’aurais mariée à un autre homme. Mais je suis par caractère si bonne, si indulgente, que je n’eus pas le courage d’imposer ma volonté. Je dis néanmoins à Mammy qu’elle ne devait pas s’attendre à revoir son mari plus |d’une ou deux fois dans sa vie, parce que l’air de la contrée qu’habite mon père altérant ma santé, je ne reviendrais pas à la maison ■paternelle. Je lui donnai le sage conseil de prendre un autre homme, elle refusa obstinément. Il y a dans le caractère de Mammy un entêtement indom[ilab!e, que personne n’est à même de connaître et d’apprécier comme moi.

— A-t-elle des enfants? dit miss Ophélia.

— Oui, cousine ; elle en a deux.

— J’ai tout lieu de croire qu’elle souffre beaucoup de cette ■séparation.

*— Après tout, je ne pouvais pas les emmener; c’étaient d’aü-

leurs Jeux élre; dégoùlanis, dont je ne pouvais supporlcr la présence; ils faisaienl perdre du temps à la mère. Mais je crois quo celle séparaiioii a laissé dans le cœur de Mammy une profonde trisiesse. Jusqu’à ce jour elle a refusé de couiracler un second mariage; je suis même persuadée que celle esclave, quoiqu’elle sache combien elle m’est nécessaire dans le délabrement de ma santé, partirait demain pour aller retrouver son mari, si elle pouvait ; j’en suis inlimement convaincue, dit Marie. Et voilà pourtant jusqu’où peut aller l’égoïsme des nègres qu’on suppose les plus dévoués.

— Les cheveux se dressent quand on y pense, dil Sainl-Clare d’ un ton sec el ironique.

Miss Ophélia jela sur lui un de ses plus fins regards : elle comorii bicniüi qu'il était intérieurement humilié et contrarié, car un jurire sarcastique avait effleuré ses lèvres.

— .Mammy a toujours été mon esclave favorite, ajouta Marie. Je voudiais bien, cousine, que vos domestiques du nord la vissent avec ses robes de soie et de mousseline, avec ses mouchoirs de fine batiste. Il m'est arrivé parfois de passer tout un après-midi à lui arranger scs chapeaux, el à lui tenir tout prêt pour le moment où elle devait se rendre au bal, à la promenade ou à quelque autre partie de plaisir. Elle n’apprécie pas mes bontés, elle en abuse ; elle n’a reçu le fouet qu’une ou deux fuis dans sa vie. Tous les malins elle a du café très-fort ou du thé avec du sucre blanc. C’est abominable, sans doute ; mais Saint-Clare a toujours voulu qu’on menât grand train dans sa cuisine, aussi chacun vil ici comme il lui plaît; le fait est que nos esclaves sont gâtés par notre coupable indulgence. Je suis persuadée que c’est en partie notre faute, s’ils se montrent égo'isies el se conduisent comme des enfants gâtés; mais j'en ai si souvent parlé à M. Saint-Clare, que je suis fatiguée de répéter inutilement les mêmes choses.

— Et moi aussi, fit Saint-Clare en prenant un journal.

Éva, la belle lîva, s’était tenue immobile, ne perdant pas une des paroles qu’elle entendait, el son visage reflétait une profonde et mystérieuse rêverie qui lui était particulière. Elle s’approcha doucement de la chaise de sa mère et jetant ses deux bras autour de son cou, elle lui dit :

— Maman, ne pourrais-je pas prendre soin de vous, une nuit

rien qu’une, chère maman? Je suis sûre que je n’irrilerai pas vos neils, et que je ne fermerai pas l’œil. J’ai souvent passé des nuits sans dormir, à penser.

— Quelle folie, ma fille ! quelle folie ! En vérité, vous êtes un enfant bien étrange.

— Voulez-vous, maman ? Je crois, ajouta-t-elle avec timidité, que Mammy ne se porte pas bien. Elle m’a dit, il y a quelques jours, quelle éprouvait sans cesse de violents maux de tête.

— Bon I voilà précisÿuent un des mille caprices de Mammy. Elle ressemble bien à tous ces maudits nègres ; pour cette engeance, le plus léger mal de tête, un bobo au doigt est une affaire d’Étai, et ils se croient morts. Je ne me prêterai jamais à de semblables abus, jamais, entendez-vous : j’ai des principes trop bien arrêtés là-dessus, ajouta-elle en se tournant vers miss Opbélia. Vous comprendrez, cousine, que c’est de toute nécessité. Si vous encouragez les domestiques à se plaindre des plus faibles indispositions, vous les aurez toujours sur le dos. Je ne me plains jamais, et pourtant personne ne sait ce que je souffre. Je regarde comme un devoir de supporter patiemment mes peines, mes douleurs, et je le fais.

A cette étrange péroraison, les yeux de miss Opbélia exprimèrent une stupéfaction si peu déguisée, que Saint-Clare partit d’un grand éclat de rire.

— Saint-Clare rit toujours, lorsque je fais la moindre allusion à ma mauvaise santé, dit Marie d’une voix de martyr. Je souhaite que le jour où il aura à s’en souvenir, soit retardé par la Providence.

Et elle mit son mouchoir sur ses yeux,

Après cette petite scène, un silence plein d’embarras et de malaise régna quelques instants dans le salon. Saint-Clare se leva enfin, regarda à sa montre, et dit qu’il était obligé de sortir. Éva suivit son père ; miss Opbélia et Marie restèrent seules à table.

— Mon Dieu! voilà bien le caractère de Saint-Clare, dit Mario en retirant son moueboir parfumé d’essences, aussitôt que le coupable qui lui avait fait prendre cette attitude se fut éloigné, jll ne se figure pas, il ne se figurera jamais ce que je souffre, jeeque j’ai souffert depuis plusieurs années. Si j’étais une du ces ifemmesqui se plaignent toujours, qui fout mille embarras à propos

d'un simple malaise, je m’expliquerais la conduite de Sainl-CIare. Les hommes se lassent bientôt des femmes qui se lamentent constamment sur leur sort. Mais je soiitfre sans rien dire. J’ai enduré, supporté mes douleurs avec tant de résignation, que Saint-Clare a liiii par croire que je puis héroïquenient tout supporter.

Miss Ophelia ne savait trop quelle réponse faire à une si étrangê conlidence.

