CHAPITRE XXVIII
Les semaines s’écoulèrent l’une après l’autre, et le fleuve du temps reprit son cours habituel, comme s’il n’avait point dévoré la petite embarcation d’Éva. Car nos regrets ne détruisent point les froides el impérieuses nécessités de la vie réelle. Ne faut-il pas, chaque jour, boire, manger, dormir, s’éveiller, vendre, acheter, interroger, répondre, nous livrer enfin machinalement à mille soins vulgaires, alors même que l'existence a perdu tout son charme pour nous ?
Toutes les espérances de la vie de Saint-Clare s’étaient groupées autour de sa fide ; c’était pour Éva qu’il faisait valoir son bien ; c’était à Ëva qu’il consacrait son temps ; c’était pour Ëva
qu'il achetait, qu’il améliorait, qu’il administrait : et cette douce habitude était si bien, depuis longtemps, devenue pour lui une seconde nature, que mainleuanl il lui semblait n’avoir plus rien à penser, plus rien à faire.
Sans doute, il y a une autre existence, dont les rayons se projettent sur la vie actuelle et embellissent, transfigurent tous les objets à leur mystérieuse clarté. Le père d’Éva ne l'ignorait point. Souvent il croyait entendre une voix douce et enfantine l’appeler du haut des deux ; il voyait une petite main lui en montrer la route; mais un chagrin léthargique pesait sur lui, et il ne pouvait faire un pas. C’était une de ces natures qui conçoivent mieux la religion par leur instinct et leurs seules perceptions, qu’une foule de chrétiens vieillis dans la pratique et versés dans la connaissance des textes. Les individus qui comprennent, qui sentent le mieux les vérités, les délicatesses de la morale, sont souvent les moins disposés de tous à y conformer leurs actions. Moore, Uyron, Goethe ont parlé de la religion avec plus d'enthousiasme ou de convenance qu’une fouie de dévots. Chez de tels hommes, le mépris qu’ils affichent pour elle est une plus coupable trahison, un crime plus irrémissible.
Saint-Clare n’avait jamais eu l'intention d'obéir à aucun principe religieux. Il comprenait si bien l’étendue des devoirs imjiosés par le christianisme, qu’il n’osait point essayer de les remplir, sentant bien tout ce que sa conscience exigerait alors de lui. Telle est notre inconséquence ; nous aimons mieux renoncer à un noble projet que de l’entreprendre sans être certains de réussir.
Mais aujourd’hui Saint-Clare était devenu un autre homme. Il lisait sérieusement et de bonne foi la Bible de sa chère fille ; il envisageait plus froidement, plus attentivement sa position à l’égard de ses esclaves, et le présent et le passé n’étaient nullement de nature à le satisfaire. Aussi, dès son retour à la Nouvelle- Orléans, commença-t-il les démarches légales nécessaires à l’affranchissement de Tom, et son attachement pour lui s’accrut de jour en jour. Rien ne lui semblait autant le rapprocher d’Éva. 11 voulait toujours avoir Tom près de lui, et bien que son profond chagrin le rendit peu communicatif, il pensait tout haut avec son esclave. Personne, au reste, n’en eût été surpris, à voir l’airectioni le dévouement de Tom pour son jeune maître.
VA
— Eh bien, Totn, dit Saint-CIare aussitôt après avoir pris les premières dispositions pour lui rendre la liberté, je vais faire de toi un homme libre : arrange ta malle et tiens-toi prêt à partir pour le Kentucky.
Tom leva les mains en s’écriant :
— Béni soit le Seigneur 1
f 'éclair de joie , qui rayonna sur sa face noire, décontenança son maiire, blessé de le voir si impatient de le quitter.
— Tu n’as pas été si maltraité dans ma maison, lui dit-il sèchement, que tu aies motif de tant te réjouir.
— Non, maître; non, ce n’est pas cela; c’est d’être libre ; voilà ce qui me rend heureux.
— Mais, TomI ne penses-tu pas avoir été plus heureux chez moi qu’en liberté ?
— Non, maître, en vérité, répondit Tom d’un ton des plus énergiques.
— Mais tu n’aurais pu te procurer par ton travail les vêtements, l’existence que je t'ai donnés.
— Je le sais, maître! vous avez été trop bon; mais j’aime mieux porter de mauvais babils, vivre dans une mauvaise maison qui m’appartiennent que d’en avoir de meilleurs chez les autres. N’est-ce pas naturel?
