‹ La cabane de l'oncle TomChapitre 44 sur 52 · SI · texte numérisé non relu

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Smyth, vôtre rôle va commencer ; surtout, souvenez-vous que vous ôtes tante.

— J’ai entendu dire, répliqua madame Smylli, qu’il y a ici des individus qui ont signalé à tous les capitaines de paqueboU un homme, une femme 'et un petit enfant.

Eh bien ! dit George , si nous rencontrons ces gens-là, nous

les avertirons.

Une voiture s’arrêta enfin devant la porte, et la famille bienveillante qui avait donné asile aux fugitifs, les entoura pour leur faire ses adieux.

Les déguisements avaient été choisis d'après les indications fournies par Tom Loker. Madame Smyth, cette digne femme dont nous venons de parler, était établie au Canada, où nos fugitifs allaient chercher un refuge; et, par une circonstance des plus heureuses, elle se trouvait sur le point de traverser le lac pour retourner à son habitation. Cette bonne dame avait en outre consenti à passer pour la tante du petit Harry. On avait eu la précaution de le laisser auprès d'elle pendant les deux derniers jouis, afin qu’il eût le temps de s’attacher à cette tante, inqirovisée. De tendres caresses, et surtout une copieuse distribution de pain d épices et de candi, lui eurent bientôt concilié l’alfection de l’enfant.

La voiture s’arrêta sur le quai. Les deux jeunes hommes, le faux ■ et le véritable, s’avancèrent sur la planche du bateau ; Ivhsa dounait galammment le bras à madame Smyth, et George s’occupa de l’enregistrement des bagages.

Pendant qu’il était dans la chambre du capitaine, pour régler ses comptes, il entendit deux hommes qui parlaient à côté de

lui.

J’ai examiné toutes les personnes qui sont montées à bord;

je suis sûr que vos fugitifs ne sont pas sur ce bateau.

C’était la voix du commis du paquebot ; il avait pour interlocuteur notre vieille connaissance Marks, qui , avec sa rare et indomptable persévérance, était venu jusqu à Sandusky, cherchant la proie qu’il voulait dévorer.

— Vous distingueriez difficilement la femme d’avec une blanche, dit Marks. Quant à l’homme, c’est un mulâtre très-clair ; il est

iparqué à une main.

La msûn dont George se servait en ce moment pour prendre les

LiilleU el reeevoir sa monoaie, trembla un peu ; mais U ae fêtourna froidement, regarda avec une parfaite indifférence l'homme qui venait de parler ainsi, el se dirigea lentement vers une autre partie du bateau, où l'attendail sa chère Élisa.

Madame Sniyih s’était réfugiée avec le petit Harry dans la cabine des dames, où la sombre l>eauté de sa prétendue petite fille lui attira mille compliments des passagères.

George eut la satisfaction, lorsque la cloche tinta pour le départ, de voir Marks traverser la planche du débarquement el regagner le rivage. 11 poussa un profond soupir pour dégager .sa poitrine, aussitôt que le bateau eut mis entre eux une distance qui eftt rendu toute poursuite inutile.

C’était une journée magnifique ; les vagues bleues du lac Érié s’agitaient en cadence, reflétant la lumière du soleil. Une brise fraîche soufflait du rivage, et le majestueux paquebot sillonnait bravement son chemin.

Oh I que de mystères inconnus renferme le cœur de l’homme I Qui pourrait dire ce qui se passmt dans la poitrine brûlante de Geoi^, pendant qu’il se promenait tranquillement sur le pont du bateau avec son timide compagnon ? L’ineffable bonheur dont il était si rapproché lui paraissait trop beau pour devenir jamais réel. A chaque instant du jour il tremblait qu’une circonslauce fortuite ne vînt le lui arracher.

Cependant le paquebot avançait rapidement, les heures s’écoulaient, et on apei çul enfin nettement le rivage béni de la Nouvelle- Angleterre ! ces côtes enchantées, où réside un ma^cien tout-puissant qui, d’un coup de sa baguette, brise les fers de l’esclavage, quelles que soient son origine et la puissance qui l’a confirmé.

I et sa femme se donnaient le bras, lorsqu’on aperçut tout près la petite ville d’Amherstberg, qui fait partie du Canada. George avait la respiration pénible et précipitée, un brouillard flottait devant ses yeux, el il pressait en silence la peüte main qui tremblait sur son bras. La cloche retentit, le bateau s’arrêta. Sachant à peine ce qu’il faisait. George examina ses bagages, réunit sa petite caravane el débarqua. Nos deux fugitifs restèrent cahues, jusqu’à ce que toua les pasr^igers eussent quitté le bateau; mais alors, le mari et la femme se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, les yeux baignés de pleurs, puis, serrant contre leur sein

leur enfant étonné, ils s’agenouillèrent et élevèrent leurs cœurs à Dieu :

On eût cru qu’ils sortaient du tombeau pour revivre ;

Qu’ils quittaient le linceul pour la robe du ciel,

Et que l’ange du mal cessant de les poursuivre,

De la liberté sainte ils voyaient l’arc-en-ciel.

L’enfer était loin d’eui , toute chaîne mortelle Se brisait ; ils entraient au séjour de la paix;

Dieu disait en onvrantla demeure éternelle :

— Réjouis-toi 1 ton âme est libre à tout jamais I

La petite troupe fut conduite aussitôt par madame Smylh à la demeure d'un bon missionnaire, que la charité chrétienne avait placé là comme un berger, pour recueillir les proscrits et les fugitifs, qui viennent continuellement chercher un asile sur le rivage.

Qui pourrait dire tout ce qu’il y eut de bonheur dans ce premier jour de liberté ? N'esisje-t-il pas en nous un sens spécial, celui de la liberté, plus fort et plus noble que les cinq autres? Se mouvoir, parler, respirer, aller et venir dans une complète indépendance, sans rien craindre ! Comment exprimer le doux repos qui descend sur le chevet de l’homme libre, protégé par une législation qui lui garantit les droits que Dieu a accordés à tous les individus de l’espèce humaine? Qu’il était beau, pour cette pauvre mère, le visage de son enfant, que le souvenir de raille dangers lui rendait encore plus cher ! Comment aurait-elle pu dormi^, dans le ravissement d'un bonheur si inespéré 1 Les deux époux ne possédaient pas un acre de terrain, pas une cabane pour leur servir de refuge; ils avaient tout dépensé, tout, jusqu'à leur dernier dollar. Ils n’avaient rien de plus que les oiseaux de l’air ou les fleurs des champs... Et néanmoins la joie les empêchait de dormir.

O vous qui enlevez à l’homme sa liberté, comment en répoudrez-vous devant Dieu !

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