Pendant qu’elle y réfléchissait, Maiie essuya ses larmes et remit sa toilette en ordre, avec la coquetterie djune colombe qui lisse ses plumes mouillées par une pluie d’orage; elle entama avec Ophé'ia une longue causerie sur les alTaires du ménage ; entra dans les détails les plus circonstanciés sur les armoires, les commodes, les cabinets, la lingerie, les garde-manger, la fruiterie, et les autres départements de la maison, dont elle allait, comme on dit communéineut, prendre la direction. Elle lui lit tant d'observations, de recommandations et d’injonctions, que la tête d’une femme moins rangée, moins active que mis Ophélia, en eût été complètement bouleversée et se fût perdue dans ce dédale inextricable.

— Maintenant, ajouta Marie, je crois bien que je vous ai tout dit, tout exjiliqué, de sorte que la première fois que je tomberai malade, vous pourrez agir de vous-même, sans me consulter ; à moins qu'il ne s’agisse d'Eva: elle a besoin de tantdesurveil'ance I

— H me semble qu’elle a une si bonne nature, dit miss Ophélia; je n’ai jamais vu un enfant plus parfait.

— Eva,dilla mère, a un caractère très-original. J’ai remarqué chez elle des excentricités si bizarres... Elle ne me ressemble en rien, je vous le jure.

Et Marie soupira comme si elle eût réellement quelque sujet de j)rofonde tristesse.

Miss Ophélia se dit intérieurement : — J’espère bien qu'elle ue vous ressemblera pas. Mais elle n’eut garde de manifester cette opinion.

— Eva a toujours aimé la société des domestiques, ajouta IMarie, et je pense que cela n’a pas de grands inconvénients pour quelques enfants. Moi-même, miss Ophélia, je jouais très-souvent avec les négrillons de mon père; il n’en est résulté aucun désagrémeiU pour moi. Mais Evangeline se place toujours sur le pied de l’égalité avec les créatures qui l’approchent. C’est une déplo-

rable manie, dont il m’a été impossible de la déshabituer. Je croîs même que Saini-Clare favorise ces incliaations. Le fait est que mon mari gâte tout le monde dans celle maison, excepté sa femme.

Jliss Ophélia s’obslinail à garder le plus profond silence,

— Vojez-vous, cousine, continua Marie, il n’y a qu’une seule ligne de conduite à suivre avec les esclaves , les regarder comme au-dessous de nous et les maintenir dans leur infériorité. J ’ai agi ainsi, tout naturellement, depuis ma plus tendre enfance. Mais ma fille Éva est capable de bouleverser la maison. Que fera-l-elle, grand Dieu, lorsqu’elle en sera la maltresse? Hélas! je l’ignore. Je veux bien qu’on soit bon avec ses esclaves; je le suis moimême , en toute circonstance. Mais il faut savoir les mettre à leur place. Ma fille ne le sait point. II n’y a déjit plus moyen de faire comprendre à cet enfant ce que c’est que la condition d'esclave. Vous l’avez entendue, lorsqu’elle m’a proposé de passer la nuit près de moi , pour laisser dormir Mammy. Voilà pourtant un échantillon de la conduite que tiendrait celte enfant , si on l'abandonnait à ses déplorables instincts.

— Pourtant, dit brusquement miss Ophélia, je suppose que vous regardez vos esclaves comme des créatures humaines , qui ont par conséquent le droit de prendre quelque repos, lorsqu’elles sont fatiguées par un long travail,

— Certainement , miss Ophélia , je suis toujours très-disposée à leur accorder tout ce qui peut leur être avantageux , même agréable, pourvu que cela ne les détourne pas de leur devoir, vous le savez, cousine. Mammy peut suppléer au sommeil de la nuit, dans un temps ou dans un autre; je ne m’y oppose pas. Jamais je n’ai vu fsclave plus donneuse ; celte créature qu’elle soit debout, assise ou ..(H elle marche, dormira toujours, à toute heure et dans quelque jndroil que ce soit. N’est-ce pas le comble du ridicule que de traiter des esclaves comme des Heurs exotiques ou des vases de porce* raine? s’écria Marie en se plongeant dans les profondeurs d’un volumineux coussin ; puis elle respira un flacon d’odeurs en beau cristal ta lié, de la forme la plus élégante.

Vous voyez , continua t-elle d’une voix si faible qu’elle ressemblait au dernier murmure du zéphir expirant sur un jasmin d’Arabie ou à quelque autre soufile élbéré ; vous voyez, cousine Ophé-J lia, que je ne parle ]ias souvent de moi, ce n’est pas mon habitude;

je n’y trouve aucun plaîeir. D'aill urs je n'ai pas meme la force de le faire. Mais sur tous ces points que je viens de vous énumérer, je suis en désaccord avec Saiut-Clare. Il ne m’a jamais comprise ni appréciée. Je pense que ce désaccord est la principale cause de ma mauvaise santé. Il a de bonnes intentions, je suis portée à le croire. Mais, voyez-vous, cousine, tous les hommes par nature et par caractère sont égoïstes et inconsidérés envers leurs femmes. Telle est, du moins, mon opinion.

Miss Ophélia , circonspecte , prudente comme tous les indigènes de la Nouvelle-Angleterre , et qui redoutait d’ailleurs de jouer un rôle dans les discussions de famille, commençait à prévoir la conlidence dont elle était menacée. Aussi, composant sou visage et prenant un air impassible, elle s’empressa de tirer de sa poche des aiguilles et un bas qu'elle gardait sur elle couime un spécilique contre le vice qui, selon le docteur Watts, était une des habitudes personnelles de Lucifer.

Elle se mit à tricoter énergiquement; ses lèvres, presque collées l’une à l’autre, disaient aussi clairement qu’elle aurait pu le faire de vive voix :

— Vous ne m’arracherez pas une parole. Je u'ai point à me mêler de vos affaires.