— Oui, je le pense. Ainsi, tu vas bientôt partir, me quitter! ajouta Saint-CIare tristement. Et pourquoi non ? ajouta-t-il d’une voix plus gaie ; — et il se mil à se promener dans la salle.
— Je ne vous quitterai pas, dit Tom, tant que vous aurez du chagrin. Je resterai avec maître tant que je pourrai lui être utile,
— Tant que j’aurai du chagrin, dit Saint-CIare en regardant tristement par la croisée. Et quand n’aurai-je plus de chagrin?
— Quand maître Saint-CIare sera devenu chrétien, dit Tom.
— El crois-tu réellement que ce jour puisse venir? dit Saint- CIare souriant à demi et posant sa main sur l'épaule 'de Tom. AhI Tom, bon et simple garçon ; je ne veux pas te retenir si longtemps; retourne voir ta femme et tes enfants, et assure-les tous de tout mon intérêt.
f— Je suis sûr que ce jour viendra, dit Tom d’un ton de conviction et les yeux pleins de larmes. Le Seigneur a donné à maître une mission.
— Une mission? cl dis-moi laquelle.
— Si, moi, pauvre homme, j’ai reçu une mission du Seigneur, que ne ferait pas pour son service maître Sainl-Clare, riche d’inslruciion, de domaines et d’amis!
— Tom, lu semblés croire que Dieu ail besoin qu’on fasse
beaucoup pour lui, dit Saint-Clare en souriant. *
— C’est agir pour le Seigneur que d’être utile à ses créatures,
répliqua Tom. ,
— Bonne théologie, Tom ; meilleure que celle d’une foule de prédicateurs assurément.
Quelques visites mirent fin à celle conversation.
Marie Sainl-Clare avait été aussi sensible qu’elle pouvait l’élre à la perle d’Éva. Comme elle possédait à fond le talent de faire rejaillir autour d’elle les peines qu’elle éprouvait, ceux qui l’approchaient n’en regrettaient que plus vivement leur jeune maîtresse, dont les dispositions charmantes et les douces intercessions avaient souvent adouci à leur égard la tyrannie et l’égoïsme de sa mère. La pauvre vjeille Mammy principalement, qui, éloignée de toutes ses alfeclions de famille, avait reporté sur elle son amour, la pleurait amèrement et avait le cœur brisé. L’excès de son chagrin qui la rendait moins attentive, moins assidue que de coutume, attirait sur sa tête , désormais sans protection, de fréquents orages d'invectives.
Miss Ophélia sentit profondément cette perte, qui produisit sur son cœur bon et honnête une impression ineffaçable; elle devint plus douce, plus compatissante ; elle s’acquittait aussi assidûment de ses devoirs , mais avec plus de calme, plus de réserve, et d’une manière plus affectueuse. Elle s’occupait plus activement de l’cJucalion de Topsy ; elle l’initiait surtout aux préceptes de la Bible, et ne manifesLiil, n’éprouvait même plus aucun dégoût à la toucher. Se rappelant la leçon d’Éva, elle ne voyait plus dans Topsy qu’une créature immortelle, li qui Dieu l’avait cliargéo d’enseigner la vertu et le chemin de la gloire céleste. De son côté, Topsy ne devint pas tout d’un coup meilleure; mais la vie et la moud ’Éva opérèrent en elle un changement remarquable; son indidérence avait fait place à la sensibilité, à l’espoir, au vif désir du bien ; désir souvent variable, interrompu, suspendu, mais toujours reuaissant.
Digill’ed by C'
Un jour Topsy accourait appelée par miss Ophélia, cachant à la hâte quelque chose dans son sein.
— Que faites-vous là, mauvaise? Je suis sûre que vous avez volé quelque chose, dit impérieusement la petite Rosa, qui la saisit rudement par le b'ras.
— Laissez-moi, miss Rosa, s’écria Topsy en la repoussant; cela ne vous regarde point.
— Pas d’insolence, reprit Rosa ; je vous ai vue cacher quelque chose, je vous connais; et elle voulut voir de force ce que Topsy dérobait à ses yeux, tandis que celle-ci défendait des pieds et des mains ce qu’elle regardait comme son droit. Le bruit de cette dispute attira bientôt miss Ophélia et Saint-Clare.
— Elle a volé quelque chose, disait Rosa.
— Ce n’est pas vrai, s’écriait Topsy, pleurant à chaudes larmes.
— Vrai ou non, donnez-moi ce que vous avez là, dit sévèrement miss Ophélia.
Topsy hésita, mais sur un second ordre, elle tira de son sein un petit objet enveloppé dans le pied d’un de ses vieux bas.
Miss Ophélia déüt le paquet ; elle y trouva un petit livre qu’Éva avait donné à Topsy, contenant des versets de l’Écriture pour chaque jour de l’année; et dans un papier une boucle de cheveux qu’elle lui avait remise au jour mémorable de ses derniers adieux.
Saint-Clare parut très-affecté à cette vue; le petit livre était enveloppé dans une longue bande de crêpe noir, détachée d’uii vêtement de deuil.
— Pourquoi, dit Saint-Clare, avez-vous entouré ce livre de ce crêpe?
— Parce que... parce qu’il me vient de miss Éva. Oh ! ne me l’ôtez pas, je vous en prie. — Et se jetant à terre et se couvrant la tête de son tablier, elle se mit à sangloter violemment.
Ce petit bas, ce crêpe noir, ce livre de piété, cette boucle de cheveux, ce désespoir bruyant de Topsy formaient un tableau pathétique et risible tout à la fois.
Saint-Clare sourit, mais ses yeux étaient remplis de larmes.
— Allons, allons, ne pleure pas, dit-il, on te le rendra. —
Il refit le petit paquet et le jeta sur les genoux de Topsy.
— Je crois vraiment que vous ferez quelque chose de cette petite, dit-il à miss Ophélia qu’il emmena dans le salon. Tout es- ,
prit capable d’éprouver un chagrin réel est accessible au bien. Essayez de réussir.
— Celte enfant s’est beaucoup corrigée, dit miss Ophélia. J’en augure bien. Mais, Augustin, ajouta- t-elle en posant sa main sur son bras, dites moi, à qui est-elle? à vous ou à moi?
— Mais je vous l’ai donnée, dit Augustin.
— Non pas légalement, répondit miss Ophélia, et c’est ainsi que je veux qu’elle m’appartienne.
— Mais, chère cousine, dit Augustin, que va penser la société abolitionniste, si vous devenez propriétaire d’esclaves? elle ordonnera un jour de jeûne général pour cette inlidélilé à votre foi.
— Quelle folie ! je désire que cette enfant m'appartienne, afin de pouvoir l'emmener dans un État libre, et lui donner sa liberté, afin que tout ce que j’aurai fait ne soit pas perdu.
— Ah 1 cousine, quelle affreuse préméditation ! je ne saurais l’encourager.
— Ne plaisantons pas; raisonnons! dit miss Ophélia. Pourquoi essaierais-je de faire de celte enfant une chrétienne, si je ne parviens pas à la mettre à l'abri des chances et des malheurs de l’esclavage? Si vous voulez réellement qu’elle m’appartienne, faites-m’eu une donation légale.
— Oui, oui, dit Sainl-Clare, plus lard ; et il s’assit et déploya un journal.
— Non, dès aujourd’hui, dit miss Ophélia.
— Vous êtes donc bien pressée?
— Non, mais le temps présent est le seul dont nous soyons sûrs. Allons» voilà du papier, une plume, de l’encre ; écrivez.
Sainl-Clare, comme la plupart des hommes de son ca.”actère, ne pouvait souürir l’iJée d’une action immédiate: la promptitude de miss Ophélia lui déplut.
-r- Quoi 1 dit-il, ma parole n’a-t-clle pas de quoi vous suffire ? Avons voir me harceler ainsi, on dirait vraiment que vous avez pris des leçons chez les Juifs.
— Je ne veux rien donner au hasard, dit miss Ophélia. Vous pouvez mourir; vos affaires peuvent se déranger, et dans ces deux cas, Topsy serait, en dépit de toutes qies protestations, vendue aux enchères.
En vérilé, vous êtes prcvoyanlo. Allons, puisque je suis
dans les luains d'une Yankee, il faut bien que je cède.
Et Saiul-Clarc, parfaiiemeiit au courant des formules légales, écrivit rapidement un acte de donation qu’il signa de son nom en grosses majuscules, suivi d’un magnifique paraphe.
Est-ce bien là ce que vous désiriez, missVermonl? dit-il en
lut reniellànl l’acte.