Elle regardait fixement Marie avec l’impassibilité et l’immobilité d’un sphinx. Mais madame Saint-Clare n’y faisait pas attention; elle avait trouvé quelqu’un à qui parler, elle était en plein exercice de bavardage, et c’était assez pour l’absorber entièrement. Elle respira de nouveau son flacon d’odeurs pour se donner des forces :

— oyez-vous, cousine, j'apportai en dot mes biens et mes esclaves lorsque j’épousai M. Saint-Clare, et j’ai par conséi|ueiit la droit de m’en servir à ma fantaisie. Mon mari a sa forlune parliciilière et ses esclaves, et je ne suis pas fâchée qu’il la gère, en dispose comme il lui plail ; mais il veut loujours se mêler de mes affaires. Vous ignorez peut-être qu’il a des idées aussi funestes qu'extravagantes sur beaucoup de choses, et notamment sur la manière de trader les esclaves. En réaüié, il se condiil comme si les nègres devaient avoir le pas sur moi, et même sur lui. Il les laisse lui susciter toutes sortes d’embarras, et jamais il ne lève le doigt. Sous quelques rapports, les opinions et la manière d'agir de Saint (iRire m’effi'ayent ; son excessive bonté me fait frémir. Dernièrement, il a

tout mis ici sur ce pied, que personne, excepté lui ou moi, ne pourra donner un seul coup de bâton dans l’habitation, quoiqu’il arrive, et il fait exécuter ses ordres avec tant de ponctualité qnçje n’ose réellement plus manifester un avis contraire. £h bien, vous pouvez voir ce qui résulte d’un si déplorable système. Saint-f.)aro n’est pas homme à lever la main sur un esclave, quand même il lui marcherait sur le corps... Quant à moi, vous voyez, cousine, qu’il y aurait de la barbarie à exiger un semblable effort de ma faiblesse physique. D’ailleurs, ces esclaves, vous le savez aussi bien que moi, ne sont que de grands enfants.

— Je ne sais rien de tout cela, et je rends grâce au ciel de mon ignorance à ce sujet, répondit laconiquement miss Opbélia.

— Bien, cousine ; mais vous aurez à l’a^rendre, si vous restez id, et ce sera à vos dépens. Vous ne pouvez vous figurer combien ces misérables sont irritants, stupides, négligeants, déraisonnables, puérils et ingrats.

Marie, en traitant ce sujet, avait retrouvé ses forces comme par miracle. Elle ouvrit les yeux et parut oublier son état de langueur.

— V'ous ne connaissez pas, et vous ne pouver connaître encore, continua-t-elle, les épreuves auxquelles ils soumettent une maîtresse de maison, chaque jour, à chaque instant, partout et de toutes sortes de manières. Se plaindre à Saint-Clare, c’est peine perdue : il vous parle d’autres choses. Il dit que c’est nous qui les avons faits ce qu’ils sont, et que nous devons les supporter. Il ajoute que leurs vices proviennent de nous, et qu’il y aurait cruauté à les punir de fautes dont nous sommes les complices directs. Il soutient que nous ne vaudrions pas mieux qu’eux, si nous étions à leur place : comme si on pouvait raisonner d’eux à nousl

— Croyez-vous que Dieu les a créés de la même argile? dit laconiquement miss Ophélia.

— Certainement non, je ne le crois pas! Plaisante histoire, en vérité... ils sont d’une race dégénérée.

— Ne croyez-vous pas qu’ils aient des âmes immortelles? dit miss Ophélia dont l’indignation arrivait graduellement jusqu’au paroxysme.

— Oh I quant â cela, répondit Marie en raillant, personne n’en doute. Mais établir entre nous et eux un point d’égalité, les mettre

en paral'èle avec nous, c’est impossible, et vous savez que ce serait le comble de l'uiopie. Saint- Clare n’a-l-il pas osé me dire qua séparer Mammy de ses enfants, c’était absolument la même cliosa que m’éloigner des miens ! Je ne partage nullement son syslèma de comparaisons. Il y a une différence immense, quoique Saint- Clare prétende qu’il n'en existe pas : est-ce que Mammy peut aimer ses bideux négrillons comme j’aime mon Isva? Et pourtant Saint-Clare s’est efforcé de me persuader que je devais, avec ma faible santé, et les douleurs auxquelles je suis sujette, renvoyer Mammy dans sa famille et prendre une autre esclave pour la remplacer. C'était beaucoup trop, beaucoup plus que je n’en pouvais supporter. Je ne fais pas souvent connaître ce que j’éprouve. Je me suis fait un princijade souffrir eu silence : c'est le tiiste sort de lu femme, et je le^ubis. Mais à colle proposition, j’ai éclaté. Depuis lors il ne m’en a plus reparlé, il ne s’est même pas permis la moindre allusion à ce sujet. Toutefois son regard, quelques paroles glissées dans nos entretiens m’ont convaincue qu'il n’a pas changé d’opinion : c’est une provocation continuelle.

Miss Opbélia paraissait craindre d’ouvrir la bouche; mais dans le rapide mouvement de ses aiguilles il y avait tout un volume de pensées ; Marie ne comprit pas celte éloquence nmelle.

— Vous voyez déjà, coiiliuua-l-elle, ce que vous êtes venue administrer, une maison sans ordre, sans règle, où les esclaves font leurs volontés, obtiennent ce qu’ils désirent, excepté lorsque, malgré ma mauvaise santé, je me sens assez de forces pour m’occuper des affaires domestiques. Je m’arme de mon nerf de bœuf et parfois je leur en applique quelques coups sur les épaules. Mais presque toujours je me sens trop faible pour remplir ce devoir. Ab ! si Saint-Clare avait seulement iidée d’agir comme les autres propriétaires,.;

— Que font-ils donc?

— Ils envoient leurs nègres à la cahhoose^ ou autres endroits pour être fouettés : c’est l’unique moyen d’en faire quelque chose. Si je n’etais pas une pauvre et faible femme, je crois que j’aurais deux fois plus d’énergie que Saint-Clare.

— Comment Saiul-Clare parvient-il à conduire sa maison î dit

' Plissa spéciale, dans hquelle on enferme les nègres.

miss Oiiliélia. Vous m’avez assuré qu’il ne bat jamais ses nègres.

— C’est que les hommes ont quelque chose de plus imposant que nous; il leur est beaucoup plus facile de se faire obéir. D’ailleurs, miss Opliélia, si vous avez observé les yeux de Saint- Clare, vous avez dû remarquer que quand il parle d’un Ion résoli», on croirait que ses regards lancent des élincellos. J’en suis moimême effrayée. Les esclaves devinent alors ses pensées et ses volonlés. J’obtiens moins avec mes iransporls de colère et mes cris, que Saint-Ciare avec un regard, s’il est dans ses momenis de surexcitation. Alors tout va à merveille autour de lui : voilà pourquoi il ne s’émeut pas de mes chagrins. Vous verrez pourtant, cousine Ophélia, lorsque vous serez entrée eu fonctions, qu’il esi impossible de conduire des nègres sans sév^lé : ils sont si méchants, si fourbes, si paresseux !