— Excellent homme, répondit en souriant miss Opliélia. Mais ne faut-il pas un témoin?
Ah ! diable, oui I Et entrant dans l’appariement de sa femme :
Tenez, Marie, dit-il, votre cousine désire avoir un autographe de vous; écrivez ici votre nom.
Qu’est-ce que cela ? dit Marie en parcourant l’écrit. Quelle
chose ridicule! Je croyais notre cousine trop pieuse pour se livrer à des actes aussi horribles, ajoula-t-clle en signant nonchalamment ; mais puisque elle a envie de cette enfant, il faut la satisfaire.
— Maintenant, elle est bien à vous, corps et âme, dit Saint- Clare en remettant l’acte à miss Ophélia.
— Elle n’est pas plus à moi qu’auparavant, dit celle-ci. Dieu seul a le droit de me la donner; mais maintenant, du moins, je puis la protéger.
Elle est à vous par une fiction de la loi, reprit Saint-Clare en
rentrant dans le salon et en reprenant son journal.
Miss Ophélia, qui aimait peu à rester avec Marie, le suivit après avoir serré soigneusement son papier.
A propos, Augustin, dit-elle en tricotant, avez-vous prif
des mesures en faveur de vos esclaves, pour le cas où vous viendriez à mourir ?
— Non, répondit Saint-Clare sans interrompre sa lecture.
— Ainsi, toute votre bonté à leur égard pourrait dégénérer en
vraie cruauté.
Saint-Clare l’avait souvent pensé lui-même ; il répondit toutefois avec négligence :
— J’y mettrai ordre, à l’occasion.
— Quand?
— Un de ces jours.
— Mais si vous veniez à mourir?
Diyitizf-j' by CjOOglc
— En vérité, cousine, dit Sainl-Clare en posant son journal cl en la regardant, trouvez-vous en moi quelque symptôme d* fièvre jaune ou de choléra, pour me presser ainsi sur des dispositions posihumes?
— La vie est si près de la mort, dit miss Ophélia.
SaiiU-Clare se leva et se dirigea vers la porte qui s’ouvrait sur
la galerie extérieure, pour mettre fin à une conversation qui lui était pénible. 11 répétait machinalement ces derniers mots : la mort. Appuyé sur la balustrade du verandah, il regardait comme à travers un nuage le jet d'eau du bassin, les arbres du parc, les fleurs et les vases du vestibule, et il ré|)était encore ces mots mystiques si communs dans toutes les bouches et pourtant si terribles : LA MORT. Et il disait : Comnieul se fait-il que cette chose soit si près de nous et que nous l’oubliions toujours î O misère de l’homme 1 un être plein de vie, d’enthousiasme, de beauté, d’espérances, de désir, de besoins, peut tout à coup disparaître, et disparaître à jamais?
La soirée était chaude et la lumière brillait comme un fluide d’or ; Saint-Clare aperçut au bout de la galerie Tom lisant avec attention la Bible et suivant du doigt les mots qu’il se murmurait à lui-même d’un air sérieux.
— Tom, veux-tu que je te fasse la lecture ? dit Saint-Clare en s’asseyant familièrement à côté de lui.
— Si maître est assez bon ; maître lit si bien I
Saint-Clare prit le livre et lut un des passages autour desquels Tom avait tracé une ligne; il était ainsi conçu :
« Or, quand le Fils de l’homme viendra dans sa majesté, accom-' pagné de tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire.
» El toutes les nations étant assemblées devant lui, il séparera les uns d’avec les autres, comme un berger sépare les brebis d’avec les boucs. »
Saint-Clare lisait d’une voix animée ; il arriva enfin à ce verset :
« Le Tout-Puissant dira ensuite à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits ; allez au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour les pécheurs.
» Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;
» J’ai eu besoin de logement, et vous ne m’avez point logé; j’a
été sans habit, et vous ne m’avez pas vêtu; j'ai été maîade et eu prison, et vous ne m’avez pas visité. ^ ■
U Alors, ils lui répondront aussi : Seigneur, quand est -ce que nous vous avons vu avoir faim, ou avoir soif, ou sans logement, ou sans habits, ou malade, ou dans la prison, et que nous avons manqué à vous assister ?
» Mais il leur répondra : Je vous le dis en vérité, autant de fois que vous avez manqué à rendre ces services aux derniers de vos frères, vous avez manqué à me les rendre à moi-méme. »
Saint-Clare parut frappé de ce demie» passage ; il le relut lentement une seconde fois, comme pour en peser les mots et s’assurer davantage de ce qu’ils signiliaient.
— Tom, dit-il, il me semble que je vis exactement comme ceux qui sont si sévèrement jugés ; qui, riches et ne manquant de rien, n’ont pas cherché à savoir si leurs frères avaient faim ou soif, s’ils étaient malades ou eu prison.
Tom resta muet.
Saint-Clare se mit à parcourir la galerie, tellement absorbé dans ses réflexions, que Tom fut obligé de lui rappeler deux fois que la cloche du thé avait sonné.
Au salon, SainUClare fut distrait; rien ne put le tirer de ses méditations silencieuses. ,
Après le thé, Marie, étendue sur une chaise longue, protégée par une mou.siiquaire de soie, ne tarda point h s’endormir. Ophélia tricotait en silence. Saint-Clare s’assit au piano et joua un air doux et mélancolique, avec accompagnement de harpe éolienne. Sa rêverie était toujours aussi profonde; il semblait s'entretenir avec lui- même, au bruit de sa musique plaintive. Tout h coup, il ouvrit un des tiroirs du piano ; il en tira un livre de musique, dont les feuilles étaient jaunies par le temps.
— Ce livre, dit-il à miss Ophélia, appartenait à ma mère, et voilà son écriture ; tenez ; elle a copié de sa main ce Requiem de Mozart. Elle le chantait souvent ; il me semble encore l’entendre.
Puis, après quelques préludes, il commença à chanter les magnifiques stances du Dies iræ.
Tom, qui écoutait au dehors, s’approcha jusqu’à la porte du salon. Il ne comprenait rien aux paroles, mais le chant et la musique paraissaient l’affecter vivement, surtout dans les endroits les plus
palliédqaes. Il y aurait été bien plufî loüclié encore, s'il avait ptt saisir’ les belles pensées que contient cet hymne ;
Recordare, Jesu pie,
Quod sum causa tuæ viæ ;
Ne me perdas ilia die.
Quærens me, sedisti lassas;
Redemisti, crucera passus ;
Tantus labor non sit cassus
Saint-Clare, chantait ces strophes avec un sentiment profond et dramaiiciue ; on eût dit que le voile ténébreux des ans s’écartait pour lui, et qu’il entendait la voix de sa mère donner le ton à la sienne. L’instrument paraissait vivre, aussi bien que ses propres accords, et s’émouvoir aux sons majestueux, par lesquels Mozai t célébrait d’avance scs funérailles
Quand Saint-Clare eut fini de chanter, il s’assit, appuya sa tèto sur ses mains, et se remit bientét à marcher dans le salon.
— Quelle sublbne conception que celle du jugement dernier !
dit-il ; le redressement de toutes les fautes des siècles ; la solution de tous les problèmes moraux par une sagesse infaillible. En vérité, c’est une merveilleuse image. .
— C’est aussi une image effrayante, ^dit miss Ophélia.
— Pour moi, surtout, dit Saint-Clare toujours sombre. J’ai lu cette après-midi à Tom le passage qui s’y rapporte, dans l’Évangile de saint Matthieu, et j’en ai été frappé. Je croyais que les exclus dü ciel devaient être chargés d’énormités affreuses } loin de Ib ; iis sont
' Voici une traduction assez fidèle de ce passage :
Souviens-toi, Rédempteur des hommes, Que pour moi tu vins ici -bas ;
Au jour de douleur où nous sommes, Jésus no m’abandonne pasi Tu m’as eberebé dans ma détresse Et tu t’es assis, accablé De lassitude et de tristesse ;
Sur la croix tu t’es immolé Pour me racheter de l’abîme ;
Que pour moi, céleste victime,
'fon sang n’ait pas en vain coulé 1
condamnés pour n’avoir pas fait le bien, comme si ne pas faire le bien enlraînail nécessairement tout le ma! jMJssible.
— Peut-èire, dit miss Ophélia, ne dépend-il pas de ceux qui no font pas le bien, de ne pas faire le mal.