— A’ieux refrain ! dit Sainl-Clare qui rentrait de son excursion. Quel compte terrible ces maudites créatures auront à rendre do leur fainéantise, quand viendra le jour du jugement I Vous voyez, cousine, ajouta t-il en s’asseyant en face de Marie , vous voyez qu’ils sont d’autant plus inexcusables, qu’ils ont pour se guider mon exemple et celui de Marie.

— A peine arrivé, Saiul-Clare, vous recommencez vos méchancetés, dit cette dernière.

— Moi ! bonté du ciel ! je croyais au contraire m'être exprimé fort convenablement, surtout pour moi. J’abonde toujours dans voire sens, Marie, et je m’efforce de corroborer vos observations.

— Vous savez, Sainl-Clare, que telle n’a jamais été votre manière de penser ni d’agir envers moi.

— Alors, je me suis trompé. Je vous remercie, ma chère amie, de m’avoir remis dans le droit cbemiu.

— Vouli-z-vous réellement me provoquer? dit Marie.

— Calmez-vous, Marie; la chaleur est élouffaule, et je viens d’avoir avec Adolphe une querelle qui m’a beaucoup fatigué. Ainsi, soyez aimable, je vous eu conjure; et laissez-moi me reposer à la douce lumière de votre sourire.

— Quel est le sujet de votre querelle avec Adolphe? dit Marie. L’impudence de ce mulâtre m’est devenue insupportable; je voudrais l’avoir quelque temps sous ma direction absolue, je l’aurais bieulol dompté.

— Ce que vous dites, nia chère amie, est marqué au coin de votre perspicacité, de votre bon sens ordinaires, dit Saint-Clare. Quant à Adoljihe, voici le fait : Ce drôle s’est si longtemps étudié à imiter mes paroles et mes intentions, qu’il a fini par se prendre réellement pour son maître. Je me suis vu dans la nécessité de lui donner un petit avertissement et de lui faire voir son erreur.

— Comment? demanda Marie.

— Voici, ma chère amie. J’ai été obligé de le prévenir explicitement que je tenais beaucoup à conserver quelques-uns de mes habits pour mon usage personnel. J’ai réduit sa magniOcence à quelques flacons d’eau de Cologne, et j’ai poussé la cruauté jusqu'à le restreindre à une seule douzaine de mes mouchoirs de batiste. Adolphe se servait d» tout cela avec impudence; je lui ai parlé comme un père pour le corriger de ces défauts.

— O Saint-Clare 1 quand donc saurez-vous comment vous devez traiter vos esclaves ? C’est une abomination de se montrer si indulgent envers eux, dit Marie.

— Bah I fit Saint-Clare, après tout, si ce pauvre diable éprouve un si vif besoin de ressembler à son maître, quelle est donc l’énormité de son crime ? Si je l'ai élevé de telle sorte qu’il trouve le suprême bonheur dans des flacons d’eau de Cologne ou dans quelques mouchoirs de batiste, pourquoi ne lui en donnerais-je pas?

‘ — Pourquoi ne l’avez-vous pas mieux élevé? dit miss Ophélia.

— Cela m’eût donné trop de tracas, répondit Saint-Clare ; par paresse, cousine, cotte insurmontable paresse, qui perd beaucoup plus d’âmes que vous ne sauriez en fortifier, en corriger I Si je n’étais point né paresseux, je serais un ange de perfection. J’ai de bonnes raisons pour croire que le docteur Botherem, de votre Etat de Vermont, a fort bien défini la paresse lorsqu’il l’a qualifiée l’essence du mal moral. Cette définition me paraît juste en tout point.

— Je sais que les maîtres d’esclaves ont une horrible responsabilité, dit miss Ophélia; pour rien au monde je ne voudrais en être chargée. Vous devez instruire vos nègres, les traiter comme des créatures raisonnables qui ont comme vous une âme immortelle et avec lesquels vous comparaîtrez un jour devant le souverain juge. Telle est ma persuasion , dit la charitable personne , donnant tout

à coup un libre essor à l’ardeur du zèle qu’elle avait contenu toute

la matinée.

— Allons, allons, répondit Saint-Clare en se levant soudain, estce que vous nous connaissez, chère cousine, pour nous juger ainsi?

Kl se mettant à son piano, il joua un air des plus vifs et des plus gais. Il avait un talent naturel pour la musique ; sa touche était ferme et brillante, ses doigts agiles comme le vol d’un oiseau, ses notes rapides et sonores. Il exécuta plusieurs morceaux sans discontinuer, comme une personne qui joue pour se mettre en bonne humeur. Enfin, replaçant ses cahiers, il se leva et dit gaiement :

— Bien, cousine, vous nous avez donné une bonne leçon et rempli votre devoir; en somme, je vous en estime davantage. Je ne doute pas le moins du monde que vous ne m'ayez lancé une perle de vérité ; mais, vous le voyez, elle m’est tombée si directement sur la tête, que je ne l’ai pas d’abord appréciée à sa juste valeur.

— Pour ma part, dit Marie, je ne vois pas à quoi peuvent servir de semblables avis. Je suis sûre que personne ne fait plus que nous pour les esclaves ; je voudrais bien savoir s’il est possible de trouver de meilleurs maîtres. Malheureusement cela ne corrige point les nègres ; ils n’en deviennent que plus méchants, plus insupportables. Donnez-leur des conseils, c’est peine perdue; bien souvvent je me suis inutilement enrouée à leur parler de leurs devoirs, lis peuvent aller à l’église quand il leur plaît; et quoique un sermon soit pour eux comme une perle pour des pourceaux, et que par conséquent ils ne profilent pas en y assistant, ils y vont toujours, et ils ont trèssouvent le bonheur d’entendre la parole divine. Mais, comme je vous l’ai déjà dit, ils sont d'une race dégénérée ; ils ne sortiront jamais de leur état de dégradation; il n’y a rien à attendre d’eux. Vous n’en ferez jamais rien, ma’.gré tous vos eHorts. Je les con- * nais par expérience, cousine Ophélia , tandis que vous ne les connaissez pas encore. Je suis née, j’àtélé élevée avec ces brutes; et je dois les savoir par cœur.