— El quel }ugemcnt, reprit Saint-Clare d'un air rêveur, mais avec une émotion profonde, quel jugement porlera-l-on sur un homme que son cœur, son éducation, ses devoirs sociaux appelaient à de nobles entreprises, et qui sera demeuré spectateur indolent, inutile ; des combats, des souQ'rances, de l’oppression de ses semblables, quand il aurait dû agir pour aider au triomphe du bien?
— Je dirais qu’il doit se repentir et se mettre à l’œuvre maintenant.
— Toujours positive, reprit Augustin, dont la figure s’éclaii-a d’un sourire. Vous ne me laissez jamais le temps de la réflexion, cousine ; vous me ramenez toujours en droite ligne au moment présent.
— C’est, dit miss Ophélia, que le moment présent est le seul qui
nous appartienne. >
— Chère petite Eva, pauvre enfant, dit Saint-Clare ; elle avait mis dans sa tête de me rendre meilleur.
Jamais, depuis la mort d’Éva, Saint-Clare n’avait tant parlé d’elle, et il cherchait évidemment à réprimer une forte émotion, — Voici comment j’entends le christianisme, ajoula-l-il; je crois qu’aucun homme ne peut le pratiquer avec conscience, sans que son cœur se soulève contre le monstrueux système d'injustice, qui fait la base de notre société, dût-il périr à la peine. Je sens que je ne pourrais pas être chrétien différemment, quoique j’aie vu bien des chrétiens éclairés n’êlre pas si scrupuleux ; j’avoue même que l’apathie des hommes pieux à cet égard, la tranquillité avec laquelle ils considèrent des infamies qui me révoltent, ont contribué plus que toute autre chose à me rendre sceptique.
— Si vous saviez tout cela, dit miss Ophélia, comment n’avezvous pas prêché d’exemple ?
— Oh 1 pourquoi ! pourquoi ! parce que je n’ai que ce genre de vertu qui consiste à s’étendre sur un sofa et à maudire l’Église et le clergé, sous prétexte qu’ils ne se font point martyrs et confesseurs. Vous sav»» que le marlyTe dés autres nous parait facile.
— Et ferez-vous le contraire désormais T
— Dieu seul connaît l’avenir, dit Saint-Clare. Je suis plus courageux que je n’étais, parce que j’ai tout perdu; celui qui n’a rien, ne craint rien.
— Alors, que comptez-vous faire ?
— Mon devoir, j’espère, envers le pauvre et le malheureux, dès que je le pourrai, en commençant par mes esclaves pour qui je n’ai encore rien fait ; et peut-être un jour poiu’rai-je être utile à toute leur caste ; peut-être pourrai-je contribuer à laver mon pays de la tache qui le souille aux yeux des nations civilisées.
— Croyez- vous, dit miss Ophélia, que la nation consente jamais volontairement à l’émancipation des noirs ?
— Je l’ignore, répondit Saint-Clare. Mais nous sommes à une époque de grandes choses. Çà et là l’héroïsme et le désintéressement ont commencé à se montrer hardiment sur la terre. Les nobles hongrois ont affranchi des millions de serfs, au prix d’immenses sacrifices pécuniaires; peut-être y a-t-il aussi, parmi nous, des cœurs généreux qui priseront moins les dollars que l’honneur et la justice.
— J’ai peine à le croire , dit miss Ophélia.
— Cependant, supposons que nous émancipions demain , qui instruirrit ces milliers d’esclaves? qui leur apprendrait à bien user de leur liberté? Ils ne parviendraient jamais à grand’chose parmi nous. Nous sommes trop lâches, trop indolents pour leur offrir l'exemple du courage et de l’activité qui doivent en faire des hommes. Iront-ils au nord, où le travail est partout en honneur? Mais, dites-moi, y a-t-il dans ces États assez de philanthropie chrétienne pour qu’ils y trouvent les moyens de s’instruire et d’élever leur esprit? Vous envoyez des sommes considérables aux missionnaires ; mais consentiriez-vous à voir les païens au milieu de vos villes et de vos villages ? Consacreriez-vous votre temps, votre intelligence, votre fortune à les enrôler sous le drapeau du Christ? Voilà ce que je voudrais savoir. Si nous émancipons, instruirez-vous? Combien de familles, dans vos villes, prendront un homme et une femme noirs pour les instruire, les entretenir et tâcher de les rendre chrétiens? Combien de marchands voudraient employer Adolphe, si j’en faisais un commis? combien d’artisans, si je lui faisais apprendre un métier? Si je voulais envoyer Jeanne et Rosa
sur les bancs, combien d’écoles, dans votre nord, daigneraient les recevoir? El pourtant elles sont aussi blanches que qui que ce soit, au nord ou au sud. Vous le voyez, cousine, je demande qu’on nous rende justice ; notre position est fausse, il est vrai ; nous opprimons évidemment les nègres; mais les préjugés antichrétiens du nord les oppriment presque autant.