Convaincue qu’elle en avait dit assez, miss Ophélia garda le silence.

Saint- Clare sifila un air.

— Saint-Clare, dit Marie, je vous prie de ne pas sifller ; cela augmenlc mou mal de tête.

— Je ne silïle plus, répondit Sainl-Clare. Chère amie, n’avez- Vous pas quelque autre défense à me faire?

— Je vous supplie de compatir un peu à mes douleurs; vous ne me témoignez jamais la moindre sympathie.

— Vous avez l’air d’un ange accusateur I s’écria Sainl-Clare.

— Vous m’exaspérez en me parlant de la sorte et sur ce ton !

— Alors, comment voulez-vous qu’ou vous parle? Je suis disposé à prendre le ton qui vous plaira, chère amie, pour vous donner entière satisfaction.

£n ce moment de bruyants éclats de rire, partis de la cour, pénétrèrent à travers les rideaux de soie du verandah. Saiiit-Clare se dirigea précipitamment vers la fenêtre, et soulevant un pan du rideau, se prit aussi à rire aux éclats.

— Qu’y a-t-il donc? demanda miss Ophélia en s’approchant de la balustrade.

Au milieu de la cour, Tom trénalt sur un siège de mousse, les boutonnières garnies de bouquets de jasmin ; la belle Éva, souriant de plaisir, lui passait au cou une guirlande de roses; puis, riant de plus belle, on la vit se percher sur les genoux du nègre, connue un petit oiseau.

— O Tom, lui dit-elle, que vous êtes drôle comme ça !

Tom souriait avec bienveillance; à son maintien timide et tranquille, on voyait bien qu’il prenait autant de plaisir que sa jeune maîtresse à cette innocente plaisanterie. Lorsqu’il aperçut son maître, il leva vers lui ses yeux suppliants, comme pour réclamer sou indulgence. •

— Comment permettez-vous ces folies à votre hile? dit miss . Ophélia.

— Pourquoi pas? répondit Saint- Clare.

— Je ne sais, cousin, mais cela me paraît effrayant.

— Vous ne trouveriez pas mauvais qu’un enfant caressât ua gros chien, quand même il serait noir, ülais si c'est u^j|éiéature capable de penser, de raisonner, de sentir, et qui a ulie âme immortelle, vous frémissez... convenez-en, cousine. Je connais bien la philanthropie de vos hommes du nord : nous n’étalons pas les memes sentiments sur l’esdavage, mais l’habitude produit eu nous ce que devrait faire le chnsiianisme , elle détruit le préjugé contre les esclaves, Nulle part, au contraire, il u’est plus fort que che%

Digiti/imj by Coogic

vous; je l’ai souvent ot)servé, dans le cours de mes voyages. Les nègres vous inspirent autant d'horreur qu’un serpent ou un crapaud, et pourtant vous vous indignez contre leurs persécuteurs. Vous ne voudriez pas les maltraiter, ni qu’on les maltraitât ; mais pour tout au monde vous ne consenliiiez point h ce qu’ils eussent le moindre rapport avec vous. Vos négrophiles voudraient qu’on les envoyât en Afrique pour ne plus les sentir ni les voir, et faire partir ensuite un missionnaire ou deux chargés de leur donner une prompte éducation. N’est-ce pas cela, cousine?

U y a du vrai dans ce que vous venez de dire, répondit

miss Ophéliaque les paroles de Saint-Clare av.aient rendue rêveuse.

Que deviendraient les pauvres et les malheureux sans les

enfants? dit Saint-Clare en se penchant sur la balustrade, pour regarder Éva qui sautillait dans la cour, tenant Tom par la main ; les enfants sont les seuls vrais démocrates : Tom est maintenant un 'héros au yeux d’Éva ; les histoires qu’il lui raconte la plongent dans l’admiration, elle préfère ses chants et ses hymnes méthodistes à un opéra. Sa poche pleine de verroteries, de morceaux de bois et autres jouets, est une mine de bijoux pour elle , qui admire beaucoup plus Tom que s’il avait la peau blanche comme nous. Ma tille est une des roses del'ÉJen semées par Dieu sur cette terre pour consoler les pauvres et les malheureux, que trop de personnes regardent comme des êtres d’une nature inférieure.

C’est étrange l cousin, dit miss Ophélia; en vous entendant

parler on vous prendrait pour un professeur.

Un professeur! fît Saint-Clare.

Oui ; un professeur de religion.

— Tas du tout, cousine; je ne suis pas un professeur comme vous l’entendez, vous autres habitants des villes; ce qui est pis encore, ce qui m’effraye même... c’est que je ne pratique pas.

— Pourquoi donc parlez-vous ainsi?

Rien n’est plus facile que de parler, répondit Saint-Clare ; je

crois que Shakespeare fait dire à un de scs personnages : « Il me » serait plus facile de donner vingt préceptes bons à suivre, que » d’accomplir uue seule de ces maximes. » Rien n’est comparable à uns bonne division du travail : parler est mon fort, chère cousine; le vôtre consiste à pratiquer.

Tom n’avail pas à sc plaindre de sa nouvelle position ; le lecteur

a pu s’en convaincre. L’aUacbement de la petite Éva, et surtout la reconnaissance , l’afTection instinctives à sa nature généreuse, lui siiggérèreni l’idée de demander à son père que le nègre, son protégé, fût attaché spécialement à sa personne pour l’accompagner dans ses courses et promenades. Tom reçut ordre de négliger dorénavant ses autres fonctions, et de se tenir continuellement à la disposition de miss Éva. Cet ordre, nos lecteurs en sont persuadés, ne fut nullement désagréable à l’esclave. On l’Iiabilla à neuf de pied en cap. Saint- Clare ne s’occupait jamais de ces menus détails, qui lui inspiraient une aversion insurmontable. Le service que Tom faisait à l’écurie devint une sinécure; il se borna à une inspection quotidienne et à diriger, dans ses fonctions, un palefrenier en sous-ordre. Marie Saini-Clare déclara formellement qu’elle n’entendait pas que Tom approchât de sa personne encore imprégné des puanteurs de l’écurie, qu’elle se garderait bien de l’employer tant qu’il remplirait des fonctions qui le rendaient si insupportable; que d’ailleurs, son système nerveux ne pourrait résister à une semblable épreuve. La moindre émanation d’odeurs désagréables, disait-elle dans ses lamentations, devait la eonduire au tombeau et mettre Qn à ses épreuves terrestres. Tom eut donc un habit de fin drap, toujours bien brossé, un chapeau de castor d’un luisant irréprochable, des bottes cirées, des manchettes et un col d’une blancheur éblouissante. Avec sa bonne figure noire, rehaussée par sa mise, il paraissait assez respectable pour être evêque de Carthage, siège épiscopal, qui fut autrefois occupé par des liommcs de sa couleur.

En outre, il se trouvait dans une habitation charmante, considération à laquelle les nègres, naturellement très-sensibles, ne sont jamais inditTérenls. Il pouvait jouir tranquillement des fleurs, des oiseaux, des fontaines, des parfums, de la lumière et de la beauté de la cour, des tentures de soie, des peintures, des lustres resplendissants, des statuettes, des dorures, qui transformaient, à ses yeux, le salon do son maître en une sorte de palais d’Aladin.

< Si jamais les peuples s’élèvent jusqu’h la civilisation, et ceh doit avoir lieu ; si clic s’associe un jour au progrès humain, la vie se réveillera dans celte immense contrée, avec une pompe et ' une magn!ii(.c.ico dont nous autres, hoids OcuîJcntaux, ne pouvons-nous faite unQ idée. Sur celte terre lointaine et mystérieuse

de l’or, des pierreries, des épices, des palmiers aux panaches flottants, des fleurs merveilleuses, des prodiges incessants de la fécondité, l’art prendra de nouvelles formes et une splendeur qui nous est inconnue. La race nègre, n’étant plus méprisée ni foulée aux pieds, nous montrera peut-être les dernières et les plus magnifiques révélations de la nature humaine. Les nègres déploieront alors toutes leurs qualités, leur douceur instinctive, leur soumission, leur simplicité enfantine et affectueuse, leur facile oubli des injures, des mauvais traitements, leur déférence pour la supériorité de l’intelligence, leur confiance en l’autorité gouvernementale.

Toutes ces qualités réunies produiront chez eux la plus haute manifestation de la vie chrétienne, et comme le Seigneur a toujours châtié ceux qu’il aime, peut-être n’a-t-il précipité cette pauvre Afrique dans la fournaise des afflictions que pour en faire un jour le plus beau, le plus puissant des royaumes, lorsqu’il aura mis à l'épreuve tous les autres empires de la terre et constaté leur faiblesse : car il est écrit que les premiers seront les derniers, que les derniers seront les premiers.

Ce n’étail pas de semblables pensées qui préoccupaient Marie Saiut-Clare, pendant qu’elle terminait ses apprêts de toilette, en agrafant un bracelet de diamants, un dimanche matin. Ce qu’elle aimait, c’était les belles choses; la voilà donc couverte de joyaux, de soie, de dentelles, qui se rend à une église à la mode, pour y étaler sa piété ; elle ne manquait jamais d’accomplir ses devoirs \ religieux tous les dimanches. Quand elle était assise dans sa stalle, elle avait tant d’élégance, des mouvements si souples et si onduleux, elle s’enveloppait si soigneusement de son écharpe de dentelle, qui la couvrait comme un brouillard diaphane ! elle paraissait si avenante, si douce, qu’on eût dit un résumé de toutes les merveilles produites par le goût le plus exquis! Quant à miss Ophélia, elle formait avec elle le contraste le plus parfait. Elle avait pourtant une belle robe de soie, un châle magnifique, un mouchoir richement brodé; mais sa raideur, ses allures guindées, scs formes anguleuses, lui donnaient un air tout à fait éirange, qui ne servait qu’à rehausser la grâce de sa voisine; il ne s’agit pas de la grâce de Dieu, bien entendu.

— Où est Éva? dit Marie qui avait terminé ses apprêts de toilette.

— Elle s’est arrèiée sur l’escalier, pour dire quelque chose à Wamniy, répondit miss Ophélia.

— Et que peut-elle avoir à lui dire sur l’escalier?

Appiochez, lecteur, et vous le saurez, quoique Marie ne l’entende pas.

— Chère Mammy, je sais que vous avez un violent mal de lêio.

— Dieu vous bénisse, miss Eva, mon mal de tête s’est Cilméj vous n’avez pas besoin de vous en inquiéter.

— Tant mieux, cela m’entlianle.

Et la jeune fille l’enlaçant de scs deux bras :

— Mammy, lui dit-elle, vous accepierez mon flacon.

— Comment, s’écria Mammy, ce joli bijou en or, avec ces pierreries? Mon Dieu, miss, une si belle chose n’est pas faite pour moi.

— Pourquoi pas? vous avez besoin de ce flacon, et il m’est inutile. Maman se sert toujours du sien, quand elle a ses migraines, et celui-ci vous soulagera; ne l’acceplerez-vous pas pour me faire plaisir?

— Oh 1 les douces ! les célestes paroles ! s’écria Mammy.

Éva lui mil le flacon dans le sein, l’embrassa et descendit rapidement pour rejoindre sa mère.

— Pourquoi vous êtes-vous arrêtée si longtemps? lui dit celle-ci.

— Pour remettre un flacon à Mammy, qui l’emportera à l’église.

— lîva ! s’écria Marie, frappant la terre du pied dans un mouvement d’impatience... vous avez donné votre flacon d’or à MammyJ Allez vite, et reprenez-le à l’instant.

La jeune fille, triste et décontenancée, retourna lentement su( ses pas.

— Je vous dit, Marie, de laisser cette enfant libre; elle agira comme bon lui semblera, s’écria Saint-Clare.

— Ah ! Saint-Clare, comment fera-t-elle son chemin dans le monde? répondit Marie.

— Dieu le sait, dit Saint-Clare ; mais elle suivra la roule du ciel beaucoup mieux que vous et moi.

— O papa! dit Évangeline en lui touchant doucement le coude, ne parlez pas ainsi, cela fait de la peine à ma mère.

— Eh bien! cousin, êtes-vous prêt à partir pour l’église? dit luiss Ophélia en se tournant vers Saint-Clare.

— Je n’y vais pas, je vous remercie.

— Je voudrais que Sainl-Clare se rendit exactement à l’église, dit Marie, mais il n’a pas un atome de religion ; c’est de la dernière inconvenance.