— Cela est vrai, dit miss Ophélia. Et j’ai conservé ces préventions, jusqu’au moment où j’ai compris qu’il était démon devoir de les vaincre, et je crois que j’y suis parvenue ; or, je sais qu’il y a dans le nord une foule de braves gens auxquels, en cette matière, il suivrait d’indiquer leur devoir. 11 vaudrait, sans doute, beaucoup mieux recevoir les païens parmi nous que de leur envoyer des missionnaires; mais je crois que nous ne nous y refuserions pas.
— Vous, sans doute, dit Saint-CIare ; vous ne négbgez rien de ce que vous croyez être une obligation morale.
— Mon Dieu ! je ne vaux pas mieux que les autres, dit miss Ophélia ; ils en feraient autant que moi, s’ils voyaient les choses comme je les vois. Quand je partirai, j’emmènerai Topsy; on sera d’abord étonné dans le Vermont ; mais ensuite, on me comprendra et on m’approuvera. Et je sais qu'il y a dans le nord beaucoup de gens qui feraient exactement tout ce que vous disiez.
— Oui, mais ils sont en minorité, et si nous nous mettions à émanciper en grand, nous aurions bientél de vos nouvelles.
Miss Ophélia se lut; il y eut un instant de silence, pendant lequel Saint-CIare prit malgré lui une expression triste et rêveuse.
— Je ne sais, dit-il, pourquoi, ce soir, je pense tant à ma mère. Il me semble la voir près de moi ; ses expressions me reviennent. I^trange préoccupation qui nous rappelle le passé avec toute la vivacité du présent.
Saint-CIare se promena encore quelques minutes dans le salon.
— Je vais sortir un moment, dit-il, chercher des nouvelles.
11 prit son chapeau et sortit.
Toin le suivit dans l’avenue, hors de" la cour, et lui demanda s’il l'accompagnerait.
— Non, mon ami, répliqua-t-il ; je reviendrai dans une heure.
La soirée était magnifique et la lune brillait de tout son éclat.
Tom s’assit dans la galerie, examinant le brouillard du jet d’eau, ses ascensions et ses chutes alternatives, et prêtant l’oreille à sou
murmure^ Ses pensées se portaient vers sa cabane ; il songeait qu’il serait bientôt libre et pourrait y retourner. Il palpait avec joie ses bras robustes, pensant qu’ils allaient lui appartenir, qu’il les emploierait à racheter sa femme et ses enfants. Il retoyaiten esprit son jeune maître, et la prière qu’il récitait habituellement pour lui, vint murmurer d'ellc-même sur scs lèvres. L’affectueuse Éva lui ap^ parut ensuite, elle qu’il plaçait parmi les anges; il crut apercevoir sa brillante ligure et ses cheveux d’or dans le brouillard de la fontaine, il crut qu’elle fixait sur lui ses grands yeux inélattcoliques. Au milieu de ces pensées vagues, il s’endormit : alors, dans un rêve, l’aimable fille parut accourir vers lui, en bondissant, comme autrefois, les cheveux ornés d’une couronne de jasmin, les joues roses, le regard étincelant de plaisir. Mais tandis qu’il la contemplait, elle semblait quitter la terre; elle avait pâli, ses yeux profonds rayonnaient d’un feu divin, une auréole brillait sue sa tête... et elle disparut. Des coups retentissants qu’ort frappait & la porte et des voix confuses qui parlaient au dehors éveillèrent Toffl,
Il se hâta d’ouvrir à plusieurs hommes parlant à voix basse, tharcbaut d’un pas pesant, portant sur une civière un corps enveloppé dans un manteau, et dont un rayon de la lampe éclaira la figuré. A celte vue, Tom jeta un cri de surprise et de désespoir, qui résonna dans toutes les galeries, Les hommes avancèrent avec leur fardeau jusqu’à la porte du salon, où miss Ophélia travaillait encore.