— Je le sais, dit Saint-Clare... Vous autres dames, vous allez à l’église pour apprendre comment vous devez vous conduire dans le monde, et faire remarquer votre piété. Si je me décidais à entrer dans une église, j’irais où va Mammy; là du moins il y a de quoi tenir éveillé l’homme le plus prédisposé au sommeil.

— Quoi! s’écria Marie! vous pourriez écouter les criailleries des méihodisles... mais c’est horrible 1

— Tout ce que vous voudrez, Marie, excepté le calme plat de vos respectables églises; positivement, ce serait trop exiger d’un homme. Éva, tenez-vous à y aller? venez, vous jouerez avec moi.

— Merci, papa, j’aime mieux aller à l’église.

— Ne vous y ennuyez-vous pas à mourir? continua Saint-Clare,

— Oui, papa, je m’ennuie quelquefois, répondit Éva; je m’y endors aussi... mais je lâche de me tenir éveillée.

— Pourquoi donc y allez-vous?

— Pourquoi? vous le savez, papa, ditla jeune fille à voix basse; ma cousine me répète sans cesse que Dieu désire nous avoir, qu’il cous donne toutes choses; il est donc trop juste de faire ce qu’il désire de nous. Au bout du compte, ce n’est pas trop ennuyeux.

— Vous avez une belle âme, un caractère adorable, dit Saint- Clare en l’embrassant; allons, vous êtes une bonne fille ; priez pour ♦olre père.

— Certainement; je le fais toujours, répondit l’eufant en s'élançant dans la voilure à côté de sa mère.

Sainl-Clare resta debout sur le perron, et envoya des baisers à sa fille avec la main, tant qu’il put apercevoir la voilure. De grosses larmes roulaient dans ses yeux.

— O Évangeline! lu es bien nommée, s’écria-t-il. Dieu ne t’a-t-il p.as envoyée vers moi comme un Évangile vivant!

Sainl-Clare abandonna pendant quelques instants son cœur à ces douces émotions ; puis il alluma son cigare, se mil à lire le journal du matin et oublia son petit Evangile, Beaucoup d’entre .nous DC lui rcssemblcut-ils pas sur ce point'?

Voyez-vous, ^vangeline, lui dit sa mère, il faut toujours se montrer bienveillant envers les esclaves; mais il ne convient oaa de les traiter comme s’ils étaient nos parents ou de notre ccndition. Par exemple, si Mammy était malade, vous ne voudriez pas qu’on la mît dans votre lit?

— C’est précisément ce que je ferais, répondit Éva, parce qu'il serait plus facile de la soigner, et que mon lit est meilleur que le sien.

Marie tomba dans le plus profond désespoir en entendant cette ré|)onse, qui dénotait pour elle une absence totale de discernement moral.

— Comment me faire comprendre do oouo | avec

douleur.

— Impossible, répondit miss Ophélia d’un ton significatif. Sur le moment, Éva parut triste et déconcertée ; mais par bonbeur les enfants ne conservent pas longu^mps la même impression; aussi, quelques instants après, la petite fille riait-elle des différents objets qu’elle apercevait à travers les glaces de la voiture et qui semblaient se mouvoir le long de la route.

— Eh bien, mesdames, dit Sain t-Clare, lorsqu’elles furent confortablement assises à table pour dîner, quel était aujourd’hui le programme des cérémonies à l’église?

— Le docteur nous a prêché un magnifique sermon, répondit Marie ; c’était un sermon comme vous devriez en entendre souvent : il a exprimé exactement toutes mes vues, toutes mes idées.

— Il devait alors être bien complet et bien édifiant, dit Saint- Clare.

— Je veux parler de mes idées sur la société et autres choses en général, dit Marie : le docteur avait choisi pour texte ces paroles : « Le Créateur fil toutes les choses belles dans leur saison. » Il a clairement démontré que les distinctions sociales viennent dil’cclemenl de Dieu. Que tout dans celte vie est admirablement ^ ordonné, beau, magnifique, qu’il y a des classes supérieures et inférieures, des personnes pour gouverner et d’autres pour servir; cl beaucoup d’autres vérités que vous connaissez aussi bien que moi. Il en a fait l’application aux ridicules calomnies qu’on ne cesse de colporter 5 propos de l’esclavage, démontrant de la ma-

nière la plus évidente que la Bible est pour nous et vient à l’appui de nos institutions. Ah ! Saint-Clare, que n’avez-vous entendu un si beau sermon !

— Je ne le regrette pas beaucoup, répondit Saint-Clare. Je puis apprendre ici quels sont mes devoirs, tout en lisant un journal et en fumant mon cigare, ce que je ne pourrais pas faire à l'église, vous le savez.

— Comment, dit miss Opbélia, vous ne croyez pas à ces maximes?

— Qui, moil je suis un être si intraitable que de pareilles considérations religieuses m'iuilueuceut très-peu Si j’avais à parler de l’esclavage, je dirais tout haut, franchement et sans détour : « Nous l’avons, nous en jouissons, et nous le maintenons pour notre commodité et nos intérêts, u Voilà le résumé des arguments que le prédicateur vous a développés, en leur donnant une teinte religieuse, et je crois que tout le monde le comprendra facilement.

— En vérité, Augustin, vous portez trop loin l’irrévérence, dit Marie; il est choquant de vous entendre parler ainsi.

— Choquant 1 dites-vous? C’est pourtant la vérité. Pourquoi le prédicateurs ne poussent-ils pas plus loin leurs explications religieuses? Pourquoi ne démontrent-ils pas que toutes choses sont belles en leur saison, en prenant, par exemple, pour sujet de leurs discours un homme qui boit un coup de trop, qui passe son temps à jouer aux cartes, et autres semblables distractions que la Providence nous a si largement ménagées? Nous serions charmés qu’on nous prouvât que tout cela est pour le mieux dans le plus vertueux des mondes.

— Ëh bien I demanda miss Opbélia, pensez-vous que l’esclavage soit juste ou injuste?

— Dans votre Nouvelle-Angleterre, cousine, répondit gaiement Saint-Clare, vous avez une manière de commenter et de comprendre le droit qui m’effraye. Si je répondais à votre question, je suis sûr que vous m’en poseriez une demi-douzaine d’autres, beaucoup plus compliquées que la première : je ne veux pas me mettre dans une fausse position. Je suis un de ces hommes qui passent leur vie à jeter des pierres contre les fenêtres des autres; mais je ne me laisserai jamais lapider par mes voisins.

— Voilà comme il vous réj/oud toujours, dit Mario. Vous ii’en tirerez jamais rien ; je suis per.suadé que s’il a recours aux faiixr fuyants, s’il emploie mille subterfuges, comme c’est son liabitude, il faut aitribiier ce travers à son peu de zèle pour la religion.

— La religion! s’écria Saint-Clare d’un ton qui fil lever les yeux aux deux dames. La religion I consiste-t-elle dans les sermons qu’on ums débile à l’église? Est-ce une religion que la doctrine qui ).lie, tourne, descend, monte, pour prendre toutes les formes capricieuses, pour justifier tous les vices d’une société égoïste? Estce une véritable religion que celle qui est moins scrupuleuse, moins juste, moins généreuse, qui a moins de considération pour riiomme qu’un être tel que moi, ignorant, égoïste par nature? Non ! lorsque je cberclie la religion, je porte mes regards vers le ciel, et je ne les baisse jamais vers la terre.

— Ainsi, vous ne croyez pas que la Bible justifie l’esclavage? dit miss Ophélia.

— La Bible était le livre de prédilection de ma mère, répondit Saint-Clare. Elle fut son guide pendant sa vie et jusqu’à sa mort; il me serait pénible de penser qu’elle renferme de si horribles doctrines. Ce serait comme si j’y cherchais la preuve que ma mère pouvait, sans manquer à ses devoirs, boire de l’eau-de-vie, chiquer et jurer, pour me donner le droit de fai!^ les mêmes choses. Cela ne me rassurerait pas sur mes défauts et j’aurais moins de respect pour la mémoire de ma mère : et pourtant sur cette terre, c’est un bonheur que d’avoir quelque chose qu’on puisse respecter. En somme, vous le voyez, dit-il, reprenant le ton de sa plaisanterie, je demande que chaque chose soit enfermée dans une boîte différente. L’organisation sociale, en Europe et en Amérique, se compose d’éléments variés qui ne supporteraient pas l’examen, si on les comparait avec l’idéal de la moralité. On sait très-bien que les hommes n’as[iirent point à la justice absolue, mais seulement à faire comme le reste du mon le. Qu’un individu vienne me dire franchement : « L’esclavage nous est nécessaire, sans lui nous ne pourrions vivre; nous nous trouverions réduits à la mendicité si nous l’abolissions, et nous sommes déterminés à le maintenir. » Voilà des arguments clairs et concluants; un pareil langage a au moins pour lui la vérité, et si nous eu jugeons d’après la pratique usuelle, la majorité s’en contentera. Mats si on vient

me jeter à la face, d’une voix naziliarde, quelques passages de rÉcrilure, je suis disposé 5 croire que celle manière de procéder ne vaut pas le diable.

— Vous manquez absolument de cliarité, dil Marie.

— Eli bien ! coiUinua Sainl-Clare , supposons qu’une circonstance fortuite fasse baisser le prix du coton pour toujours et réduise à rien le prix des esclaves sur le marclié; pensez-vous que nous n’auiioiis pas bientôt d’autres versions de l’ËiTilure? Quels flots de lumières pénétreraient aussitôt dans l’église ! Comme on découvrirait promptement que tous les textes de la Bible, d’accord avec la raison, condamnent l’esclavage?

— En tout cas, Ot Marie en se pencbant sur le dos de son siège, je rends grâce au ciel d’être née dans un pavs où l’esclavage existe. Je le crois légitime : je sens qu’il doit l’être. D’ailleurs, je ne pourrais m’en passer d’aucune manière.

— Qu’en pensez-vous, ma petite? dit Saint-Clare à Éva, qui entrait en ce moment, une fleur à la main.

— De quoi s’agit-il, papa? *

— Aimeriez-vous mieux vivre comme votre oncle, d.ins le Vermonl, ou comme nous, avec une foule d’esclaves pour nous servir?

— Ah! notre manière est la plus agréable 1

— Et pourquoi? dit Saint Clare en caressant les cheveux de la petite lilie.

— Parce que nous avons ainsi plu.s de personnes à aimer, dit Evangeline en le regardant d’un air sérieux.

— Voilà bien Évangeline, s’écria Marie, voilà un de ses bilarres propos 1

— Est-ce là un propos bizarre, papa ? dil la jeune enfant à voix basse, en s’asseyant sur le genou de Saini-Clare.

— Oui, selon l’opinion du monde, répliqua le père. Mais où est donc restée ma petite Évangeline, pendant tout le dlcer?

— J’étais dans la chambre de ïom, et je l’écoulais chanter; ma tante Dinah m’a donné de quoi manger quand je suis revenue.

— Comment 1 vous écouliez Tom chanter?

— Ah ! il chante de si belles choses concernant la nouvelle Jérusalem, les anges du Seigneur et la terre de Chanaan I

— Vous aimez mieux ces hymnes qu'un opéra, j’en suis sûr.

— Oh ! oui, et il doit me les apprendre.

— Tom vous donnera des leçons de chant? Vous allez bien profiter!

— Il chante pour moi et je lui lis la Bible ; et alors il me l’explique.

— Sur ma parole, dit Marie en riant, c’est la plaisanterie la plus originale de la saison.

— Je jurerai que Tom ne commente pas mal l’Écriture, dit Sainl-Clare. La nature lui adonné une prédisposition à la piété. Ce matin, de bonne heure, ayant besoin des chevaux, je me rendis dans la chambre de Tom, au-dessus des écuries : je l’ai entendu tenir un meeting à lui tout seul : jamais prière ne fut plus fervante que la sienne, et il implorait pour moi le Seigneur avec une charité vraiment apostolique.

— Il devinait peut-être que vous l’écoutiez : c’est un artifice bien connu.

— Ce ne serait pas un adroit politique, alors; car il exprimait h Dieu son opinion sur mon compte d’une manière fort libre. Il semblait croire que j’ai sérieusement besoin de m’amender et il priait le ciel avec chaleur pour ma conversion.

— J’espère donc que vous allez aussi la prendre à cœur, dit Ophélia.

— Je vous soupçonne de partager son avis, répliqua le jeune homme. Eh bieu 1 nous verrous ; n’est-ce pas, Évangeliue?

Page 1