Saint-Clare était entré dans un café pour parcourir les journaux du soir ; pendant sa lecture, deux hommes à moitié ivres s étaient pris de querelle, et Saint-Clare, voulant les séparer, avait reçu dans le flanc la lame d’un couteau à la Bowie ‘, qu’il s’efforçait d’arracher à l’un d’eux.
La maison se remplit de cris, de lamentations et de sanglots. Les esclaves s’arrachaient les cheveux, se roulaient h terre ou couraient çà et là tout effarés; Marie se tordait dans une attaque de nerfs; Tom et miss Ophélia seuls conservaient leur sang-froid. Miss üphé-
‘ Sorte de couteau inventé par un pionnier du Teias, nommé Bowie, qui engageait souvent des luttas corps à cerps avec des Indiens. La lame, tranchante des deux côtés, est mince jusqu'au tiiTS de la longueur; elle s’épais.-it alors pour élargir la blessure après s'être frayé un cheniia. Les coups de ce poignard sont terribles et presque toujours mortds.
— 3ol —
lia Gl préparer à la hâte une chaise longue, sur laquelle on déposa Saiiit-Clarc; la douleur et la perte de sang avaient déterminé une syncope. Grâce aux cordiaux que lui administra miss Ophéiia, il reprit connaissance et ouvrit scs yeux, qui errèrent longtemps, puis linirent par s’arrêter sur le portrait de sa mère.
Le médecin examina la blessure î l’expresiion de son visage annonça clairement que tout espoir était vain. Cependant, aidé de Tom et de mi^s Opliélia, il posa un appareil, au milieu des pleurs et des sanglots des esclaves effrayés, qui se groupaient aux portes et aux croisées de la galerie.
— Maintenant, dit le médecin, renvoyons tout ce monde; le blessé a besoin de repos, son salut est là.
Saint-Clare ouvrit les yeux et regarda Gxement ceux que miss Ophéiia et le docteur voulaient faire sortir de la salle. — Pauvres gens ! dit-il avec un sentiment d'amer reproche contre lui-même.
— Adolphe relusa absolument de s’éloigner; la terreur l’avait presque rendu fou. 11 se jeta sur le parquet, et rien ne put le faire relever. Les autres e.sclaves cédèrent à miss Ophéiia , qui leur représentait que de leur calme et de leur obéissance dépendait la vie de leur maître.
Saint-Clare pouvait parler à peine , il n’ouvrait point les yeux ; mais" il était évident que de pénibles pensées l’agitaient. Enfin, il tendit sa main à Tom, agenouillé près de lui.
— Pauvre garçon ! lui dit-il.
— Eh bien I maître, dit Tom avec un tendre empressement, comment vous trouvez-vous?
— Je vais mourir, dit Saint-Clare en lui pressant la main ; priez pour moi 1
— Voudriez-vous un ecclésiastique? dit le médecin.
Saint-Clare secoua la tête en signe de refus et répéta au nègre ;
— Priez pour moi !
Tom pria du fond de son cœur pour cette âme qui s’échappait et semblait se peindre tout entière dans les grands yeux bleus et mélancoliques du mourant.
Lorsque Tom eut cessé de prier, Saint-Clare prit sa main et le regarda fixement sans parler. Puis il ferma les yeux , en continuant de presser la main de son fidèle serviteur; car, au seuil de
réternlté, la main noire et la main blanche s’unissent dans la même étreinte.
Saiut-Clare murmura doucement d’une voix entrecoupé^ :
Recordare, Jesu pie.
Me me perdas ilia die.
Quærens me .... sedisti lassns.
Les paroles qu’il avait chantées, en s’accompagnant sur le piano, lui revenaient à la mémoire ; paroles de prière adressées à la miséricorde céleste.
— Son esprit s’égare, dit le docteur.
— Non, dit le patient avec force ; il retrouve le chemin de sa demeure. Enfin... enfin...
Cet effort l’avait épuisé. La pâleur de la mort inonda son visage ; mais un ange miséricordieux semblait, en même temps, le couvrir de ses ailes et y répandre l’expression calme et douce d’un enfant qui s’endort.
Cette expression dura quelques moments : on put voir que le Seigneur avait étendu sa main sur lui. Dans la dernière crise, il ouvrit les yeux, comme frappé d’une lumière soudaine ; et plein de recueillement et de joie : — Ma mère! ma mère! s’écria-t-il, et il expira.